LA FILLE REPENTIE
Bien digne de son nom , la rue des Orties et ses
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rues adjacentes déparent le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie du plus brillant quartier de Paris conservera longtemps la souillure qu'y ont laissée les monticules produits par les immondices du vieux Paris , et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses, où s'exercent des industries peu soigneuses de leurs dehors, prend à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de conlrasles. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve des-Petits-Champs et de la rue de Richelieu , où se presse une foule incessante , où reluisent les chefs-d'œuvre de l'industrie, delà mode et des arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi d'une terreur triste en tombant dans le lacis de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel. Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz , de loin en loin un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n'éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares. Les boutiques sont fermées, celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère : c'est un cabaret malpropre et sans lumière , une boutique de lingèrequi vend de l'eau de Cologne. Un froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. 11 passe peu de voitures. 11 y a des coins sinistres parmi lesquels se distingue la rue des Orties, le débouché du passage Saint-Guillaume, et quelques tournants de rues. Le conseil de la ville n'a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie, car la prostitution a depuis longtemps établi là son quartier général. Peut-être est-ce un bonheur pour le monde parisien que de laisser à ces ruelles leur aspect ordurier; qui les traverse le jour ne peut se figurer ce qu'elles deviennent à la nuit ; elles sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d'aucun monde : des formes à demi nues et blanches meublent les murs, l'ombre est animée; il se coule entre la muraille et le passant des toilettes qui marchent et qui parlent; des portes se mettent à rire aux éclats; il tombe dans l'oreille de ces paroles que Rabelais prétend s'être gelées et qui fondent, des ritournelles sortent d'entre les pavés. Le bruit n'est pas vague, il signifie quelque chose: quand il est rauque, c'est une voix; mais s'il ressemble à un chant, il n'a plus rien d'humain, il approche du sifflement. Il part souvent des coups de sifflet. Enfin les talons de botte ont je ne sais quoi de provoquant et de moqueur. Cet ensemble de choses donne le vertige. Les conditions atmosphériques y sont changées : on y a chaud en hiver et froid en été ; mais quelque temps qu'il fasse, cette nature étrange offre toujours le même spectacle. Le monde fantastique d'Hoffmann est là. Le caissier le plus mathématique n'y trouve rien de réel après avoir repassé les détroits qui mènent aux rues vraies où
il y a des passants, des boutiques et des quinquets.
Plus dédaigneuse, plus honteuse que les reines et que les rois du temps passé qui n'ont pas craint de s'occuper des courtisanes , l'administration ou la politique moderne n'ose plus envisager en face cette plaie des capitales. Certes , les mesures doivent changer avec les temps, et celles qui tiennent aux individus et à leur liberté sont délicates; mais peutêtre devrait-on se montrer large et hardi sur les combinaisons purement matérielles, comme l'air, la lumière, les locaux. Le moraliste, l'artiste et le sage administrateur regretteront les anciennes galeries de bois du Palais-Royal où se parquaient ces brebis qui viendront toujours où vont les promeneurs , et il vaut mieux que les promeneurs aillent où elles sont. Qu'cst-il arrivé? Aujourd'hui les parties les plus brillantes des boulevards, cette promenade enchantée, sont interdites le soir à la famille: la police n'a pas su profiter des ressources offertes, sous ce rapport, par quelques passages pour sauver la voie publique.
La grisette brisée par un mot au bal de l'Opéra, demeurait rue des Orties , dans une maison d'ignoble apparence. Accolée au mur d'une immense maison, cette construction mal plâtrée, sans profondeur et d'une hauteur prodigieuse, tirait son jour de la rue, et ressemblait à un bâton de perroquet : elle avait un appartement de deux pièces à chaque étage. Elle était desservie par un petit escalier mince plaque contre la muraille et singulièrement éclairé par des châssis qui dessinaient extérieurement la rampe et où chaque palier était indiqué par un plomb, l'une des plus horribles particularités de Paris. La boutique et l'entre-sol appartenaient à un ferblantier, le propriétaire demeurait au premier, une vieille rentière habitait le second, les trois autres étages étaient occupés pardes grisettes très-décenlesqui trouvaient chez le propriétaire et la portière une considération et des complaisances nécessitées par la difficulté de louer une maison si singulièrement bâtie et située. La destination de ce quartier s'explique par l'existence d'une assez grande quantité de maisons semblables à celles-ci, dont le Commerce ne veut pas, et qui ne peuvent être exploitées que par des industries désavouées , précaires ou sans dignité.
A trois heures après midi , la portière , qui avait vu mademoiselle Esther ramenée mourante par un jeune homme , à deux heures du matin , venait de tenir conseil avec la voisine logée à l'étage supérieur, laquelle, avant de monter en voilure pour se rendre à quelque partie de plaisir, lui avait témoigné son inquiétude sur Esther : elle ne l'avait pas entendue remuer, Esther dormait sans doute encore j mais ce sommeil semblait suspect. Seule dans sa loge , la portière regrettait de ne pouvoir
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aller s'enquérir de ce qui se passait au quatrième étage, où se trouvait le logement de mademoiselle Eslhcr. Au moment où elle se décidait à confier au fils du ferblantier la garde de sa loge, espèce de niche pratiquée dans un enfoncement du mur, à l'entre-sol, un fiacre s'arrêta. Un homme enveloppé dans un manteau de la tête aux pieds , avec une évidente intention de cacher son costume ou sa qualité , en sortit et demanda mademoiselle Esther. La portière fut alors entièrement rassurée ; le silence et la tranquillité de la recluse lui semblèrent parfaitement expliqués. Lorsque le visiteur monta les degrés au-dessus de la loge, la portière remarqua les boucles d'argent qui décoraient ses souliers, elle crut avoir aperçu la frange noire d'une ceinture de soutane; elle descendit et questionna le cocher, qui répon dit sans parler : la portière comprit encore.
Le prêtre frappa, ne reçut aucune réponse, entendit de légers soupirs , et força la porte d'un coup d'épaule, avec une vigueur que lui donnait sans doute la charité, mais qui chez tout autre aurait paru de l'habitude. Il se précipita dans la seconde pièce, et vit, devant une sainte Vierge en plâtre colorié, la pauvre Esther agenouillée, ou mieux, tombée sur elle-même, les mains jointes. La grisette expirait. Un réchaud de charbon consumé disait l'histoire de cette terrible matinée. Le capuchon et le mantelet du domino se trouvaient à terre. Le lit n'était pas défait. La pauvre créature, atteinte au cœur d'une blessure mortelle , avait tout disposé sans doute à son retour de l'Opéra. Une mèche de chandelle , figée dans la mare que contenait la bobèche du chandelier, apprenait combien Esther avait été absorbée par ses dernières réflexions. Un mouchoir trempé de larmes prouvait la sincérité de ce désespoir de Madeleine, dont la pose classique était celle de la courtisane irréligieuse. Ce repentir absolu fit sourire le prêtre. Inhabile à mourir, Esther avait laissé sa porte ouverte, sans calculer que l'air des deux pièces voulait une plus grande quantité de charbon pour devenir irrespirable ; la vapeur l'avait seulement étourdie. L'air frais venu de l'escalier la rendit par degrés au sentiment de ses maux. Le prêtre demeura debout, perdu dans une sombre méditation , sans être touché de la divine beauté de cette fille , examinant ses premiers mouvements comme si c'eût été quelque animal. Ses yeux allaient de ce corps affaissé à des objets indifférents avec une apparente indifférence. II regarda le bizarre mobilier de cette chambre, dont le carreau rouge, frotté, froid, était mal caché par un méchant tapis qui montrait la corde. Une couchette en bois peint, d'un vieux modèle, enveloppée de rideaux en calicot jaune à rosaces
rouges; un seul fauteuil et deux chaises également en bois peint et couvertes du même calicot qui avait aussi fourni les draperies de la fenêtre ; un papier à fond gris moucheté de fleurs , mais noirci par le temps et gras ; une table à ouvrage en acajou, la cheminée encombrée d'ustensiles de cuisine de la plus vile espèce, deux falourdes entamées, un chambranle en pierre sur lequel étaient çà et là quelques verroteries mêlées à des bijoux, à des ciseaux ; une pelote salie , des gants blancs et parfumés, un délicieux chapeau jeté sur le pot à l'eau , un châle de Ternaux qui bouchait la fenêtre, une robe élégante pendue à un clou, un petit canapé sec , sans coussins ; d'ignobles socques cassés et des souliers mignons , des brodequins à faire envie à une reine, des assiettes de porcelaine commune ébréchées où se voyaient les restes du dernier repas, et encombrées de couverts en maillechort, l'argenterie du pauvre à Paris ; un corbillon plein de pommes de terre et de linge à blanchir, un frais bonnet de gaze là-dessus ; une mauvaise armoire à glace ouverte et déserte sur les tablettes de laquelle se voyaient des reconnaissances du Mont-de-Piété : tel était l'ensemble de choses lugubres et joyeuses, misérables et riches, qui frappait le regard. Ces vestiges de luxe dans ces tessons, ce ménage si bien approprié à la vie bohémienne de cette fille abattue dans ses linges défaits comme un cheval mort dans son harnais, sous son brancard cassé, empêtré dans ses guides , ce spectacle étrange faisait-il penser le prêtre ? Se disait-il qu'au moins cette créature égarée devait être désintéressée pour accoupler une telle pauvreté avec l'amour d'un jeune homme riche? Attribuait-il le désordre du mobilier au désordre de la vie? Eprouvait-il de la pitié, de l'effroi? Sa charité s'émouvait-elle? Qui l'eût vu les bras croisés, le front soucieux, les lèvres crispées, l'œil âpre, l'aurait cru préoccupé de sentiments sombres, haineux , de réflexions qui se contrariaient , de projets sinistres. Il était certes insensible aux jolies rondeurs d'un sein presque écrasé sous le poids du buste fléchi , et aux formes délicieuses de la Vénus accroupie qui paraissaient sous le noir de la jupe , tant la mourante était rigoureusement ramassée sous elle-même. L'abandon de cette tète, qui vue par derrière offrait au regard la nuque blanche , molle et flexible, les belles épaules d'une nature hardiment développée, ne l'émouvait point, il ne relevait pas Esther, il ne semblait pas entendre les aspirations déchirantes par lesquelles se trahissait son retour à la vie. 11 fallut un sanglot horrible et le regard effrayant que lui lança cette fille pour qu'il daignât la relever et la porter sur le lit avec une facilité qui révélait une force prodigieuse. — Lucien ! dit-elle en murmurant.
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— L'amour revient , la femme n'est pas loin , dit le prêtre avec une sorte d'amertume.
La victime des dépravations parisiennes aperçut alors le costume de son libérateur, et dit, avec la sourire de l'enfant quand il met la main sur une chose enviée : — Je ne mourrai donc pas sans m'étre réconciliée avec le Ciel.
— Vous pourrez expier vos fautes, dit le prêtre en lui mouillant le front avec de l'eau, et lui faisant respirer une burette de vinaigre qu'il trouva dans un coin.
— Je sens que la vie, au lieu de m'abandonner, afflue en moi, dit-elle après avoir reçu les soins du prêtre et en lui exprimant sa gratitude par des gestes pleins de naturel , attrayante pantomime que les Grâces auraient déployée pour séduire, et qui justifiait déjà le surnom de celle étrange fille.
— Vous sentez-vous mieux? demanda l'ecclésiastique en lui donnant un verre d'eau sucrée à boire.
Cet homme semblait au fait de ces singuliers ménages : il y connaissait tout, il était là comme chez lui , privilège qui n'appartient qu'aux rois, aux filles et aux voleurs.
— Quand vous serez tout à fait bien, repril-il, vous me direz les raisons qui vous ont portée à commettre votre dernier crime, ce suicide commencé.
— Mon histoire est bien simple, mon père, repondit-elle. Il y a trois mois, je vivais dans le désordre où je suis née. J'étais la dernière des créatures et la plus infâme, maintenant je suis seulement la plus malheureuse de toutes. Permettez-moi de ne rien vous raconter de ma pauvre mère, morte assassinée...
— Par un officier, dans une maison suspecte, dit le prêtre eu l'interrompant. Je connais votre origine , et sais que si une personne de votre sexe peut jamais être excusée de mener une vie honteuse , c'est vous à qui les bons exemples ont manqué...
— Hélas ! je n'ai pas été baptisée , et n'ai reçu les enseignements d'aucune religion.
— Tout est donc encore réparable, reprit le prêtre , pourvu que votre foi , votre repentir , soient sincères et sans arrière-pensée.
— Lucien et Dieu remplissent mon cœur, ditelle avec une touchante ingénuité.
— Vous auriez pu dire Dieu et Lucien, répliqua le prêtre en souriant. Vous me rappelez l'objet de ma visite : n'omettez rien de ce qui concerne ce jeune homme.
— Vous venez pour lui? demauda-t-elle avec une expression amoureuse qui eut attendri tout autre prêtre. Oh ! il s'est douté du coup.
— Non, répondit-il , ce n'est pas de votre mort , mais de votre vie que l'on s'inquiète. Allons , expliquez-moi vos relations.
— En un mot , dit-elle en tremblant au ton brusque de l'ecclésiastique, mais en femme que la brutalité ne surprenait plus, Lucien est Lucien, le plus beau jeune homme et le meilleur des êtres vivants ; mais si vous le connaissez , mon amour doit vous sembler bien naturel. Je l'ai rencontré par hasard, il y a trois mois , à l'Ambigu-Comique, où j'étais allée un jour de sortie, car nous avions un jour par semaine. Le lendemain vous comprenez bien que je nie suis affranchie sans permission. L'amour était entré dans mon cœur et m'avait si bien changée , qu'eu revenant du théâtre je ne me reconnaissais plus moi-même; je me faisais horreur. Jamais Lucien n'a pu rien savoir. Au lieu de lui dire où j'étais , je lui ai donné l'adresse de ce logement où demeurait alors une de mes amies, qui a eu la complaisance de me le céder. Je vous jure ma parole sacrée...
— 11 ne faut point jurer.
— Est-ce donc jurer que de donner sa parole sacrée? Eh bien, depuis ce jour j'ai travaillé dans cette chambre , comme une perdue , à faire des chemises à vingt-huit sous de façon, afin de vivre d'un travail honnête. Pendant un mois, je n'ai mangé que des pommes de terre pour rester sage et digne de Lucien, qui m'aime et me respecte comme la plus vertueuse des vertueuses. J'ai fait ma déclaration en forme à la police, pour reprendre mes droits , et je suis soumise à deux ans de surveillance. Eux qui sont si faciles pour vous inscrire sur les registres d'infamie, deviennent d'une excessive difficulté pour vous en rayer. Tout ce que je demandais au Ciel était de protéger ma résolution. J'aurai dix-huit ans au mois d'avril : à cet âge, il y a de la ressource. 11 me semble, à moi, que je ne suis née qu'il y a trois mois... Je priais le bon Dieu tous les matins, et lui demandais de permettre que jamais Lucien ne connût ma vie. J'ai acheté cette Vierge que vous voyez , je la priais à ma manière, vu que je ne sais point de prières ; je ne sais ni lire , ni écrire ; je ne suis jamais entrée dans une église, je n'ai jamais vu le bon Dieu qu'aux processions...
— Que dites-vous donc à la Vierge?
— Je lui parle comme je parle à Lucien , avec ces élans d'âme qui le font pleurer...
— Ah ! il pleure...
— De joie, dit-elle vivement. Pauvre chat, nous nous entendons si bien que nous avons une même âme ! Il est si gentil, si caressant, si doux de cœur, d'esprit , de manières. 11 dit qu'il est poëte, moi je dis qu'il est dieu... Pardon ! mais vous autres prêtres vous ne savez pas ce que c'est que l'amour, et il
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j'y a d'ailleurs que nous qui connaissons assez les îommes pour apprécier un Lucien : c'est aussi rare [u'une femme sans péché. Quand on le rencontre , >n ne peut plus aimer que lui : voilà. Mais à un paeil être il faut sa pareille. Je voulais donc être di- ;ne d'être aimée par lui. De là est venu mon malicur. Hier , à l'Opéra , j'ai été reconnue par des eunes gens qui n'ont pas plus de cœur qu'il n'y a le pitié chez les tigres : encore m'entendrais-je avec in tigre! Le voile d'innocence que j'avais est tombé, eurs rires m'ont fendu la tête et le cœur ! Ne croyez )as m'avoir sauvée, je mourrai de chagrin.
— Votre voile d'innocence ! dit le prêtre , vous vez donc traité Lucien avec la dernière rigueur?
— Oh ! mon père , comment vous qui le conlaissez, me faites-vous une semblable question? épondit-elle en lui jetant un sourire superbe. On ie résiste pas à un dieu.
— Ne blasphémez pas , dit l'ecclésiastique d'une oix douce, personne ne peut ressembler à Dieu, exagération va mal au véritable amour, vous n'aiez pas pour votre idole un amour pur et vrai. Si ous aviez éprouvé le changement que vous vous antez d'avoir subi, vous eussiez acquis les vertus [ui sont l'apanage de l'adolescence , vous auriez onnu les délices de la chasteté, les délicatesses de a pudeur, ces deux gloires de la jeune fille. Vous l'aimez pas.
Esther fit un geste d'effroi que vit le prêtre, t qui n'ébranla point son impassibilité de conîsseur.
— Oui , vous l'aimez pour vous et non pour lui , iour les plaisirs temporels qui vous charment , et ion pour l'amour en lui-même. Si vous vous en êtes mparée ainsi, vous n'aviez pqs ce tremblement acre qu'inspire un être sur qui Dieu a mis le cachet les plus adorables perfections. Avez-vous songé que ous le dégradiez par votre impureté passée, que ous alliez corrompre un enfant par ces épouvanables délices qui vous ont mérité votre surnom [lorieux d'infamie. Vous avez été inconséquente vec vous-même et avec votre passion d'un jour...
— D'un jour! répéta-t-elle en levant les yeux.
— De quel nom appeler un amour qui n'est pas lernel, qui ne nous unit pas, jusque dans l'avenir lu chrétien, avec celui que nous aimons?
— Ah! je veux être catholique, cria-t-elle d'un on sourd et violent.
— Est-ce une fille qui n'a reçu ni le baptême de 'Eglise, ni celui de la science, qui ne sait ni lire, îi écrire, ni prier, qui ne peut faire un pas sans que es pavés ne se lèvent pour l'accuser, remarquable iculement par le fugitif privilège d'une beauté que a maladie enlèvera demain peut-être; est-ce cette :réalure avilie, dégradée, et qui connaissait sa dé-
gradation : ignorante et moins aimante , vous eussiez été plus excusable; est-ce la proie future du suicide et de l'enfer, qui pouvait être la femme de Lucien de Rubempré?
Chaque phrase était un coup de poignard qui entrait à fond de cœur. A chaque phrase , les sanglots croissants, les larmes abondantes de la fille au désespoir , attestaient la force avec laquelle la lumière entrait à la fois dans son intelligence pure comme celle d'un sauvage, dans son âme enfin réveillée, dans sa nature sur laquelle la dépravation avait mis une couche de glace boueuse qui fondait alors au soleil de la foi.
— Fourquoi ne suis-je pas morte ! était la seule idée qu'elle exprimait au milieu des torrents d'idées qui ruisselaient dans sa cervelle en la ravageant.
— Ma fille , dit le terrible juge, il est un amour qui ne s'avoue point devant les hommes , et dont les anges écoutent les confidences en souriant de plaisir.
— Lequel?
— L'amour sans espoir quand il inspire la vie, quand il y met le principe des dévouements, quand il ennoblit tous les actes par la pensée d'arriver à une perfection idéale. Oui , les anges approuvent cet amour, il mène à la connaissance de Dieu. Se perfectionner sans cesse pour se rendre digne de celui qu'on aime, lui faire mille sacrifices secrets , l'adorer de loin , donner son sang goutte à goutte , lui immoler son amour propre, ne plus avoir ni orgueil, ni colère avec lui , lui dérober jusqu'à la connaissance des jalousies atroces qu'il échauffe au cœur, lui donner tout ce qu'il souhaite , fut-ce à notre détriment, aimer ce qu'il aime, avoir toujours le visage tourné vers lui pour le suivre sans qu'il le sache; cet amour, la religion vous l'eût pardonné, il n'offensait ni les lois humaines, ni les lois divines, et conduisait dans une autre voie que celle de vos sales voluptés...
En entendant cet horrible arrêt exprimé par un mot, et quel mot, et de quel accent fut-il accompagné ! Esther fut en proie à une défiance assez légitime. Ce mot fut comme un coup de tonnerre qui trahit un orage près de fondre. Elle regarda ce prêtre, et il lui prit le saisissement d'entrailles qui tord le plus courageux en lace d'un danger imminent et soudain. Aucun regard n'aurait pu lire ce qui se passait alors en cet homme ; iriais pour les plus har> dis il y aurait eu plus à frémir qu'à espérer, à l'aspect de ses yeux jadis clairs et jaunes comme ceux des tigres , et sur lesquels les austérités et les privations avaient mis un voile semblable à celui qui se trouve sur les horizons au milieu de la canicule : la terre est chaude et lumineuse, on le voit, mais le
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brouillard la rend indistincte, vaporeuse, elle est presque invisible. Une gravité tout espagnole, des plis profonds que les mille cicatrices d'une horrible petite vérole rendaient hideux, et semblables à des ornières déchirées, sillonnaient sa figure olivâtre et cuite par le soleil. La dureté de cette physionomie ressortait d'autant mieux, qu'elle était encadrée par la sèche perruque du prêtre qui ne se soucie plus de sa personne , une perruque pelée , d'un noir rouge à la lumière. Son buste d'athlète, ses mains de vieux soldat, sa carrure, ses fortes épaules appartenaient à ces cariatides que les architectes du moyen âge ont employées dans quelques palais italiens, et que rappellent imparfaitement celles du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les personnes les moins clairvoyantes eussent pensé que les passions les plus chaudes, ou des accidents peu communs, avaient jeté cet homme dans le sein de l'Église : certes, les plus étonnants coups de foudre avaient pu seuls le changer.
Les femmes qui ont mené la vie alors si violcmtnenlrépudiéeparEslher,arrivcnlà une indifférence absolue sur les formes extérieures de l'homme. Elles ressemblent au critique littéraire d'aujourd'hui, qui sous quelques rapports peut leur être comparé et qui arrive à une profonde insouciance des formules d'art : il a tant lu d'ouvrages, il en voit tant passer, il s'est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi tant de dénoùmenls, il a vu tant de drames, il a tant fait d'articles sans dire ce qu'il pensait, en trahissant si souvent la cause de l'art en faveur de ses amitiés et de ses inimitiés, qu'il arrive au dégoût de toute chose et continue néanmoins à juger. Il faut un miracle pour qu'il produise une œuvre, de même que l'amour pur et noble exige un autre miracle pour éclore dans le cœur d'une courtisane. Le ton et les manières de ce prêtre, qui semblait échappé d'une toile de Zurbaran, parurent si hostiles à cette pauvre fille à qui la forme importait peu, qu'elle se crut moins l'objet d'une sollicitude, que le sujet nécessaire d'un plan. Sans pouvoir distinguer entre le patelinage de l'intérêt personnel et l'onction de la charité, car il faut bien être sur ses gardes pour reconnaître la fausse monnaie que donne un ami, elle se sentit comme entre les griffés d'un oiseau monstrueux et féroce qui tombait sur elle après avoir plané longtemps, et, dans son effroi, elle dit ces paroles d'une voix alarmée : — Je croyais les prêtres chargés de nous consoler, et vous m'assassinez !
A ce cri de l'innocence , l'ecclésiastique laissa échapper un geste, et lit une pause. 11 se recueillit avant de répondre. Pendant cet instant, ces deux personnages, si singulièrement réunis, s'examinèrent à la dérobée. Le prêtre comprit la fille, sans
que la fille pût comprendre le prêtre; il renonça sans doute à quelque dessein qui menaçait la pauvre Esther, et revint à ses idées premières.
— Nous sommes les médecins des âmes, dit-il d'une voix douce, et nous savons quels remèdes conviennent.
— Il faut pardonner beaucoup à la misère, dit Esther qui, croyant s'être trompée, se coula à bas de son lit, se prosterna aux pieds de cet homme, baisa sa soutane avec une profonde humilité, et releva vers lui ses yeux baignés de larmes, en ajoutant : — Je croyais avoir beaucoup fait...
— Ecoulez, mon enfant, votre fatale réputation a plongé dans le deuil la famille de Lucien ; on craint, et avec quelque justesse , que vous ne l'entraîniez dans la dissipation, dans un monde de folies...
— C'est vrai, c'est moi qui l'ai amené au bal pour l'intriguer.
— Vous êtes assez belle pour qu'il veuille triompher en vous aux yeux du monde, vous montrer avec orgueil cl faire de vous comme un cheval de parade. S'il ne dépensait que son argent !... mais il dépensera son temps, sa force, il perdra le goût des belles destinées qu'on veut lui faire : au lieu d'être un jour ambassadeur, riche, admiré, glorieux, il aura été comme tant de gens débauchés qui ont noyé leurs talents dans la boue de Paris, l'amant d'une femme impure. Quant à vous, vous auriez repris plus tard votre première vie, après être un moment montée dans une sphère élégante : vous n'avez point en vous cette force que donne une bonne éducation, pour résister au vice et penser à l'avenir. Vous n'auriez pas mieux rompu avec vos compagnes que vous n'avez rompu avec les gens qui vous ont fait honte à l'Opéra, ce matin. Les vrais amis de Lucien, alarmés de l'amour que vous lui inspirez, ont suivi ses pas, ont tout appris; pleins d'épouvante, ils m'ont envoyé vers vous, pour sonder vos dispositions et décider de votre sort; mais s'ils sont assez puissants pour débarrasser la voie de ce jeune homme d'une pierre d'achoppement, ils sont miséricordieux. Sachez-le, ma fille : une personne aimée de Lucien a des droits à leur respect, comme un vrai chrétien adore la fange où, par hasard, rayonne la lumière divine. Je suis venu pour être l'organe de la pensée bienfaisante ; mais si je vous eusse trouvée entièrement perverse, et armée d'effronterie, d'astuce, corrompue jusqu'à la moelle, sourde à la voix du repentir, je vous eusse abandonnée à leur colère. Cette libération civile et polique, si difficile à obtenir, que la police a raison de tant retarder dans l'intérêt de la société même, et que je vous ai entendue souhaiter avec l'ardeur des vrais repentirs, la voici, dit le prêtre, en tirant do
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la ceinture un papier de forme administrative. On rous a vue hier, cette lettre d'avis est datée d'auourd'hui, vous voyez combien sont puissants les ;ens que Lucien intéresse.
A la vue de ce pnpier, les tremblements convulifs que cause un bonheur inespéré agitèrent si ingémment Esther, qu'elle eut sur les lèvres un souire fixe qui ressemblait à celui des insensées. Le >rêtre s'arrêta, la regarda pour voir si, privée de 'horrible force que les gens corrompus tirent de eur corruption même, et revenue à sa frêle et déli- :ate nature primitive, elle résisterait à tant d'im- >ressions. Courtisane trompeuse, Esther eût joué la lomédie, mais redevenue innocente et vraie, elle )ouvait mourir, comme un aveugle opéré peut re- )erdre la vue en se trouvant frappé par un jour trop n(. Cet homme voyait en ce moment la nature hunaine à fond, et il restait dans un calme terrible )ar sa fixité : c'était une Alpe froide, blanche et rûisine du ciel, inaltérable et sourcilleuse, aux flancs le granit, et cependant bienfaisante.
Les filles sont des êtres essentiellement mobiles pui passent sans raison de la défiance la plus hébéée à une confiance absolue; elles sont, sous ce •apport , au-dessous de l'animal ; elles sont extrêmes ;n tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, lans leur religion , dans leur irréligion ; aussi deriendraient-elles presque toutes folles, si la morlaité qui leur est particulière ne les décimait , et s'il î'y avait d'heureux hasards pour quelques-unes l'entre elles. Pour pénétrer jusqu'au fond des miières de cette horrible vie , il faudrait avoir vu usqu'où la créature peut aller dans la folie, sans y rester, en voyant dans quelle violente extase était la Torpille aux genoux de ce prêtre. Elle regardait le papier libérateur avec une expression que Dante a oubliée, et qui surpassait les inventions de son enfer. Mais la réaction vint avec les larmes. La rorpille se releva , jeta ses bras autour du cou de cet homme , pencha la tête sur son sein , y versa des pleurs , baisa la rude étoffe qui couvrait son cœur, et sembla vouloir y pénétrer. Elle saisit cet homme, lui couvrit les mains de baisers, employa, mais dans une sainte effusion de reconnaissance , les chatteries de ses caresses , lui prodigua les noms les plus doux, lui dit, au travers de ses phrases sucrées , mille et mille fois : Donnez-le-moi ? avec autant d'intonations différentes. Elle l'enveloppa de ses tendresses, le couvrit de ses regards avec une rapidité qui le saisit sans défense , elle finit par engourdir sa colère ! Le prêtre connut comment elle avait mérité son surnom , il comprit combien il était difficile de résister à celle charmante créature, il devina tout à coup l'amour de Lucien et ce qui avait séduit un poëte.
Une passion semblable cache, entre mille attraits, un hameçon lancéolé pour les âmes élevées des artistes. Ces passions, inexplicables pour la foule, sont parfaitement expliquées par cette soif du beau idéal qui distingue les êtres créateurs. N'est-ce pas ressembler un peu aux anges chargés de ramener les coupables à des sentiments meilleurs? n'est-ce pas créer que de puriGer un pareil être? Quel allèchement que de mettre d'accord la beauté morale et la beauté physique ! Quelle jouissance d'orgueil si l'on réussit! Quelle belle tâche que celle qui n'a d'autre instrument que l'amour ! Ces alliances, illustrées d'ailleurs par l'exemple d'Aristote, de Socrate, de Platon , d'Alcibiade , de Céthégus , de Pompée , et si monstrueuses aux yeux du vulgaire, sont fondées sur le sentiment qui a porté Louis XIV à bâtir Versailles, qui jette les hommes dans toutes les entreprises fameuses : convertir les miasmes d'un marais en un monceau de parfums entouré d'eaux vives ; mettre un lac sur une colline, comme le prince de Conti à Nointel; ou les vues de la Suisse à Cassan , comme le fermier général Bergeret. Enfin c'est l'art qui fait irruption dans la morale.
Le prêtre, honteux d'avoir cédé à celle tendresse, repoussa vivement Esther, qui s'assit honteuse aussi, car il lui dit : — Vous êtes toujours courtisane ! Et il remit froidement la lettre dans sa ceinture.
Esther ne cessa de regarder l'endroit de la ceinture où était le papier, comme un enfant qui n'a qu'un désir en tête.
— Mon enfant, votre mère était juive, et vous n'avez pas été baptisée, mais vous n'avez pas non plus été menée à la synagogue, vous êtes dans les limbes religieuses où sont les petits enfants...
— Les petits enfants! répéta-t-elle d'une voix attendrie.
— Comme vous êtes dans les cartons de la police un chiffre en dehors des êtres sociaux, dit en continuant le prêtre impassible. Si l'amour, vu par une échappée, vous a fait croire il y a trois mois que vous naissiez , vous devez sentir que depuis ce jour vous êtes vraiment en enfance; il faut donc vous conduire comme si vous étiez un enfant; vous devez changer entièrement, et je me charge de vous rendre méconnaissable : vous oublierez Lucien.
La pauvre fille eut le cœur brisé par cette parole ; elle leva les yeux sur le prêtre et fit un signe négatif, elle fut incapable de parler, en retrouvant encore le bourreau dans son sauveur.
— Vous renoncerez à le voir, du moins , repritil. Je vous conduirai dans une maison religieuse où les jeunes filles des meilleures familles reçoivent leur éducation ; vous y deviendrez catholique, vous y serez instruite dans la pratique des exercices chrétiens, vous y apprendrez la religion; vous pour-
LA TORPILLE
rei en sortir une jeune fille accomplie , chaste , pure, bien élevée, si... Cet homme leva le doigt et fit une pause. Si, reprit-il, vous vous sentez la force de laisser ici la Torpille.
— Ah ! cria la pauvre enfant pour qui chaque parole avait été comme la note d'une musique au son de laquelle les portes du paradis se fussent lentement ouvertes. Ah ! s'il était possible de verser ici tout mon sang et d'en prendre un nouveau!...
— Écoutez-moi.
Elle se tut.
— Votre avenir dépend de la puissance de voire oubli. Songez à l'étendue de vos obligations : une parole, un geste , qui décèlerait la Torpille tue la femme de Lucien; un mot dit en rêve, une pensée involontaire , un regard immodeste , un mouvement d'impatichee , un souvenir de dérèglement, une omission , un signe de tête qui révélerait ce que vous savez ou ce qui a été su pour votre malheur...
— Allez! allez, mon père , dit la fille avec une exaltation de sainte , marcher avec des souliers de fer rouge et sourire, vivre vêtue d'un corset armé de pointes, et conserver la grâce d'une danseuse, manger du pain saupoudré de cendre, boire de l'absinthe, tout sera doux, facile!
Elle retomba sur ses genoux , elle baisa les souliers du prêtre, elle y fondit en larmes et les mouilla, elle élreignit ses jambes et s'y colla, murmurant des mots insensés au travers des pleurs que lui causait la joie ; ses beaux et admirables cheveux blonds ruisselèrent et firent comme un tapis sous les pieds de ce messager céleste, qu'elle trouva sombre et dur quand en se relevant elle le regarda.
— En quoi vous ai-je offensé? dit-elle tout effrayée. J'ai entendu parler d'une femme comme moi qui avait lavé de parfums les pieds de Jésus- Christ. Hélas , la vertu m'a faite si pauvre que je n'ai plus que mes larmes à vous offrir.
— Ne m'avez-vouspas entendu? répondit-il d'une voix cruelle , je vous dis qu'il faut pouvoir sortir de la maison où je vous conduirai, si bien changée au physique et au moral , que nul de ceux ou de celles qui vous ont connue ne puisse vous crier : Esther ! et vous faire retourner la tête. Hier l'amour ne vous avait pas donné la force de si bien enterrer la fille de joie qu'elle ne reparût jamais , elle reparait encore dans une adoration qui ne va qu'à Dieu.
— Ne vous a-l-il pas envoyé vers moi? dit-elle.
— Si , durant votre éducation , vous étiez aperçue de Lucien, tout serait perdu, reprit-il, songezy bien.
— Qui le consolera ? dit-elle.
— De quoi le consoliez-vous? demanda le prêtre
d'une voix où , pour la première fois do celte scène, il y eut un tremblement nerveux.
— Je ne sais pas, il est souvent venu triste.
— Triste, reprit le prêtre, il vous a dit pourquoi?
— Jamais, répondit-elle.
— Il était triste d'aimer une fille comme vous, s'écria-t-il.
— Hélas, il devait l'être, reprit-elle avec une humilité profonde, je suis la créature la plus méprisable de mon sexe, et ne pouvais trouver grâce à ses yeux que par la force de mon amour.
— Cet amour doit vous donner le courage de m'obéir aveuglément. Si je Vous conduisais immédiatement dans la maison où se fera votre éducation, ici tout le monde dirait à Lucien que vous vous êtes en allée aujourd'hui dimanche avec un prêtre, il pourrait être sur votre voie. Dans huit jours, la portière ne me voyant pas revenir m'aura pris pour ce que je ne suis pas. Donc, un soir, comme d'aujourd'hui en huit, à sept heures, vous sortirez furtivement et vous monterez dans un fiacre qui vous attendra en haut de la rue des Moulins. Pendant ces huit jours évitez Lucien, trouvez des prétextes, faites-lui défendre la porte, et quand il viendra, monlezchezune amie. Je saurai si vous l'avez revu, et dans ce cas, tout est fini, je ne reviendrai même pas. Ces huit jours vous sont nécessaires pour vous faire un trousseau décent, et pour quitter votre mine de prostituée, dit-il en déposant une bourse sur la cheminée. Il y a dans votre air, dans vos vêtements, ce je ne sais quoi si bien connu des Parisiens qui dit ce que vous êtes. N'avez-vous jamais rencontré par les rues, sur les boulevards, une modeste et vertueuse jeune personne marchant en compagnie de sa mère?...
— Oh ! oui , pour mon malheur. La vue d'une mère et de sa fille est un de nos plus grands supplices, elle réveille des remords cachés dans les replis de nos cœurs et qui nous dévorent!... Je ne sais que trop ce qui me manque.
— Eh bien, vous savez comment vous devez être dimanche prochain, dit le prêtre en se levant.
— Oh ! dit-elle , apprenez-moi une vraie prière avant de partir, afin que je puisse prier Dieu.
Ce fut une chose touchante que de voir ce prêtre faire répéter à celte fille Y Ave Maria et le Pater noster, en français.
— C'est bien beau, dit Esther quand elle eut une fois répété sans faute ces deux magnifiques et populaires expressions de la foi catholique.
— Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle au prêtre quand il lui dit adieu.
— Carlos Herrera, je suis Espagnol et banni de mon pays.
LA TORPILLE
Estherlui prit la main et la baisa. Ce n'était plus ne courtisane, mais un ange qui se relevait d'une hutc.