‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 57 sur 157 · LE BAL DE L'OPERA · texte numérisé non relu

LE BAL DE L'OPERA

En 1824, au dernier bal de l'Opéra, plusieurs lasques furent frappés de la beauté d'un jeune )rame qui se promenait dans la salle , dans les cordors et dans le foyer, avec l'allure des gens en îête d'une femme attardée , ou que des circonances imprévues retiennent au logis. Le secret de itte démarche , tour à tour indolente et pressée, est connu que des vieilles femmes et de quelques meurs émérites : dans cet immense rendez-vous ,

foule observe peu la foule, les intérêts sont pasonnés, le désœuvrement s'ennuie.

Le jeune dandy était si bien absorbé par son iniiète recherche, qu'il ne s'apercevait pas de son iccès. Les exclamations railleusement admiralives î certains masques , les étonnements sérieux , les lordants lazzi, les plus douces paroles, il ne les itendait, il ne les voyait point. Quoique sa beauté

classât parmi ces personnages exceptionnels qui ennent au bal de l'Opéra pour y avoir une avenire, et qui l'attendent comme on attendait un )up heureux à la roulette quand Frascati vivait, paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée, il delit être le héros d'un de ces mystères à trois permnages qui composent tout le bal masqué de l'Oéra, et connus seulement de ceux qui y jouent ur rôle ; car pour les jeunes femmes qui viennent

pour pouvoir dire : J'ai vu 5 pour les gens de pronce, pour les jeunes gens inexpérimentés , pour

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les étrangers , l'Opéra doit être alors le palais de la fatigue et de l'ennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne , monte , descend , et ne peut être comparée qu'à des fourmis sur leur tas de bois , n'est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton qui ignore l'existence du grand-livre.

A de rares exceptions près , à Paris, les hommes ne se masquent point : un homme en domino paraît ridicule. En ceci le génie de la nation éclate : les gens qui veulent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l'Opéra sans y venir, les masques absolument forcés d'y entrer en sortent aussitôt , car une des choses les plus amusantes est l'encombrement que produit à la porte, dès l'ouverture du bal, les masses ascendantes et descendantes; ainsi, les hommes masqués sont des maris jaloux qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également moquables. Le jeune homme était suivi, sans qu'il le sût, par un masque assassin, gros et court, roulant sur luimême comme un tonneau. Pour tout habitué de l'Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change , un banquier, un notaire , un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle, car, dans la très-haute société, personne ne court après d'humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s'étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d'autres l'avaient apostrophé, quelques

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jeunes gens s'en étaient moqués; sa carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits sans portée : il allait où le menait le jeune homme, comme va un sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoiqu'au premier abord le plaisir et l'inquiétude aient pris la même livrée , l'illustre robe noire vénitienne , et que tout soit confus au bal de l'Opéra , les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent , se reconnaissent et s'observent : il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d'intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque convenue , rouge , blanche ou verte , qui signale des bonheurs apprêtés de longue main.

S'agissait-il d'une vengeance? En le voyant suivre de si près un amant, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait les habitudes d'une vie élégante. Suivant une fatale loi de celte époque, il n'y avait aucune différence ni physique ni morale entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d'un duc et pair, et lui que naguère la misère étreignait de ses mains de fer au milieu de Paris. Sa beauté, sa jeunesse pouvaient masquer de profonds abîmes , comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions , et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au Dieu le plus courtisé de cette cité royale, le Hasard. Sa mise , ses manières étaient donc irréprochables , il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l'Opéra, car il y a là, comme dans toutes les zones de Paris , une façon d'être qui révèle ce que vous êtes , ce que vous faites , d'où vous venez et ce que vous voulez.

— Le beau jeune homme! Ici l'on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.

— Vous ne vous le rappelez pas? lui répondit son cavalier, il est vrai qu'il est bien changé ! Madame du Châtelet vous l'a présenté...

— Eh ! c'est le petit apothicaire dont elle s'était amourachée : il s'est formé.

— Sa physionomie , reprend le baron du Châtelet, annonce une pensée mûrie au feu des plus vives contrariétés, les misères de la vie littéraire y ont laissé leurs empreintes, il a été journaliste, il a écrit , il a fait des dettes, il a ruiné sa famille, il...

— Ah, il a écrit!

— Oui, mais reprit l'envieux , il a , dit-on, assez de talent pour ne pas avoir d'amis , et pas assez de succès pour avoir des ennemis. Sa médiocrité coulait entre deux eaux. Je le croyais tombé trop au fond pour jamais pouvoir remonter, et je ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde.

— Il a de belles mains et un air de prince, dit le masque, certes quelque femme comme il faut a passé par là. Ma cousine, qui l'avait deviné, n'a pas su le débarbouiller. Dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de l'intriguer.

Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.

— Cher monsieur Chardon , dit le baron du Châtelet en prenant le dandy par le bras , je vous présente une personne qui veut renouer connaissance avec vous...

—Cher baron Châtelet, répondit lcjeune homme, cette personne m'a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une ordonnance du roi m'a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. (Quoique les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux indifférents : vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par la baronne quand elle n'était encore que madame de Rargeton.

— Puisque vous m'avez reconnue , je ne puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m'intriguez, lui dit à voix basse la marquise d'Espard tout étonnée de l'impertinence et de l'aplomb acquis par l'homme qu'elle avait jadis méprisé.

— Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j'aie d'occuper votre pensée en restant dans ma pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d'un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.

La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise , coupée par la précision de Lucien.

— Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le haut fonctionnaire.

— Et je le reçois comme vous me l'adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie.

— Le fat! dit à voix basse le baron à madame d'Espard , il a des ancêtres !

— Chez les jeunes gens , la fatuité, quand elle

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arabe sur hous , annonce presque toujours un onheur très-haut situé, car, entre vous autres, Ile annonce la mauvaise fortune. Aussi voudraisje onnaître celle de nos amies qui a pris ce bel oiseau jus sa protection, peut-être aurais-je alors la posibilité de m'amuser ce soir. Mon billet anonyme st peut-être une méchanceté préparée par quelque :vale, car il y est question de lui : son impertiertee lui aura été dictée. Espionnez-le , je vais rendre le bras du duc de Navarreins , vous saurez ien me retrouver.

Au moment où madame d'Espard allait aborder )n parent, le masque mystérieux se plaça entre le et le duc pour lui dire à l'oreille : — Lucien )us aime, il est l'auteur du billet, votre cavalier it son plus grand ennemi, pouvait-il s'expliquer evant lui ? Puis il s'éloigna , la laissant en proie à ne double surprise. La marquise ne savait permne au monde capable de jouer le rôle de ce masîe , elle craignait un piége , elle alla s'asseoir et

cacha. Le baron Châtelet , à qui Lucien avait reanché son du ambitieux avec une affectation qui niait une vengeance longtemps rêvée , suivit à stance ce merveilleux dandy et rencontra bientôt 1 jeune homme auquel il crut pouvoir parler à eur ouvert.

— Eh bien, Rastignac, avez-vous vu Lucien? a fait peau neuve.

— Si j'étais aussi joli garçon, je serais encore us riche que lui, répondit le jeune élégant d'un n léger mais fin qui exprimait une raillerie atpie.

— Non , lui dit à l'oreille le gros masque en lui ndant mille railleries pour une par la manière »nt il accentua le monosyllabe.

Rastignac, qui n'était pas homme à dévorer une suite , resta comme frappé de la foudre , et se ssa mener dans l'embrasure d'une fenêtre par lemain de fer qu'il lui fut impossible de secouer.

— Jeune coq sorti du poulailler de maman Vau- 1er , vous à qui le cœur a manqué pour saisir les tllions du papa îaillefer quand le plus fort de uvrage était fait, sachez, pour votre sûreté pernnelle , que si vous ne vous comportez pas avec icien comme avec un frère que vous aimeriez, us êtes dans nos mains sans que nous soyons dans ; vôtres. Silence et dévouement , ou j'entre dans tre jeu pour renverser vos quilles. Lucien de Rumpré est protégé par le plus grand pouvoir d'auîrd'hui , l'Église. Choisissez entre la vie ou là >rt. Votre réponse ?

Rastignac eut le vertige comme un homme qui réveille à côté d'une lionne; il eut peur, mais is témoins : les hommes les plus courageux s'andonnent alors à la peur.

— Il n'y a que lui pour oser.,. , se dit-il à luimême.

Le masque lui serra la main pour l'empêcher de finir sa phrase : — Agissez comme si c'était lui l dit-il.

Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route en se voyant mis enjoué par un brigand : il capitula.

— Mon cher baron, dit- il à Châtelet vers lequel il revint , si vous tenez à votre position , traitez Lucien de Rubempré comme un haut personnage.

Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction , et se remit sur la trace de Lucien.

— Mon cher, répondit le baron justement étonné, vous avez bien rapidement changé d'opinion sur son compte.

— Aussi rapidement que ceux qui sont au centre et votent avec la droite , répondit Rastignac à ce député , dont la voix manquait depuis peu de jours au ministère.

— Est-ce qu'il y a des opinions aujourd'hui? il n'y a plus que des intérêts , répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s'agit-il ?

— Du sieur de Rubempré que Raslignac veut me donner pour un personnage, dit le député au secrétaire général.

— - Mon cher baron , lui répondit des Lupeaulx d'un air grave, M. de Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite et bien appuyé. Je me croirais très-heureux de renouer connaissance avec lui.

— Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l'époque , les journalistes , dit Rastignac.

Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin où se tenaient quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres , et plusieurs élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations , leurs bons mots et leurs médisances, en essayant de s'amuser ou en attendant quelque amusement. Dans cette troupe si bizarrement composée se trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.

— Eh bien , Lucien , mon enfant , mon cher amour, nous voilà rempaillé, rafistolé. D'où venonsnous? nous avons donc remonté sur notre bête? bravo, mon gars ! lui dit Rlondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement Lucien parla taille et le serrer contre son cœur.

Andoche Finot était le propriétaire du journal où Lucien avait travaillé gratis et dont Rlondet faisait la fortune par sa collaboration, comme il devait faire celle de l'homme par la sagesse de ses conseils et la profondeur de ses vues. Finot et Rlondet personnifiaient Rertrand et Raton, à cette différence près que le chat de La Fontaine finit par s'aperce-1

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voir de sa duperie, et que, tout en se sachant dupé, Blondet servait toujours Finot. Ce brillant condottiere de plume devait en effet être continuellement esclave. Finot cachait une volonté brutale sous des dehors lourds, sous les pavots d'une bêtise impertinente, frottée d'esprit comme le pain d'un manœuvre est frotté d'ail, il savait engranger ce qu'il glanait, les idées et les écus, à travers les champs de la vie dissipée que mènent les gens de lettres et les gens d'affaires politiques. Blondet, pour son malheur, avait mis sa force à la solde de ses vices et de sa paresse, il était toujours surpris par le besoin; il appartenait au pauvre clan des gens éminents qui peuvent tout pour la fortune d'autrui sans rien pouvoir pour la leur, dcsAladinsqui se laissent emprunter leur lampe. Ces admirables conseillers ont l'esprit perspicace et juste quand il n'est pas tiraillé par l'intérêt personnel ; chez eux, c'est la tête et non le bras qui agit : de là le décousu de leurs mœurs, et de là le blâme dont les accablent les esprits inférieurs. Blondet partageait sa bourse avec le camarade qu'il avait blessé la veille; il dînait, trinquait, couchait avec celui qu'il égorgeait le lendemain; ses amusants paradoxes justifiaient tout ; il acceptait le monde entier comme une plaisanterie, il ne voulait pas être pris au sérieux. Jeune, aimé, presque célèbre, heureux, il ne s'occupait pas, comme Finot, d'acquérir la fortune nécessaire à l'homme âgé.

Le courage le plus difficile est peut-être celui dont Lucien avait besoin en ce moment pour couper Blondet comme il venait de couper madame d'Espard et Châtelet. Malheureusement, chez lui, les jouissances de la vanité gênaient l'exercice de l'orgueil, qui certes est le principe de beaucoup de grandes choses. Sa vanité avait triomphé dans sa précédente rencontre, il s'était montré riche , heureux et dédaigneux avec deux personnes qui jadis l'avaient dédaigné pauvre et misérable; mais un poëte pouvait-il, comme un diplomate vieilli, rompre en visière à deux soi-disant amis qui l'avaient accueilli dans sa misère, chez lesquels il avait couché durant les jours de détresse? Finot, Blondet et lui s'étaient avilis de compagnie, ils avaient roulé dans des orgies rarement payées. Comme ces soldats qui ne savent pas placer leur courage, Lucien fit alors ce que font bien des gens de Paris , il compromit de nouveau son caractère en acceptant une poignée de main de Finot, en ne se refusant pas à la caresse de Blondet. Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer des hommes qu'il méprise , de sourire à son meilleur ennemi , de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On

s'habitue à voir faire le mal, 5 le laisser passer, on commence par l'approuver, on finit par le commettre. A la longue, l'âme sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s'usent et tournent d'eux-mêmes; les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s'abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s'envole; tel qui voulait s'enorgueillir de ses pages, se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. On était venu pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Comme une fille repentie qui rencontre deux prostituées en exercice, Lucien ne sut rien répondre au patelinage de Blondet dont l'esprit exerçait d'ailleurs sur lui d'irrésistibles séductions, et qui conservait l'ascendant du corrupteur sur l'élève.

— Avez-vous hérité d'un oncle? luiditFinot d'un air railleur.

— Vous savez bien, mes maîtres, qu'il y a souvent de bons coups dans notre métier, lui répondit Lucien sur le même ton.

— Vous en avez attrapé un? reprit Andoche Finot avec la suffisante impertinence que déploie l'exploitant envers son exploité.

— Un qui peut me permettre de rembourser tous mes amis, répliqua Lucien dont la vanité, blessée par la supériorité qu'affectait le rédacteur en chef, lui rendit l'esprit de sa nouvelle position.

— Finot, te voilà devancé parce garçon-là, je te l'ai prédit. Lucien a du talent, tu ne l'as pas ménagé, tu l'as roué; repens-toi , gros butor, reprit Blondet, qui, fin comme le musc, vit plus d'un secret dans l'accent, dans le geste, dans l'air de Lucien, et sut, tout en l'adoucissant, resserrer par ces paroles la gourmette de la bride. A genoux devant une supériorité que tu n'auras jamais, quoique tu sois Finot! Admets monsieur, et sur-le-champ, au nombre des hommes forts à qui l'avenir appartient, il est des nôtres ! Spirituel et beau , ne doit-il pas arriver par tes quibuscumqueviis ? Le voilà dans sa bonne armure de Milan , avec sa puissante dague à moitié tirée, et son pennon arboré ! Tudieu, Lucien, où as-tu volé ce joli gilet ? il n'y a que l'amour pour broder ces étoffes. Avons-nous un domicile? Dans ce moment, j'ai besoin de savoir les adresses de mes amis, je ne sais où coucher. Finot m'a mis à la porte pour ce soir, sous le vulgaire prétexte d'une bonne fortune.

— Mon cher, répondit Lucien, j'ai mis en pratique un axiome avec lequel on est sur de vivre tranquille : Fuge, late, tacel Je vous laisse.

— Mais je ne te laisse pas que tu ne l'acquittes

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:n vers moi d'une dclle sacrée, ce petit souper, hein?

— Quoi? reprit Lucien avec un geste d'impaience.

— Tu ne t'en souviens pas? Voilà où je résonnais la prospérité d'un ami : il n'a plus de mémoire.

— II sait ce qu'il nous doit, je suis garant de son :œur, reprit Finot en saisissant la plaisanterie.

— Rastignac, dit Blondet en prenant le jeune élé- ;ant par le bras au moment où il arrivait en haut lu foyer auprès de la colonne où se tenaient les soilisant amis, il s'agit d'un souper, vous serez des lôlres... A moins que monsieur , reprit-il sérieuement en montrant Lucien, ne persiste à nier une lelte d'honneur : il le peut !

— M. de Rubempré en est incapable, dit Rasignac qui pensait à autre chose qu'à une mystifiation.

— Voilà Bixiou, s'écria Blondet, il en sera, rien le complet sans lui : sans lui, le vin de Champagne n'empâte la langue et je trouve tout fade, même le n'ment de mes épigrammes.

— Mes amis, dit Bixiou, je vois que vous êtes éunis autour de la merveille du jour ; noire cher Lucien recommence les Métamorphoses d'Ovide. De nême que les dieux se changeaient en de singuliers égumes et autres pour séduire des femmes , il a hangé le chardon en gentilhomme pour séduire, uoi? Louis XVIII. Mon petit Lucien, dit-il en le irenant par un bouton de son habit, un écrivain lierai qui passe aux ultras mérite un joli charivari. l leur place, dit l'impitoyable railleur en montrant 'inot et Blondet , je t'entamerais dans leur petit aurnal, tu leur rapporterais une centaine de francs, lix colonnes de bons mots.

— Bixiou, dit Blondet, un Amphitryon est sacré ingt-quatre heures auparavant et douze heures près la fête : notre illustre ami nous donne à souier, pour célébrer ses adieux à notre infâme cororation.

— Comment, comment, reprit Bixiou, mais quoi e plus nécessaire que de sauver un grand nom de oubli , que de doter l'indigente aristocratie d'un lomme de talent? Lucien, tu as l'estime de la presse lont tu étais le plus bel ornement, et nous te souiendrons. Finot, un entre filets aux premiers Paris! Hondet, une tartine insidieuse à la quatrième âge de ton journal ! Portons notre ami sur le paois de papier timbré qui fait et défait les réputaions.

— Et peut-être les trônes, ajouta Finot.

— Le voilà, dit Blondet. Oui, tout son esprit, 'est de dire : Tue, quand un plaisant a dit légèreement : Assomme !

— Si tu veux à souper , reprit Lucieu à Blondet

pour se défaire de celte troupe qui menaçait de se grossir , il me semble que tu n'avais pas besoin d'employer l'hyperbole et la parabole avec un ancien ami, comme si c'était un niais. A demain soir, chez Lointier, dit-il vivement en voyant venir une femme, et il s'élança vers elle.

— Oh ! oh ! oh! dit Bixiou sur trois tons et d'un air railleur en paraissant reconnaître le masque audevant duquel allait Lucien , ceci mérite continuation. Il suivit le joli couple, le devança, l'examina, revint, et dit, à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à savoir d'où provenait le changement de fortune de Lucien : — Mes amis , vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de Rubempré, c'est l'ancien rat de des Lupeaulx.

— Qui? la Torpille, dit Blondet.

En entendant ce nom , le masque aux formes athlétiques laissa échapper un mouvement qui , bien que concentré, fut surpris par Rastignac.

L'une des perversités maintenant oubliées, mais en usage au commencement de ce siècle, était le luxe des rats. Un rat , mol déjà vieilli, s'appliquait à une enfant de dix à onze ans , comparse à quelque théâtre, surtout à l'Opéra, que les débauchés formaient pour le vice et l'infamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle à qui se pardonnaient les bons tours ; le rat pouvait tout prendre , il fallait s'en délier comme d'un animal dangereux , il introduisait dans la vie un élément de gaieté comme jadis les Scapin , les Sganarelle et les Frontin dans l'ancienne comédie. Un rat était trop cher, il ne rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir ; la mode des rats passa si bien , qu'aujourd'hui peu de personnes savent ce détail intime de la vie élégante avant la Restauration.

— Quelle perte irréparable fait l'élite de la littérature, de la science, de l'art et de la politique! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui se rencontre l'étoffe d'une belle courtisane. L'instruction ne l'avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire, elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d'une de ces magnifiques ligures aspasiennes sans lesquelles il n'y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle , Ninon de l'Enclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine, qu'elle fit son héritière , et qui put payer sa detle avec sa succession. Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démélrius sansLamie, qui fait aujourd'hui sa gloire? Et sans toutes ces reines, que serait l'empire des Césars? Laïs , Rhodope sont la Grèce et l'Egypte ; et toutes sont la poésie des siècles où elles ont vécu. Cette poésie manque à Napoléon, la veuve de sa.

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grande armée est une plaisanterie de easerne Maintenant, en France, où c'est à qui trônera, certes, il y a un trône vacant! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi j'aurais donne une tante à la Torpille, car sa mère est trop authentiquement morte au champ du déshonneur, du Tillet lui aurait payé un hôtel , Couture une voiture , Raslignac des laquais, des Lupcaulx un cuisinier, Finot des chapeaux, Bixiou lui aurait fait ses mots ; l'aristocratie serait venue s'amuser chez elle , où nous aurions appelé les artistessous peine d'articles mortifères; elle aurait été magnifique d'impertinence, écrasante de luxe ; elle aurait eu des opinions , on aurait lu chez elle un chef-d'œuvre dramatique défendu; elle n'aurait pas été libérale, une courtisane est essentiellement monarchique. Ah! quelle perte ! elle devait embrasser tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme! Lucien en fera quelque chien de chasse !

— Aucune des puissances femelles que tu nommes n'a barboté dans la rue , dit Finot , et ce joli rat a roulé dans la fange.

— Comme la graine d'un lis dans son terreau , reprit Blondet, elle s'y est embellie, elle y a fleuri. De là vient sa supériorité. Ne faul-il pas avoir tout connu pour créer le rire et la joie qui tiennent à tout?

— Il a raison , dit un feuilletoniste nommé Vcrnou qui jusqu'alors avait observé sans parler, la Torpille sait rire et faire rire. Cette science des grands auteurs et des grands acteurs appartient à ceux qui ont pénétré toutes les profondeurs sociales. Cette fille, à dix-huit ans, a déjà connu la plus haute opulence, la plus basse misère , les hommes à tous les étages. Elle a comme une baguette magique avec laquelle elle déchaîne les appétits brutaux si violemment comprimés chez les hommes qui ont encore du cœur en s'occupaut de politique ou de science, de littérature ou d'art. Il n'y a pas de femme dans Paris qui puisse dire comme elle à l'animal : Sors l Et l'animal quitte sa loge , et il se roule dans les excès ; elle vous met à table jusqu'au menton, elle vous aide à boire, à fumer, elle est le sel chanté par Rabelais et qui , jeté sur la matière , l'anime et l'élève jusqu'aux merveilleuses régions de l'art: sa robe déploie des magnificences inouïes , ses doigts laissent tomber à temps leurs pierreries, comme sa bouche les sourires; elle donne à toute chose l'esprit de la circonstance; son jargon pétille de traits piquants ; elle a le secret des onomatopées les mieux colorées et les plus colorantes ; elle ... !

— Tu perds cent sous de feuilleton, dit Bixiou en l'interrompant, la Torpille est infiniment mieux que tout cela : vous avez tous été plus ou moins ses amants, nul de vous ne peut dire qu'elle a été sa

maîtresse ; elle peut toujours vous avoir , vous ne l'aurez jamais. Vous forcez sa porte , vous avez un service à lui demander...

— Oh ! elle est plus généreuse qu'un chef de brigands qui fait bien ses affaires, et plus dévouée que le meilleur camarade de collège , dit Blondct : on peut lui confier sa bourse et son secret. Mais ce qui me la faisait élire pour reine , c'est son indifférence bourbonnienne pour le favori tombé.

— Elle est comme sa mère : beaucoup trop chère, dit des Lupcaulx qui survint. La belle Hollandaise aurait mangé les revenus de l'archevêque de Tolède.

— Trop chère, comme Raphaël, comme Rubeus, comme Titien , comme Boulle, comme tous les artistes de génie, dit Blondet.

— Jamais Eslhcr n'a eu cette apparence de femme comme il faut, dit alors Raslignac en montrant le masque à qui Lucien donnait le bras. Je parie pour la duchesse de Chaulieu.

— Il n'y a pas de doute , reprit du Châtclet, et la fortune de M. de Rubcmpré s'explique.

— Ah! l'Église sait choisir ses lévites; quel joli secrétaire d'ambassade il fera! dit des Lupcaulx.

— D'autant plus, reprit Raslignac, que Lucien est homme de talent. Ces messieurs en ont eu plus d'une preuve , ajouta-t-il en regardant Blondet et Finot.

— Oui , le gars est délié , il ira loin , dit Blondet.

— Eh bien, répliqua Bixiou en regardant des Lupeaulx , j'en appelle à monsieur le secrétaire général cl maîlre des requêtes, ce masque est la Torpille , je gage un souper...

— Je tiens le pari , dit Châtelet intéressé à savoir la vérité.

— Allons , des Lupeaulx, dit Finot, voyez à reconnaître les oreilles de votre ancien rat.

— Il n'y a pas besoin de commettre un crime de lèse-masque, reprit Bixiou, la Torpille et Lucien vont revenir jusqu'à nous en remontant le foyer, je m'engage à vous prouver alors que c'est elle.

— Il est donc revenu sur l'eau, notre amiLucien! dit un semi-journaliste nommé Couture qui se joignit au groupe , je le croyais retourné dans l'Angoumois pour le reste de ses jours. A-t-il découvert quelque secret contre les Anglais?

— Il a fait ce que lu ne feras pas de sitôt , répondit Rastignac , il a tout payé.

Le masque hocha la tète en signe d'assentiment.

— En se rangeant à son âge, un homme se dérange bien , il n'a plus d'audace , il devient rentier, reprit Couture.

— Oh! celui-là sera toujours grand seigneur, et il y aura toujours en lui une indépendance d'idées

LA TORPILLE

qui ie mettra au-dessus de bien des hommes soidisant supérieurs , répondit Rastignac.

En ce moment tous examinaient, comme des maquignons examinent un cheval à vendre, le délicieux objet du pari. Ces juges vieillis dans la connaissance des dépravations parisiennes , tous d'un esprit supérieur et chacun à des titres différents , également corrompus, également corrupteurs , tous voués à des ambitions effrénées, habitués à tout supposer, à tout deviner, avaient les yeux ardemment fixés sur une femme masquée , une femme qui ne pouvait être déchiffrée que par eux. Eux et quelques habitués du bal de l'Opéra savaient seuls reconnaître sous le long linceul du domino noir, sous son capuchon, sous son collet tombant qui rendent les femmes méconnaissables , la rondeur des formes , les particularités du maintien et de la démarche , le mouvement de la taille , le port de la tète, les choses les moins saisissables aux yeux vulgaires et les plus faciles à voir pour eux. Malgré celte enveloppe informe , ils purent donc reconnaître le plus émouvant des spectacles , celui que présente à l'œil une femme animée par un véritable amour. Que ce fut la Torpille ou la duchesse, le premier ou le dernier échelon de l'échelle sociale, cette créature était une admirable création, l'éclair des rêves heureux. Cesvieux jeunes gens, aussi bien que ces jeunes vieillards, éprouvèrent une sensation si vive qu'ils envièrent à Lucien le privilège sublime de cette métamorphose de la femme en déesse. Le masque était là comme s'il eût été seul avec Lucien , il n'y avait plus pour cette femme dix mille personnes , une atmosphère lourde et pleine de poussière ; non , elle était sous la voûte célesle des amours , comme les madones de Raphaël sont sous leur ovale filet d'or. Elle ne sentait point les coudoiements. La flamme de son regard partait par les deux trous du masque et se ralliait aux yeux de Lucien. Le frémissement de son corps semblait avoir pour principe le mouvement même de son ami. D'où vient cette flamme qui rayonne autour d'une femme amoureuse et la signale entre toutes? d'où vient cette légèreté de sylphide qui change les lois de la pesanteur ? Est-ce l'âme qui s'échappe? Le bonheur a-t-il des vertus physiques? L'ingénuité d'une vierge, les grâces de l'enfance se trahissent sous le domino. Quoique séparés, ces deux êtres ressemblaient à ces groupes de Flore et Zéphire savamment enlacés par les plus habiles statuaires, mais à un groupe marchant; mais c'était plus que de la sculpture , le plus grand des arts : Lucien et le masque rappelaient ces anges occupés de fleurs ou d'oiseaux, et que le pinceau de Gian- Bellini a mis sous les images de la virginité mère; ils appartenaient à la fantaisie , qui est au-dessus de

l'art comme la cause est au-dessus de l'effet. Quand cette femme, qui oubliait tout, fut à un pas du groupe, Bixiou cria : Esther? L'infortunée tourna vivement la tête comme une personne qui s'entend appeler, reconnut le malicieux personnage et baissa la tête comme un agonisant qui a rendu le dernier soupir. Un rire strident partit , et le groupe fondit au milieu de la foule comme une troupe de mulots effrayés , qui du bord d'un chemin rentrent dans leurs trous. Rastignac seul ne s'en alla pas plus loin qu'il ne le devait pour ne pas avoir l'air de fuir les regards étincelants de Lucien , il put admirer deux douleurs également profondes quoique voilées: d'abord la pauvre Torpille abattue comme par un coup de foudre, puis le masque incompréhensible , le seul du groupe qui fût resté. Esther dit un mot à l'oreille de Lucien au moment où ses genoux fléchirent , et Lucien disparut avec elle en la soutenant. Rastignac les suivit du regard en demeurant abîme dans ses réflexions.

— D'où lui vient ce nom de Torpille? lui dit une voix sombre qui l'atteignit aux entrailles, car elle n'était plus déguisée.

— C'est bien lui qui s'est encore échappé...

— Tais-toi , ou je t'égorge , répondit le masque en prenant une autre voix. Je suis content de toi , tu as tenu ta parole , aussi as-tu plus d'un bras à ton service. Sois muet comme la tombe , et avant de te taire , réponds à ma demande.

— Eh bien , celte fille est si attrayante qu'elle aurait engourdi l'empereur Napoléon , et qu'elle engourdirait quelqu'un de plus difficile à séduire : toi ! répondit Rastignac en s'éloignant.

— Un instant, dit le masque. Je vais te montrer que tu dois ne m'avoir jamais vu.

L'homme se démasqua , et Rastignac hésita pendant un moment en ne trouvant rien du hideux personnage qu'il avait jadis connu dans la maison Vauquer.

— Le diable vous a permis de tout changer en vous, moins vos yeux qu'on ne saurait oublier, lui dit-il.

La main de fer lui serra le bras pour lui recommander un silence éternel. A trois heures du matin, des LupeaulxetFinot trouvèrent l'élégant Rastignac à la même place, appuyé sur la colonne où l'avait laissé le terrible masque. Rastignac s'était confessé à lui-même : il avait été le prêtre et le pénitent , le juge et l'accusé. Il se laissa emmener à déjeuner, et revint chez lui parfaitement gris, mais taciturne.

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