LES DEUX ASTRES
Possédé de celte magnétique ardeur que produit l'affluence du fluide nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux ou amoureux agités par de grands desseins, Popinot si doux et si tranquille avait piaffé comme un cheval de race avant la course , dans la boutique , au sortir de la table.
— Qu'as-tu donc? lui dit Célestin.
— Quelle journée! mon cher, je m'établis, lui dit-il à l'oreille , et monsieur César est décoré.
— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide ! s'écria Célestin.
Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par un vent furieux, le vent du succès!
— Oh ! heureux , dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis occupé à mettre des gants par douzaines, le patron s'est aperçu des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et comme il est très-fin, le patron! il se débarrasse d'Anselme , il serait difficile de le refuser, rapport à ses parents. Célestin prend celte rouerie pour de la générosité.
Anselme Popinot descendait la rue SaintHonoré et courait rue des Deux-Écus , pour s'emparer d'un jeune homme que sa seconde vue commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa forlune.
Le juge Popinot avait rendu service au plus ha-
CÉSAR BIROTTEAU
jile commis voyageur de Paris, à celui que sa riomphanle Ioquèle et son aclivité firent plus tard ;urnommer l'illustre. Alors voué spécialement à la chapellerie et à Varticle Paris, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et simplement jaudissart. A vingt-deux ans, il se signalait déjà lar la puissance de son magnétisme commercial. Mors fluet, l'œil joyeux , le visage expressif, une mémoire infatigable , le coup d'oeil habile à saisir les goûts de chacun , il méritait d'être ce qu'il fut iepuis, le roi des commis voyageurs, le Français par excellence. Quelques jours auparavant, Popinot avait rencontré Gaudissart qui s'était dit sur le point de partir; l'espoir de le trouver encore à Paris venait donc de lancer l'amoureux sur la rue des Deux-Écus, où il apprit que le voyageur avait retenu sa place aux Messageries, et , pour faire ses adieux à sa chère capitale , était allé voir une pièce nouvelle au Vaudeville: Popinot résolut de l'attendre. Confier le placement de l'huile de noisette à ce précieux metteur en œuvre des inventions marchandes , déjà choyé par les plus riches maisons , était tirer une lettre de change sur la fortune. Popinot possédait Gaudissart. Le commis voyageur, si savant dans l'art d'entortiller les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s'était laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les Bourbons après les Cent-Jours. Gaudissart, à qui le grand air était indispensable , se vit en prison sous le poids d'une accusation capitale. Le juge Popinot, chargé de l'instruction, avait mis Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise l'avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'un royalisme exalté, le malheureux commis allaita l'échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à son sauveur qu'une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, il avait été chez les Ragon se déclarer homme-lige des Popinot.
En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la rue des Cinq-Diamants, demander l'adresse du propriétaire, afin de traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle , et pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popinot saisit rue Aubry-Boucher une occasion unique et de bon augure avec laquelle il comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l'hôtel du Commerce , au bout de la rue des Deux-Ecus, versminuil, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final chanté par Gaudissart avec accompagnement de canne significalivemenl trainée sur les pavés.
— Monsieur, dit Anselme en débouchant delà porte et se montrant soudain , deux mots?
— Onze, si vous voulez, dit le commis voyageur en levant sa canne plombée sur l'agresseur.
— Je suis Popinot , dit le pauvre Anselme.
— Suffit , dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut il? de l'argent ! absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel? tout à vous , des pieds à l'occiput. Et il chanta:
Voilà, voilà le vrai soldat français !
— Venez causer avec moi dix minutes , non pas dans votre chambre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Horloge , à cette heure il n'y a personne , dit Popinot ; il s'agit de quelque chose de plus important.
— Ça chauffe donc ! marchons.
En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot , en avait reconnu l'importance.
— Paraissez parfumeurs, coiffeurs et débitants !
s'écria Gaudissart en singeant Lafont dans le rôle du Cid. Je vais empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre ! Oh, une idée ! J'allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la parfumerie parisienne.
— Et pourquoi?
— Pour étrangler vos rivaux , innocent ! En ayant leurs commissions, je puis faire boire de l'huile à leurs perfides cosmétiques , en ne m'occupant et ne parlant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur! Ah ! ah! nous sommes les diplomates du commerce ! Fameux ! Quant à votre prospectus, je m'en charge! J'ai pour ami d'enfance Andoche Finot , fils du chapelier de la rue du Coq , le vieux qui m'a lancé dans le voyage pour la chapellerie. Andoche, qui a beaucoup d'esprit, il a pris celui de toutes les (êtes que coiffait son père, il est dans la littérature , il fait les petits théâtres au Courrier des spectacles. Son père , vieux chien plein de raisons pour ne pas aimer l'esprit, ne croit pas à l'esprit: impossible de lui prouver que l'esprit se vend , qu'on fait fortune dans l'esprit ; en fait d'esprit , il ne connaît que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine. Andoche , homme capable, mon ami d'ailleurs, et je ne fraye avec les sots que commercialement , Finot fait des devises pour le Fidèle Berger qui paye, tandis que les journaux où il se donne un mal de galérien le nourrissent de couleuvres ! Sont-ils jaloux dans cette partie-là ! C'est comme dans Varticle Paris. Finot avait une superbe comédie en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses! Ah! en
CESAR BIROTTEAU
voilà une que j'aime! Eh bien! pour se voir jouer, il a élé forcé de la portera la Gaieté. Andoche connaît le prospectus, il entre dans les idées du marchand , il n'est pas fier, il limousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu , avec un bol de punch et des gâteaux on le régalera : car, Popinot, pas de farces: je voyagerai sans commission ni frais, vos concurrents payeront , je les dindonnerai ! Entendons-nous bien. Pour moi ce succès est une affaire d'honneur. Ma récompense est d'être garçon de noces à votre mariage! J'irai en Italie, en Allemagne, en Anglclcrre! J'emporte avec moi des affiches en toutes les langues, les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des églises, à tous les bons endroits que je connais dans les villes de province ! Elle brillera , elle s'allumera cette huile, elle sera sur toutes les tètes. Ah ! votre mariage ne sera pas un mariage eu détrempe, mais un mariage à la barigoule ! Vous aurez votre Césarineou je ne m'appellerai pas l'illustre! nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile , je reste dans ma partie , la tète humaine! L'huile et le chapeau sont connus pour conserver la chevelure publique.
Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui semblaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, rêva que ses cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient , comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile Césarienne. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve, et résolut de nommer ainsi l'huile de noisette, en considérant cette fantaisie du sommeil comme un ordre céleste.
César et Popinot furent dans leur atelier au faubourg du Temple, bien avant l'arrivée des noisettes; en attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d'alliance avec Gaudissart.
— Nous avons l'illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires! s'écria le parfumeur en tendant la main à son caissier, de l'air que dut prendre Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.
— Nous avons bien autre chose encore ! dit l'heureux commis en sortant de sa poche une bouteille à forme écrasée en façon de citrouille et à côtes, j'ai trouvé dix mille Uacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout prêts, à... quatre sous... six mois de terme.
— Anselme, dit Birotteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier (il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu'hier, tu disais: — Je réussirai! Moi, je dis aujourd'hui : — Tu réussiras ! Quatre sous ! six mois de terme ! une forme
originale! Macassar branle dans le manche, quelle botte portée à l'huile de Macassar ! Ai-je bien fait dem'emparerdes seules noisettes qui soient à Paris ! Où donc as-tu trouvé ces flacons?
— J'attendais l'heure de parlera Gaudissart et je flânais...
— Conim.1 moi jadis! s'écria Birotteau.
— En descendant la rue Aubry-Boucher j'aperçois chez un verrier en gros, un marchand de verres bombés et de cages qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah! il m'a crevé les yeux comme une lumière subite; une voix m'a crié : Voilà ton affaire !
— Né commerçant! Il aura ma fille, dit César en grommelant.
— J'entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses.
— Tu t'en informes?
— Vous ne me croyez pas si gniole! s'écria douloureusement Anselme.
— Né commerçant! répéta Birotteau.
— Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à une confession générale, mon marchand avoue de fil en aiguille, que Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange ; il se méfiait d'eux, il exige moitié comptant; Faille et Bouchot dans l'espoir de réussir lâchent l'argent, la faillite éclate pendant la fabrication, les syndics sommés de payer venaient de transiger avec lui en laissant les flacons et l'argent louché, comme indemnité d'une fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre, Dieu sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n'est pas de vente. — Voulez-vous vous engager à en fournir par dix mille à quatre sous? je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez M. Birotteau. Et je l'entame, et je le mène , et je domine mon homme , et je le chauffe , et il est à nous !
— Quatre sous! dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre l'huile à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos détaillants!
— L'huile Césarienne! cria Popinot.
— L'huile Césarienne ! ah ! monsieur l'amoureux, vous voulez flatter le père et la fille! Eh bien , soit! L'huile Césarienne ! les Césars avaient le monde, ils devaient avoir de fameux cheveux.
— César était chauve ! dit Popinot.
— Parce qu'il ne s'est pas servi de notre huile ! On le dira! A trois francs l'huile Césarienne, l'huile de Macassar coûte le double. Gaudissart est là, nous
CÉSAR BIROTTKAU.
mrons cent mille francs dans l'année, car nous imposons toutes les tètes, qui se respectent, de ïlouze flacons par an , dix-huit francs ! Soit dix huit l'iille têtes? cent quatre-vingt mille francs. Nous sommes millionnaires!
Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers , Popinot, César en épluchèrent une quantité suffisante, et il eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin qui fit présent à Popinot d'une formule pour mêler 'essence de noisette à des corps oléagineux moins mers et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en nstance pour obtenir un brevet d'invention et de 3erfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta 'argent pour le droit fiscal à Popinot, qui avait 'ambition de payer sa moitié dans les frais d'établissement.
La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle es hommes inférieurs ne résistent jamais. Cette exalation eut un résultat facile à prévoir. M. Rohault rint, il présenta le croquis colorié d'une délicieuse nie intérieure du futur appartement orné de ses neubles. Birotteau séduit consentit à tout. Aussitôt es maçons donnèrent les coups de pic qui firent jémir la maison et Constance. Son peintre en bàtincnls, monsieur Lourdois, un fort riche entrepreleur qui s'engageait à ne rien négliger, parlait de lorures pour le salon. En entendant le mot, Constance intervint.
— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente fnille livresde rente, vous habitez une maison à vous, ^ous pouvez y faire ce que vous voulez ; mais nous lu 1res...
— Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà d'ailleurs Monsieur Birolleau dans le gouvernement, il est en ividence...
— Oui , mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis et les cinq personnes qui 'écoutaient, ni moi ni lui, ni ses amis, ni ses enlemis ne l'oublieront.
Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en reombantsur ses talons à plusieurs reprises, les mains :roisées derrière lui.
— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes lans la prospérité. D'ailleurs, tant qu'un homme :st dans le commerce , il doit être sage en ses dé- )enses, réservé dans son luxe, la loi lui en fait une )bligation, il ne doit pas se livrer à des dépenses ex- 'essites. Si l'agrandissement de mon local et sa dé- :oralion dépassaient les bornes, il serait imprudent i moi de les excéder, vous-même vous me blàme- 'iez, Lourdois! Le quartier a les yeux sur moi, les ;ens qui réussissent ont des jaloux, des envieux. Mi! vous saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à
DP BALZAC. T. VI.
M. Rohault, s'ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins lieu de médire.
— Ni la calomnie, ni la méJisance ne peuvent vous atteindre, dit Lourdois; vous êtes dans une position hors ligne et vous avez une si grande habitude du commerce que vous savez raisonner vos entreprises , vous êtes un malin.
— C'est vrai, j'ai quelque expérience des affaires, vous savez pourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativement à l'exactitude, c'est que...
— Non.
— Hé bien , ma femme et moi nous réunissons quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêler ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur...
— Comment, comment! dit Lourdois ! ils vous ont donné la croix !
— Oui, peut-être me suisje rendu digne de cette insigne et royale faveur, en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale au treize vendémiaire à Saint-Roch, où je fus blessé par Napoléon ; venez avec votre femme et votre demoiselle...
— Enchanté de l'honneur que vous daignez me faire, dit le libéral Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau ; vous voulez être sur que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous m'invitez. Eh bien! je prendrai mes plus habiles ouvriers , nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés dessiccalil's, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôler toute odeur.
Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l'annonce du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait, d'ailleurs, voir les étais extérieurs, nécessités par le changement rapide de l'escalier, les tuyaux carrésen bois par où tombaient les décombres dans des tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient aux flambeaux, car il y eut des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les commérages s'appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptuosités.
Le dimanche indiqué pour la conclusion de l'affaire, monsieur et madame Ragon, l'oncle Pillerault vinrent sur les quatre heures après vêpres. Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter cejour-là que Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le Journal des Débats, où M. de La Billardière avait fait insérer l'article suivant :
« Nous apprenons que la délivrance du territoire
CÉSAR BIROTTEAU
« sera fêlée avec enthousiasme dans toute la France ; «mais à Paris, les membres du corps municipal « ont senti que le moment était venu de rendre à a la cap taie cette splendeur qui, par un sentiment « de convenance, avait cessé pendant l'occupation « étrangère. Chacun des maires et des adjoints se « propose de donner un bal : l'hiver promet donc « d'être très-brillant, ce mouvement national sera « suivi. Parmi toutes les fêles qui se préparent , il « est beaucoup question du bal de M. Birotteau , <c nommé chevalier de la Légion d'honneur et si « connu par son dévouement à la cause royale. <i M. Birotteau, blessé à l'affaire de Sainl-Roch, au « treize vendémiaire, et l'un des juges consulaires « les plus estimés, a doublement mérité celle fa- « veur. »
— Comme on écrit bien aujourd'hui ! s'écria César. L'on parle de nous dans le journal, dit-il à Pilleraull.
— Eh bien, après? lui répondit son oncle, à qui le Journal des Débats était particulièrement antipathique.
— Cet article nous fera peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et de l'Eau Carminalive, dit tout bas madame César à madame Ragon, sans partager l'ivresse de son mari.
Madame Ragon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres minces, avait un faux air d'une marquise de l'ancienne cour. Le tour de ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence comme ceux des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait d'ailleurs en elle ce je ne sais quoi d'étrange qui saisit sans exciter le rire, el que sa mise, ses laçons expliquaient : elle portait des mitaines, elle marchait en tout temps avec une ombrelle à carme semblable à celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon; sa robe, dont la couleur favorite était ce brun pâlenomméfeuillc-morte, s'étalait aux hanches par des plis inimitables el dont les douairières d'autrefois ont emporté le secret; elle conservait la mantille noire garnie de denlellesnoircs à grandes mailles carrées, ses bonnels de forme antique avaient des agréments qui rappelaient les déchiquelures des vieux cadres sculptés à jour; elle prenait du tabac avec celle exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand' lanles et leurs grand' mères remettre solennellement des boites d'or auprès d'elles sur une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.
Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de casse-noiselle où l'on ne voyait
que des yeux, deux pommettes aiguës, un nez et un menton ; sans dénis, mangeant la moitié de ses mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du sourire qu'il prenait pour recevoir les belles dames que différents hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux ailerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portail l'habit bleu barbeau, le gilet blanc, la culotle et les bas de soie, des souliers à boucles d'or, des gants de soie noire. Le Irait le plus saillant de son caractère était d'aller par les rues tenant son chapeau à la main. Il avait l'air d'un messager de la chambre des pairs, d'un huissier du cabinet du roi, d'un de ces gens qui sont placés auprès d'un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet, tout en restant fort peu de chose.
— Eh bien ! Birotteau, dit-il d'un air magistral, le repens-lu , mon garçon , de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avons-nous jamais doute de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains?
— Vous devez être bien heureuse, ma chère petite ! dil madame llagoncà madame birotteau.
— Mais oui, madame, répondit la belle parfumeuse, toujours sous le charme de celle ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches justes et du grand fichu à la Julie que portait madame Ragon.
— Césarinc est charmante, venez ici la belle enfant, dit madame Ragon de sa voix de tète eld'un air protecteur.
— Ferons-nous les affaires avant le dîner? dit l'oncle Pillerauit.
— Nous attendons monsieur Claparon, dit Roguin ; je l'ai laissé s'babillant.
— Monsieur Roguin, dit César, vous l'avez bien prévenu que nous dînions dans un méchant petit entresol...
— Il le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en murmurant.
— Au milieu desdécombrcsetparmilesouvriers.
— Bah ! vous allez voir, Ait Roguin, un bon enfant qui n'est pas difficile.
— J'ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par notre porte, vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.
— Pourquoi n'avez-vous pas amené votre neveu? dit Pillerauit à madame Ragon.
— Le verrons-nous? demanda Césarine.
— Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant, à se tuer! Celle rue sans air el sans soleil, cette puante rue des Cinq-Diarnants m'effraye, le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir. J'ai peur qu'il y périsse. Mais quand les jeunes gens
CÉSAR B1R0TTCU .
ont quoique chose en lête! dit-elle à Césarinc en faisant un geste qui expliquait le mol tête par le mot cœur.
— Il a donc passé son bail? demanda César.
— D'hier el par-devant notaire, reprit Ragon. Il a obtenu dix-huit ans, mais on exige six mois d'avance.
— Eh bien ! monsieur Ragon , êtes-vous content de moi? fit le parfumeur. Je lui ai donne là le secret d'une découverte... enfin !
— Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.
Roguin n'était pas sans inquiétude sur l'entrée en scène de Claparon dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois, il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.
— Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pilleraultel aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant, car d'une position trèsinférieure, il s'est fait jour par ses idées! Il prendra sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant, débraillé, jouant au billard, il a l'air du plus grand flandrin... Eh bien! non, il étudie, et pense alors à remuer l'industrie par de nouvelles conceptions.
— Je comprends cela , dit Birotteau , j'ai trouvé mes meilleures idées en flânant, n'est-ce pas , ma biche?
— Claparon, reprit Roguin , regagne alors pendant la nuit le temps employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh bien! à traversée décousu, j'en suis témoin, il arrive à son but : il a fini par faire céder tous nos propriétaires; ils ne voulaient pas, ils se doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il a été les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain.
Un singulier brouta! broum! particulier aux buveurs de petits verres d'eau-de-vie et de liqueurs fortes, annonça le personnage le plus bizarre de celte histoire, et l'arbitre visible des destinées futures de César. Le parfumeur se précipita dans le pelitescalier obscur, autant pour dire à Raguct de fermer la boutique, que pour faire à Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.
— Commenldonc ! mais on est très-bien là pourc/iï- ?Me/7es/é<7... pour chiffrer, veux-je dire, les affaires.
Maigre les habiles préparations de Roguin , monsieur et madame Ragon, ces bourgeois de bon Ion, l'observateur l'illcruult , Césarine el sa mère furent d'abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier de la hante volée.
A l'âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis voyageur ne possédait pas un cheveu sur la tête, et portail une perruque frisée en tire-bouchon. Cette coiffure exige une fraîcheur de vierge, une transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines, elle faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun-rouge, échauffé comme celui d'un conducteur de diligence, et dont les rides prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds el plaqués une vie libertine dont les malheurs étaient encore attestés par le mauvais état des dents et les points noirs semés dans une peau rugueuse. Claparon avait l'air d'un comédien de province qui sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tient plus, éreinlé par ses fatigues, les lèvres pâteuses, la langue toujours, alerte, même pendant l'ivresse, le regard sans pudeur, enfin compromettant par ses gestes. Celle figure, allumée par la joyeuse flamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallait-il à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer un maintien en harmonie avec son importance postiche. Uu Tillet avait assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle inquiet du début de son principal acteur , car il tremblait que les habitudes grossières de celle vie insoucieuse ne vinssent à éclater à la surface du banquier.
— Parle le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne bavarde : il agit, pense, médite, écoule et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d'un banquier, ne dis rien, ou dis des choses insignifiantes. Eteins ton œil égrillard el rends-le grave, au risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et jelle-toidans les généralités, comme : Le budget est lourd. Il n'y a pas de transactions jjossibles entre partis. Les libéraux sont dangereux . Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est le manteau d'intérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent une ère de prospérité , soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait assez d'expériences politiques, etc. Ne te vautre pas sur toutes les tables, songe que lu as à conserver la dignité d'un millionnaire. Ne renifle pas ton tabac comme fait un invalide, joue avec ta tabatière, regarde souvent à les pieds ou au plafond avant de répondre, enfin donne-loi l'air profond. Surtout délais-loi de ta malheureuse habitude de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraitrejas de toucher. Ah çà ! tu passes les nuits, les chiffres le rendent brute, il faut rassembler tant d'éléments pour lancer une affaire! tant d'études. Surtout dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires sont lourdes, pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spécifie rien. Ne va pas à table chanter
» ir
CÉSAR B1RÔTTEAU.
les farces de Béranger, et ne bois pas trop ! Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera, lu vas le trouver avec des gens moraux , des bourgeois vertueux, ne les effraye pas en lâchant quelques-uns de tes principes d'estaminet.
Cette mercuriale avait produit sur l'esprit de Charles Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l'ami de tout le monde, habitué à des vêtements débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n'était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenus dans des habits neufs que Je tailleur avait fait attendre et qu'il essayait, roide comme un piquet , inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une botte, de même qu'il s'arrêtait au milieu d'une phrase, se signala donc par un désaccord risiblc à l'observation de Pillerault. 5a figure rouge, sa perruque à tirebouchons égrillards démentaient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.
— Il a tant d'affaires! disait Roguin.
— Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon à Césanne.
M. Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.
— Il est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en se baissant vers madame Ragon.
— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là , dit Pillerault à Ragon.
— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin , nous sommes seuls.
Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants, Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon, écouter la lecture que fit Alexandre Crottal. César signa, au profit d'un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la banque , donna sans reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs de billets à l'ordre de Claparon.
— Je n'ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez monsieur Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix en argent ; je ne m'engage pas à autre chose qu'à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d'effets.
— C'est juste, dit Pillerault.
— Eh bien, messieurs , rappelons les dames C*f il fait froid sans elles , dit Claparon, en regar-
dant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n'était pas trop forte.
— Mesdames ! Oh ! mademoiselle est sans doute votre demoiselle , dit Claparon en se tenant droit et regardant Rirotteau; eh bien, vous n'êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avez distillées ne peut lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des roses que...
— Ma foi, dit Roguin, en interrompant, j'avoue ma faim.
— Eh bien , dînons dit Birolleau.
— Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.
— Vous faites beaucoup d'affaires? dit Pillerault en se mettant à table auprès de Claparon avec intention.
— Excessivement, par grosse ? répondit le banquier; mais elles sont lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh! les canaux! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent! Et cela se comprend. Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse , car il y a d'effroyables terrassements ; le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont rendus aux pauvres! Voltaire l'a dit : Canaux, canards, canailles! Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l'éclairent , il est difficile de le mettre dedans , à moins de s'entendre avec eux , car la Chambre! Oh monsieur, la Chambre nous donne un mal, elle ne veut pas comprendre la question * politique cachée sous la question financière. II y a mauvaise foi de part de d'autre. Croiricz-vous une chose? Les Relier, eh bien! François Relier est un orateur, il attaque le gouvernement à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut s'arranger avec ce gouvernement dito, tout à l'heure insolemment attaqué. L'intérêt de l'orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes entre deux feux ! Vous comprenez maintenant comment les affaires deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde ! les commis, les chambres, les antichambres, les ministres...
— Les ministres! dit Pillerault qui voulait absolument pénétrer ce co-associé.
— Oui, monsieur, les ministres.
— Eh bien ! les journaux ont donc raison, dit Pillerault.
— Voilà mon oncle dans la politique, dit Birolteau , monsieur Claparon lui fait bouillir du lait.
CESAR BIROTTEAU
— Encore de satanés farceurs , dit Claparon que ces journaux. Monsieur, les journaux nous embrouillent tout; ils nous servent bien quelquefois, mais ils mefontpasser de cruelles nuits, j'aimerais mieux les passer autrement; enfin j'ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.
— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.
— Les ministres ont des exigences purementgouverncmenlales. Mais qu'est-ce que je mange-là, de l'ambroisie? dit Claparon en s'interrompant. Voilà de ces sauces qu'on ne mange que dans les maisons bourgeoises, jamais les gargotiers...
A cc'mot les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des béliers; Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se rattraper.
— Dans la haute banque, dit-il, on appelle gargotiers lfc chefs de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh bien ! ni ces infâmes gargotiers, ni nos savants cuisiniers, ne nous donnent de sauces moelleuses; les uns font de l'eau claire acidulée par le citron, les autres font de la chimie.
Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide, il le regarda comme un homme dangereux.
— Tout va bien, dit Roguin à l'oreille de Charles Claparon.
— Ah ! je me déshabillerai sans doute ce soir ! répondit Claparon qui étouffait.
— Monsieur, lui dit Birotteau , si nous sommes obligés de faire de la salle à manger le salon , c'est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques
•amis autant pour célébrer la délivrance du territoire...
— Bien , monsieur, moi je suis aussi l'homme du gouvernement. J'appartiens, par mes opinions, au statu quo du grand homme qui dirige les destinées de la maison d'Autriche, un fameux gaillard ! Conserver pour acquérir et surtout acquérir pour conserver... Voilà le fond de mes opinions, qui ont l'honneur d'être celles du prince de Metlernich.
— ...Que pour fêter ma promotion dansl'ordrede la Légion d'honneur, reprit César.
— Mais, oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela? les Keller ou Aucingen.
Roguin, surpris de tant d'aplomb, fit un geste admiralif.
— Eh non ! c'est à la Chambre.
— A la Chambre, par M. de La Billardièrc ? demanda César.
— Précisément.
— Il est charmant, dit César à son oncle.
— Illàche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où l'on se noie.
— ... Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur... reprit Birotteau.
— Par vos travaux en parfumerie... les Bourbons savent récompenser tous les mérites. Ah! tenonsnous-en à ces généreux princes légitimes, à qui nous allons devoir des prospéritésinouïes...Car, croyez-le bien, la restauration sent qu'elle doit jouter avec l'empire, elle fera des conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes !...
— Monsieur nous fera sans doute l'honneur d'assister à notre bal, dit madame César.
— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions.
— Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.
Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses derniers feux, un astre se levait faiblement à l'horizon commercial : le petit Popinot posait à celte heure même les fondements de sa fortune rue des Cinq-Diamants.
La rue des Cinq-Diamants, petite rue étroite où les voitures chargées passent à grand'peine, donne rue des Lombards d'un bout, et de l'autre rue Aubry-Boucher, en face la rue Quincampoix, rue illustre du vieux Paris où l'histoire de France en a tant illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries à l'entour la rend précieuse, et sous ce rapport Popinot n'avait pas mal choisi ; mais sa maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si sombre, que par certaines journées il y fallait de la lumière en plein jour. Il avait pris possession la veille au soir des lieux les plus noirs et les plus dégoûtants, car son prédécesseur, marchand de mélasse et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les murs, dans la cour et dans les magasins.
Figurez-vous une grande et spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert- dragon, à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en fil de fer, renflées par en bas comme celles des anciens boulangers, enfin dallée en grandes pierres blanches, la plupart cassées, les murs jaunes et nus comme ceux d'un corps de gai de. Après venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour, enfin un second magasin en retour qui jadis devait avoir été une écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l'arrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des magasins, étaient trois chambres étroites adossées au mur mitoyen , ayant vue sur la cour où ii se pro-
CEbAll BlIlUlTJiAl!.
posait de demeurer ; Irois chambres délabrées qui n'avaient d'aulre aspect que celui de la cour irrégulière, sombre, entourée de murailles où l'humidité, par le temps le plus sec, leur donnait l'air d'être fraîchement badigeonnées; une cour entre les pavés de laquelle il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux.
Depuis le matin Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le commis voyageur avait déniché, séduit, tendaient eux-mêmes un papier à quinze sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l'ouvrier. Un lit de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit, une commode anlique, une table, deux fauteuils et six chaises donnés par le juge Popinot à son neveu, composaient l'ameublement. Gaudissart avait mis sur la cheminée un trumeau garni d'une méchante glace, acheté de hasard. Vers huit heures du soir assis devant la cheminée où brillait une Palourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.
— Arrière le gigot froid ! ceci ne convient pas à une pendaison de crémaillère, cria Gaudissart.
— Mais, dit Popinot en faisant sonner dans son gousset les vingt francs qu'il gardait pour pajerle prospectus, je...
— Je... dit Gaudissart en mettant une pièce de quarante francs sur son œil.
Un coup de marteau retentit alors dans la cour naturellement solitaire et sonore le dimanche, jour où les industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.
— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gaudissart, j'ai! et non pas/s/
En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.
— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.
— Et l'homme de lettres! s'écria Gaudissart. Finot connaît les pompes el les vanités! Il va venir, enfant naïf! muni d'un prospectus ébouriffant. Le mot est joli, hein ? Les prospectus ont toujours soif; il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs ! Allez , esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l'or !
Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.
— Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons plus heureux de la plaisanterie que de l'argent.
— Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour
servir, il est une portière, elle gît dans les profondeurs d'un antre où parfois elle cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement. Rends-toi près d'elle, implore sa candeur , intéresse-la , jeune homme, à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu'elle sera bénie, et surtout respectée, trèsrespectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudissart , pelit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens, ses aïeux. 3Iarchc et fais que tout soit bon, sinon, je te flanque un ut majeur dans ton saint lue !
Un autre coup de marteau retentit.
— Voilà le spirituel Andochc, dit Gaudissart. Un gros garçon assez joufflu , de taille moyenne
et qui . des pieds à la tête, ressemblait au fils d'un chapelier, à traits ronds où la finesse était ensevelie sous un air gourmé , se montra soudain. Sa ligure, attristée comme celle d'un homme ennuyé de misère, prit une expression d'hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa figure calmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d'une manière étrange , sans servilité, ni respect, comme un homme qui ne se sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en lui-même qu'il ne possédait aucun talent littéraire, il pensait à rester dans la littérature en explorateur, à y monter sur l'épaule de gens spirituels , à y faire des affaires au lieu d'y faire des œuvres mal payées. 11 avait , en ce moment, épuisé l'humilité des démarches et l'humiliation des tentatives; il allait, comme les gens de haute portée financière , se retourner et devenir impertinent par parti pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la lui avait montrée à loucher dans* la mise en scène de l'huile Popinot.
— Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas, autrement nous aurions un duel à mort, donnez-lui-en pour son argent!
Popinot, regarda l'auteur d'un air inquiet, car les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de la terreur, de la curiosité. Quoique Popinot eût été bien élevé, les habitudes de ses parents , leurs idées, les soins bêtifiants d'une boutique et d'une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession , phénomène que l'on peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables du collège ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une profonde admiration.
— Eh bien .'avant le dîner, coulons à fond le prospectus , nous pourrons boire sans arrière-pensée ,
i dit Gaudissart. Après le dîner, on lit mal, la langue i aussi digère.
CÉSAll MROTTEAU.
— Monsieur , dit Popinot , un prospectus est souvent toute une fortune.
— Et souvent, dit Andoche, la fortune n'est qu'un prospectus !
— Ah! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d'Andoclie a de l'esprit comme les quarante.
— Comme cent, dit Popinot stupéfait de cette idée.
L'impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voix et avec emphase :
HUILE CÉPHA.LIQUE!
— J'aimerais mieux Huile Césarienne, dit Popinot.
— Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province. Il y a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si bêtes qu'ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements. De là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.
— Sans vouloir défendre mon mot, dit l'auteur , je% vous ferai observer que Huile Cephalique veut dire huile pour la tète et résume vos idées.
— Voyons! dit Popinot impatient*
Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore aujourd'hui. {Autre pièce justificative.)
HUILE CÉPISA.LIQSJE.