‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 38 sur 157 · QUELQUES ÉCLAIRS · texte numérisé non relu

QUELQUES ÉCLAIRS

Huit jours après cette fêle, dernière flammèche du feu de paille d'une prospérité de dix-huit années prête à s'éteindre, César regardait les passants, à travers les glaces de sa boutique , en songeant à l'étendue de ses affaires qu'il trouvait lourdes! Jusqu'alors tout avait été simple dans sa vie : il fabriquait et vendait, ou achetait pour revendre. Aujourd'hui l'affaire des terrains, son intérêt dans la maison A. I'opinotetcompagme, le remboursement de cent soixante mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs chez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu'il n'en pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il se défiait de ses moyens, et regrettait de n'être pas derrière lui. Le coup de pied qu'il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquclin explique les craintes que le. jeune négociant inspirait au parfumeur. Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par sa fille ou par son commis; mais il était alors comme un simple canotier

de la Seine à qui, par hasard, un ministre aurait donné le commandement d'une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard dans son intelligence peu propre à la méditation, et il restait debout, cherchant à y voir clair.

En ce moment apparut dans la rue une figure pour laquelle il éprouvait une violente aniipathie, et qui était celle de son deuxième propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait de ces rêves i île i us d'événements qui représenten tune vie entière, et où revient souvent un être fantastique chargé des mauvaises commissions, le traître de la pièce. Molineux semblait à Birotteau chargé par le hasard d'un rôle analogue dans sa vie : celte figure avait grimacé diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités d'un œii haineux. En le revoyant, César se souvint d'autant plus des impressions que lui avait causées ce petit pingre, un mol de son vocabulaire, que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se montrant soudain au milieu de sa rêverie.

— Monsieur . dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d'approuver l'écriture sur notre petit sous seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l'oubli. L'architecte entra, salua le parfumeur et tourna d'un air diplomatique autour de lui.

CÉSAR BIROTTEAU

— Monsieur, lui dit-il enfin à l'oreille, vous savez combien les commencements d'un métier sont difficiles; vous êtes content de moi , vous m'obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birolteau, qui s'était dégarni en donnant son portefeuille et son argent comptant, dit à Célcstin de faire un effet de deux mille francs à trois mois d'échéance, et de préparer une quittance.

— J'ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du voisin, dit Molineux d'un air sournoisement goguenard. Mon portier est venu tne prévenir ce malin que le juge de paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cayron.

— Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs , pensa Birolteau.

— Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait d'entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

— Un commerçant n'est à l'abri des revers que quand il est retiré, dit le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L'architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.

— Quand on a la tète sous un parapluie , on pense généralement qu'elle est à couvert s'il pleut , dit l'architecte.

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure de l'architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que M. Rohault le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait , dans sa manière comme dans ses yeux, quelque chose de la race féline.

En ce moment, Ragon et Pillcrault entrèrent.

— Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l'oreille de César , il prétend que , dans une spéculation de ce genre, il nous faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes , afin d'être tous réellement propriétaires indivis...

—Ah ! vous faites l'affaire de la Madeleine, dit Lourdois. on en parle, il y aura des maisons à construire!

Le peintre qui venait se faire promptement régler trouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.

— Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l'année, dit-il à l'oreille de César, je n'ai besoin de rien.

— Eh bien! qu'as-lu, César? dit Pillerault, en remarquant la surprise de son neveu, qui, stupéfait parla vue du mémoire, ne répondait ni à Ragon ni à Lourdois.

— Ah! une vétille, j'ai pris cinq mille francs d'effets au marchand de parapluies, mon voisin, qui fait

faillite. S'il m'avait donné des valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.

— Il y a pourtant longtemps que je vous l'ai dit , s'écria Ragon : celui qui se noie s'accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et il le noie avec lui. J'en ai tant observé de faillites! on n'est pas précisément fripon au commencement du désastre , mais on le devient par nécessité.

— C'est vrai, dit Pillerault.

— Ah! si j'arrive jamais à la chambre des députés, ou si j'ai quelque influence dans le gouvernement!... dit Birotteau'se dressant sur ses pointes cl retombant sur ses talons.

— Que feriez-vous, dit Lourdois, car vous êtes un sage ?

Molineux, que toute discussion sur le droit intéressait, se rapprocha de Lourdois et de M. Rohault, appuyé sur le comptoir; Pillerault et Bagon savaient les opinions de César, néanmoins comme l'attention des autres rend attentif, ils écoutèrent gravement Birolteau, comme les trois étrangers.

— Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec un ministère public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles des agents, syndics et juge-commissaire, le négociant serait déclaré failli réhubilitable ou banqueroutier. Failli réhabilitable, il serait tenu de tout payer, il serait alors le gardien de ses biens, de ceux de sa femme , car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à ses créanciers, il gérerait pour leur compte et sous une surveillance, enfin il continuerait les affaires en signant toutefois : un tel, failli , jusqu'au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait condamné , comme autrefois, au pilori dans la salle de la bourse, exposé pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme et ses droits seraient acquis aux créanciers et il serait banni du royaume.

— Le commerce serait un peu plus sur, dit Lourdois, et l'on regarderait à deux fois avant de faire des opérations.

— La loi actuelle n'est point suivie, dit César exaspéré ; sur cent négociants , il y en a plus de cinquante qui sont de soixante-quinze pour cent au-dessous de leurs affaires , ou qui vendent leurs marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d'inventaire, et qui ruinent ainsi le commerce.

— Monsieur est dans le vrai, dit Molineux, la loi actuelle laisse trop de latitude. Il faut ou l'abandon total ou l'infamie.

— Eh diantre ! dit César, un négociant, au train dont vont les choses, va devenir un voleur patenté. Avec sa signature , il peut puiser dans la caisse de tout le monde.

CÉSAR BIROTTEAU

— Vous n'êtes pas tendre, monsieur Dirotteau, dit Lourdois.

— II a raison, dit le vieux Ragon.

— Tous les faillis sont suspects , dit César exaspéré par cette petite perte qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de l'hallali à celles d'un cerf.

En ce moment le maître d'hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un patronnet de Félix, un garçon du café de Foy, la clarinette de Collinct arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

— Le quart d'heure de Rabelais, dit Ragon en souriant.

— Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.

— Je suis occupé, dit César à tous les garçons qui laissèrent les factures.

— M. Rohault, dit Lourdois en voyant l'architecte plier un effet que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire, il n'y a qu'à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de M. Birotteau.

Pillerault regarda Lourdois et Rohault.

— Des prix convenus d'architecte à entrepreneur^ dit l'oncle à l'oreille du neveu, lu es volé.

Rohault sortit, Molincux le suivit et l'aborda d'un air mystérieux.

— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez écouté, mais vous ne m'avez pas entendu, je vous souhaite un parapluie.

La peur saisit Rohault. Plus un bénéfice est illégal, plus l'homme y tient ; le cœur humain est ainsi fait. L'artiste avait en effet étudié l'appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son temps, il s'y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait dupe de son amour-propre. Les entrepreneurs eurent peu de peine à le séduire. L'argument irrésistible et la menace bien comprise de le desservir en le calomniant furent moins puissants encore que l'observalion faite par Lourdois sur l'affaire des terrains de la Madeleine : Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison, il spéculait seulement sur le prix des terrains. Les arcîiilectes et les entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs, ils dépendent les uns des autres. Rohault, chargé par Birotteau de stipuler les prix, "fut pour les gens du métier contre le bourgeois. Aussi trois gros entrepreneurs, Lourdois, Chaffaroux et Grindot le charpentier, le proclanièrent-ils un de ces bons enfants avec lesquels il y a du plaisir à travailler. Rohault devina que les mémoires sur lesquels il avait une part, seraient payés, comme ses honoraires, en effets, et le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur payement. Rohault allait être impitoyable, à la ma-

nière des artistes, les gens les plus cruels à rencontre des bourgeois.

Vers la fin de décembre, César eut pour soixantedix mille francs de mémoires. Félix, le café de Foy, Tanrade et les petits créanciers qu'on doit payer comptant, avaient envoyé trois fois. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu'un malheur, elles l'annoncent. Les pertes connues sont définies, la panique ne connaît pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors le parfumeur à qui jamais pareille chose n'était arrivée durant sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n'ont jamais eu à lutter pendant longtemps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l'ordre à Célestin d'envoyer les factures chez ses pratiques ; mais avant de le mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre inouï. Les clients , noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs pratiques et dont César se servait malgré sa femme , qui avait fini par lui dire : Nomme-les comme tu voudras pourvu qu'ils payent ! Ses clients donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n'y avait jamais de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles César avait souvent cinquante ou soixante mille bancs. Le second commis prit le livre des factures cl se mit à copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l'abattement que lui causait le simoon du malheur, il voulut sortir.

— Bonjour, monsieur, dit Rohault en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument élraugers. Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votre papier, je suis obligé de vous prier de me l'échanger contre des écus,jc suis l'homme le plus malheureux de celle démarche, mais je ne sais pas parler aux usuriers, je ne voudrais pas colporter votre signature, je sais assez de commerce pour comprendre que ce serait l'avilir, il est donc dans voire intérêt de...

— Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas s'il vous plail, vous me surprenez étrangement.

Lourdois cnlra.

— Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenezvous?...

Birotteau s'arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre i'effel de Rohault en se moquant de l'architecte avec la bonne foi du négociant sur de lui-même : il aperçut un nuage sur le front de Lourdois, il frémit de son imprudence. Celle innocente raillerie était la mort d'un crédit soupçonné. En pareil cas , un riche négociant reprend son billet,

CÉSAR BIROTTEAU

il ne l'offre pas. Birotteau se sentait la tête agitée comme s'il eût regardé le fond d'un abîme taillé à pic.

— Mon cher monsieur Birotteau , dit Lourdois en l'emmenant au fond du magasin, mon mémoire est loisé, réglé, vérifié, je vous prie de me tenir l'argent prêt demain. Je marie ma fille au petit Crotlat, il lui faut de l'argent; les notaires ne négocient point, d'ailleurs on n'a jamais vu ma signature.

— Envoyez après-demain, dit fièrement Birotteau qui compta sur les payements de ses mémoires. Et vous aussi, monsieur, dit-il à l'architecte.

— Et pourquoi pas tout de suite ? dit l'architecte. — J'ai la paye de mes ouvriers au faubourg, dit

César qui n'avait jamais menti.

II prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Grindot et Chaffaroux l'arrêtèrent au moment où il fermait la porte.

— Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d'argent.

— Eh! je n'ai pas les mines du Pérou! dit César impatienté qui s'en alla vivement à cent pas d'eux.

— 11 y a quelque chose là-dessous. Maudit bal ! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l'air de Lourdois n'était pas naturel ! pensa-t-il , il y a quelque anguille sous roche.

Il marchait dans la rue Saint-llonorc sans direction , se sentant comme dissous.

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