I.E PLUS BEAU SPECTACLE
QUE L'HOMME rtJISSE OFFRIR A SON SEMBLABLE.
César, sa femme et sa fille se comprirent. Le pauvre employé voulut atteindre à un résultat sinon impossible, du moins gigantesque : au payement intégral de sa dette ! Ces trois êtres, unis par le lien d'une probité féroce, devinrent avares, et se refusèrent tout. Un liard leur paraissait sacré. Par calcul, Césanne eut pour son commerce un dévouement de jeune fille. Elle passait les nuits, s'ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d'étoffes et déployait un génie commercial inné. Les maîtres étaient obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par des gratifications; mais elle refusait les parures et les bijoux que lui proposaient ses patrons.
— De l'argent ! était son cri.
Chaque mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se reconnaissant inhabiles, aucun d'eux ne voulant assumer sur lui la responsabilité du mouvement des fonds, ils avaient remis à Pillerault la direction suprême du placement de leurs économies. Redevenu négociant, l'oncle tirait parti des fonds dans les reports à la bourse. On apprit plus tard qu'il avait été secondé dans celte œuvre par Jules Desmarets et par Joseph Lebas, empressés l'un et l'autre de lui indiquer les affaires sans risques.
L'ancien parfumeur, qui vivait auprès de son oncle, n'osait le questionner sur l'emploi des sommes acquises par ses travaux et par ceux de sa fille et de sa femme. Il allait tête baissée par les rues, dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, stupide. César se reprochait de porter du drap fin.
— Au moins , disait-il avec un regard angélique à son oncle, je ne mange pas le pain de mes créanciers ! Votre pain me semble doux quoique donné par la pitié que je vous inspire, en songeant que, grâce à cette sainte charité, je ne vole rien sur mes appointements.
Les négociants qui rencontraient l'employé n'y
CÉSAR BIROTTEAU
retrouvaient aucun vestige du parfumeur. Les indifférents concevaient une immense idée des chutes humaines à l'aspect de cet homme au visageduquel le chagrin le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce qui n'avait jamais apparu chez lui , la pensée. N'est pas détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience, à qui tout est indifférent, ne peuvent jamais offrir le spectacle d'un îésastre. La religion seule imprime un sceau particulier sur les êtres tombés : ils croient à un aveîir, à une Providence; il est en eux une certaine ueur qui les signale, un air de résignation sainte întremêlée d'espérance qui cause une sorte d'atten- Irissement; ils savent tout ce qu'ils ont perdu :omme un ange exilé pleurant à la porte du ciel. Les faillis ne peuvent se présenter à la bourse. Céar chassé du domaine de la probité était une image le l'ange soupirant après le pardon.
Pendant quatorze mois, plein des religieuses penées que sa chute lui inspira, Birolleau refusa tout ilaisir. Quoique sur de l'amitié des Ragon, il fut mpossible de le déterminer à venir dîner chez eux, ii chez les Lebas, ni chez les Matifat, ni chez les 'rotez et Chiffreville, ni même chez M. Vauquelin, [ui tous s'empressèrent d'honorer en César une vertu upérieure. César aimait mieux être seul dans sa hambre que de rencontrer le regard d'un créanier. Les prévenances les plus cordiales de ses amis ui rappelaient amèrement sa position. Constance t Césarine n'allaient alors nulle part. Le dimanche t les fêtes, seuls jours où elles fussent libres, ces eux femmes venaient à l'heure de la messe prendre iésar et lui tenaient compagnie chez Pillerault après voir accompli leurs devoirs religieux. Pillerault nvitait l'abbé Loraux dont ia parole soutenaitCésar ans sa vie d'épreuves, et ils restaient alors en faufile. L'ancien quincaillier avait la fibre de la probité rop sensible pour désapprouver les délicatesses de ésar. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre es personnes au milieu desquelles le failli pouvait e montrer le fronlblanc et l'œil à hauteur d'homme.
Au mois de mai 1820, celte famille, aux prises vec l'adversité, fut récompensée de ses efforts par ne première fête que lui ménagea l'arbitre de ses estinées. Le dernier dimanche dece mois était l'aniversaire du consentement donné par Constance à on mariage avec César. Pillerault avait loué, de oncert avec les Ragon, une petite maison de camlagne à Sceaux, et l'ancien quincaillier voulut y endre joyeusement la crémaillère.
— César, dit Pillerault à son neveu le samedi oir, demain nous allons à la campagne , et tu y iendras.
César, qui avait une superbe écriture, faisait le soir les copies pour Derville et pour quelques avoués.
Or le dimanche, muni d'une permission curiale, il travaillait comme un nègre.
— Non, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de tutelle.
— Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. Tune trouveras que nos amis, l'abbé Loraux, les Ragon, Popinot et son oncle. D'ailleurs, je le veux.
César et sa femme, emportés par le tourbillon des affaires, n'étaient jamais revenus à Sceaux, quoique de tempsàautre tous deux souhaitassent y retourner pour revoir l'arbre sous lequel s'était presque évanoui le premier commis de la Reine des Roses. Pendant la route que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui les menait, Constance jeta à son mari des regards d'intelligence sans pouvoir amener sur ses lèvresun sourire. Elle luidit quelques mots à l'oreille, il agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au lieu d'éclaircir le visage de César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait celle route vingt ans auparavant, riche, jeune, plein d'espoir, amoureux d'une jeune fille aussi belle que l'était maintenant Césarine; il rêvait alors le bonheur, et voyait aujourd'hui dans le fond du fiacre sa noble enfant pâlie par les veilles, sa courageuse femme n'ayant pi us que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d'un volcan. L'amour seul était resté ! L'attitude deCésar étouffait la joie au cœur de sa fille et d'Anselme qui lui représentaient la charmante scène d'autrefois.
— Soyez heureux, mes enfants, vous en avez le droit, leur dit ce pauvre père d'un ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière -pensée, ajouta-t-il.
Birotleau, en disant ces dernières paroles, avait pris les mains de sa femme et les baisait avec une sainte et admirative affection qui toucha plus Constance que la plus vive gaijté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient Pillerault, les Ragon, l'abbé Loraux et le juge Popinot, cescinq personnes d'élite eurent un maintien, des regards et des paroles qui mirent César à son aise, car toutes étaient émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.
— Allez vous promener dans les bois d'Aulnay, dit l'oncle Pillerault en mettant la main de César dans celles de Constance, allez-y avec Anselme et Césarine ! vous reviendrez à quatre heures.
— Pauvres gens, nous les gênerions, dit madame Ragon attendrie par la douleur vraie deson débiteur ; il sera bien joyeux tantôt.
— C'est le repentir sans la faute , dit l'abbé Loraux.
CESAR BIROTTEAU
—Il ne pouvait se grandir que par le malheur; dit le juge.
Oublier, est le grand secret des existences fortes et créatrices, oublier à la manière de la nature qui ne se connaît point de passé, qui recommence à toute heure les mystères de ses infatigables enfantements. Les existences faibles , comme était celle de Birotteau , vivent dans les douleurs au lieu de les changer en apophlhegmcs d'expérience ; elles s'en saturent et s'usent en rétrogradant chaque jour dans les malheurs consommés.
Ouand les deux couples eurent gagné le sentier qui mène aux bois d'Aulnay, posés comme une couronne sur un des plus jolis coteaux des environs de Paris, et que la Vallée aux Loups se montra dans toute sa coquetterie; la beauté du jour, la grâce du paysage, la première verdure et les délicieux souvenirs de la plus belle journée de sa jeunesse détendirent les cordes tristes dans l'âme de César: il serra le bras de sa femme contre son cœur palpitant, son œil ne fut plus vitreux, la lumière du plaisir y éclata.
—Enfin, dit Constance à son mari, je te revois, mon pauvre César. Il me semble que nous nous comportons assez bien pour nous permettre un petit plaisir de temps en temps.
— Et le puis-je? dit le pauvre homme. Ah! Constance, ton affection est le seul bien qui me reste! Oui, j'ai perdu jusqu'à la confiance que j'avais en moi-même ! je n'ai pas de force, mon seul désir est de vivre assez pour mourir quitte avec la terre! Toi, chère femme, toi qui es ma sagesse et ma prudence, toi qui voyais clair, toi qui est irréprochable , tu peux avoir de la gaieté ; moi seul , entre nous trois, je suis coupable ! 11 y a dix-huit mois , au milieu de cette fatale fête , je voyais ma Constance, la seule femme que j'aie aimée, plus belle peut-être que ne l'était la jeune personne avec laquelle j'ai couru dans .ce sentier , il y a vingt ans, comme courent nos enfants!... En vingt mois, j'ai flétri cette beauté, mon orgueil , un orgueil permis et légitime. Je t'aime davantage en te connaissant mieux... Oh ! chère! dit-il en donnant à ce mot une expression qui atteignit au cœur de sa femme, je voudrais bien l'entendre gronder, au lieu de te voir caresser ma douleur !
—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'après vingt ans de ménage l'amour d'une femme pour son mari put s'augmenter.
Ce mot fit oublier pour un moment à César tous ses malheurs, car il avait tant de cœur que ce mot était une fortune. Il s'avança donc presque joyeux vers Zewrarbrequi, par hasard, n'avait pas étéabattu. Les deux époux s'y assirent en regardant Anselme cl Césanne qui tournaient sur la même pelouse sans
s'en apercevoir, croyant peut-être aller toujours droit devant eux.
— Mademoiselle, disait Anselme, mecroyez-vous assez lâche et assez avide pour avoir profité de l'acquisition de la part de votre père dans YHuile Cèphalique?... Je lui conserve avec amour sa moitié, je la lui soigne. Avec ses fonds , je fais l'escompte , et s'il y a des effets douteux, je les prends de mon côté. Nous ne pouvons être l'un à l'autre que le lendemain de la réhabilitation de votre père, et j'avance ce jour-là de toute la force que donne l'amour.
L'amant s'était bien gardé de dire ce secret à sa belle-mère. Chez les amants les plus innocents, il y a toujours le désir de paraître grands aux yeux de leurs maîtresses.
—Et sera-ce bientôt? dit-elle.
— Bientôt, dit Popinot d'un ton si pénétrant que la chaste et pure Césarine tendit son front au cher Anselme, qui y mit un baiser avide et respectueux, tant il y avait de noblesse dans l'action de cette enfant.
—Papa, tout va bien, dit-elle à César d'un air fin. Sois gentil, cause, quitte ton air triste.
Ouand cette famille si unie rentra dans la maison de Pillerault, César, quoique peu observateur, aperçut chez les Ragon un changement de manières qui décelait quelque événement. L'accueil de madame Ragon fut particulièrement onctueux, son regard et son accent disaient à César: Nous sommes payés.
Au dessert, le notaire de Sceaux se présenta; l'oncle Pillerault le fit asseoir , et regarda Birotteau qui commençait à soupçonner une surprise, sans pouvoir en imaginer l'étendue.
— Mon neveu, depuis quatorze mois les économies de ta femme, de ta fille et les tiennes ont produit quinze mille francs. J'ai reçu trente mille francs pour le dividende de ma créance, nous avons donc quarante-cinq mille francs à donner à les créanciers. M. Ragon a reçu trente mille francs pour son dividende, monsieur le notaire de Sceaux l'apporte donc une quittance du payement intégral, intérêts compris , fait à tes amis. Le reste de la somme est chez Crottat , pour Lourdois , la mère Madou, le maçon, le charpentier et tes créanciers les plus pressés. L'année prochaine nous verrons. Avec le temps et la patience , on va loin.
La joie de Birotteau ne se décrit pas, il se jeta dans les bras de son oncle en pleurant.
— Qu'il porte aujourd'hui sa croix, dit Ragon à l'abbé Loraux.
Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de l'employé qui se regarda pendant la soirée à vingt reprises dans les glaces du salon , en manifestant un plaisir dont auraient ri des gens qui
CÉSAR BIROTTEAU
se croient supérieurs , et que ces bons bourgeois trouvaient naturel.
Le lendemain, Birotteau se rendit chez madame Madou.
— Ah! vous voilà, bon sujet, dit-elle, je ne vous reconnaissais pas, tant vous avez blanchi ! Cependant vous ne pâtissez pas vous autres! vous avez des places, moi je me donne un mal de chien caniche qui tourne une mécanique, et qui mérite le baptême.
— Mais , madame...
— Hé ! ce n'est pas un reproche, dit-elle, vous avez quittance.
— Je viens vous annoncer que je vous payerai chez maître Crollat, notaire , aujourd'hui , le reste de votre créance et les intérêts...
— Est-ce vrai?
— Soyez chez lui à onze heures et demie...
— En voilà de l'honneur, à la bonne mesure et les quatre au cent ! dit-elle en admirant avec naïveté Birotteau. Tenez, mon cher monsieur, je fais de bonnes affaires avec votre petit rouge, il est gentil, il me laisse gagner gros, sans chicaner les prix afin de m'indemniscr, eh bien! je vous donnerai quittance, gardez votre argent, mon pauvre vieux! La Madou s'allume, elle est piailleuse, mais elle a de ça... ! dit-elle en se frappant les plus volumineux coussins de chair vive qui aient été connus aux halles.
— Jamais ! dit Birotteau , la loi est précise , je veux vous payer intégralement.
— Alors, je ne me ferai pas prier longtemps, ditelle. Et demain à la halle, je cornerai votre honneur ! Elle est rare , la farce !
Le bonhomme eut la même scène chez le peintre en bâtiments, le beau-père de Crotlal, mais avec des variantes. 11 pleuvait. César laissa son parapluie dans un coin de la porte, et le peintre enrichi, voyant l'eau faire son chemin dans la belle salle à manger où il déjeunait avec sa femme , tie fut pas tendre.
— Allons, que voulez-vous, mon pauvre père Birotteau? dit-il du ton dur que beaucoup de gens prennent pour parlera des mendiants importuns.
— Monsieur votre gendre ne vousadonc pasdit...
— Quoi? reprit Lourdois impatienté, en croyant à quelque demande.
— De vous trouver chez lui ce matin, à onze heures et demie, pour me donner quittance du payement intégral de votre créance...
— Ah! c'est différent, asseyez-vous donc là, monsieur Birotteau", mangez donc un morceau avec nous...
— Failes-nous le plaisir de partager notre déjeuner, dit madame Lourdois.
— Ça va donc bien? lui demanda legros Lourdois.
— Non , monsieur, il a fallu déjeuner tous les jours avec une flûte à mon bureau pour amasser quelque argent ; mais avec le temps , j'espère réparer les dommages faits à mon prochain.
— Vraiment, dit le peintre en avalant une tartine chargée de pâté de foie gras, vous êtes un homme d'honneur.
— Et que fait madame Birotteau? dit madame Lourdois.
— Elle tient les livres et la caisse chez monsieur Anselme Popinot.
— Pauvres gens! dit madame Lourdois à voix basse à son mari.
— Si vous aviez besoin de moi , mon cher monsieur Birotteau, venez me voir, dit Lourdois, je pourrais vous aider...
— J'ai besoin de vous à onze heures, monsieur, dit Birotteau qui se retira.
Ce premier résultat donna du courage au failli, sans lui rendre le repos. Le désir de reconquérir l'honneur agita démesurément sa vie. Il perdit entièrement la fleur qui décorait son visage, ses yeux s'éteignirent et son visage se creusa. Quand d'anciennes connaissances le rencontraient le malin à huit heures, ou le soir à quatre heures, allant à la rue de l'Oratoire ou en revenant , vêtu de la redingote qu'il avait au moment de sa chute et qu'il ménageait comme un pauvre sous-lieutenant ménage son uniforme, les cheveux entièrement blancs, pâle, craintif, quelques-uns l'arrêtaient malgré lui, car son œil était alerte, il se coulait le long des murs à la façon des voleurs.
— On connaît votre conduite, mon ami, disaiton ; tout le monde regrette la rigueur avec laquelle vous vous traitez vous-même, ainsi que votre fille et votre femme.
— Prenez un peu plus de temps, disaient les autres, plaie d'argent n'est pas mortelle !
— Non, mais bien la plaie de l'âme! répondit un jour à Malifat le pauvre César affaibli.
Au commencement de l'année 1822 , le canal Saint-Martin fut décidé. Les terrains situés dans le faubourg du Temple arrivèrent à des prix.fous. Le projet coupa précisément en deux la propriété de du Tillet, autrefois celle de César Birotteau. La compagnie à qui fut concédé le canal accéda à un prix exorbitant, si le banquier pouvait livrer son terrain dans un temps donné. Le bail consenti par César à Popinot, empêchait l'affaire. Le banquier vint rue des Cinq-Diamants voir le droguiste. Si Popinot était indifférent à du Tillet, le fiancé de Césarine portait à cet homme une haine instinctive. Il ignorait le vol et les infâmes combinaisons commises par l'heureux banquier , mais une voix in té-
CÉSAR BIROTTEAU
rieure lui criait : Cet homme est un voleur impuni. Popinot n'eût pas fait la moindre affaire avec lui, sa présence lui était odieuse. En ce moment surtout, il voyait du Tillct s'enrichir des dépouilles de son ancien patron, car les terrains de la Madeleine commençaient à s'élever à des prix qui présageaient les valeurs exorbitantes auxquelles ils atteignirent en 1827. Aussi quand le banquier eut expliqué le motif de sa visite, Popinot le regarda-t-il avec une indignation concentrée.
— Je ne veux point vous refuser mon désistement du bail, mais il me faut soixante mille francs, et je ne rabattrai pas un liard.
— Soixante mille francs ! s'écria du Tillct en faisant un mouvement de retraite.
— J'ai encore quinze ans de bail , je dépenserai par an trois mille francs de plus pour me remplacer une fabrique. Ainsi soixante mille francs, ou ne causons pas davantage, dit Popinot en rentrant dans sa baraque où le suivit du Tillct.
La discussion s'échauffa, le nom de Birolteau fut prononcé, madame César descendit et vit du Tillet pour la première fois depuis le fameux bal. Le banquier ne put retenir un mouvement de surprise à l'aspect des changements qui s'étaient opérés chez son ancienne patronne, cl il baissa les yeux, effrayé de son ouvrage.
— Monsieur, dit Popinot à madame César, trouve de vos terrains trois cent mille francs, et il nous refuse soixante mille francs d'indemnité pour notre bail...
— Trois mille francs de rente ! dit du Tillct avec emphase.
— Trois mille francs! répéta madame César d'un ton simple et pénétrant.
Du Tillet pâlit, Popinot regarda madame Birolteau. Il y eut un moment de silence profond qui rendit cette scène encore plus inexplicable pour Anselme.
— Signez-moi votre désistement que j'ai fait préparer par Crottat, dit du Tillet en tirant un papier timbré de sa poche de côté , je vais vous donner un bon sur la banque de soixante mille francs.
Topinot regarda madame César sans dissimuler son profond étonnement ; il croyait rêver. Pendant que du Tillet signait son bon sur une table à pupitre élevé, Constance disparut et remonta dans l'entre-sol. Le droguiste et le banquier échangèrent leurs papiers. Du Tillet sortit en saluant Popinot froidement.
— Enfin , dans quelques mois , dit Popinot qui regarda du Tillct s'en aller rue des Lombards où son cabriolet était arrêté , grâce à celte singulière affaire , j'aurai ma Césarine. Ma pauvre petite femme ne se brûlera plus le sang à travailler. Comment, un regard de madame César a suffi! Qu'y
a-t-il entre elle cl ce brigand? Ce qui vient de se passer est bien extraordinaire.
Popinot envoya toucher le bon à la banque et remonta pour parler à madame Birotteau , il ne la trouva pas à la caisse; elle était sans doule dans sa chambre. Anselme et Constance vivaient comme vivent un gendre et une belle-mère quand un gendre et une belle-mère se conviennent; il alla donc dans l'appartement de madame César avec l'empressement naturel à un amoureux qui louche au bonheur. Le jeune négociant fut prodigieusement surpris de trouver sa future bellemère , auprès de laquelle il arriva par un saut de chat , lisant une lettre de du Tillct, car Anselme reconnut l'écriture de l'ancien premier commis de Birolteau. Une chandelle allumée , les fantômes noirs et agiles de lettres brûlées sur le carreau firent frissonner Popinot qui, doué d'une vue perçante, avait vu sans le vouloir, cette phrase au commencement de la lettre que tenait sa belle-mère :
Je vous adore ! vous le savez , ange de via vie, et pourquoi...
— Quel ascendant avez-vous donc sur du Tillct, pour lui faire conclure une semblable affaire? dit-il en riant de ce rire convulsif que donne un mauvais soupçon réprimé.
— Ne parlons pas de cela, dit-elle en laissant voir un horrible trouble.
— Oui , répondit Popinot tout étourdi , parlons de la fin de vos peines !
Anselme pirouetta sur ses talons et alla jouer du tambour avec ses doigts sur les vitres, en regardant dans la cour.
— Hé bien ! se dit-il, quand elle aurait aimé da Tillet, pourquoi ne me conduirais-je pas en honnête homme?
— Qu'avez-vous, mon enfant? dit la pauvre femme.
— Le compte des bénéfices nets de l'Huile Céphalique se monte à deux cent quarante-deux mille francs, la moitié est de cent vingt et un, dit brusquement Popinot. Si je retranche de cette somme les quarante-huit mille francs donnés à M. Birotteau, il en reste soixante-treize mille, qui joints aux soixante mille francs de la cession du bail , vous donnent cent trente-trois mille francs.
Madame César écoutait dans des anxiétés de bonheur qui la firent palpiter si violemment quePopinot entendait les battements du cœur.
— Eh bien ! j'ai toujours considéré M. Birotteau comme mon associé, reprit-il, nous pouvons disposer de celte somme pour rembourser ses créanciers ! En l'ajoutant à celle de vingt-huit mille francs de vos économies placés par notre oncle Pillerault, nous avons cent soixante et un mille francs. Notre oncle ne nous refusera pas quittance de ses
CÉSAR BIROTTEAU
vingt-cinq mille francs. Aucune puissance humaine ne peut m'empêcher de prêter à mon beau-père, en compte sur les bénéfices de l'année prochaine , la somme nécessaire à parfaire les sommes dues à ses créanciers... El... il... sera... réhabilité.
— Réhabilité ! cria madame César en pliant le genou sur sa chaise, joignant les mains et récitant une prière après avoir lâche la lettre. Cher Anselme, dit-elle après s'être signée ! cher enfant !
Elle le prit par la tête, le baisa au front, le serra sur son cœur et fit mille folies.
— Césarine est bien à toi ! ma fille sera donc bien heureuse. Elle sortira de cette maison où elle se tue.
— Par amour, dit Popinot.
— Oui , répondit la mère en souriant.
— Ecoulez un pelit secret, dit Popinot en regardant la fatale lettre du coin de l'œil. J'ai obligé Célestin, pour lui faciliter l'acquisition de vos fonds , mais j'ai mis une condition à mon obligeance. Votre appartement est comme vous l'avez laissé. J'avais une idée, mais je ne croyais pas que le hasard nous favoriserait autant. Célestin est tenu de vous souslouer votre ancien appartement, où il n'a pas mis le pied et dont tous les meubles seront à vous. Je me suis réservé le second étage pour y demeurer avec Césarine, qui ne vous quittera jamais. A près mon mariage je viendrai passer ici les matinées de huit heures du matin à six heures du soir. Pour vous refaire une fortune , j'achèterai cent mille francs l'intérêt de monsieur César, et vous aurez ainsi, avec sa place, huit mille livres de rente. Ne serez-vous pas heureuse?
— Ne me dites plus rien, Anselme, ou je deviens folle.
L'angélique attitude de madame César et la pureté de ses yeux , l'innocence de son beau front démentaient si magnifiquement les mille idées qui tournoyaient dans la cervelle de l'amoureux, qu'il voulut en finir avec les monstruosités de sa pensée. Une faute était inconciliable avec la vie et les sentiments de la nièce de Pillerault.
— Ma chère mère adorée , dit Anselme , il vient d'entrer malgré moi dans mon âme un horrible soupçon. Si vous voulez me voir heureux, vous le détruirez à l'instant même.
Popinot avait avancé la main sur la lettre et s'en était emparé.
— Sans le vouloir, reprit-il effrayé de la terreur qui se peignait sur le visage de Constance , j'ai lu les premiers mots de cette lettre écrite par du Tillet. Ces mots coïncident si singulièrement avec l'effet que vous venez de produire en déterminant la prompte adhésion de cet homme à mes folles exigences , que tout homme l'expliquerait, comme le démon me l'explique malgré moi. Votre regard , trois mots ont suffi...
— N'achevez pas, dit madame César en reprenant la lettre et la brûlant aux yeux d'Anselme. Mon enfant, je suis bien cruellement punie d'une faute minime! Sachez donc tout , Anselme ; je ne veu pas que le soupçon inspiré par la mère nuise à fille, et d'ailleurs je puis parler sans avoir à rougir, je dirais à mon mari ce que je vais vous avouer. Du Tillet a voulu me séduire, mon mari fut aussitôt prévenu, du Tillet dut être renvoyé. Le jour où mon mari allait le remercier, il nous a pris trois mille francs !
— lia! je m'en doutais, dit Popinot en exprimant toute sa haine par son accent.
— Anselme, votre avenir, votre bonheur exigent cette confidence ; elle doit mourir dans votre cœur comme elle était morte dans le mien et dans celui de César. Vous devez vous souvenir de la gronde de mon mari à propos d'une erreur de caisse. ■Monsieur Birotteau, pour éviter un procès et ne pas perdre cet homme, remit sans doute à la caisse trois mille francs, le prix de ce châle de cachemire que je n'ai eu que trois ans après ! Voilà mon exclamation expliquée. Hélas ! mon cher enfant, je vous avouerai mon enfantillage : du Tillet m'avait écrit trois lettres d'amour, qui le peignaient si bien, dit-elle en soupirant et baissant les yeux, que je les avais gardées... comme curiosité. Je ne les ai pas relues plus d'une fois. Mais enfin il était imprudent de les conserver. En revoyant du Tillet, j'y ai songé, je suis montée chez moi pour les brûler, et je regardais la dernière quand vous êtes entré... Voilà tout, mon ami.
Anselme mit un genou en terre et baisa la main de madame César avec une admirable expression qui leur fit venir des larmes aux yeux à l'un et à l'autre. Sa belle-mère le releva, lui tendit les bras et le serra sur son cœur.
Ce jour devait être un jour de joie pour César. Le secrétaire particulier du roi, monsieur de Vandcnessc vint au bureau lui parler. Ils sortirent ensemble dans la petite cour de la caisse d'amortissement.
— Monsieur Birotteau, dit le vicomte de Vandenesse, vos efforts pour payer vos créanciers ont été par hasard connus du roi. Sa Majesté, touchée d'une conduite aussi rare, et sachant que, par humilité, vous ne portiez pas l'ordre de la Légion d'honneur, m'envoie vous ordonner d'en reprendre l'insigne. Puis, voulant vous aider à remplir vos obligations, elle m'a chargé de vous remettre celle somme, prise sur sa cassette particulière, en regrettant de ne pouvoir faire davantage. Que ceci demeure dans un profond secret, car Sa Majesté trouve peu royale la divulgation officielle de ses bonnes œuvres, dit le secrétaire intime en remettant six mille francs à
CÉSAR BIROTTEAU
l'employé qui, pendant ce discours, éprouvait des sensations inexprimables.
Birotteau n'eut sur les lèvres que des mots sans suite à balbutier. Vandenesse le salua de la main en souriant. Le sentiment qui animait le pauvre César est si rare dans Paris, que sa vie avait insensiblemcntexcilé l'admiration. JosephLcbas, le juge Popinot, l'abbé Coraux, Ragon, le chef de la maison importante où était Césarine, Lourdois, monsieurde Ca Billardièfé en avaient parlé. L'opinion, déjà changée à son égard, le portait aux nues.
— Voilà un homme d'honneur ! Ce mot avait déjà plusieurs fois retenti à l'oreille deCésarquand il passait dans la rue, et lui donnait l'émotion qu'éprouve un auteur en entendant dire: Le voilà! Celle belle renommée assassinait du Tillct. Quand César eut les billets de banque envoyés par le souverain, sa première pensée fut de les employer à payer son ancien commis. Le bonhomme alla rue de la Chans-. sée-d'Antin, en sorte que quand le banquier rentra chez lui de ses courses, il s'y rencontra dans l'escalier avec son ancien patron.
— Eh bien! mon pauvre Birotteau? dit-il d'un air patelin.
— Pauvre ! s'écria fièrement le débiteur. Je suis bien riche. Je poserai ma tète sur mon oreiller ce soir avec la satisfaction de savoir que je vous ai payé.
Cette parole pleine de probité fut une rapide torture pour du Tiîlel, car malgré l'estime générale il ne s'estimait pas lui-même, une voix inextinguible lui criait : — Cet homme est sublime!
— Me payer, quelles affaires faites-vous donc? Sûr que du Tiîlel n'irait pas répéter sa confidence,
l'ancien parfumeur dit: — Je ne reprendrai jamais les affaires, monsieur. Aucune puissance humaine ne pouvait prévoir ce qui m'est arrivé. Qui sait si je ne serais pas victime d'un autre Roguin. Mais ma conduite a été mise sous les yeux du roi, son cœur a daigné compatir à mes efforts, et il les a encouragés en m'envoyant à l'instant une somme assez importante qui...
— Vous faut-il une quittance? dit du Tillct en l'interrompant, payez-vous...?
— Intégralement, et même les intérêts ; aussi vais-je vous prier de venir à deux pas d'ici, chez monsieur Croltat.
— Par-devant notaire!
— Mais, monsieur, dit César, il ne m'est pas défendu de songer à la réhabilitation, et les actes authentiques sont alors irrécusables...
— Allons, dit du ïillet qui sortit avec Birotteau, allons, il n'y a qu'un pas. Mais où prenez-vous tant d'argent? reprit-il.
— Je ne le prends pas, dit César, je le gagne à la sueur de mon front.
— Vous devez une somme énorme à la maison Claparon.
— Hélas ! oui , là est ma plus forte dette , je crois bien mourir à la peine.
— Vous ne pourrez jamais le payer, dit durement du Tillet.
— Il a raison, pensa Birotleau.
Ce pauvre homme , en revenant chez lui , passa parla rue Saint-Honoré , par mégarde , car il faisait toujours un détour pour ne pas voir sa boutique ni les fenêtres de son appartement. Pour la première fois . depuis sa chute , il revit cette maison où dix-huit ans de bonheur avaient été effacés par les angoisses de trois mois.
— J'avais bien cru finir là mes jours, se dit-il en hâtant le pas. Il avait aperçu la nouvelle enseigne :
CÉLESTEV CREVEL,