‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 37 sur 157 · BREVET D INVENTION ET DE PERFECTIONNE3IEPJT · texte numérisé non relu

BREVET D INVENTION ET DE PERFECTIONNE3IEPJT

« Nul cosmétique ne peut faire croître les chc- «'. veux, de même que nulle préparation chimique « ne les teint sans danger pour le siège de Tinte telligencc. La science a déclaré récemment que « les cheveux étaient une substance morte , et que • nul agent ne peut les empêcher de tomber ni de « blanchir. Pour prévenir la xérasie et la calvitie , « il suffit de préserver le bulbe d'où ils sortent, de « toute influence extérieure atmosphérique , et de « maintenir à la tête la chaleur qui lui est propre. « L'huile cephalique, basée sur ces principes établis « par l'Académie des sciences, produit cet irnpor- « tant résultat, auquel se tenaient les anciens, les «Romains, les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure était précieuse. Des recher- « ches savantes ont démontre que les nobles, qui se

« distinguaient autrefois à la longueur de leurs «cheveux, n'employaient pas d'autre moyen; seu- « lement leur procédé, habilement retrouvé par « A. Popinot , inventeur de I'huile cephalique, avait u été perdu.

« Conserver au lieu de cherchera provoquer une « stimulation impossible ou nuisible sur le derme (i qui contient les bulbes, telle est donc la deslina- « lion de I'uuile cephalique. En effet , celle huile, «! qui s'oppose à l'exfolialion des pellicules, qui « exhale une odeur suave , et qui par les substances «dont elle est composée, dans lesquelles entre » comme principal élément l'essence de noisette, « empêche loulc action de l'air extérieur sur les <t têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza, et « toutes les affections douloureuses de l'encéphale « en lui laissant sa température intérieure. De cette (imanière, les bulbes qui contiennent les liqueurs « génératrices des cheveux , ne sont jamais sai- « sis ni par le froid , ni par le chaud. La chevelure , u ce produit magnifique auquel hommes et fem- « mes attachent tant de prix, conserve alors jusque « dans l'âge avancé de la personne qui se sert de « I'huile cephalique, ce brillant, celte finesse, ce « luslre qui rendent si charmantes les tètes des en- (i (unis.

« La manière de s'en servir est jointe à chaque fiait con et lui sert d'enveloppe.

manière de se servir de l'huile cephalique.

« Il est tout à fait inutile d'oindre ies cheveux , « ce n'est pas seulement un préjugé ridicule, mais « encore une habilude gênante , en ce sens que le « cosmétique laisse partout sa trace. 11 suffit tous « les matins de tremper une petite éponge fine dans u l'huile , de se faire écarter les cheveux avec le « peigne, d'imbiber les cheveux à leur racine de raie « en raie, de manière à ce que la peau reçoive une « légère couche , après avoir préalablement nettoyé « la tète avec la brosse et le peigne.

« Celte huile se vend par flacon, portant la signa- « ture de l'inventeur pour empêcher toute contrefait çon,etauprix de trois fkancs, chez A. POPINOT, « rue des Cinq-Diamants , quartier des Lombards , « à Paris. »

on est prié d'écrire franco.

Nota. La maison A. Popinot tient également les huiles de la droguerie, comme nérolis, huile d'aspic, huile d'amande douce, huile de cacao, huile de café, de ricin et autres.

CESAR B1R0TTEAU.

— Mon cher ami, dit l'illustre Gaudissarlà Finot, c'est parfaitement écrit. Saquerlolle , comme vous abordez la haute science ! nous ne tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah ! je vous fais mes sincères compliments, voilà de la littérature utile!

— Le beau prospectus ! dilPopinot enthousiasmé.

— Un prospectus dont le premier mot tue V,acassar, dit Gaudissart en se levant d'un air magistral pour prononcer les paroles suivantes qu'il scanda par des gestes parlementaires :

On— ne — fait pas — pousser les cheveux !

On — ne les — teint pas — sans danger!

Ah ! ah ! là est le succès. La science moderne est d'accord avec les habitudes des anciens. On peut s'entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez affaire à un vieillard. u Ah! ah ! monsieur, les anciens, les Grecs, les Romains avaient raison et ne sont pas aussi bêles qu'on veut le faire croire ! » Vous traitez avec un jeune homme? « Mon cher garçon , encore une découverte due au progrès des lumières, nous progressons. Ouc ne doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! Celte huile est le résultat d'un rapport de M. Vauquelin ! » Si nous imprimions un passage du mémoire de M. Vauquclin à l'Académie des sciences, confirmant nos assertions, hein! Laineux ! Allons, Finot , à table ! Chiquons les légumes! Sablons le Champagne au succès de notre jeune ami!

— J'ai pensé, dit l'auteur modestement, que l'époque du prospectus léger et badin était passée; nous entrons dans la période de la science , il faut un air doctoral , un ton d'autorité pour s'imposer au public.

— Nous chaufferons cette huile-là , les pieds me démangent et la langue aussi. J'ai les commissions de tout ceux qui font dans les cheveux, aucun ne donne plus de trente pour cent, il faut lâcher quarante pour cent de remise, je réponds de cent mille bouteilles en six mois. J'attaquerai les pharmaciens, les épiciers , les coiffeurs ! Et en leur donnant quarante pour cent , tous englauderont leur public.

Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des Suisses, et se grisaient du futur succès de l'Huile céphalique.

— Cette huile porte à la tète, dit Finot en souriant.

Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours sur les mots huile, cheveux, tète, etc. Au milieu des rires homériques des trois amis, au dessert, malgré les toasts et les souhaits de bonheur réciproques, uncoupde marteau retentit et fut entendu.

— C'est mon oncle ! Il est capable de venir me voir, s'écria Popinot.

— Un oncle! dit Finot, et nous n'avons pas de verre.

— L'oncle de mon ami Popinot est un juge d'instruction, dit Gaudissart à Finot. Il ne s'agit pas de le mystifier, il m'a sauvé la vie. Ah! quand on s'est trouvé dans lapasse où j'étais, en face de l'échafaud, où : u Kouick, et adieu les cheveux! » fit-il en imitant le fatal couteau par un geste , on se souvient du vertueux magistrat auquel on doit d'avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne ! On s'en souvient ivre-mort! Vous ne savez pas, Finot, si vous n'aurez pas besoin de monsieur Popinot. Saquerlolle ! il faut des saluts, et des six à la livre encore!

Le vertueux juge d'instruction demandait en effet son neveu à la portière; et en reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à la main pour éclairer.

— Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.

— L'illustre Gaudissart s'inclina profondément, Finot examina le juge d'un œil ivre, et le trouva passablement ganache.

— Il n'y a pas de luxe , dit gravement le juge en regardant la chambre ; mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand, il faut savoir commencer par n'être rien.

— Quel homme profond ! dit Gaudissart à Finot.

— Une pensée d'article ! dit le journaliste.

— Ah ! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le commis voyageur. Et que faitesvous ici?

— Monsieur, je veux contribuer, de tous mes petits moyens à la fortune de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son huile, et vous voyez en monsieur l'auteur de ce prospectus qui nous parait un des plus beaux morceauxde cette littérature de perruques.

Le juge regarda Finot.

— Monsieur, dit Gaudissart, est M. Andoche Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui fait dans les journaux du gouvernement la haute politique et les petits théâtres, un ministre en chemin d'être auleur.

Finoùirail Gaudissart parle pan de sa redingote.

— Bien, mes enfants, dit le juge à qui ces paroles expliquèrent l'aspect de la table où se voyaient les restes d'un régal bien excusable.

— Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce soir chez M. Birotteau. Je lui dois une visite. Vous signerez votre acte de société que j'ai soigneusement examiné. Comme vous aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du Temple, je pense qu'il doit te faire bail de l'atelier, il peut avoir des représentants, les choses bien en règle évitent des discussions. Ces murs me paraissent humides, Anselme; élève des nattes de paille à l'endroit de Ion lit.

CÉSAR BIROTTEAU

— Permettez, monsieur le juge d'instruction, dit Gaudissart avec la patelinerie d'un courtisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers aujourd'hui , et... ils... ne sont passées.

— De l'économie ! bien ! dit le juge.

— Ecoutez, dit Gaudissart à l'oreille de Finot, mon ami Popinot est un jeune homme vertueux, il va chez son oncle, allons achever la soirée chez ma tante.

Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinot vit le geste, il glissa vingt francs à l'auteur de son prospectus. Le juge avait un fiacre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau.

Pillerault, monsieur et madame Ragon , Roguin faisaient un boston, et Césarine brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se tenait Césarine, remarqua le plaisir de la jeune fille quand elle vit entrer Anselme ; et par un signe, il la montra rouge comme une grenade à son premier clerc.

— Ce sera donc la journée aux actes? dit le parfumeur quand, après les salutations, le juge lui eut dit le motifdc sa visite.

César, Anselme et le juge allèrent au second dans la chambre provisoire du parfumeur discuter le bail et l'acte de société dressé par le magistrat. Le bail fut consenti pour dix-huit années afin de le faire concorder à celui de la rue des Cinq-Diamants, circonstance minime en apparence, mais qui permit plus tard à Popinot d'atteindre du Tillet. Quand César et le juge revinrent à l'entresol, le magistrat, étonné du bouleversement général et de la présence des ouvriers un dimanche chez un homme aussi religieux, en demanda la cause. Le parfumeur l'attendait là.

— Quoique vous ne soyez pas mondain , monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que nous célébrions la délivrance du territoire. Ce n'est pas tout, si je réunis quelques amis, c'est aussi pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Ah! fit le juge qui n'était pas décoré.

— Peut-être me suis-je rendu digne de celle insigne et royale faveur en siégeant au tribunal... Oh! consulaire!... Et en combattant pour les Bourbons sur les marches...

— Oui, dit le juge.

— ... De Saint-Roch, au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.

— Volontiers, dit le juge. Si ma femme n'est pas souffrante, je ramènerai.

— Xandrot, dit Roguin sur le pas de la porte à son clerc, ne pense en aucune manière à épouser

Césarine, et dans six semaines tu verras que je t'ai donné un bon conseil.

— Pourquoi? dit Crottat.

— Birotteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il engage sa fortune dans cette affaire Tics terrains malgré mes conseils. Dans six semaines ces gens-là n'auront pas de pain. Epouse mademoiselle Lourdois, la fille du peintre en bâtiments, elle a trois cent mille francs de dot, je t'ai ménagé ce pis-aller! Si tu me comptes seulement cent mille francs en achetant ma charge, tu peux l'avoir demain.

Les magnificences du bal que préparait le parfumeur , annoncées par les journaux à l'Europe , étaient bien autrement annoncées dans le commerce par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de nuit. Ici l'on disait que César avait loué trois maisons, là il faisait dorer ses salons, plus loin le repas devait offrir des plats inventés pour la circonstance; par là, les négociants, disaiton , n'y seraient pas invités , la fête était donnée pour les gens du gouvernement; par ici, le parfumeur était sévèrement blâmé de son ambition et l'on se moquait de ses prétentions politiques , on niait sa blessure ! Le bal engendrait plus d'une intrigue dans le deuxième arrondissement, les amis étaient tranquilles, mais les exigences des simples connaissances étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. Il y eut bon nombre de gens à qui leur invitation coûta plus d'une démarche. Les Birotteau furent effrayés par le nombre des amis qu'ils ne se connaissaient point. Cet empressement effrayait madame Birotteau ; son air devenait chaque jour de plus en plus sombre à l'approche de cette solennité. D'abord , elle avouait à César qu'elle ne saurait jamais quelle contenance tenir, elle s'épouvantait des innombrables détails d'une pareille fête : où trouver l'argenterie, la verrerie, les rafraîchissements , la vaisselle , le service ? Et qui donc surveillerait tout? Elle priait Birotteau de se mettre à la porte des appartements et de ne laisser entrer que les invités; elle avait entendu raconter d'étranges choses sur les gens qui venaient à des bals bourgeois en se réclamant d'amis qu'ils ne pouvaient nommer. Quand, dix jours auparavant, Brasehon, llohault, Lourdois et Challaroux le menuisier en bâtiment eurent affirmé que l'appartement serait

CESAR UIRUTTEAU.

prêt pour le fameux dimanche du dix-sept décembre, il y eut une conférence risible le soir, après dîner, dans le modeste petit salon de l'entresol, entre César, sa femme et sa fille, pour composer la liste des invités et faire les invitations, que le malin un imprimeur avait envoyées imprimées en belle anglaise, sur papier rose et suivant la formule du code de la civilité puérile cl honnête.

— Ah çà, n'oublions personne! dit Birolteau.

— Si nous oublions quelqu'un , dit Constance . il ne s'oubliera pas. Madame Dervillc , qui ne nous avait jamais fait de visite, est débarquée hier soir en quatre bateaux*.

— Elle était bien jolie, dit Césarine, elle m'a plu!

— Cependant avant son mariage elle était encore moins que moi, dit Constance; elle travaillait en linge rue Montmartre, elle a fait des chemises à ton père.

— Eh bien! commençons la liste , dit Birolteau , par les gens les plus huppés. Ecris , Césarine : Monsieur le duc et madame la duchesse de Lenoncourt...

— Mon Dieu! César, dit Constance, n'envoie donc pas une seule invitation aux personnes que lu ne connais qu'en qualité de fournisseur. Iras-tu inviter la princesse de Blamonl-Chauvry , encore plus parente à feu la marraine, la marquise d'Uxelles , que le duc de Lenoncourt? Inviterais-tu les deux messieurs de Vandenesse , monsieur de Marsay , monsieur de Ronquerolles, monsieur d'Aiglemont , enfin les pratiques? Tu es fou, les grandeurs te tournent la tête.

— Oui, mais monsieur le comte de Fontaine et sa famille? Hein! celui-là venait sous son nom de Grand Jacques , avec Le Gars, qui était monsieur le marqujs de Monlauran, et monsieur de La Biilardière , qui s'appelait le Nantais, à la Reine des Roses, avant la grande affaire du treize vendémiaire. Celait alors des poignées de main ! Mon cher Birolleau, du courage ! failes-vous luer comme nous pour la bonne cause ! Nous sommes d'anciens camarades de conspiration.

— Mets-le, dit Constance, car si monsieur de La Billardière et son fils viennent, il faut qu'ils trouvent à qui parler.

— Ecris, Césarine! dit Birotteau.

Primo, monsieur le préfet de la Seine : il viendra ou ne viendra pas, mais il commande le corps municipal , à tout seigneur , tout honneur!

Monsieur de La Billardière et son fils, maire. Mets le chiffre des invités au bout.

Mon collègue monsieur Grand l'adjoint, et sa femme; elle est bien laide, mais c'est égal , on >; peut pas s'en dispenser.

Monsieur Curel de l'Abranchet, le colonel de la garde nationale, sa femme et ses deux filles. Voilà ce que je nomme les autorités. Viennent les gros bonnets !

Monsieur le comte et madame la comtesse de Fontaine , et leur fille mademoiselle Emilie de Fontaine.

— Une impertinente qui me (ait sortir de ma boutique pour lui parler à la portière de sa voiture, quel que soit le temps , dit madame César. Si elle vient , ce sera pour se moquer de nous.

— Alors elle viendra peut être, dit César qui voulait absolument du inonde. Continue.

Monsieur le comte et madame la comtesse de Granville, mon propriétaire , la plus fameuse caboche de la cour royale , dit Derville.

— lia çà ! monsieur de La Billardière me fait recevoir chevalier demain par monsieur le comte de Lacépède lui-même. Il est convenable que je coule une invitation pour bal et dîner au grand chancelier.

Monsieur Vauquelin. Mets bal et dîner, Césarine. Et pour ne pas les oublier , tous les Cbiffrevdle et les Protêt,

Monsieur et madame l'opinot, juge au tribunal de la Seine.

Monsieur et madame Thirion , huissier du cabinet du roi, les amis de Ragon.

— César, n'oublie pas le petit Horace Bianchon, le neveu de M. Popinot et cousin d'Anselme.

— Ah,bouiche, Césarine a bien mis un quatre au bout des Popinot.

M. et madame Rabourdin , le chef de bureau de M. de La Billardière.

M. Cochin, du même ministère, sa femme et leur fils, les commanditaires des Malifat, et monsieur, madame et mademoiselle Matifat, puisque nous y sommes.

— Les Malifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour monsieur et madame Colleville, monsieur et madame Thuillier, leurs amis, et les Saillard.

— Nous verrons, dit César.

Noire agent de change, monsieur et madame Jules Desmarels.

— Ce sera la plus belle du bal, celle-là! dit Césarine, elle me plait, oh! mais, plus que toute autre.

—Derville et sa femme.

—Mets donc monsieur et madame Coquelin, les successeurs de mon oncle Pillerault, dit Constance. Ils comptent si bien en être que cette pauvre petite femme fait faire par ma couturière une superbe 'robe de bal : par-dessous de salin blanc, robe de tulle bro !ée en fleurs de chicorée. Encore un peu elie aurait pris une robe lamée comme pour aller

CESAR B1R0TTEAI).

à la cour. Si nous manquions à cela, nous aurions en eux des ennemis acharnés.

— Mets, Césarinc; nous devons honorer le commerce, nous en sommes.

Monsieur et madame ftoguiii.

— Maman, madame Roguin mettra sa rivière, tous ses diamants et sa robe de Malines.

— Monsieur et madame Lcbas , dit César.

Puis monsieur le président du tribunal de commerce, sa femme et ses deux filles; je les oubliais dans les autorités.

Monsieur et madame Lourdois et leur fille.

M. Claparon, banquier, M. du Tillel, M. Rohault, M. Molineux , Pillerault et son propriétaire, monsieur et madame Grasset, les riehes marchands de soie. Tiens! et les Guillaume, rue du Colombier, le peau-père de Lebas , deux vieilles gens qui feront tapisserie. Alexandre Crottat. Céleslin...

— Papa , n'oubliez pas M. Andoche Finot et M. Gaudissart, deux jeunes gens qui sont très-utiles à M. Anselme.

— Gaudissart! il a été pris de justice. Mais c'est égal; il part dans quelques jours et va voyager pour notre huile, mets! Quant au sieur Andoche Finot, que nous est-il?

— Monsieur Anselme dit qu'il deviendra un personnage, il a de l'esprit comme Voltaire.

— Un auteur! tous athées!

— Mettez-le, papa, il n'y a pas déjà tant de danseurs. D'ailleurs le beau prospectus de votre huile est de lui.

— Il croit à notre huile ! dit César, mets-le, chère enfant.

— Je mets aussi mes protégés, ditCésarine.

— Mets M. Milral , mon huissier , M. Haudry, notre médecin, pour la forme, il ne viendra pas.

— Il viendra faire sa parlie, dit Césarine. — Ah çà , j'espère, César, que tu inviteras au diner M. l'abbé Loraux?

— Je lui ai déjà écrit, dit César.

— Oh! n'oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de Sommervieux. dit Césarine. Pauvre petite femme! elle est bien souffrante, elle se meurt de chagrin , nous a dit Lebas.

—Voilà ce que c'est que d'épouser des artistes! s'écria le parfumeur. Regarde dune ta mère qui s'endort, dit-il tout bas à sa fille. Là, là, bien le bonsoir, madame César.

Hé bien ! dit César à Césarine, et la robe de ta mère ?

—Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n'avoir qu'une robe de crêpe de Chine, comme la mienne! la couturière est sûre de ne pas avoir besoin de l'essayer.

— Combien de personnes? dit César à haute voix en voyant sa femme rouvrir ses paupières.

— Cent neuf avec les commis, dit Césarine.

— Où metlrons-nous tout ce monde-là? dit madame Birolleau. Mais enfin , après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d'un étage social à l'autre. Ni madame Birolteau, ni César, ni personne ne pouvait s'introduire sous aucun prétexte au premier élage. César avait promis à Raguel, son garçon de magasin, un habillement neuf pour le jour du bal, s'il faisait bonne garde et s'il exécutait bien sa consigne. Riroitcau , comme l'empereur Napoléon à Compiègne lors de la restauration du château pour son mariage avec Marie- Louise d'Autriche, voulait ne rien voir partiellement, il voulait jouir de la surprise. Ces deux anciens adversaires se renconlrèrent encore une fois, à leur insu, non sur un champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité bourgeoise.

M. Rohault devait donc prendre César par la main, et lui montrer l'appartement, comme un cicérone montre une galerie à un curieux. Cliacun dans la maison avait d'ailleurs inventé sa surprise. Césarine, la chère enfant, avait employé tout son petit trésor, cent louis , à acheter des livres à son père. M. Rohault lui avait un matin confié qu'il y aurait deux corps de bibliothèque dans la chambre de son père laquelle formait cabinet , une surprise d'architecte. Césarine avait jeté toutes ses économies déjeune fille dans le comptoir d'un libraire, pour offrir à son père: Bossuet, Racine, Voltaire, Jean -Jacques Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon , Fénélon , Delille, Bernardin de Saint- Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La Harpe , enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que son père ne lirait jamais. 11 devait y avoir un terrible mémoire de reliure: l'inexact et célèbre artiste Thouvenin avait promis de tivrer les volumes le seize à midi. Césarine avait confié son embarras à son oncle Pillerault, et l'oncle s'était chargé du mémoire. La surprise de César à sa femme était une robe de velours cerise garnie de dentelles, dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une paire de boucles d'or et un solitaire en épingle. Enfinil y avait pour toute la famille la surprise de l'appartement, laquelle devait èlre suivie dans la quinzaine de la grande surprise des mémoires à payer.

César pesa mûrement quelles invitations devaient êlre faites en personne et quelles portées par Raguet, le soir. 11 prit un fiacre, y mit sa femme enlaidie d'un chapeau à plumes et du dernier châle donné, le cachemire qu'elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en grande tenue s'acquittèrent de vingt-deux visites dans une matinée.

CÉSAR BIROTTEAU

César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait au logis la confection bourgeoise des différents comestibles exigés par la splendeur de la fêle. Un traité diplomatique avait eu lieu entre l'illustre Chevet et Birotleau. Chevet fournissait une superbe argenterie, qui rapporte autant qu'une terre par sa location ; il fournissait le dîner, les vins, les gens de service commandés par un maître d'hôtel d'aspectconvenable, tous responsables de leurs faits et gestes. Chevet demandait la cuisine et la salle à manger de l'entresol pour y établir son quartier général, il devait ne pas désemparer pour servir un diner de vingt personnes à six heures, et à une heure du malin un magnifique ambigu. Birotleau s'élait entendu avec le café de Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de jolies tasses, cuillers en vermeil, plateaux d'argent. Tanrade, autre illustration, fournissait les rafraîchissements.

— Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant un peu trop inquiète l'avant-veille , Chevet, Tanrade et le café de Foy occuperont l'entresol , Virginie gardera le second , la boutique sera bien fermée. Nous n'aurons plus qu'à nous carrer au premier.

Le seize, à deux heures, M. de La Billardière vint prendre César pour le mener à la Chancellerie de la I égion d'honneur où il devait être reçu chevalier par monsieur le comte de Lacépède avec une dizaine d'autres chevaliers. Le maire trouva le parfumeur les larmes aux yeux : sa femme venait de lui faire la surprise des boucles d'or et du solitaire.

— Il est bien doux d'être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre, en présence de ses commis attroupés, de Césarine et de Constance qui regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie et le nouvel habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon Molineux. voulait du sang.

Quand César rentra pour diner, il était pâle de joie, il regardait sa croix dans toutes les glaces, car dans sa première ivresse il ne se contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.

— Ma femme , dit-il , monsieur le grand chancelier est un homme charmant; il a, sur un mot de La Billardière, accepté mon invitation. Il vient avec monsieur Vauquelin. M. de Lacépède est un grand homme, oui, autant que monsieur Vauquelin , il a fait quarante volumes! Mais aussi c'est un auteur pair de France. N'oublions pas de lui dire : Votre seigneurie ou monsieur le comte!

— Mais mangedonc, lui dit sa femme; il est pire quuu enfant ton père, dit Constance à Césarine.

— Comme cela fait bien à la boutonnière, dit Césarine. Ou te portera les armes, nous sortirons ensemble?

— On me portera les armes, partout où il y aura des factionnaires !

En ce moment, Rohault descendit avec Braschon. Après diner, monsieur, madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d'œil des appartements; le premier garçon de Braschon achevait d'y clouer quelques patères , et trois hommes allumaient les bougies.

— Il faut cent vingt bougies, dit Braschon.

— Un mémoire de deux cents francs chezTrudon ! dit madame César dont les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birolteau.

— Votre fête sera magnifique ! dit Braschon. César ne comprit pas ce que voulait dire le riche

tapissier de la rue Saint-Antoine. Braschon fit onze tentatives inutiles pour être invité, lui, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa tante. Braschon devint l'ennemi de Birotleau. Sur le pas de la porte, il l'appela monsieur le chevalier.

Birolteau se dit en lui-même : — Déjà les flatteurs! L'abbé Loraux m'a bien engagé à ne pas donner dans leurs pièges et à rester modeste. Je me souviendrai de mon origine.

La répétition générale commença . César, sa femme et Césarine sortirent de la boutique et entrèrent chez eux par la rue. La porte de la maison avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement architectural de fonte coulée et pcinle. Celle porte , devenue commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du vestibule, se voyait l'escalier divisé en deux rampes droites entre lesquelles se trouvait ce socle dont s'inquiétait Birolteau, et qui formait une espèce de boite où pouvait loger une vieille femme. Ce vestibule dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était éclairé par une latnpe antique à quatre becs. L'architecte avait uni la richesse à la simplicité. Un étroit tapis rouge relevait la blancheur des marches de l'escalier en liais poli à la pierre ponce. Un premier palier donnait une entrée à l'entresol. La porte des appartements était dans le genre de celle sur la rue, mais en menuiserie.

— Quelle grâce ! dit Césarine. Et cependant, il ' n'y a rien qui saisisse l'oeil.

— Précisément, mademoiselle, la grâce vient des proportions exactes entre les stylobates, les plinthes, les corniches et les ornements , puis je n'ai rien doré, les couleurs sont sobres et n'offrent point de tous éclatants.

— C'est une science, dit Césarine.

Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée, spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois croisées sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à peiu-

CÉSAR BIROTTEAU

turcs fines, où rien ne papillotait. Sur une cheminée en marbre blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût; elle n'offrait rien de ridicule, et concordait aux autres détails. Là régnait enfin cette suave harmonie que les artistes seuls savent établir en poursuivant un système de décoration jusque dans les plus petits accessoires, et que les bourgeois ignorent, mais qui les surprennent. Un lustre à vingt-quatre bougies faisait resplendir les draperies de soie rouge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarinc à danser. Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.

— J'ai mis là un lit, dit Rohaulten dépliant les portes d'une alcôve habilement cachée entre les deux bibliothèques. Vous ou madame vous pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.

— Mais cette bibliothèque garnie de livres reliés!... Oh! ma femme! ma femme! dit César.

— Non, ceci est la surprise de Césarine. Le parfumeur embrassa sa fille.

— Pardonnez, monsieur, dit-il à l'architecte, à l'émotion d'un père !

— Mais faites, faites donc, monsieur, dit Rohault. Vous êtes chez vous.

Dans ce cabinet dominaient les couleurs brunes, relevées par des agréments verts, car les plus habiles transitions de l'harmonie liaient toutes les pièces de l'appartement l'une à l'autre. Ainsi la couleur qui faisait le fond d'une pièce servait à l'agrément de l'autre, et vice versa. La gravure d'Héro et Léandre brillait sur un panneau dans le cabinet de César.

— Toi, tu payeras tout cela, dit gaiement Birolleau.

— Cette belle estampe vous est donnée par monsieur Anselme, dit Césarine.

Anselme aussi s'était permis une surprise.

— Pauvre enfant, il a fait comme moi pour monsieur Vauquelin.

La chambre de madame Birotteau venait ensuite. L'architecte y avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens qu'il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette restauration. La chambre était tendue en soiebleuc, avec des ornements blancs , le meuble était en Casimir blanc avec des agréments bleus. Sur la cheminée en marbre blanc , la pendule représentait la Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre, un joli tapis en moquette et d'un dessin turc unissait celte pièce à la chambre de Césarine tendue en perse et fort coquette : un piano, une jolie armoire à glace, un petit lit chaste à rideaux simples et tous les petits meubles qu'aiment les jeunes personnes.

La salle à manger était derrière la chambre de

Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l'escalier , elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule de Boulle, les buffets de cuivre et d'écaillé, les murs tendus en étoffe à clous dorés.

La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire, surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur son lit sa robe de velours cerise garnie en dentelles que lui offrait son mari , et que Virginie y avait apportée en venant sur la pointe des pieds.

— Monsieur , cet appartement vous fera beaucoup d'honneur, dit Constance à M. Bohault. Nous aurons cent et quelques personnes demain soir , et vous recueillerez les éloges de tout le monde.

— Je vous recommanderai, dit César. Vous verrez la tête du commerce , et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti cent maisons.

Constance émue ne pensait plus à la dépense ni à critiquer son mari. Voici pourquoi.

Le matin en apportant Héro et Léandre , Anselme Popinot , à qui Constance accordait une haute intelligence et de grands moyens , lui avait affirmé le succès de l'Huile Céphalique , auquel il travaillait avec un acharnement sans exemple; il avait promis que, malgré la rondeur du chiffre auquel s'élèveraient les folies de Birotteau , dans six mois ces dé" penses seraient couvertes par sa part dans les bénéfices donnés par l'huile. Après avoir tremblé pendant dix-neuf ans , il était si doux de se livrer un seul jour à la joie, que Constance promit à sa fille de n'empoisonner le bonheur de son mari par aucune réflexion, et de s'y laisser aller tout entière.

Quand vers onze heures M. Rohault les quitta , elle se jeta donc au cou de son mari et versa quelques pleurs de contentement en disant : — César! ah! tu me rends bien folle et bien heureuse!

— Pourvu que cela dure, n'est-ce pas? dit en souriant César.

— Cela durera, je n'ai plus de craintes, dit madame Birotteau.

— A la bonne heure, dit le parfumeur, tu m'apprécies enfin.

Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses avoueront qu'une pauvre orpheline qui dixhuit ans auparavant était première demoiselle au Petit-Matelot, ile Saint-Louis , qu'un pauvre paysan venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, à pied , en souliers ferrés, devaient être flattés , heureux de donner une pareille fête pour d'aussi louables motifs.

— Mon Dieu, je perdrais bien cent francs , dit César, pour qu'il nous vint une visite.

— Voilà M. l'abbé Loraux ! dil Virginie.

CÉSAR BIROTTEAU

L'abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire de Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l'Ame ne se révéla mieux qu'eu ce saint prêtre dont le commerce laissa de profondes empreintes dans la mémoire de tous ceux qui le connurent. Son visage rechigné , laid jusqu'à repousser la confiance . avait été rendu sublime par l'exercice des vertus catholiques : il y brillait par avance une splendeur céleste. Une candeur infusée dans le sang reliait ses traits disgracieux , et le feu de la charité purifiait les lignes incorrectes par un phénomène contraire à celui qui , chez Claparon, avait tout animalisé, dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus humaines, l'Fspérancc. la Foi, la Charité. Sa parole était douce, lente et pénétrante. Son costume était celui des prêtres de Paris , il se permettait la redingote d'un brun marron. Aucune ambition ne s'était glissée en ce cœur pur , que les anges durent apporter à Dieu dans sa primitive innocence. Il fallut la douce violence de la fiile de Louis XVI pour faire accepter une cure de Paris, encore une des plus modestes, à l'abbé Loraux. Il regarda d'un œil inquiet toutes ces magnificences, sourit à ces trois commerçants enchantés, et hocha sa tête blanchie.

— Mes enfants , leur dit-il, mon rôle n'est pas d'assister à des fêtes , mais de consoler les affligés. Je viens remercier monsieur César, vous féliciter. Je ne veux venir ici que pour une seule fêle, pour le mariage de cette belle enfant.

Après un quart d'heure , l'abbé se relira , sans que le parfumeur, ni sa femme, osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacun se coucha dans son luxe, en prenant possession des bons jolis petits meubles qu'il avait souhaités. Césanne déshabilla sa mère devant une toilette à glace en marbre blanc. César s*était donné quelques superfluilés dont il voulut user aussitôt. Tous s'endormirent , en se représentant par avance les joies du lendemain.

Après avoir été à la messe et lu ses vêpres, Césarine et sa mère s'habillèrent sur les quatre heures, après avoir livré l'entresol au bras séculier des gens de Chevet. Jamais toilette n'alla mieux à madame César que celte robe de velours cerise, garnie en dentelles , à manches courtes , ornées de jockeis : ses beaux bras encore frais cl jeunes , sa poitrine élincelanle de blancheur, son col, ses épaules d'un si joli dessin , étaient rehaussés par celle riche étoffe et parcelle magnifique couleur. Le naïf contentement que toute femme éprouve à se voir dans toute sa beauté donna je ne sais quelle suavité au profil grec de la parfumeuse , dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée.

Césarine , habillée en crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches sur la tête, une rose à son côlé, uneécharpe lui couvrailchastement lesépaules et le corsage, elle rendit Popinot fou.

— Ces gens-là nous écrasent , dit madame Roguin à son mari en parcourant l'appartement.

Elle était furieuse de ne pas être aussi belle que madame César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s'en tenir sur la supériorité ou l'infériorité d'une rivale.

— Bah! ça ne durera pas longtemps, et bientôt lu éclabousseras la pauvre femme en la rencontrant à pied dans les rues, ruinée ! dit Roguin bas à sa femme.

Vauquelin fut d'une grâce parfaite , il vint avec M. de Lacépède, son collègue de l'Institut qui l'avait été prendre en voiture. En voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans le compliment scientifique.

— Vous avez, madame, un secret que la science ignore pour rester ainsi jeune et belle, dit le chimiste.

— Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l'académicien, dit Birolteau. Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le grand chancelier de la Légion d'honneur, je dois ma fortune à M. Vauquelin. J'ai l'honneur de présenter à Votre Seigneurie, monsieur le président du tribunal de commerce. C'est M. le comte de Lacépède, pair de France, un des grands hommes de la France ; il a écrit quarante volumes, dit-il à Joseph Lebas qui accompagnait le président du tribunal.

JiCS convives furent exacts. Le dîner fut ce que sont les diners de commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de grosses plaisanteries qui font toujours rire. L'excellence des mets, la bonté des vins furent bien appréciées. Quand la société rentra dans les salons pour prendre le café, détail neuf heuresetdcmie. Quelques fiacresavaient amené d'impatientes danseuses. Une heure après, le salon fut plein, et le bal prit un air de roui.

M. de Lacépède et M. Vauquelin s'en allèrent au grand désespoir de Birolteau, qui les suivit jusque sur l'escalier en les suppliant de rester, mais en vain. Il réussil à maintenir M. Popinot, le juge, et M. de La Billardière. A l'exception de trois femmes qui représentaient l'aristocratie, la finance et l'adminis- Iration : mademoiselle de Fontaine , madame Jules, madame Rabourdin, et dont l'éclatante beauté, la mise el les manières tranchaient au milieu de celle réunion ; les autres femmes offraient à l'œil des toilettes lourdes, solides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois femmes faisaient cruellement ressortir. La bourgeoisie de la

CESAR B1R0TTEA1J.

rue Sainl-Denis s'étalait majestueusement en se montrant dans toute la plénitude de ses droits de spirituelle sottise. C'était bien cette bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national, qui achète les Victoiresetconquêtesje Soldallaboureur, admire le Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une maison de campagne à soi, s'inquiète d'avoir l'air distingué, rêve aux honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour les enfants du général Foy. pour les Grecs dont elle ignore les pirateries, pour le Champ d'Asile au moment où il n'existe plus, dupe de ses verlus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu'elle ignore les convenances; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filk'S candides rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes supérieures diminue aussitôt qu'elle les y lance , ces filles sans esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme; enfin une bourgeoisie admirablement représentée par les* Matifat , les droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la Reine des Roses depuis soixante ans.

Madame Matifat, qui avait voulu se donner utiair digne, dansait coiffée d'un turban et vêtue d'une lourde robe ponceau lamée d'or, toilette en harmonie avec un air fier, un nez romain et les splendeurs d'un teint cramoisi. M. Matifat. si superbe à une revue de garde nationale, où l'on apercevait à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillaient sa chaîne et son paquet de breloques, était dominé par cette Catherine II de comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il ne disait Corneille, mais le sublime Corneille! Racine était le doux Racine. Voltaire! oh! Voltaire, le second dans tous les genres, plus d'esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie! Rousseau, esprit ombrageux, homme doué d'orgueil et qui a fini par se pendre. 11 contait lourdement les anecdotes vulgaires sur l'iron, qui passe pour un homme prodigieux dans la bourgeoisie. Matifat, passionné pour les acteurs, avait une légère tendance à l'obscénité. Parfois madame Matifat, en le voyant prêt à conter, lui disait : (i Mon gros, fais attention à ce que tu vas nous dire.:» Elle, le nommait familièrement son gros. Celle volumineuse reine des drogues fil perdre à mademoiselle de Fontaine sa contenance aristocratique, l'orgueilleuse fille ne put s'empêcher de sourire en lui entendant dire à Matifat : — Ne te jette pas sur les glaces, mon gros ! c'est mauvais genre.

Il est plus facile d'expliquer la différence qui distingue le grand monde de la bourgeoisie, qu'il ne l'est à la bourgeoisie de l'effacer. Ces femmes gênées dans leurs toilettes, se savaient endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que le bal était une rareté dans leur vie occupée; tandis que les trois femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde, étaient alors comme elles devaient èlre le lendemain, elles n'avaient pas l'air de s'être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s'inquiétaient pas de leur effet, tout avait été accompli quand devant leur glace, elles avaient mis la dernière main à l'œuvre de leur toilette de bal; leurs figures ne révélaient rien d'excessif, elles dansaient avec la grâce et le laisser aller que des génies inconnus ont donnés à quelques statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du Ira vail, gardaient leurs poses vulgaires et s'amusaient trop, leurs regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient point ce léger murmure qui donne aux conversations du bal un piquant inimitable; elles n'avaient pas surtout le sérieux impertinent qui contient l'épigramme en germe, celle tranquille attitude à laquelle se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur euxmêmes. Aussi madame Rabourdin , madame Jules et mademoiselle de Fontaine, qui s'étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur, se dessinaientelles sur loule la bourgeoisie par leurs grâces molles, par le goùl exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois premiers sujets de l'Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des comparses. Elles étaient observées d'un œil hébété, jaloux. Madame Roguin, Constance et Césanne formaient comme un lien qui rattachait les figures commerciales à ces trois types du grand monde. Comme dans tous les bals, il vint un moment d'animation oùjes torrents de lumière, la joie, la musique et l'enirain de la danse, causèrent une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le crescendo du tutti. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut se retirer, mais quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen, liirollcau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion de toute l'aristocratie de leur assemblée.

— Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment m'étonne! dit l'impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon compliment.

Birolteau étail si bien enivre par les félicitations publiques, qu'il ne comprit pas; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.

— Voilà une fêle nationale qui vous honore, lui disait le libéral M. Grasset, le marchand de soieries de la rue fies Bourdonnais.

CESAR BIROTTEAIT.

— J'ai vu rarement un aussi beau bal, disait M. de La Billardière à qui un mensonge officieux ne coûtait rien.

Birotleau prenait tous les compliments au sérieux.

— Quel ravissant coup d'oeil ! et le bon orchestre ! Nous donnerez-vous souvent des bals? lui disait madame Lebas.

— Quel charmant appartement ! c'est de votre goût? lui disait madame Desmarels.

Birolteau osa mentir en lui laisant croire qu'il en était l'ordonnateur.

Césarinc, qui devait être invitée pour toutes les contredanses, connut combien il y avait de délicatesse chez Anselme.

— Si je n'écoutais que mon désir, lui dit-il à l'oreille en sortant de table, je vous prierais de me faire la faveur d'une contredanse; mais mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amourpropre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot. Popinol, enhardi par sa tante qui lui avait dit d'oser , osa parler de son amour à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se servant des détours que prennent les amants timides.

— Ma fortune dépend de vous , mademoiselle.

— Et comment?

— Il n'y a qu'un espoir qui puisse me la faire faire.

— Espérez.

— Savez-vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mol? reprit Popinot.

— Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.

— Gaudissarl! Gaudissarl! dit après la contredanse Anselme à son ami en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis ou je me brûle la cervelle. Réussir, c'est épouser Césarine, elle me l'a dit , et vois comme elle est belle !

— Oui, elle est joliment ficelée! dit Gaudissart, et riche! nous allons la frire dans l'huile.

La bonne intelligence de mademoiselle Lourdois et d'Alexandre Croltat , successeur désigné de Roguin , fut remarquée par madame Birotleau, qui ne renonça pas sans de vives peines à faire de sa fille la femme d'un notaire de Paris. L'oncle Pillerault, qui avait échangé un salut avec le petit Molineux , alla s'établir dans un fauteuil auprès de la biblioilièquc , il regarda les joueurs , écouta les conversations et vint de temps en temps voir à la porte les corbeilles de fleurs agitées que formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était celle d'un vrai philosophe.

Les hommes étaient affreux, à l'exception de du

Tillet, qui avait déjà les manières du monde, du jeune La Billardière, petit fashionable en herbe , de M. Jules Dcsmarets et des personnages officiels. Mais parmi toutes les figures plus ou moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s'en trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous républicaine, mais que le vêlement rendait curieuse. On a deviné le tyranneau de la Cour Batave, paré de linge fin jauni dans l'armoire, exhibant aux regards un jabot à dentell» de succession attaché par un camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par l'architecte au premier de sa maison.

— Hé, hé, c'est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier ainsi garni vaudra plus de mille écus !

Birotleau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme d'un coup d'épingle par l'accent avec lequel le petit vieillard avait prononcé cette phrase.

— Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine! tel était le sens du mot vaudra que lança Molineux comme un coup de griffe.

La ligure pâloltc , l'œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet, dont l'attention avait été d'abord excilée par une chaîne de montre qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes et par un habit vert mélangé de blanc , à collet bizarrement retroussé , qui donnaient au vieillard l'air d'un serpent à sonnettes. Le banquier vint donc im? terroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se gaudissait.

— Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir , je suis dans la propriété de M. le comte de Granville; mais ici, dit-il en montrant l'autre , je suis dans la mienne , car je suis le propriétaire de cette maison.

Molineux se prêtait si complaisamment à qui l'écoutait que, charmé de l'air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les insolences du sieur Gendrin , et ses arrangements avec le parfumeur, sans lesquels le bal n'aurait pas eu lieu.

— Ah ! monsieur César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n'est plus contraire à ses habitudes.

— Oh , je l'ai demandé , je suis si bon pour mes locataires.

— Si le père Birotleau fait faillite , se dit du Tillet , ce petit drôle sera certes un excellent syndic ! Sa poinlillerie est précieuse, il doit comme Domitien s'amuser à tuer des mouches quand il est seul chez lui.

CÉSAR B1R0TTEAU.

Du Tillct alla se mettre au jeu, où Clnparon était déjà par son ordre, car il avait pensé que, sous le garde-vue d'un flambeau de bouillotte, son semblant de banquier échapperaità tout examen. Leur contenance en face l'un de l'autre fut si bien celle de deux étrangers, que l'homme le plus soupçonneux n'aurait pu rien découvrir qui décelât leur intelligence. Gaudissart, qui savait la fortune de Claparon, n'osa point l'aborder en recevant du riche commis voyageur leregardsolennellement froidd'un parvenu qui ne veut pas être salué par un camarade.

Ce bal, comme une fusée brillante, s'éteignit à cinq heures du matin. Vers cette heure , des cent et quelques fiacres qui remplissaient la rue Saint- Honoré, il en restait environ quarante. A celte heure on dansait la boulangère et les cotillons , qui plus tard furent détrônés par le galop anglais. Du Tillet , Roguin, le comte de Grandville , Jules Desmarets , jouaient à la bouillotte. Du Tillet gagnait trois mille francs. Les lueurs du jour arrivèrent, firent pâlir les bougies, et les joueurs assistèrent à la dernière contredanse. Dans ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s'accomplit pas sans quelques énormités. Les personnages imposants sont partis, l'ivresse du mouvement, la chaleur communicative de l'air, les esprits cachés dans les boissons les plus innocentes ont amolli les callosités des vieilles femmes qui, par complaisance, entrent dans les quadrilles et se prêtent à la folie d'un moment; les hommes sont échauffés , les cheveux défrisés s'allongent sur les visages et leur donnent de grotesques expressions qui provoquent le rire; les jeunes femmes deviennent légères, quelques fleurs sont tombées de leurs coiffures. Le Momus bourgeois apparaît suivi de ses farces ! Les rires éclatent, chacun se livre à la plaisanterie en pensant que le lendemain le travail reprendra ses droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête, Céleslin se livrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains avec exagération quand l'ordonnait la figure de cette interminable contredanse.

— Comme ils s'amusent ! disait l'heureux Birotteau.

— Pourvu qu'ils ne cassent rien, dit Constance à son oncle.

— Vous avez donné le plus magnifique bal que j'aie vu, et j'en ai vu beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.

Dans l'œuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie, grande comme un poëme, qui domine le finale de la symphonie en UT mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime | magicien si bien compris par Habeneck, un geste du ! chef d'orchestre enthousiaste lève la riche toile de j

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cette dcrnntion,en excitant de son archet l'éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont convergé, les poëtes dont le cœur palpite alors comprendront que le bal de Birotleau produisait dans sa vie l'effet que produit sur leurs âmes ce fécond motif, auquel la symphonie en UT doit peut-être sa suprématie sur ses brillantes sœurs. Une fée radieuse s'élance en levant sa baguette ! On entend le bruissement des rideaux de soie pourpre que les anges relèvent ! Des portes d'or sculptées comme celle du Baptistère florentin tournent sur leurs gonds de diamant! L'œil s'abîme en des vues splendides, il embrasse une enfilade de palais merveilleux d'où glissent des êtres d'une nature supérieure ! U'cncens des prospérités fume ! l'autel du bonheur s'allume! un air parfumé circule! des êtres au sourire divin, vêtus de tuniques blanches bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous monlrant des figures surhumaines de beauté, des formes d'une délicatesse infinie. Les Amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches! Vous vous sentez aimé, vous êtes heureux d'un bonheur que vous aspirez sans le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui ruisselle et verse en l'âme de chacun l'ambroisie qu'il s'est choisie. Vous êtes atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un moment! Après vous avoir promené dans les cieux, l'enchanteur, par la profonde et mystérieuse transition des basses, vous replonge dans le marais des réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie : Encore!

L'histoire psychique du point le plus brillant de ce beau finale est celle des émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinet avait composé de son galoubet le finale de leur symphonie commerciale.

Fatigués mais heureux , les trois Birotteau s'endormirent au matin dans les bruissements de celle fête, qui en constructions , réparations , ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée à Césarine, allait, sans que César s'en doutât, à soixante mille francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la boutonnière d'un parfume ,\

S'il arrivait malheur à César Birotteau, cette dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la police correctionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple, s'il fait des dépenses jugées excessives. Il est peut-être plus horrible d'aller à la sixième chambre pour de niaises bagatelles ou des maladresses, qu'en cour d'assises pour une immense fraude. Aux yeux de certaines gens, il vaut mieux être criminel que sot.

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