‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 39 sur 157 · LE COUP DE FOUDRE · texte numérisé non relu

LE COUP DE FOUDRE

Alexandre et César se heurtèrent l'un contre l'autre au coin d'une rue comme deux béliers ou comme deux mathématiciens absorbés par la solution d'un problème.

— Ah! monsieur, dit le futur notaire, une question ? Iloguin a-t-il donné vos quatre cent mille francs à monsieur Claparon?

— L'affaire s'est faite devant vous, monsieur Claparon ne m'en a fait aucun reçu... mes valeurs étaient à... négocier... Boguin a pu lui remettre... mes deux cent quarante mille francs d'écus... nous devons... il a été dit qu'on réaliserait définitivement les actes de vente... Monsieur Popinot le juge prétend... La quittance... Mais... pourquoi cette question ?

— Pourquoi puis-je vous faire une semblable question? Pour savoir si vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon ou chez Roguin. Roguin était lié depuis si longtemps avec vous, il

aurait pu par délicatesse les avoir remis à Claparon, et vous l'échapperiez belle ! mais suis-je bète , il les emporte avec l'argent de monsieur Claparon , qui heureusement n'avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je n'ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais ma bourse. Vos vendeurs n'ont pas reçu un liard , ils sortent de chez moi. L'argent de votre emprunt sur vos terrains n'existait ni pour vous ni pour votre préteur, Roguin l'avait dévoré comme vos cent mille francs... qu'il... n'avait plus depuis longtemps... Ainsi vos cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d'avoir été les loucher à la banque.

Les pupilles de César se dilatèrent si démesurément qu'il ne vit plus qu'une n'anime rouge.

— Vos cent mille francs sur la banque, mes cent mille francs sur sa charge , cent mille francs à monsieur Claparon, voilà trois cent mille francs de sifilés, sans les vols qui vont se découvrir. On désespère de madame Roguin , M. du Tillet a passé la nuit près d'elle. Il l'a échappé belle, lui ! Roguin l'a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans une spéculation avec la maison Nucingen. Boguin a écrit à sa femme une lettre épouvantable! je viens de la lire. 11 tripotait les fonds de ses clients depuis cinq ans, et pourquoi? pour une maîtresse , la belle Hollandaise ; il l'a quittée quinze jours avant de faire son coup. Cette gaspilleuse était sans un liard, on a vendu ses meubles, elle avait signé des lettres de change. Afin d'échapper aux poursuites, elle s'était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par Dieu , elle qui certes a dévoré la fortune de Roguin. Il y a des femmes pour qui rien n'est sacré ! Dévorer une charge de notaire! Madame Roguin n'aura de fortune qu'en usant de son hypothèque légale , tous les biens du gueux sont grevés au delà de leur valeur. La charge est vendue quatre cent mille francs! Moi qui croyais faire une bonne affaire, et qui commence par payer l'étude cent mille francs de plus , je n'ai pas de quittance , il y a des faits de charge qui vont absorber charge et cautionnement, les créanciers croiront que je suis son compère si je parle de mes cent mille francs, et quand on débute, il faut prendre garde à sa réputation. Vous aurez à peine trente pour cent. A mon âge, boire un pareil bouillon ! Un homme de cinquante-neuf ans, payer une femme! vieux drôle ! H y a vingt jours qu'il m'a dit de ne pas épouser Césarine, vous deviez être bientôt sans pain, le monstre !

Alexandre aurait pu parler pendant longtemps , Birotteau était debout, pétrifié. Autant de phrases,

CESAR RIROTTEAU.

autant de coups de massue. Il n'entendait plus qu'un bruit de cloches mortuaires, de même qu'il avait commencé par ne plus voir que le feu de son incendie. Alexandre Crottat, qui croyait le digne parfumeur fort et capable , fut épouvanté par sa pâleur et par son immobilité. Le successeur de Roguin ne savait pas que le notaire emportait plus que la forlune de César. L'idée du suicide immédiat passa par la tête de cet homme si profondément religieux. Le suicide est, dans ce cas, un moyen de fuir mille morts; il semble logique de n'en accepter qu'une. Alexandre Crottat donna le bras à César et voulut le faire marcher , ce fut impossible : ses jambes se dérobaient sous lui comme s'il eût été ivre.

— Qu'avez-vous donc? dit Crottat. Mon brave monsieur César, un peu décourage! ce n'est pas la mort d'un homme! D'ailleurs vous retrouverez quarante mille francs, votre préleur n'avait pas cette somme, elle ne vous a pas été délivrée , il y a lieu à plaider la rescision du contrat.

— 51 on bal, ma croix, deux cent mille francs d'effets sur la place, rien en caisse. Les Ragon, Pillerault, ma femme qui voyait clair!

Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d'idées accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant toutes les fleurs du parterre de la Reine des Roses.

— Je voudrais qu'on me coupât la tête , dit enfin Rirolteau, elle me gêne par sa masse, elle ne me sert à rien...

— Pauvre père Birotteau ! dit Alexandre , mais vous êtes donc en péril ?

— Péril !

— Eh bien! du courage! luttez.

— Luttez! répéta le parfumeur.

— Du Tillet a été votre commis, il a une fîère têle, il vous aidera.

— Du Tillet!

— Allons, venez !

— Mon Dieu ! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je suis, dit Birotteau. Vous qui êtes mon ami, s'il y a des amis, vous qui m'avez inspiré de l'intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme , promenez-moi en fiacre , Xandrot , accompagnez-moi.

Le notaire désigné mit avec beaucoup de peine dans un fiacre la machine inerte qui avait nom César.

— Xandrot, dit-il d'une voix troublée par les larmes, car en ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le bandeau de fer qui lui cerclait le crâne , passons chez moi, parlez pour moi à Célestin. 5Ion ami, dites-lui qu'il y va de ma vie et de celle de ma femme! Que sous aucun prétexte, personne ne jase de la disparition de Roguin ! Faites descendre César i ne et priez-la d'em-

pêcher qu'on ne parle de cette affaire à sa mère ; elle doit se défier de nos meilleurs amis, Pillcrault, les Ragon , tout le monde.

Le changement de la voix de Birotteau frappa vivement Crottat, qui comprit l'importance de cette recommandation. La rue Saint-IIonoré menait chez le magistrat; il remplit les intentions du parfumeur, que Célestin et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle et comme hébété au fond du fiacre.

— Gardez-moi le secret sur cette affaire, dit le parfumeur.

— Ha! se dit Xandrot , il revient ! je le croyais perdu.

La conférence d'Alexandre Crottat et du magistrat dura longtemps : on envoya chercher le président de la chambre des notaires ; on transporta partout César comme un paquet, il ne bougeait pas et ne disait rien. Vers sept heures du soir, Alexandre Crottat ramena le parfumeur chez lui. L'idée de comparailrc devant Constance rendit du ton à César. Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour prévenir madame Birotteau que son mari venait d'avoir une espèce de coup de sang.

— Il a les idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour peindre l'embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner, ou lui mettre les sangsues.

— Cela devait arriver, dit Constance à mille lieues d'un désastre, il n'a pas pris sa médecine de précaution à l'entrée de l'hiver, et il se donne depuis deux mois un mal de galérien, comme s'il n'avait pas son pain gagné.

César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mellre au lit, et l'on envoya chercher le vieux docteur Haudry , médecin de Birotteau. Le vieux Haudry était un médecin de l'école de Molière , grand praticien et ami des anciennes formules de l'apolhicairerie , droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout consultant qu'il était. Il vint, étudia le faciès de César, ordonna l'application immédiate de sinapismes à la plante des pieds; il voyait les symptômes d'une congestion cérébrale.

— Qui a pu lui causer cela? dit Constance.

— Le temps humide, répondit le docteur à qui Césarine vint dire un mot.

Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment des niaiseries afin de sauver l'honneur ou la vie des gens bien portants qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses qu'il comprit à demi mol. Césarine le suivit sur l'escalier en lui demandant une règle de conduite.

— Du calme et du silence, puis nous risquerons des fortifiants quand la tête sera dégagée.

CESAR B1R0TTEAU.

Madame César passa deux jours au chevet du !it de son mari, qui lui parut souvent avoir le délire. Mis dans la belle chambre bleue de sa femme, il disait deschoses incompréhensibles pour Constance, à l'aspect des draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.

— Il est fou! disait-elle à Césarinc, en un moment où César s'était dressé sur son séant et citait d'une voix solennelle les articles du code de commerce par bribes.

— Si les dépenses sont jugées excessives!... Otez les draperies!

Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha ; sa tôle fut dégagée ; M. Ilaudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture énergique, et après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut sur ses pieds. Constance fatiguée prit la place de son mari.

— Pauvre femme! dit César quand il la vil endormie.

— Allons, papa, du courage! Vous êtes un homme si supérieur, que vous triompherez. Ce ne sera rien. Monsieur Anselme vous aidera.

Césarine dit d'une voix douce ces vagues paroles que la tendresse adoucit encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les chants d'une mère endorment les douleurs d'un enfant tourmenté par la dentition.

— Oui, mon enfant, je vais lutter; mais pas un mot à qui que ce soit au monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault. Je vais d'abord écrire à mon frère ; il est, je crois , chanoine, vicaire d'une cathédrale ; il ne dépense rien , il doit avoir de l'argent. A mille écus d'économies par an , depuis vingt ans , il doit avoir cent mille francs. En province, les prêtres ont du crédit.

Césarine, empressée d'apporter à son père une petite table et tout ce qu'il fallait pour écrire , lui donna le reste des invitations imprimées sur papier rose pour le bal.

— Brûle tout ça! cria le négociant. Le diable seul a pu m'inspircr de donner ce bal. J'aurai l'air d'un fripon si je succombe. Allons ! pas de phrases.

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