‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 40 sur 157 · LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS B1ROTTEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS B1ROTTEAU

Mon cher frère,

Je me trouve dans une crise commerciale si difficile, que je le supplie de m'envoyer tout l'argent dont tu pourras disposer, fallût-il même en emprunter.

Tout à toi, César.

Ta nièce Césarine , qui me voit écrire cette lettre pendant que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t'envoie ses tendresses.

Cepost-scriptum fut ajouté à la prière de Césarine.

— Raguet, portez cette lettre à la grande poste, dit la jeune fille, elle peut encore partir aujourd'hui.

Mon père, dit Césarine en remontant, voici M. Lebas qui veut vous parler.

— 31. Lebas! s'écria César effrayé comme si son désastre le rendait criminel , un juge !

— 3Ion cher monsieur Birolteau , je prends trop d'intérêt à vous , dit le gros marchand drapier, nous nous connaissons depuis trop longtemps, nous avons été élus tous deux juges la première fois ensemble , pour ne pas vous dire queGigonnet, un usurier, ades effets de vous passés à son ordre , sans garantie, par la maison Claparon. Ces deux mots sont nonseulement un affront , mais encore la mort de votre crédit.

— Monsieur Claparon désire vous parler, dit Célcstin en se montrant, dois-jc le faire monter.'

— Oui , dit Lirollcau.

— Nous ailons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.

— Monsieur , dit le parfumeur à Claparon , en le voyant entrer , voici monsieur Lebas, juge au tribunal de commerce et mon ami...

— Ah! monsieur est monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant, je suis enchanté de la circonstance , monsieur Lebas du tribunal , il y a tant de Lebas, sans compter...

— Il a vu , reprit Birotleau en interrompant le bavard, les effets que je vous ai remis, et qui, disif z-vous , ne circuleraient pas. Il les a vus avec ces mots : sans garantie.

— Eh bien! dit Claparon, ils ne circuleront pas en effet , ils sont entre les mains d'un homme avec qui je fais beaucoup d'affaires, le père Bidault. Voilà pourquoi j'ai mis sans garantie. S'ils avaient dû circuler vous les auriez faits à son ordre directement. Monsieur le juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un prix d'immeubles. Payé par qui? par Birolteau. Pourquoi voulez-vous queje garantisse Birolteau par ma signature? nous devons payer chacun de notre côlé notre part dans ce dit prix. Or, n'est-ce pas assez d'être solidaire vis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi, la règle commerciale <st inflexible : je ne donne pas plus inutilement ma garantie queje ne donne quittance d'une somme à recevoir. Je suppose tout. Qui signe, paye. Je ne veux pas être exposé à payer trois fois.

— Trois fois! dit César.

CÉSAR BIROTTEAU

— Oui , monsieur , reprit Claparon. Déjà j'ai garanti Birotleau à nos vendeurs , pourquoi le garanti rais-je encore au banquier? Les circonstances où nous sommes sont dures. Roguin m'emporte cent mille francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq cent mille au lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux cent quarante mille francs à Birotteau. Que feriez-vous à ma place, monsieur Lebas ? mettez-vous dans ma peau. Je n'ai pas l'bonneur d'être connu de vous, plus que je ne connais monsieur Birotteau. Suivez bien ! Nous faisons une affaire ensemble par moitié. Vous apportez tout l'argent de votre part, moi je règle la mienne en mes valeurs . je vous les offre , vous vous chargez par une excessive corn plaisance de les convertir en argent. Vous apprenez que Claparon, banquier, riche, considéré (j'accepte toutes les verlusdu monde), que le vertueux Claparon se trouve dans une faillite pour six milions à rembourser, irez-vous en ce moment-là même mettre votre signature pour garantir la mienne? Vous seriez fou ! Ne voyez-vous pas que je puis payer aux acquéreurs comme solidaire, être tenu de rembourser encore la part de Birotteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et sans avoir...

— A qui? demanda le parfumeur en interrompant.

— Et sans avoir sa moitié de terrains! dit Claparon sans tenir compte de l'interruption, car je n'aurais aucun privilège! il faudrait donc encore l'acheter! Donc je puis payer trois fois.

— Rembourser à qui?... demandait toujours Birotteau.

— Mais au tiers porteur, si j'endossais et qu'il vous arrivât un malheur.

— Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.

— Bien , dit Claparon. Vous avez été juge , vous êtes habile commerçant, vous savez que l'on doit tout prévoir , ne vous étonnez donc pas que je fasse mon métier.

— Monsieur Claparon a raison, dit Joseph Lebas.

— J'ai raison, reprit Claparon , raison commercialement. Mais cette affaire est territoriale. Or, que ilois-je recevoir, moi?... de l'argent! il faudra donner de l'argent à nos vendeurs. Laissons de côté les deux cent quarante mille francs que 31. Birotteau trouvera, j'en suis sur, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais vousdemander la bagatelle de vingtcinq mille francs, dit-il en regardant Birotteau.

— Vingt-cinq mille francs! s'écria César en se sentant de la glace au lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre ?

— Hé, mon cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les ventes par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous entendre

entre nous ; mais avec le fisc , votre serviteur ! Le fisc ne s'amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à la poche , et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de droits, celte semaine. J'étais loin de m'atteudre à des reproches en venant ici , car pensant que ces vingtcinq mille francs pouvaient vous gêner , j'avais à vous annoncer que par le plus grand des hasards, je vous ai sauvé...

— Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel aucun homme ne se trompe.

— Une misère ! les vingt mille francs d'effets sur divers que Roguin m'avait remis à négocier, je vous en ai crédité sur l'enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte, il y a la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille francs.

— Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de monsieur, qui me parait trèsbien entendre les affaires , j'agirais de même envers un inconnu.

— Monsieur Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus d'un coup pour tuer un vieux loup, j'ai vu des loups avec des balles dans la tête courir comme... et pardieu! comme des loups.

— Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin? dit Lebas effrayé du silence de César autant que de le savoir dans une spéculation aussi étrangère à son commerce.'

— Il s'en est peu fallu que je ne donnasse quittance de quatre cent mille francs à monsieur, dit Claparon , et j'étais gobé! J'avais remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle m'a sauvé. Que les fonds fussent à l'étude, ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à tous indifférente.

— Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la banque jusqu'au moment de payer, dit Lebas.

— Roguin était la banque pour moi , dit César. Mais il est dans l'affaire , reprit-il en regardant Claparon.

— Oui, pour un quart, sur parole , répondit Claparon. Après la sottise de lui laisser emporter mon argent, il y en a une pius pommée, ce serait de lui en donner. S'il m'envoie mes cent mille francs et deux cent mille autres pour sa part, alors nous verrons! Mais il se gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de pot-bouille avant de donner un premier potage. S'il n'emporte, comme on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente pour vivre convenablement à l'étranger.

— Le bandit !

— Eh ! mon Dieu ! une passion a conduit là Roguin , dit Claparon, Quel est le vieillard qui peut

CÉSAR BI HOTTE AU

répondre de ne pas se laisser dominer, emporter par sa dernière fantaisie ? Personne de nous , qui sommes sages, ne sait comment il finira ! Un dernier amour, eli ! c'est le plus violent! Et si nous sommes gobés, n'est-ce pas noire faute? Comment ne nous sommes-nous pas défiés d'un notaire qui se mettait dans une spéculation? Tout notaire, tout agent de change, tout courtier faisant une affaire est suspect. La faillite est pour eux une banqueroule frauduleuse, ils iraient en cour d'assises, ils préfèrent alors aller dans une cour étrangère. Je ne ferai plus pareille école ! Eh bien, nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contumace des gens chez qui nous avons été dîner, qui nous ont donné de beaux bals, des gens du monde enfin! Personne ne se plaint, on a tort.

— Grand tort! dit Birotteau, la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.

— Si vous aviez besoin de moi, dit Lebas à Birotteau, je suis tout à vous.

— Monsieur n'a besoin de personne, dit l'Infatigable bavard chez qui du Tillel avait lâché les écluses après y avoir mis l'eau , car Claparon répétait une leçon qui lui avait été très-habilement soufflée par du Tillet. Son affaire est claire : la faillite de Roguin donnera cinquante pour cent de dividende, à ce que le petit Crollat m'a dit. Outre ce dividende, M. Birotteau retrouve quarante mille francs que son préteur n'avait pas , il peut emprunter sur ses propriétés. Or nous n'avons à payer deux cent mille francs à nos vendeurs que dans quatre mois. D'ici là, M. Birotteau payera ses effets, car monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguin a emporté pour les acquitter. Mais quand même monsieur Birotteau serait un peu serré... Eh bien ! avec quelques circulations, il arrivera.

Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser son affaire et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçut-il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur.

Du Tillet avait jugé à propos de se faire croire victime de Roguin par Claparon. Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donner à Roguin qui les lui avait rendus. Claparon inquiet jouait son rôle au naturel, il disait à quiconque voulait l'entendre que Roguin lui coûtait cent mille francs. Du Tillet n'avait pas jugé Claparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et trop de délicatesse pour lui confier ses plans dans toute leur étendue, il le savait incapable de les deviner.

— Si notre premier ami n'est pas notre première dupe, nous n'en trouverions pas une seconde, ditil à Claparon le jour où , recevant des reproches de

son proxénète commercial , il le brisa comme un instrument usé.

M. Lebas et Claparon s'en allèrent ensemble.

— Je puis m'en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à payer s'élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir soixante-quinze mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs pour les terrains. Or pour suffire à ces payements, j'ai le dividende Roguin qui sera peut-être de cent mille francs, je puis faireannuler l'emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. Il s'agit de gagner cent mille francs avec l'Huile Céphalique et d'atteindre, avec quelques billets de service ou par un crédit chez un banquier, le moment où j'aurai réparé la perte, et où les terrains arriveront à leur plus value.

Une fois que dans le malheur un homme peut se faire un roman d'espérance par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent sauvé. Beaucoup de gens ont pris la confiance que donne l'illusion pour de l'énergie, et peut-être l'espoir est-il la moitié du courage. Aussi la religion catholique en a-t-clle fait une vertu! L'espérance n'a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps d'attendre les hasards de la vie?

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