LA HAUTE BANQUE
Résolu d'aller chez l'oncle de sa femme exposer sa situation avant de chercher des secours ailleurs, Birotteau ne descendit pas la rue Saint-Ilonoré jusqu'à la rue des Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui l'agitèrent si violemment qu'il crut sa santé dérangée. H avait le feu dans les entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent là , de même que les gens qui perçoivent par la tête ressentent des douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est atteint là où le tempérament a mis pour l'individu le siège de la vie : les faibles ont la colique, Napoléon s'endort.
Avant de monter à l'assaut d'une confiance en passant par-dessus toutes les barrières de la fierté, les gens d'honneur doivent avoir senti plus d'une fois au cœur l'éperon de la nécessité, celte dure cavalière ! Aussi Birotteau s'était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son oncle, il ne se décida même que par des raisonsdcfamille: en tout état de cause, il devait expliquer sa situation
CÉSAR BIROTTEAU
au sévère quincaillier. Néanmoins en arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste; mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère. Birotleau monta lentement! Il trouva le vieillard lisant le Constitutionnel au coin de son feu, devant la petite table ronde où était son frugal déjeuner : un petit pain, du beurre, du fromage de Bric et une lasse de café.
— Voilà le vrai sage, dit Birotleau en enviant la vie de son oncle.
— Eh bien ! lui dit Pillerault en ôtanl ses besicles, j'ai su hier au café David l'affaire de Roguin, l'assassinat de la belle Hollandaise, sa maîtresse! j'espère que, prévenu par nous qui voulions être propriétaires réels, tu as été prendre quittance de Claparon.
— Hélas! mon oncle! tout est là, vous avez mis le doigt sur la plaie. Non.
— Ah! bouffie! tu es ruiné, dit Pillerault en laissant tomber son journal que Birotleau ramassa, quoique ce lût le Constitutionnel...
Pillerault fut si violemment frappe par ses réflexions que sa figure de médaille et de style sévère ;e bronza, comme le métal sous un coup de balancier, il demeura fixe, regarda sans la voir la muraille d'en face au travers de ses vitres, en écoutant ie long discours de Birolteau. Evidemment il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre avec (•inflexibilité d'un Minos qui avait passé le Slyx du commerce en quittant le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.
— Eh bien ! mon oncle? dit Birotleau qui attendait une réponse, après avoir conclu par une prière de vendre pour soixante mille francs de rentes.
— Eh bien ! mon pauvre neveu, je ne le puis pas, Lu es trop fortement compromis. Les Ragon et moi nous allons perdre chacun nos cinquante mille francs. Ces braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions dans les mines de Vortschin; je me crois obligé, en cas de perte, non de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce et Césarine. II vous faudra peut-être du pain à tous, vous le trouverez chez moi...
— Du pain, mon oncle !
— Eh bien ! oui, du pain ! Vois donc les choses comme elles sont : Tu ne t'en tireras pas ! De cinq mille six cents francs de rentes, je pourrai distraire quatre mille francs pour les partager entre vous et les Ragon. Ton malheurarrivé, je connais Constance, elle travaillera comme une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi , César !
— Tout n'est pas désespéré, mon oncle!
— Je ne vois pas comme toi.
— Je vous prouverai le contraire.
— Rien ne me fera plus de plaisir.
Birolteau quitta Pillerault sans répondre. Il était venu chercher des consolations et du courage, il recevait un second coup moins fort à la vérité que le premier; mais au lieu de porter sur la lête, il frappait au cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il revint après avoir descendu quelques marches.
— Monsieur, dit-il d'une voix froide, Constance ne sait rien, gardez-moi le secret au moins! Et priez les Bagou de ne pas m'ôter chez moi la tranquillité dont j'ai besoin pour lutter contre le malheur.
Pillerault fit un signe de consentement.
— Du courage, César, ajouta-t-il, je te vois fâché contre moi, mais plus lard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille.
Découragé par l'opinion de son oncle auquel il reconnaissait une lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir dans les marais fangeux de l'incertitude. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une âme trempée comme celle de Pillerault, il devient le jouet des événements : il suit les idées d'autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets. 11 se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le regarder quand il passe, ou de s'élever pour en suivre la direction en y échappant. Au milieu de sa douleur, Birotleau se souvint du procès relatif à son emprunt. Il alla rue Vivienne, chez Derville, son avoué, pour commencer au plus tôt la procédure, dans le cas où l'avoué verrait quelque chance de faire annuler le contrat.
Le parfumeur trouva Derville enveloppé dans sa robe de chambre en molleton blanc, au coin de son feu, calme et posé, comme tous les avoués rompus aux plus terribles confidences. Birotleau remarqua pour la première fois celle froideur nécessaire, qui giace l'homme passionné, blessé, pris par la fièvre de l'intérêt en danger, et douloureusement atteint dans sa vie, dans son honneur, dans sa femme et ses enfants, comme l'était Birolteau racontant son malheur.
— S'il est prouvé, lui dit Derville après l'avoir écoulé, que le prêteur ne possédait plus chez Roguin la somme que Roguin lui faisait vous prêter, comme il n'y a pas eu délivrance d'espèces , il y a lieu à rescision , le prêteur aura son recours sur le cautionnement, comme vous pour vos cent mille francs. Je réponds alors du procès aulant qu'on peut en répondre, il n'y a pas de procès gagné d'avance.
J^avis d'un aussi fort jurisconsulte rendil un peu décourage au parfumeur , qui pria Derville d'obtenir jugement dans la quinzaine. L'avoué répondit
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que peut-être il aurait avant trois mois un jugement qui annulerait le contrat.
— Dans trois mois ! dit le parfumeur qui croyait avoir trouvé des ressources.
— Mais, tout en obtenant une prompte mise au rôle , nous ne pouvons pas mettre votre adversaire à votre pas: il usera des délais de la procédure, les avocats ne sont pas toujours là , qui sait si votre partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut? On ne marche pas comme on veut, mon cher maitre ! dit Derville en souriant.
— Mais au Iribunal de commerce..., dit Birotteau.
— Oh! dit l'avoué, les juges consulaires et les juges de première instance sont deux sortes de juges. Vous autres, vous sabrez les affaires! Au palais nous avons des formes, la forme est protectrice du droit. Aimeriez-vous un jugement à brùk-pourpoint, qui vous ferait perdre vos quarante mille francs? Eh bien ! votre adversaire, qui va voir cette somme compromise , se défendra. Les délais sont les chevaux de frise judiciaires.
— Vous avez raison, dit Birotteau qui salua Derville, et sortit la mort dans le cœur.
— Ils ont tous raison. De l'argent! de l'argent! criait le parfumeur par les rues, en se parlant à luimême comme font tous les gens affairés de ce turbulent et bouillonnant Paris, qu'un poëtc moderne nomme une cuve. En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait partout présentant les mémoires lui dit que, vu l'approche du jour de l'an, chacun rendait l'acquit de la facture et la gardait.
— Il n'y a donc d'argent nulle part ! dit le parfumeur à haute voix dans la boutique.
Il se mordit les lèvres , ses commis avaient tous levé la tète vers lui.
Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels Braschon, Lourdois, Rohault , Grindot , Cliaffaroux, tous les créanciers non réglés passèrent par les phases caméléonesques que subit le créancier avant d'arriver de l'état paisible où le met la confiance aux couleurs sanguinolentes de la Bellone commerciale. A Paris, la période astringente de la défiance est aussi rapide à venir que le mouvement expansif de la confiance est lent à se décider : une fois tombé dans le système restrictif des craintes et des précautions commerciales , le créancier arrive à des lâchetés sinistres qui le mettent audessous du débiteur. D'une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au rouge de l'impatience, aux pelillemenis sombres des importunités , aux éclats du désappointement , au froid bleu d'un parti pris, et à la noire insolence de l'assignation préparée. Braschon, ce riche tapissier du faubourg Saint-Antoine qui n'avait pas été invité au bal , sunna !a charge en créancier blessé dans son
amour-propre : il voulait être payé dans les vingtquatre heures , il exigeait des garanties , non des dépôts de meubles , mais une hypothèque inscrite après les quarante mille francs sur les terrains du faubourg. Malgré la violence de leurs réclamations, ils laissèrent encore quelques intervalles de repos pendant lesquels Birotteau respirait.
Au lieu de vaincre ces premiers tiraillements d'une position difficile par une résolution forte, César usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui put le conseiller, ne les connût. Il faisait sentinelle sur le seuil de sa porte, autour de sa boutique. Il avait mis Célestin dans le secret de sa gêne momentanée, et Célestin examinait son patron d'un regard aussi curieux qu'étonné : à ses yeux, César s'amoindrissait, comme s'amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au succès et dont toute la force consiste dans l'acquis que donne la routine aux moyennes intelligences.
Sans avoir l'énergique capacité nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois, César eut cependant le courage d'envisager sa position. Pour la fin du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tant pour sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations au comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour le trente décembre. Toutes ses ressources en donnaient à peine vingt mille. 11 lui manquait donc dix mille francs. Pour lui rien ne parut désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent , comme les aventuriers qui vivent au jour le jour.
Avant que le bruit de sa gêne ne devint public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un grand coup, en s'adressant au fameux François Keller, banquier, orateur et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d'être utile au commerce parisien, en vue d'être toujours à la chambre un des députés de Paris. Le banquier était libéral, Birotteau était royaliste, mais le parfumeur le jugea d'après son cœur, et trouva dans la différence des opinions un motif de plus pour obtenir un compte. Au cas où des valeurs seraient nécessaires, il ne doutait pas du dévouement de Popinot, auquel il comptait demander une trentaine de mille francs d'effets, qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en garantie aux créanciers les plus altérés. Le parfumeur expansif, qui disait sur l'oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières de la contradiction, ne pouvait s'entretenir de sa situation ni avec son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui pesaient doublement. Mais il aimait mieux souffrir que de juter ce brasier dans 1 aine de 5a
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femme. Ce généreux martyr voulait lui raconter le (langer quand il serait passé ! Peut-être reculait-il devant celte horrible confidence? La peur que lui inspirait sa femme lui donnait du courage. 11 allait tous les matins entendre une messe basse à Saint- Roch, et il prenait Dieu pour confident.
— Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de soldat, ma demande réussira! ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après avoir prié Dieu Je le secourir.
Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat. Cependant il avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il put gémir. Césarine. à laquelle il s'était déjà confié lors de la fatale nouvelle, eut tout son secret. 11 y eut entre eux des regards jetés à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffés, des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des réponses sympathiques, des lueurs d'âme à âme. Birotteau se faisait gai, jovial pour sa femme. Constance faisaitelle une question? Bah! tout allait bien, Popinot auquel César ne pensait pas, réussissait! l'huile s'enlevait ! les effets Claparon seraient payés, il n'y avait n'en à craindre. Celte fausse joie était effrayante. f)uand sa femme était endormie dans ce lit somptueux, Birotteau se dressait sur son séant, il tombait dans la contemplation de son malheur. Césarine arrivait parfois alors en chemise, un châle sur ses blanches épaules, pieds nus.
— Papa, je t'entends , tu pleures! disait-elle en pleurant elle-même.
Birotteau fui dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre par laquelle il demandait un rendez-vous au grand François Keller, que sa fille l'emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues d'énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots :