‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 42 sur 157 · HUILE CÉPHALIQUE · texte numérisé non relu

HUILE CÉPHALIQUE

Pendant les catastrophes occidentales de la Beine des Boses, la maison A. Popinot se levait radieuse, dans les flammes orientales du succès. Conseillé par Gaudissart et par Finot, Anselme avait lancé son huile avec audace. Deux mille affiches avaient élé mises depuis trois jours aux endroits les plus apparents de Paris. Personne ne pouvait éviter de se trouver face à face avec l'Huile Céphalique el de lire une phrase concise, inventée par Finol, sur l'impossibilité de faire pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la citation du Mémoire lu à l'Académie des sciences par Vauqueiin; un vrai certificat de vie pour les cheveux morts promis à ceux qui useraient de l'Huile Céphalique.

Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les parfumeurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés, contenant un bel imprimé sur papier vélin, en tête duquel brillait la gravure d'Héro et Léandre réduite, avec cette assertion en épigraphe :

Les anciens peuples de l'antiquité conservaient leurs chevelures par l'emploi de l'Huile Céphalique.

— Il a inventé les cadres permanents, l'annonce éternelle ! se dit Birotteau, qui demeura stupéfait en regardant la devanture delà Cloche d'argent.

— Tu n'as donc pas vu chez loi , lui dit sa fille , un cadre que monsieur Anselme est venu lui-même apporter, en déposant à Célestin trois cents bouteilles d'huile?

— Non, dit-il.

— Célestin en a déjà vendu cinquante à des passants, et soixante à des pratiques !

— Ah! dit César.

Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineux. La veille, Popinot l'avait attendu pendant une heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César était absorbé par sa grande affaire.

— Ah! oui, l'affaire des terrains.

Heureusement Popinot, qui depuis un mois n'était pas sorti de la rue des Cinq-Diamants, passait les nuits et travaillait les dimanches à la fabrique, n'avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni son oncle le juge. 11 ne dormait que deux heures, le pauvre enfant ! il n'avait que deux commis, et au train dont allaient les choses, il lui en faudrait bientôt quatre. En commerce, l'occasion est tout. Qui n'enfourche pas le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu'il serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son oncle : « Je suis sauvé, ma fortune est faite ! » bien reçu de Birotteau quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part, après six mois. Il ignorait donc la fuite de Roguin, les désastres et la gêne de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame Birotteau.

Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal, et il y en avait dix! trois cents francs par journal secondaire, et il y en avait dix autres! s'il Jy était parlé, trois fois par mois, de l'Huile Céphalique. Finot vit trois mille francs pour lui dans ces huit mille francs , son premier enjeu à jeter sur le grand et immense tapis vert de la Spéculation ! Il s'était donc élancé, comme un

CÉSAR BIROTTEAU

lion, sur ses amis, sur ses connaissances. Il habitait alors les bureaux de rédaction, il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs le malin, et le soir il arpentait les foyers de tous les théâtres.

— Pense à mon huile, cher ami, je n'y suis pour rien, affaire de camaraderie , tu sais! Gaudissart , un bon vivant! était la première et la dernière phrase de tous ses discours.

Il assaillit le bas de toutes colonnes finales aux journaux où il fit des articles en laissant l'argent aux rédacteurs. Il devint rusé comme un figurant qui veut passer acteur, alerte comme un sauteruisseau qui gagne soixante francs par mois. Il écrivit des lettres captieuses , il flatta tous les amours-propres, il rendit d'immondes services aux rédacteurs en chef, afin d'obtenir ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité passionnée. Il corrompit avec des billets de spectacle les ouvriers qui, vers minuit, achevaient les colonnes des journaux en prenant quelques articles dans les petits faits, toujours prêts, les en cas du journal. Finot se trouvait alors dans l'imprimerie, occupé comme s'il avait un article à revoir. Ami de tout le monde, il fit triompher l'Huile Céphalique de la Pâte de Regnault, de la Mixture Brésilienne, de toutes les inventions qui , les premières, eurent le génie de comprendre l'influence du journalisme et l'effet de piston produit sur le public par un article réitéré. Dans ce temps d'innocence, beaucoup de journalistes étaient comme les bœufs, ils ignoraient leurs forces, ils s'occupaient d'actrices, de madame Valmonzey, de danseuses, desNoblet, etc. Ils régentaient tout, et ne ramassaient rien. Les prétentions d'Andoche ne concernaient ni une actrice à faire applaudir, ni une pièce à faire jouer , ni ses vaudvilles h faire recevoir, ni des articles à faire payer ; au contraire il offrait de l'argent en temps utile , un déjeuner à propos ; il n'y eut donc pas un journal qui ne parlât de l'Huile Céphalique, de sa concordance avec les analyses de Vauquclin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l'on peut faire pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre.

Ces articles réjouissaient l'âme de Gaudissart qui s'armait des journaux pour détruire les préjugés et faisait sur la province ce que depuis les spéculateurs ont nommé, d'après lui, la charge à fond de train. Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départements encore sans organes, les malheureux ! Les journaux y étaient donc sérieusement étudiés, depuis le litre jusqu'au nom de l'inprimeur, ligne où pouvaient se cacher les ironies de l'opinion persécutée. Gaudissart appuyé sur la presse eut d'éclatants succès dès les premières villes où donna sa langue. Tous les boutiquiers de

province voulaient des cadres et des imprimes à gravure d'Héro et Léandre.

Finot dirigea contre l'huile de Macassar cette charmante plaisanterie qui faisait tant rire aux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai de crin dont on ne voit que les trous , y met de l'huile de Macassar et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Cette scène ironique excitait un rire universel. Plus tard, Finot racontait gaiement que, sans ces mille écus , il serait mort de misère et de douleur. Pour lui mille écus étaient une fortune. Trois mois après, il fut rédacteur en chef d'un petit journal, etdans cette campagne, ildevina, lui le premier, le pouvoir de l'Annonce. De même que la charge à fond de train faite par l'illustre Gaudissart, le Murât des voyageurs, sur les départements et les frontières, fil triomphercommercialemcnl la maison A. Popinot, de même elle triompha dans l'opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui produisit celte vive publicité, égalemcntobtenuepar la Mixture Brésilienne et la Pâte de Regnault. A son début, celte prise d'assaut de l'opinion publique engendra trois succès, trois fortunes, et valut l'invasion des mille ambitions descendues depuis en bataillons épais dans l'arène des journaux où elles créèrent les annonces payées, immense révolution ! En ce moment la maison A. Popinot et compagnie se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures. Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, Birotteau se contenta dédire à Césarinc: « Ce petit Popinot marche sur mes traces! » sans comprendre la différence des temps, sans apprécier la puissance des nouveaux moyens d'exéculion dont la rapidité, l'étendue embrassaient beaucoup plus prornptement qu'autrefois le monde commercial. Birotleau n'avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son bal: il ignorait le mouvement et l'activité que Popinot y déployait. Anselme avail pris tous les ouvriers de Birolteau, il y couchait; il voyait Césanne assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les expéditions, imprimée sur toutes les factures; il se disait : Elle sera ma femme ! quand, la chemise retroussée jusqu'aux coudes, habit bas, il enfonçait courageusement les clous d'une caisse, à défaut de ses commis en course.

Le lendemain, après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu'il devait dire et ne pasdireà l'un des grands hommes de la haute banque, César arriva rue du Iioussaye, et n'aborda pas sans d'horribles palpitations l'hôtel du banquier libéral qui appartenait à celte opinion, accusée à si juste titre de vouloir le renversement des Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du pelit commerce parisien, ignorait lesmœurset les hommes de la haute banque.

A Paris, entre la haute banque et le commerce ,

CÉSAR BIROTTEAU

il est des maisons secondaires, intermédiaire utile à la banque, elle y trouve une garantie de plus. Constance et Birotteau, qui ne s'étaient jamais avancés au delà de leurs moyens, dont la caisse n'avait jamais été à sec et qui gardaient leurs effets en portefeuille , n'avaient jamais eu recours à ces maisons de second ordre, ils étaient à plus forte raison inconnus dans les hautes régions de la banque. Peutêtre est-ce une faute de ne pas se fonder un crédit même inutile, les avis sont partagés sur ce point. Quoi qu'il en soit , Birotteau regrettait beaucoup de ne pas avoir émis sa signature. Mais connu comme adjoint et comme homme politique, il crut n'avoir qu'à se nommer et entrer, il ignorait l'affluence quasi-royale qui distinguait l'audience de ce banquier. Inlroduitdans le salon qui précédaitle cabinet de l'homme célèbre à tant de litres, Birotteau s'y vit au milieu d'une société nombreuse composée de députés , écrivains , journalistes , agents de change, hauts commerçants, gens d'affaires, ingénieurs, surtout de familiers qui traversaient les groupes et frappaient d'une façon particulière à la porte du cabinet où ils entraient par privilège.

— Que suis-je au milieu de celte machine? se dit Birotteau, tout étourdi par le mouvement de cetle forge intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de l'opposition , où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie jouée par la Gauche.

Il entendait discuter à sa droite la question de l'emprunt pour l'achèvement des principales lignes de canaux proposé par la direction des ponts et chaussées , et il s'agissait de millions ! A sa gauche , des journalistes, à la curée de l'amour-propre du banquier, s'entretenaient de la séance d'hier et de l'improvisation du patron. Durant deux heures d'attente , Birotteau aperçut trois fois le banquier politique , reconduisant à trois pas au delà de son cabinet des hommes considérables. François Keller alla jusqu'à l'antichambre pour le dernier, le général Foy.

— Je suis perdu! se dit Birotteau dont le cœur >c serra.

La troupe des courtisans, des amis, des intéressés assaillait le banquier revenant à son cabinet comme l'est une jolie chienne poursuivie. Quelques roquets hardis se glissaient malgré lui dans le sancluaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes , un quart d'heure. Les uns s'en allaient contrits, les autres affichaient un air satisfait ou prenaient des airs importants. Le temps s'écoulait, Birotteau regardait avec anxiété la pendule, personne ne faisait la moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil doré au coin

la panacée universelle, le crédit! César pensait douloureusement qu'il avait été un moment chez lui roi, comme cet homme était roi tous les malins, et il mesurait la profondeur de l'abtme où il était tombé! Amère pensée! Combien de larmes rentrées durant cetle heure passée là ! Combien de fois Birotteau supplia Dieu de lui rendre cet homme favorable, car il lui trouvait, sous une grosse enveloppe de bonhomie populaire, une insolence, une tyrannie colérique, une brutale envie de dominer dont son âme douce s'épouvantait. Enfin , quand il n'y eut plus que dix ou douze personnes, Birotteau se résolut quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand orateur en lui disant : Je suis Birotteau! Le grenadier qui s'élança le premier dans la redoule de la Moskowa, ne déploya pas plus de courage que le parfumeur n'en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.

— Après tout , je suis son adjoint , se dit-il en se levant pour décliner son nom.

La physionomie de François Keller devint accorte, il voulut évidemment être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit la porte de son cabinet , lui montra le chemin, et resta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui s'élancèrent de l'escalier avec la violence d'une trombe.

— Decazes veut vous parler, dit l'une des deux.

— Il s'agit de tuer le pavillon Marsan ! le roi voit clair, il vient à nous! s'écria l'autre.

— Nous irons ensemble à la chambre, dit le banquier en rentrant dans son cabinet l'air ému.

— Comment peut-il penser aux affaires de banque? se demanda Birolleau tout bouleversé.

Le soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur comme la lumière aveugle les insectes qui veulent un jour doux ou les demi-ténèbres d'une belle nuit. Sur une immense table il apercevait le budget, les mille imprimés de fa chambre, les volumes du Moniteur ouverts, consultés et marqués pour jeter à la tète d'un ministre ses précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la palinodie aux applaudissements d'une foule niaise, incapable de comprendre que les événements modifient tout. Sur une autre table, des cartons entassés, les mémoires, les projets, les mille renseignements confiés à un homme dans la caisse duquel toutes les industries naissantes essayaient de puiser. Le luxe royal de ce cabinet plein de tableaux , de statuettes , d'œuvres d'art; l'encombrement de la cheminée, l'entassement des intérêts nationaux ou étrangers amoncelés comme des ballots; tout frappait Birotteau, l'amoindrissait, augmentait sa ter-

le la cheminée, à la porte de co cabinet où résidait ' ro,ir et '*" glaçait le sang. Sur le bureau de Fran-

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cois Kellcr gisaient tics liasses d'effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Kellcr s'assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n'exigeaient aucun examen.

— Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? lui dit-il.

A ces mots, prononcés pour lui seul par celte voix qui parlait à l'Europe, pendant que cette main avide allait sur le papier, le pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui avaient à l'entortiller d'une affaire importante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait barre sur eux. François Kcller jeta donc à César un regard qui lui traversa la tête, un regard napoléonien. L'imitation du regard de Napoléon était un léger ridicule que se permettaient alors quelques parvenus qui n'ont même pas été le billon de leur empereur. Ce regard tomba sur Birotteau , homme de la droite, séide du pouvoir, élément d'élection monarchique , comme un plomb de douanier qui marque une marchandise.

— Monsieur , je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je viens pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au tribunal de commerce et connu à la banque, vous comprenez que si j'avais un portefeuille plein , je n'aurais qu'à m'adresser là où vous êtes régent. J'ai eu l'honneur de siéger au tribunal avec M. le baron Thibon , chef du comité d'escompte, et il ne me refuserait certes pas. Mais je n'ai jamais usé de mon crédit ni de ma signature , ma signature est vierge et vous savez combien alors une négocialion présente de difficultés...

Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement d'impatience.

— Monsieur, voici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans une affaire territoriale , en dehors de mon commerce...

François Kellcr, qui signait toujours et lisait , sans avoir l'air d'écouter César, tourna la tête et lui fit un signe d'adhésion qui l'encouragea. Birotteau crut son affaire en bon chemin , et respira.

— Allez , je vous entends , lui dit Keller avec bonhomie.

— Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la Madeleine.

— Oui , j'ai entendu parler chez Nucingen de cette immense affaire engagée par la maison Claparon.

— Eh bien! reprit le parfumeur , un crédit de cent mille francs , garanti par ma moitié dans celte affaire, ou par mes propriétés commerciales suffirait à me conduire au moment où je réaliserais des

bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure parfumerie. S'il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets d'une nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui... Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau comprit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie , il s'arrêta , puis effrayé dusilence, il reprit: — Quant aux intérêts nous...

— Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s'arranger, ne doutez pas de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j'ai les finances européennes sur les bras , et la chambre prend tous mes moments , vous ne serez pas étonné d'apprendre que je laisse étudier une foule d'affaires à mes bureaux. Allez voir , en bas , mon frère Adolphe, expliquez-lui la nature de vos garanties; s'il approuve l'opération , vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l'heure où j'examine à fond les affaires , à cinq heures du matin. Nous serons heureux et fiers d'avoir obtenu votre confiance; vous êtes un de ces royalistes conséquentsdont on peut être l'ennemi politique, mais dont l'estime est flatteuse...

— Monsieur, dit le parfumeur exalté par celte phrase de tribune, je suis digne de l'honneur que vous me faites comme je le suis de l'insigne et royale faveur que j'ai méritée en siégeant au tribunal consulaire et en combattant...

— Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est un passeport, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires faisables et vous pouvez compter sur notre concours.

Une femme ouvrit une porte que Birotleau n'avait pas vue.

— Mon ami , j'espère te voir avant la chambre , dit-elle.

— Il est deux heures , s'écria le banquier, la bataille est entamée! Excusez-moi, monsieur, il s'agit de culbuter un ministère... Voyez mon frère.

Il reconduisit le parfumeur jusqu'à la porte du salon et dit à l'un de ses gens : — Menez monsieur chez monsieur Adolphe.

A travers le labyrinthe d'escaliers où le guidait un homme en livrée vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la plus douce monture de l'espérance , se caressait le menton en trouvant les flatteries de l'homme célèbre de très-bon augure. Il regrettait qu'un ennemi des Bourbons fût aussi gracieux, aussi capable, aussi grand orateur.

Plein de ces illusions, il entra dans un cabinet nu, froid, meublé de deux secrétaires à cylindres, de mesquins fauteuils, orné de rideaux très-négligés et d'un maigre tapis. Ce cabinet était à l'autre ce qu'est une cuisine à la salle à manger, la fabri-

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que à la boutique. Là s'cvcnlraiont les affaires de banque et de commerce, s'analysaient les entreprises, et s'arrachaient les prélèvements de la banque sur tous les bénéfices des industries jugées profitables. Là se combinaient ces coups audacieux par lesquels les Keller se signalèrent dans le haut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours un monopole rapidement exploité. Là s'étudiaient les défauts de la législation, et se stipulaient sans honte ce que la bourse nomme les parts à goinfre, commissions exigées pour les moindres services, comme d'appuyer une entreprise de leur nom , et de la créditer. Là s'ourdissaient ces tromperies fieuretées de légalité qui consistent à commanditer sans engagement des entreprises douteuses, afin d'en attendre le succès et de les tuer pour s'en emparer en redemandant les capitaux dans un moment critique; horrible manœuvre dont tant d'actionnaires ont été victimes.

Les deux frères s'étaient distribué leurs rôles. En haut , François, homme brillant et politique , se conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait agréable à tous. Avec lui , tout était facile; il engageait noblement les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs de fraîche date, avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en leur développant leurs propres idées. En bas , Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le râteau sur le lapis; il était le frère compromis, 'homme difficile. 11 fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec cette maison perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non ;ec dans le cabinet d'Adolphe. Cette suspensive maîœuvre permettait la réflexion , et servait souvent à imuser d'inhabiles concurrents.

Le frère du banquier causait alors avec le faneux Pal ma, le conseiller intime de la maison [eller qui se retira à l'apparition du parfumeur. )uand Birolteau se fut expliqué, Adolphe le plus in des deux frères , un vrai loup-cervier , à l'œil igu, aux lèvres minces, au teint aigre , jeta sur iirotleau , par-dessus ses lunettes et en baissant la ête, un regard qu'il faut appeler le regard du banuier, et qui tient de celui des vautours et des voués: il est avide et indifférent , clair et obscur, datant et sombre.

— Veuillez m'envoyer les actes sur lesquels reose l'affaire de la Madeleine, dit-il , là git la gaintiedu compte, ii faut les examiner avant de vous ouvrir et de discuter les intérêts. Si l'affaire est onne, nous pourrons, pour ne pas vous grever, ous contenter d'une part dans les bénéfices au lieu 'un escompte.

DE BALZAC. T. VI

— Allons , se dit Biroiteau en revenant chez lui, je vois ce dont il s'agit. Il faut, comme le castor poursuivi, me débarrasser d'une partie de ma peau. Il vaut mieux se laisser tondre que de mourir.

Il remonta ce jour-là chez lui, très-riant, et sa gaieté fut de bon aloi.

— Je suis sauvé, dit-il à Césarine, j'aurai un crédit chez les Keller.

Le vingt-neuf décembre seulement , Birotteau put se trouver dans le cabinet d'Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint, Adolphe était allé visiter une terre à six lieues de Paris que le grand orateur voulait acheter. La seconde fois, les deux Keller étaient en affaire pour la matinée : il s'agissait de soumissionner un emprunt proposé aux chambres, ils priaient M. Birotteau de revenir le vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais enfin ce vendredi se leva. Birotteau se trouva dans le cabinet, assis au coin de la cheminée, au jour de la fenêtre , et Adolphe Keller à l'autre coin.

— C'est bien, monsieur, lui dit le banquier en lui montrant les actes, mais qu'avez-vous payé sur les prix des terrains?

— Cent quarante mille francs.

— Argent?

— Effets.

— Sont-ils payés?

— Ils sont à échoir.

— Mais si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur actuelle, où serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la bonne opinion que vous inspirez et sur la considération dont vous jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiments. Si vous aviez payé deux cent mille francs, en supposant qu'il y ait cent mille francs de donnés en trop pour s'emparer des terrains, nous aurions bien alors une garantie de cent mille francs pour répondre de cent mille francs escomptés. Le résultat pour nous serait d'être propriétaires de votre part en payant à votre place, il faut alors savoir si l'affaire est bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les faire valoir en banque. Il y a tant d'événements ! Vous voulez faire une circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse, on recule pour mieux sauter. L'affaire ne nous va pas.

Celte phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis sur l'épaule son fer à marquer, il perdit la tête.

— Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m'a parlé de vous. Examinons vos affaires, dit-il en jetant au parfumeur un regard de courtisane pressée de payer son terme.

Birotteau devint Molineux, dont il s'était moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider cette bobine, et qui s'entendait à

CÉSAR BIROTTKAl'.

interroger un négociant comme le juge Popinot à faire causer un criminel, il raconta ses entreprises : il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l'Eau Carminative, l'affaire Roguin , son procès à propos de son emprunt hypothécaire dont il n'avait rien reçu.

En voyant l'air souriant et réfléchi de Kcller, à ses hochements de tète, Birotteau se disait : « II m'écoute ! je l'intéresse ! j'aurai mon crédit ! » Adolphe Kcller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux.

Entraîné par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Rirolteau : il donna sa mesure en proposant comme garantie l'Huile Céphaliquc et la maison Popinot, sondernicr enjeu. Le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner. Adolphe Kcller reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste, près de faire faillite. Les Keller étaient enchantés de voir faillir un adjoint au maire de leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir! Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu'il ne pouvait ni lui ouvrir un compte, ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur. Si François se laissait aller à d'imbéciles générosités en secourant les gens d'une opinion contraire à la sienne et ses ennemis politiques, lui Adolphe , s'opposerait de tout son pouvoir a ce qu'il fit un métier de dupe, et l'empêcherait de tendre la main à un vieil adversaire de Napoléon, un blessé de Saint-Roch.

Birotteau exaspéré voulut dire quelque chose de l'avidité de la haute banque, de sa dureté, de sa fausse philanthropie; mais il fut pris d'une si violente douleur , qu'il put à peine balbutier quelques phrases sur l'institution de la banque de France où les Kcller puisaient.

— Mais, dit Adolphe Relier, la banque ne fera jamais un escompte qu'un simple banquier refuse.

— La banque, dit Birotteau, m'a toujours paru manquer à sa destination quand elle s'applaudit en présentant le compte de ses bénéfices de n'avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le commerce parisien ! Elle en est la tutrice.

Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d'homme ennuyé.

— Si la banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la place la plus friponne et la plus glissante du monde financier, elle déposerail son bilan au bout d'un an. Elle a déjà beaucoup de peine à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que serait-ce s'il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se faire aider par elle!

— Où trouver dix mille francs qui me manquent

pour demain, samedi trente! se disait Birotteau en traversant la cour.

Suivant la coutume , on paye le trente, quand le trente et un est un jour férié.

XT.

En atteignant la porte cochère , les yeux baignés de larmes, le parfumeur vil à peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta net à la porte un des plus jolis cabriolets qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris. Le parfumeur aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet, il serait mort par accident, et le désordre de ses affaires eûl été mis sur le compte de cet événement. Il ne reconnut pas duTilletqui, sveltecl dans une élégante mise du malin , jeta les guides à son domestique et une couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.

— Et par quel hasard ici? dit du Tillet à son ancien patron.

Du Tillet le savait bien, les Keller avaient demandé des renseignements à Claparon qui , s'en référant à du Tillet , avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées , les larmes du pauvre négociant parlaient énergiquement.

— Seriez-vous venu demander quelques services à ces arabes , dit du Tillet, ces égorgeurs du commerce qui ont fait des tours infâmes, hausser les indigos , baisser le riz, qui n'ont ni foi , ni loi, ni âme ! Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capables ? Le Havre, Bordeaux et Marseille vous en diront de belles sur leurcomple. La politique leur sert à couvrir bien des choses , allez ! aussi les cxploilé-je sans scrupule! Promenons-nous, mon cher Birotteau ! Joseph ! promenez mon cheval , il a trop chaud. Diable! c'est un capital que mille écus !

Et il se dirigea vers le boulevard.

— Voyons, mon cher patron , car vous avez été mon patron, avez-vous besoin d'argent? Us vous ont demandé des garanties, les misérables ! Moi je vous connais, je vous offre de l'argent sur vos simples effets. J'ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes, j'ai été la chercher en Allemagne, la fortune! Je puis vous le dire aujourd'hui : j'ai acheté les créances sur le roi , à soixante pour cent de remise , alors votre caution m'a été bien utile, et j'ai de la reconnaissance, moi! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.

— Quoi, du Tillet ! s'écria César, est-ce vrai ? no

CÉSAR BIROTTEAU

vous jouez-vous pas de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais ce u'cst rien.

— Je le sais, l'affaire de Roguin , répondit du Tillet. Hé, j'y suis de dix mille francs qu'il m'a empruntés pour s'en aller; mais madame Roguin me les rendra sur ses reprises. Je lui ai conseillé de ne pas faire la sottise de donner sa fortune pour payer des dettes faites pour une fille. Ce serait bon si elle acquittait tout , mais comment favoriser certains créanciers au détriment des autres ? Vrous n'êtes pas un Roguin , je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue du Monl- Rlanc, montez chez moi.

Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses appartements au lieu de le mener dans ses bureaux , et il le conduisit lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger, garnie de tableaux achetés en Allemagne , deux salons d'une élégance et d'un luxe que Birotteau n'avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourt. Ses yeux furent éblouis par des dorures, des œuvres d'art , des bagatelles folles , des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l'appartement de Birotteau , et sachant le prix de sa folie , il se disait : — Ils ont donc des millions !

Il entra dans une chambre à coucher auprès de laquelle celle de madame Birotteau lui parut être ce que le troisième étage d'une comparse est à l'hôtel d'un premier sujet de l'Opéra. Le plafond était en salin violet rehaussé par des plis de salin blanc. Une descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d'un tapis du Levant. Les meubles, les accessoires offraient des formes nouvelles et d'une recherche extravagante. Le parfumeur s'arrêta devant une ravissante pendule de l'Amour et de Psyché qui venait d'êlre faile pour un ban quier célèbre et donl du Tillet avait obtenu le seul exemplaire qui existât avec celui de son confrère. Enfin ils arrivèrent à un cabinet de petit-mailre , élégant, coquet, sentant plus l'amour que la finance. Madame Roguin avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés à sa fortune , un coupoir en or sculpté, des serre-papiers en malachite garnis de ciselures, tous les coùleux colifichets d'un luxe effréné. Le tapis était un tapis belge d'une étonnante richesse. Du Tillet fit asseoir au coin de sa cheminée, le pauvre parfumeur ébloui , surpris, confondu.

— Voulez-vous déjeuner avec moi?

Il sonna. Vint un valetde chambre mieux mis que Birotteau.

— Dites à M. Legras de monter, puis allez dire à Joseph de rentrer ici , vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire chez Adol-

phe Relier qu'au lieu d'aller le voir, je l'attendrai jusqu'à l'heure de la bourse. Faites-moi servir, et tôt!

Ces phrases stupéfièrent le parfumeur.

— Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller! il le siffle comme un chien ! lui, du Tillet !

Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n'avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foie gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez Birollcau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait ! Sa haine contre le seul homme qui eut le droit de le mépriser s'épanouissait si chaudement que Birotteau lui fit, éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d'un moulon se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée généreuse; il se demanda si sa vengeance n'était pas accomplie, et fjollail entre les conseils de la clémence réveillée et ceux de la haine assoupie.

— Je puis anéantir commercialement cet homme, pensait-il ; j'ai droit de vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m'a roué, sur sa fille dont la main m'a paru dans un temps toute une fortune. J'ai son argent , contentons-nous de le laisser nager au bout de la corde que je tiendrai.

Les honnêtes gens manquent de tact, ils n'ont aucune mesure dans le bien, parce que pour eux tout est sans délour ni arrière-pensée : Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre , le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expansion vertueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le caissier vint, du Tillet lui montra César.

— Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à quatre vingt-dix jours par monsieur qui est monsieur Birolleau, vous savez son adresse?

Du Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de Bordeaux au parfumeur qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs, il caressait sa chaîne de montre, ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait : — Vous ne mangez pas? Il dévoilait ainsi la profondeur de l'abîme où la main de du Tillet l'avait plongé, d'où elle le retirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, qu'après avoir signé l'effet, César sentit les dix billets de banque dans sa poche , il n^ se contint plus! Un instant auparavant, son quartier, la banque allaient savoir qu'il ne payait pas , et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme ! Maintenant, tout était réparé! Le bonheur de la délivrance égalait en intensité les tortures de la défaite, ses yeux s'humectèrent malgré lui.

— Qu'avez-vous donc, mon cher patron? dit du

CÉSAR BIRÛTTEAU.

Tillet. Ne feriez-vous pas pour moi demain, ce que je fais aujourd'hui pour vous? N'est-ce pas simple comme bonjour?

— Du Tillet , dit avec emphase et gravité le bonhomme en se levant et prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.

Du Tillet fut si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité qu'il rougit.

— Comment l'avais-je perdue? dit-il.

Birotteau fut de son côté foudroyé par sa bêtise ,

car certaines paroles nobles peuvent élre fort sottes par juxla position.

— Perdue, pas précisément, dit le parfumeur , on m'avait dit des choses sur votre liaison avec madame Roguin ! Diable , prendre la femme d'un autre...

— Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d'un mot de son premier métier.

En se disant celte phrase, il revenait à son projet d'abattre cette vertu , de la fouler aux pieds , de rendre méprisable sur la place de Paris, l'homme vertueux et honorable qui l'avait pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques ou privées, de femme à femme, d'homme à homme, n'ont pas d'aulre fait qu'une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure, ni même pour un soufflet, tout est réparable ! Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté, le duel qui s'ensuit entre le criminel et le témoin du crime , ne se termine que par la mort de l'un ou de l'autre.

— Oh! madame Roguin, dit raillcusement du Tillet, mais n'est-ce pas au contraire une plume dans le bonnet d'un jeune homme? Je vous comprends , mon cher patron ; on vous aura dit qu'elle m'avait prêté de l'argent. Eh bien ! au contraire, je lui rétablis sa fortune étrangement compromise dans les affaires de son mari. L'origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire. Je n'avais rien, vous le savez ! Les jeunes gens se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais si l'on a fait, comme la république, des emprunts forcés, eh bien ! on les rend , on est alors plus probe que la France.

— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N'est-ce pas Voltaire qui a dit :

Il fit du repentir la vertu des mortels.

— Pourvu, reprit du Tillet encore assassiné par cette citation, pourvu qu'on n'emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement, comme par exemple, si vous veniez à l'aire faillite avant trois mois et que mes dix mille francs fussent flambés...

— Moi, faire faillite! dit Birotteau qui avait bu trois verres de vin et que le plaisir grisait. On connait mes opinions sur la faillite ! La faillite est la mort d'un commerçant, je mourrais.

— A votre santé, dit du Tillet.

— A ta prospérité, repartit le parfumeur. Pourquoi ne vous fournissez-vous pas chez moi?

— Ma foi, dit du Tillet, je l'avoue, j'ai peur de madame César, elle me fait toujours une impression, et si vous n'étiez pas mon patron . ma foi ! je...

— Ah ! tu n'es pas le premier qui la trouve belle , et beaucoup l'ont désirée, mais elle m'aime! Eh bien ! du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ne faites pas les choses à demi.

— Comment ?

Birotteau expliqua l'affaire des terrains à du Tillet qui ouvrit de grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'affaire.

— Eh bien, je suis bien aise de ton approbation, vous passez pour une des fortes têtes de la banque, du Tillet ! Cher enfant, vous pouvez m'y procurer un crédit afin d'attendre les produits de l'Huile Cépha- Iique.

— Je puis vous adresser à la maison Nucingen, répondit du Tillet en se promettant de faire danser toutes les figures de la contredanse des faillis à sa victime.

— Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante :

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