LA PENSIONNAIRE
Dans une maison célèbre par l'éducation aristoratique et religieuse qui s'y donne, au commencelent du mois de mars de cette année, un lundi îatin , les pensionnaires aperçurent leur jolie roupe augmentée d'une nouvelle venue dont la eauté triompha sans contestation, non-seulement e ses compagnes , mais des beautés particulières ui se trouvaient parfaites chez chacune d'elles. En rance, il est extrêmement rare, pour ne pas dire npossible, de rencontrer les trente fameuses perjetions décrites en vers persans , sculptés , dit-on , ans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme our être entièrement belle. En France, s'il y apeu 'ensemble, il y a de ravissants détails. Quant à & ensemble imposant que la statuaire cherche à endre, et qu'elle a rendu dans quelques composiions rares, comme la Diane et la Callipyge, il est i privilège de la Grèce et de l'Asie Mineure. Eslber enait de ce berceau du genre humain, la patrie de a beauté : sa mère était juive. Les juifs , quoique i souvent dégradés par leur contact avec les autres ieuplcs, offrent des Dlons où s'est conservé le type ublime des beautés asiatiques. Quand ils ne sont •as d'une laideur repoussante , ils présentent le nagnifique caractère des figures arméniennes. Esher eût remporté le prix au sérail, elle possédait es trente beautés harmonieusement fondues. Loin le porter atteinte au fini des formes, à la fraîcheur le l'enveloppe, son étrange vie lui avait communi- [ué le je ne sais quoi de la femme : ce n'est plus le issu lisse et serré des fruits verts, et ce n'est pas :ncore le ton chaud de leur maturité, il y a de la leur encore. Quelques jours de plus passés dans la lissolution, elle serait arrivée à l'embonpoint. Celle richesse de santé, celle perfection de l'animal chez une créature à qui la volupté tenait lieu de la pensée iloit être un fait éminent aux yeux des physiologistes. Par une circonstance rare, pour ne pas dire impossible chez les très-jeunes filles, ses mains, d'une incomparable noblesse, étaient molles, transparentes et blanches, comme les mains d'une femme en couches de son second enfant. Elle avait exactement le pied et les cheveux si justement célèbres de la duchesse de Berri , des cheveux qu'aucune main de coiffeur ne pouvait tenir tant ils étaient abondants, et si longs, qu'en tombant à terre ils y formaient des anneaux, car Eslher possédait celte
moyenne taille qui permet de faire d'Une femme une sorte de joujou, de la prendre, quitter, reprendre et porter sans fatigue. Sa peau fine comme du papier de Chine, et d'une chaude couleur d'ambre nuancée par des veines rouges, était luisante sans sécheresse, douce sans moiteur. Nerveuse à l'excès, mais délicate en apparence, Esther attirait soudain l'attention par un trait remarquable dans les figures que le dessin de Raphaël a le plus artistement coupées, car Raphaël est le peintre qui a le mieux rendu, le plus étudié la beauté juive. Ce trait merveilleux était produit par la profondeur de l'arcade sous laquelle l'œil roulait comme dégagé de son cadre, et dont la courbe ressemblait par sa netteté à l'arête d'une voûte. Quand la jeunesse revêt de ses teintes pures et diaphanes ce bel arc surmonté de sourcils à racines perdues , quand la lumière, en se glissant dans le sillon circulaire de dessous, y reste d'un rose clair, il y a là des trésors de tendresse à contenter un amant, des beautés à désespérer la peinture. C'est le dernier terme de la nature que ces plis lumineux où l'ombre a des teintes dorées, que ce tissu qui a la consistance d'un nerf et la flexibilité de la plus délicate membrane. L'œil au repos est à dedans comme un œuf miraculeux dans un nid de brins de soie. Mais plus tard cctle merveille devient d'une horrible mélancolie quand les passions ont charbonné ces conlours si déliés, quand les douleurs ont ridé ce réseau de fibrilles. L'origine d'Eslhcr se trahissait dans cette coupe orientale de ses yeux à paupières turques et dunt la couleur était un gris d'ardoise qui prenait aux lumières la teinte bleue des ailes noires du corbeau. L'excessive tendresse de son regard pouvait seule en adoucir l'éclat. l\ n'y a que les races venues des déserts qui possèdent dans l'œil le pouvoir de la fascination sur tous, car une femme fascine toujours quelqu'un. Leurs yeux retiennent sans doute quelque chose de l'infini qu'ils ont contemplé. La nature, dans sa prévoyance, a-t-elle donc armé leurs rétines de quelque tapis réflecteur pour leur permettre de soutenir le mirage dessables, les torrents du soleil et l'ardent cobalt de l'éther? Ou les êtres humains prennent-ils comme les autres quelque chose aux milieux dans lesquels ils se développent et gardent-ils pendant des siècles les qualités qu'ils en tirent? Celte grande solution du problème des races est peut-être dans la question elle-même. Les instincts sont des faits vivants dont la cause gît dans une nécessité subie : les variétés animales sont le résultat de l'exercice de ces instincts. Pour se convaincre de celte vérité si fort cherchée, il suffit d'étendre aux troupeaux d'hommes l'observation récemment faite sur les troupeaux de moutons espaguols et anglais qui, dans les prairies de plaine
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où l'herbe abonde, paissent serrés les uns contre les autres, et se dispersent sur les montagnes où l'herbe est rare. Arrachez à leur pays ces deux espèces de moutons, transportez-les en Suisse et en France : le mouton de montagne y paîtra séparé quoique dans une prairie basse et touffue, le mouton de plaine y paîtra l'un contre l'autre, quoique sur une Alpe. Plusieurs générations réforment à peine les instincts acquis et transmis. A cent ans de dislance, l'esprit de la montagne reparait dans un agneau réfractaire, comme après dix-huit cents ans de bannissement l'Orient brillait dans les yeux et dans la figure d'Eslhcr. Ce regard n'exerçait point de fascination terrible, il jetait une douce chaleur, il attendrissait sans étonner, et les plus dures volontés se fondaient sous sa flamme. Esther avait vaincu la haine, elle avait étonné les dépravés de Paris, enfin ce regard et la douceur de sa peau suave lui avaient mérité le surnom terrible qui venait de lui faire prendre sa mesure dans la tombe. Tout était en harmonie avec ces caractères de la péri des sables ardents. Elle avait le front ferme et d'un dessin fier. Son nez , comme celui des Arabes , était fin , mince, à narines ovales, bien placées, retroussées sur les bords. Sa bouche rouge et fraîche était une rose qu'aucune flétrisure ne déparait, les orgies n'y avaient point laissé de traces. Le menton, modelé comme si quelque sculpteur amoureux en eût poli le contour, avait la blancheur du lait. Une seule chose à laquelle elle n'avait pu remédier trahissait la courtisane tombée trop bas : ses ongles déchirés qui voulaient du temps pour reprendre une forme élégante, tant ils avaient été déformés par les soins les plus vulgaires du ménage.
Les jeunes pensionnaires commencèrent par jalouser ces miracles de beauté, mais elles finirent par les admirer. La première semaine ne se passa point sans qu'elles se fussent attachées à la naïve Esther, car elles s'intéressèrent aux secrets malheurs d'une fille de dix-huit ans qui ne savait ni lire, ni écrire, à qui toute science, toute instruction était nouvelle, et qui allait procurera l'archevêque la gloire de la conversion d'une juive au catholicisme, au couvent la fête de son baptême 5 elles lui pardonnèrent sa beauté en se trouvant supérieures à elle par l'éducation. Esther eut bientôt pris les manières, la douceur de voix, le port et les attitudes de ces filles si distinguées. Elle retrouva sa nature première. Le changement devint si complet qu'à sa première visite, Herrera fut surpris , lui que rien au monde ne paraissait devoir surprendre. Les supérieures le complimentèrent sur sa pupille. Elles n'avaient jamais, dans leur carrière d'enseignement, rencontré naturel plus aimable , douceur plus chrétienne, modestie plus
vraie, ni si grand désir d'apprendre. Lorsqu'une fille a souffert les maux qui avaient accablé la pauvre pensionnaire et qu'elle attend une récompense comme celle que l'Espagnol offrait à Esther, il est difficile qu'elle ne réalise pas ces miracles des premiers jours de l'Église, que les jésuites renouvelèrent au Paraguay.
— Elle est édifiante, dit la supérieure en la baisant au front. Mot essentiellement catholique qui dit tout.
Pendant les récréations, Esther questionnait avec mesure ses compagnes sur les choses du monde les plus simples, et qui pour elle étaient comme les premiers élonnements de la vie pour un enfant. Quand elle sut qu'elle serait habillée tout en blanc le jour de son baptême et de sa première communion , qu'elle aurait un bandeau de satin blanc , des rubans blancs , des souliers blancs, des gants blancs, qu'elle serait coiffée de nœuds blancs , elle fondit en larmes au milieu de ses compagnes étonnées. C'était le contraire de la scène de Jephté sur la montagne. La courtisane eut peur d'être comprise , elle rejeta celte horrible mélancolie sur la joie que ce spectacle lui causait par avance. Comme il y a certes aussi loin des mœurs qu'elle quittait aux mœurs qu'elle prenait qu'il y a de distance entre l'état sauvage et la civilisation, elle avait la grâce et la naïveté , la profondeur qui distinguent la merveilleuse héroïne des Puritains d'Amérique. Elle avait aussi, sans le savoir elle-même, un amour au cœur qui la rongeait, un amour étrange, un désir plus violent chez elle qui savait tout, qu'il ne l'est chez une vierge qui ne sait rien, quoique ces deux désirs eussent la même cause et la même fin.
Pendant les premiers mois, la nouveauté d'une vie recluse , les surprises de l'enseignement, les travaux qu'on lui apprenait , les pratiques de la religion , la ferveur d'une sainte résolution , la douceur des affections qu'elle inspirait, enfin l'exercice des facultés de l'intelligence réveillée, tout lui servit à comprimer ses souvenirs, même les efforts de la nouvelle mémoire qu'elle se faisait, car elle avait autant à désapprendre qu'à apprendre. II existe en nous plusieurs mémoires : le corps, l'esprit ont chacun la leur, et la nostalgie, par exemple, est une maladie de la mémoire physique. Pendant le troisième mois , la violence de cette âme vierge, qui tendait à pleines ailes vers le paradis, fut donc, non pas domptée , mais entravée par une sourde résistance dont Esther ne connaissait pas la cause elle-même : elle était comme les moutons d'Ecosse, elle voulait paître à l'écart, elle ne pouvait vaincre les instincts développés par la débauche. Les rues boueuses du Paris qu'elle avait abjuré la rappelaient-elles? Les chaînes de ses horribles habitudes
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ompues tenaient-elles à elle par des scellements iiibliés, et les sentait-elle comme, selon les médeins , les vieux soldats souffrent encore dans les nembres qu'ils n'ont plus? Les vices et leurs excès vaient-ils si bien pénétré jusqu'à sa moelle, que ïs eaux saintes n'atteignaient pas encore le démon achélà? La vue de celui pour qui s'accomplissaient ant d'efforts angéliques , était-elle nécessaire à elle à qui Dieu devait pardonner de mêler l'amour umain à l'amour sacré : l'un l'avait conduite à Taure? Se faisait-il en elle un déplacement de la force ilale, et qui entraînait des souffrances nécessaires ? 'oui est doute et ténèbres dans une situation que i science a dédaigné d'examiner en trouvant le ujet trop immoral et trop compromettant , comme i le médecin et l'écrivain , le prêtre et le politique 'étaient pas au-dessus du soupçon. Cependant un lédecin arrêté par la mort a eu le courage de comîencer des études laissées incomplètes. Peut-être i noire mélancolie à laquelle Esther fut en proie , t qui obscurcissait sa vie heureuse, participait-elle e toutes ces causes. Incapable de les deviner, elle )uffrait comme souffrent les malades qui ne conaissent ni la médecine , ni la chirurgie. Le fait >t bizarre : une nourriture abondante et saine sub- ,ituée à une détestable nourriture inflammatoire e la sustentait pas. Une vie pure et régulière, artagée en travaux modérés exprès et en récréaons, mise à la place d'une vie désordonnée où les laisirs étaient aussi horribles que les peines, îtte vie la brisait. Le repos le plus frais , les nuits S plus calmes qui remplaçaient des fatigues écramtes et les agitations les plus cruelles, lui donaient une fièvre dont les symptômes échappaient n doigt et à l'œil de l'infirmière. Enfin le bien ,
bonheur succédant au mal et à l'infortune , la séîrilé à l'inquiétude étaient aussi funestes à Esther ue ses misères l'eussent été à ses jeunes compancs. Implantée dans la corruption , elle s'y était éveloppée. Sa patrie infernale exerçait encore son mpire , malgré les ordres souverains d'une volonté bsolue. Ce qu'elle haïssait était sa vie, ce qu'elle mait la tuait : elle avait une si ardente foi que sa iété réjouissait comme la vue d'une source vive ; le aimait à prier, elle avait ouvert son âme aux lartés de la vraie religion qu'elle recevait sans ef- »rts, sans doutes. Le prêtre qui la dirigeait était ans le ravissement ; mais son corps contrariait à >ut moment son âme.
On prit des carpes à un étang bourbeux pour :s mettre dans un bassin de marbre et dans de elles eaux claires , afin de satisfaire un désir de îadame de Maintenon qui les nourrissait des bribes e la table royale. Les carpes dépérissaient. Les nimnux peuvent être dévoues, mais l'homme ne
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leur communiquera jamais la lèpre de là flatterie. Un courtisan remarqua cette muette opposition dans Versailles. « Elles sont comme moi, répliqua cette reine inédite , elles regrettent leurs vases obscures. » Ce mot est toute l'histoire d'Esther.
Par moments, elle était poussée à courir dans les magnifiques jardins du couvent, elle allait affairée d'arbre en arbre , elle se jetait désespérément aux coins obscurs en y cherchant, quoi? elle ne le savait pas, mais elle succombait au démon, elle coquetait avec les arbres, elle leur disait des paroles qu'elle ne prononçait point. Elle se coulait parfois le long des murs, le soir, comme une couleuvre, sans châle, les épaules nues. Souvent à la chapelle durant les offices, elle restait les yeux fixés sur le crucifix, et chacun l'admirait, les larmes la gagnaient ; mais elle pleurait de rage : au lieu des images sacrées qu'elle voulait voir ,* les nuits flamboyantes où elle conduisait l'orgie comme Habeneck conduit au Conservatoire une symphonie de Beethoven, ces nuits rieuses et lascives, coupées de mouvements nerveux , de rires inextinguibles, se dressaient échevelées, furieuses, brutales. Elle était au dehors suave comme une vierge qui ne tient à la terre que par sa forme féminine , au dedans s'agitait une impériale Messaline. Elle seule était dans le secret de ce combat du démon contre l'ange. Quand la supérieure la grondait d'être plus artistement coiffée que la règle ne le voulait, elle changeait sa coiffure avec une adorable et prompte obéissance, elle était prête à couper ses cheveux, si sa mère le lui eût ordonné. Cette nostalgie avait une grâce touchante dans une fille qui aimait mieux périr que de retourner aux pays impurs. Elle pâlit, changea, maigrit. La supérieure modéra l'enseignement, et prit cette intéressante créature auprès d'elle pour la questionner. Esther était heureuse , elle se plaisait infiniment avec ses compagnes; elle ne se sentait attaquée en aucune partie vitale , mais sa vitalité était essentiellement attaquée. Elle ne regrettait rien , elle ne désirait rien. La supérieure, étonnée des réponses de sa pensionnaire , ne savait que penser en la voyant en proie à une langueur dévorante. Le médecin fut appelé lorsque l'état de la jeune pensionnaire parut grave, mais ce médecin ignorait la vie antérieure d'Esther, et ne pouvait la soupçonner ; il trouva la vie partout , la souffrance nulle part. La malade répondit à ses questions de manière à renverser ses hypothèses. Restait une manière d'éclaircir les doutes du savant qui s'attachait à une affreuse idée : Esther refusa très-obstinément de se prêter à l'examen du médecin. La supérieure en appela , dans ce danger, à l'abbé Herrera. L'Espagnol vint , vit l'état désespéré d'Esther et causa pendant un moment à l'écart avec. le
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docteur. Après cette confidence, l'homme de Science déclara à l'homme de Foi que le seul remède était un voyage en Italie. L'abbé ne voulut pas que ce voyage se fit avant le baptême et la première communion d'Esther.
— Combien faut-il de temps encore? demanda le médecin.
— Un mois , répondit la supérieure.
— Elle sera morte , répliqua le docteur.
— Oui, mais en état de grâce et sauvée, dit l'abbé.
La question religieuse domine en Espagne les questions politiques, civiles et vitales; le médecin ne répliqua rien à l'Espagnol , et se tourna vers la supérieure. Le terrible abbé le prit alors par le bras.
— Pas un mot, monsieur ! dit-il.
Le médecin , quoique religieux et monarchique jeta sur Esther un regard plein de pitié tendre. Cette fille était belle comme un lis penché sur sa tige.
— A la grâce de Dieu, donc! s'écria-t-il en sortant.
Le jour même de cette consultation, Esther fut emmenée par son protecteur au Rocher de Cancalc. Le désir de la sauver avait suggéré le plus étrange expédient à ce prêtre , il essaya deux excès : un excellent dîner qui pouvait rappeler à la pauvre fille ses orgies, l'Opéra qui lui présenterait quelques images mondaines. Il fallut son écrasante autorité pour décider la jeune sainte à ces profanations. Herrera se déguisa si complètement en militaire qu'Esther eut peine à le reconnaître , il eut soin de faire prendre un voile à sa compagne, et la plaça dans une loge où elle put être cachée aux regards. Ce palliatif, sans danger pour une innocence aussi sérieusement reconquise, fut promptement épuisé. La pensionnaire éprouva du dégoût pour les dîners de son protecteur , une répugnance religieuse pour le théâtre , et retomba dans sa mélancolie.
— Elle meurt d'amour pour Lucien, se dit Herrera qui voulut sonder la profondeur de cette âme et savoir tout ce qu'on en pouvait exiger.
Il vint donc un moment où cette pauvre fille n'était plus soutenue que par sa force morale, et où le corps allait céder. Le prêtre calcula ce moment avec l'affreuse sagacité pratique apportée autrefois par les bourreaux dans leur art de donner la question. Il trouva sa pupille au jardin , assise sur un banc , le long d'une treille que caressait le soleil de septembre ; elle paraissait avoir froid et s'y réchauffer, ses camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d'herbe flétrie, ses yeux de gazelle mourante, sa pose mélancolique. Elle se leva pour aller au-devant de l'Espagnol par un mouvement qui montra com-
bien elle avait peu de vie, et, disons-le, peu de goût pour la vie. Cette pauvre bohémienne, celte fauve hirondelle blessée excita pour la seconde fois la pitié de Carlos Herrera. Ce sombre ministre, que Dieu ne devait employer qu'à l'accomplissement de ses vengeances, accueillit la malade par un sourire qui exprimait autant d'amertume que de douceur, autant de vengeance que de charité. Instruite à la méditation , à des retours sur elle-même depuis quelques mois de vie quasi-monastique , Eslher éprouva pour la seconde fois un sentiment de défiance à la vue de son protecteur, mais, comme à la première, elle fut aussitôt rassurée par sa parole.
— Eh bien ! ma chère enfant, disait-il, pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de Lucien?
— Je vous avais promis , répondit-elle en tressaillant de la tête aux pieds par un mouvement convulsif , je vous avais juré de ne point prononcer ce nom.
— Vous n'avez cependant pas cessé de penser à lui.
— Là , monsieur , est ma seule faute. A toute heure je pense à lui , et quand vous vous êtes montré, je me disais à moi-même ce nom.
— L'absence vous tue ?
Elle inclina la tête.
— Le revoir...
— Ce serait vivre.
— Pensez-vous à lui d'âme seulement?
— Ah! monsieur, l'amour ne se partage point.
— Fille de la race maudite ! j'ai fait tout pour le sauver , je te rends à ta destinée : tu le reverras!
— Pourquoi donc injuriez-vous mon bonheur? Ne puis-je aimer Lucien et pratiquer la vertu que j'aime autant que je l'aime? Ne suis-je pas prête à mourir ici pour elle comme je serais prête à mourir pour lui? Ne vais-je pas expirer pour ces deux fanatismes, pour la vertu qui me rendait digne de lui, pour lui qui m'a jeté dans les bras de la vertu? Oui , prête à mourir sans le revoir, prête à vivre en le revoyant. Dieu méjugera.
Ses couleurs étaient revenues , sa pâleur avait pris une teinte dorée : elle eut encore Une fois sa grâce.
— Le lendemain du jour où vous vous serez lavée dans les eaux du baptême , vous reverrez Lucien , et si vous croyez pouvoir vivre vertueuse en vivant pour lui , vous ne vous séparerez plus.
Le prêtre fut obligé de relever Eslher ; ses genoux avaient plié sous elle, elle était tombée comme si la terre eût manqué sous ses pieds ; il l'assit sur le banc, et quand elle retrouva la parole, elle lui dit : -- Pourquoi pas aujourd'hui ?
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— Voulez- vous dérober à Monseigneur le triomphe de voire baptême et de votre conversion ? Vous êtes trop près de Lucien pour n'être pas bien loin de Dieu.
— Oui , je ne pensais plus à rien !
— Vous ne serez jamais d'aucune religion ! dit le prêtre avec un mouvement de profonde ironie.
— Dieu est bon , reprit-elle , il lit dans mon cœur.
Herrera, vaincu par la délicieuse naïveté qui éclatait dans la voix, le regard, les gestes et l'attitude d'Esther , l'embrassa sur le front pour la première fois.
— Les libertins t'avaient bien nommée : tu séduiras Dieu le père. Encore quelques jours, il le faut 5 après , vous serez libres tous deux.
— Tous deux, répéta-t-elle avec une joie extatique.
Cette scène, vue à distance, frappa les pensionnaires et les supérieures, qui crurent avoir assisté à quelque opération magique, en comparant Esthcr à elle-même; elle était changée, elle vivait; elle reparut dans sa vraie nature d'amour , gentille, coquette , agaçante , gaie , elle ressuscita !
Herrera demeurait rue Cassette , près de Sainl- Sulpice , église à laquelle il s'était attaché. Celte église, d'un style dur et sec, allait à cet Espagnol qui appartenait à une congrégation de jésuites de la Navarre , et qui avait rendu , dans l'intérêt de son Drdre, des services à la cause constitutionnelle, en sachant que le prix de ce dévouement serait une sentence d'exil au rétablissement du Rey netto. Ce trait annonce une âme supérieure. Aussi , son ordre l'avait-il vivement recommandé à Rome et à Paris. Cethomme était un profond politique, également assuré d'un chapeau de cardinal à Rome en :as de bannissement , d'un archevêché en Espagne si le duc d'Angoulême avait échoué dans son entreirisé. Personne ne savait la raison de son séjour en France, où il s'était arrêté en allant à la cour du saint-père. II avait pour Lucien de Rubempré, son liéritier déclaré, une affection qui faisait présumer ju'il attendait la promotion de ce jeune homme à quelque poste diplomatique en Italie, pour continuer son voyage. L'ordonnance du roi relative au changement de nom de Lucien était due à son influence. II rivait comme vivent traditionnellement les prêtres Je son ordre, fort obscurément. Il accomplissait ses devoirs religieux à Saint-Sulpice, ne sortait que pour affaires, toujours le soir et en voilure. La journée était remplie pour lui par la sieste espagnole, qui place le sommeil entre les deux repas, et prend ainsi tout le temps pendant lequel Paris est tumultueux et affairé. Le cigare espagnol jouait aussi son rôle et consumait autant de temps que de tabac.
La paresse est un masque aussi bien que la gravité, qui est encore de la paresse. Herrera demeurait dans une aile de la maison, au second étage, et Lucien occupait l'autre aile. Ce» deux appartements étaient à la fois séparés et réunis par un grand appartement de réception dont la magnificence antique convenait également au grave ecclésiastique et au jeune poëtc. La cour de cette maison était sombre. De grands arbres touffus ombrageaient le jardin : le silence et la discrétion se rencontrent dans les habitations choisies par les prêtres. Le logement d'Herrera sera décrit en deux mots : une cellule. Celui de Lucien , brillant de luxe et muni des recherches du comfort , réunissait tout ce qu'exige la vie élégante d'un dandy, poëte, écrivain, ambitieux . vicieux, à la fois orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et souhaitant l'ordre, un de ces génies incomplets qui ont quelque puissance pour désirer , pour concevoir , ce qui est peut-être la même chose, et n'ont aucune force pour exécuter. A eux deux, Lucien et Herrera formaient un grand homme. Là sans doute était le secret de leur union. Les vieux politiques sentent souvent le besoin d'une jolie machine, d'un acteur jeune et passionné pour accomplir leurs projets. Richelieu chercha trop tard une blanche et belle figure à moustaches pour la jeter aux femmes qu'il devait amuser ; mais il ne put être compris par de jeunes étourdis ; aussi fut-il oblfgé de bannir la mère de son maître, et d'épouvanter la reine , après avoir essayé de plaire lui-même à l'une et à l'autre, sans être de taille à aimer des reines. Quoi qu'on fasse, il faut toujours, dans une vie ambitieuse, se heurter contre une femme , au moment où l'on s'attend le moins à pareille rencontre. Quelque puissant que soit un grand politique , il lui faut une femme à opposer à la femme, de même que les Hollandais ne peuvent user le diamant qu'avec le diamant. Rome , au moment de sa puissance, obéissait à cette nécessité. Voyez aussi comme la vie de Mazarin , cardinal italien , fut autrement dominatrice que celle de Richelieu, cardinal français. Richelieu trouve une opposition chez les grands seigneurs, il y met la hache, il meurt à la fleur de son pouvoir , usé par ce duel où il n'avait qu'un capucin pour second. Mazarin est repoussé par la bourgeoisie et par la noblesse réunies, armées, parfois victorieuses , et qui font fuir la royauté. Le serviteur d'Anne d'Autriche n'ôla la tête à personne, vainquit la France entière, et forma Louis XIV qui acheva l'œuvre de Richelieu en étranglant la noblesse avec des lacets dorés dans le grand sérail de Versailles. Madame de Pompadour morte, Choiseul est perdu.
Herrera s'était pénétré sans doute de ces hautes doctrines, et se rendant justice à lui-même plus tôt
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que ne l'avait l'ait Richelieu, il avait choisi dans Lucien un Cinq-Mars, mais un Cinq-Mars fidèle. Personne ne pouvait mesurer l'ambition de cet Espagnol, comme on ne pouvait prévoir quelle serait sa fin : il était ambitieux pour deux.
Sept mois après son apparition à l'Opéra, qui l'avait fatalement rejeté dans un monde que l'abbé ne voulait plus lui voir fréquenter, Lucien avait trois beaux cbevaux dans son écurie, un coupé poulie soir, un cabriolet, un tilbury pour le matin, il mangeait en ville. Les prévisions d'Herrera s'étaient réalisées : la dissipation s'était emparée de son élève, il ne s'y était point opposé, il jugeait nécessaire de faire diversion à l'amour insensé que ce jeune homme avait au cœur pour Esthcr. Mais Lucien avait dépensé quarante mille francs environ, et chaque folie l'avait ramené plus vivement à la Torpille, il la cherchait avec obstination, et ne la trouvant pas, elle devenait pour lui ce qu'est le gibier pour le chasseur. Herrera pouvait-il connaître la nature de l'amour d'un poëte? Une fois que ce sentiment a gagné chez un de ces grands petits hommes la tête comme il a embrasé le cœur et pénétré les sens, ce poëte devient aussi supérieur à l'humanité par l'amour, qu'il l'est par la puissance de sa fantaisie. Devant à un caprice de la génération intellectuelle la faculté rare d'exprimer la nature par des images où il empreint à la fois le sentiment et l'idée, il donne à son amour les ailes de son esprit : il sent et il peint, il agit et médite, il multiplie ses sensations par la pensée, il triple la félicité présente par l'aspiration de l'avenir et par les souvenances du passé ; il y mêle les exquises jouissances d'âme qui le rendent le prince des artistes; sa passion devient un grand poëme où souvent les proportions humaines sont dépassées ; il met sa maîtresse beaucoup plus haut que les femmes ne veulent être logées, il change, comme le sublime chevalier de la Manche, une fille des champs en princesse, il use pour lui de la baguette avec laquelle il touche toute chose pour la faire merveilleuse, et il agrandit ainsi les voluptés par l'adorable monde de l'idéal. Aussi cet amour est-il un modèle de passion : il est excessif en tout, dans ses espérances, dans ses désespoirs, dans ses colères, dans ses mélancolies, dans ses joies ; il vole, il bondit, il rampe, il ne ressemble à aucune des agitations qu'éprouve le commun des hommes, il est à l'amour bourgeois ce qu'est l'éternel torrent des Alpes aux ruisseaux des plaines. Ces beaux génies sont si rarement compris qu'ils se dépensent en faux espoirs, ils se consument à la recherche de leurs idéales maîtresses, ils meurent presque toujours comme de beaux insectes, parés à plaisir pour les fêtes de l'amour par la plus poétique des natures et qui sont écrasés vierges sous le
pied d'un passant; mais, autre danger, lorsqu'ils rencontrent la forme qui répond à leur esprit, et qui souvent est une boulangère, ils font comme Raphaël, ils font comme le bel insecte, ils meurent auprès de la Fomarina. Lucien en était là. Sa nature poétique, nécessairement extrême en tout, en bien comme en mal, avait deviné l'ange dans la fille plutôt frottée de corruption que corrompue : il la voyait toujours blanche, ailée, pure et mystérieuse, comme elle s'était faite pour lui, devinant qu'il la voulait ainsi.
Vers le mois de septembre, Lucien perdit toute sa vivacité, il ne sortait plus, dînait avec Herrera, demeurait pensif, travaillait, lisait la collection des traités diplomatiques, restait assis à la turque sur un divan cl fumait trois ou quatre houkas par jour. Son groom était plus occupé à nettoyer les tuyaux de ce bel instrument et à les parfumer qu'à lisser le poil des chevaux et à les harnacher de roses pour les courses au bois. Le jour où l'Espagnol vit le front de Lucien pâli, où il aperçut les traces de la maladie dans les folies de l'amour comprimé , il voulut aller au fond de ce cœur d'homme sur lequel il asseyait son ambition.
Par une belle soirée où Lucien, assis dans un fauteuil, contemplait machinalement le coucher du soleil, à travers les arbres du jardin, en y jetant le voile de sa fumée de parfums par des souffles égaux et prolongés, comme les font les penseurs préoccupés, il fut tiré de sa rêverie par un profond soupir, il se retourna et vit l'abbé debout, les bras croisés.
— Tu étais là? dit le poëte.
— Depuis longtemps, répondit le prêtre. Mes pensées ont suivi l'étendue des tiennes...
Lucien comprit ce mot.
— Eh ! je ne me suis jamais donné pour une nature de bronze comme est la tienne ; la vie est pour moi tour à tour un paradis et un enfer. Mais, quand par hasard elle n'est ni l'un ni l'autre, elle m'ennuie, et je m'ennuie...
— Comment peut-on s'ennuyer quand on a tant de magnifiques espérances devant soi...?
— Quand on ne croit pas à ces espérances, ou quand elles sont trop voilées...
— Pas de bêtises, dit le prêtre. II est bien plus digne de loi et de moi de m'ouvrir ton cœur. Il y a entre nous ce qu'il ne devait jamais y avoir, un secret. Ce secret dure depuis neuf mois , tu aimes une femme.
— Après...?
— Une fille immonde, nommée la Torpille...
— Eh bien !
— Mon enfant, je t'avais permis de prendre une maîtresse, mais une femme de la cour, jeune, belle,
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iifiuenlc, au moins comtesse. Je t'avais choisi madame d'Espar d, afin d'en faire sans scrupule un instrument de fortune; elle ne t'aurait jamais perverti e cœur, elle te l'aurait laisse libre... Aimer une prostituée de la dernière espèce, quand on n'a pas, :omme les rois, le pouvoir de l'anoblir, est une aute énorme.
— Suis-je le premierqui ait renoncé à l'ambition )Our suivre la pente d'un amour effréné?
— Bon! fit le prêtre en ramassant le bochettino lu houka que Lucien avait laissé tomber par terre, :t le lui rendant. Ne peut-on réunir l'ambition et 'amour? Enfant, tu as dans le vieil Herrera une nèredont le dévouement est absolu...
— Je le sais, mon vieux, dit Lucien en lui prelant la main et la lui secouant.
— Tu as voulu les joujoux de la richesse, tu les is. Tu veux briller, je te dirige dans la voie du pou- 'oir, je baise des mains bien sales pour le faire ivancer, et tu avanceras. Encore quelque temps, il ie le manquera rien de ce qui plait aux hommes et iux femmes : efféminé par tes caprices, tu es viril >ar ton esprit, j'ai tout conçu de loi, je te pardonne out. Tu n'as qu'à parler pour satisfaire tes passions l'un jour. J'ai agrandi ta vie en y mettant ce qui la ait accepter par le monde, le cachet de la politique !t de la domination. Tu seras aussi grand que tu es letit ; mais il ne faut pas briser le balancier avec equel nous ballons monnaie. Petit, je te permets out, moins les fautes, qui tueraient ton avenir. )uand je t'ouvre les salons du faubourg Saint-Gernain, je te défends les ruisseaux. Lucien, je serai omme une barre de fer dans ton intérêt, je soufrirai tout de loi, pour toi. Ainsi donc, j'ai converti on manque de touche au jeu de la vie en une finesse le joueur habile...
Lucien leva la télé par un mouvement d'une trusquerie furieuse.
— J'ai enlevé la Torpille !
— Toi ! s'écria Lucien , qui , dans une rage nimale, se leva, jeta le bochettino d'or et de piereries à la face du prêtre, et le poussa si violcmnent qu'il renversa cet alhlèle.
— Moi , dit l'Espagnol en se relevant cl en garlanl sa gravité terrible.
La perruque noire élait tombée. Un crâne poli omme une tète de mort rendit à cet homme sa 'raie physionomie, elle élait épouvantable. Lucien :tait sur son divan , les bras pendants , accablé , le egardanl d'un air stupide.
— Je l'ai enlevée, reprit-il.
— Qu'en as-tu fait? Tu l'as enlevée le lendemain lu bal masqué...
— Oui, le lendemain du jour où j'ai vu inciter un être qui t'appartenait par des drôles à
qui je ne voudrais pas donner mon pied dans...
— Des drôles, reprit Lucien en l'interrompant, dis des monstres auprès de qui ceux que l'on guillotine sont des anges. Sais-tu ce que la pauvre Torpille a fait pour trois d'entre eux? Il y en a un qui a été pendant deux mois son amant : elle était pauvre et cherchait son pain dans le ruisseau ; lui n'avait pas le sou, il était comme moi, quand tu m'as rencontré , bien près de la rivière ; mon gars se relevait la nuit, il allait à l'armoire où étaient les restes du dîner de celte fille, et il les mangeait; elle a fini par découvrir ce manège; elle a compris cette honte, elle a eu soin de laisser beaucoup de restes , elle était bien heureuse ; elle n'a dit cela qu'à moi , dans son fiacre, au retour de l'Opéra. J,e second avait volé , mais avant qu'on ne pût s'apercevoir du vol , elle a pu lui prêter la somme qu'il n'a jamais rendue. Quant au troisième, elle a fait sa fortune en jouant une comédie où éclate le génie de Figaro , elle a passé pour sa femme el s'est faite la maîtresse d'un homme tout-puissant qui la croyait la plus candide des bourgeoises. A l'un la vie, à l'autre l'honneur, au dernier la fortune qui est aujourd'hui tout cela ! Voilà comme elle a été récompensée par eux.
—Veux-tu qu'ils meurent? dit Herrera qui avait une larme dans les yeux.
— Allons, te voilà bien ! Je te connais...
— Non , apprends tout, poëtc rageur, dit le prêtre, la Torpille n'existe plus...
Lucien s'élança sur Herrera si vigoureusement, pour le prendre à la gorge , que tout autre homme eût été renversé; mais le bras de l'Espagnol maintint le poëte.
— Écoute donc, dit-il froidement. J'en ai fait une femme chaste, pure, bien élevée, religieuse, une femme comme il faut; elle est dans le chemin de 1'instruclion. Elle peut, elle doit devenir, sous l'empire de ton amour, une Ninon, une Marioa Delormc, une Dubarry, comme le disait ce journaliste à l'Opéra. Tu l'avoueras pour ta maîtresse ou tu resteras derrière Le rideau de ta création, comme tu voudras! L'un ou l'autre parti t'apportera profit ou orgueil, plaisir et progrès; mais si lu es aussi grand politique que grand poêle, Eslher ne sera que cela pour loi. lîois, niais dégrise-toi. Si je n'avais pas pris les rênes de ta passion, où en seraistu aujourd'hui? Tu aurais roulé avec la Torpille dans la fange des misères d'où je t'ai tiré. Tiens, lis , dit Herrera aussi simplement que Talma dans Manlius qu'il n'avait jamais vu.
Un papier tomba sur les genoux du poëte, et le tira de l'extatique surprise où l'avait plongé celte terrifiante réponse, il le prit et lut la première lettre écrite par mademoiselle Eslher.
LA TORPILLE
A M. l'abbé Carlos Herrera.
« Mon cber protecteur, ne croirez-vous pas que chez moi la reconnaissance passe avant l'amour, en voyant que c'est à vous rendre grâce que j'emploie, pour la première fois, la faculté d'exprimer mes pensées, au lieu de la consacrer à peindre un amour dont Lucien doit douter ; mais je vous dirai à vous, homme divin, ce que je n'oserai lui dire à lui. qui, pour mon bonheur, lient encore à la terre : la cérémonie d'hier a versé les trésors de la grâce en moi, je remets donc ma destinée en vos mains. Dussé-je mourir en restant loin de mon bien-aimé , je mourrai purifiée comme la Madeleine, et mon âme deviendra pour lui la rivale de son ange gardien. Oublierai-je. jamais la fè(e d'hier? comment vouloir abdiquer le trône glorieux où je suis montée? Hier, j'ai lavé toutes mes souillures dans l'eau du baptême , et j'ai reçu le corps sacré de notre Sauveur ; je suis devenue l'un de ses tabernacles. En ce moment, j'ai entendu les chants des anges, je n'étais plus une femme , je naissais à une vie de lumière, au milieu des acclamations de la terre, admirée par le monde, dans un nuage d'encens et de prières qui enivrait, et paréo comme une vierge pour un époux céleste. En me trouvant, ce qui; je n'espérais jamais, digne de Lucien, j'ai abjuré tout amour impur, et ne veux pas marcher dans d'autres voies que celles de la vertu. Si mon corps est plus faible que mon âme, qu'il périsse. Soyez l'arbitre de ma destinée , cl si je meurs , dites à Lucien que je suis morte pour lui en naissant à Dieu.
« Ce dimanche soir. »
Lucien leva sur l'abbé ses yeux mouillés de larmes.
— Tu connais l'appartement de la petite Caroline Bellefeuille, rue Taitbout, reprit l'Espagnol, elle était dans un effroyable besoin, elle allait être saisie, j'ai fait acheter son domicile en bloc, elle en est sortie avec ses nippes. Esthcr, cet ange qui voulait monter au ciel , y est descendue et t'attend !
En ce moment Lucien entendit dans la cour ses
chevaux qui piaffaient, il n'eut pas la force d'exprimer son admiration pour un caractère quo lui seul pouvait apprécier; il se jeta dans les bras de l'homme qu'il avait outragé, il répara tout par un seul regard et par la muette effusion de ses sentiments, puis il franchit les escaliers, jeta l'adresse d'Ksther à l'oreille de son groom, et les chevaux partirent, comme si la passion de leur maitre eut animé leurs jambes.
Le lendemain un homme, qu'à son habillement les passants pouvaient prendre pour un gendarme déguisé, se promenait, rue Taitbout, en face d'une maison, comme s'il attendait la sortie de quelqu'un ; son pas était celui des hommes agités : vous rencontrez souvent de ces promeneurs passionnés dans Paris, de vrais gendarmes qui guettent un garde national réfractairc, des recors qui prennent leurs mesures pour une arrestation, des créanciers méditant une avanie à leur débiteur qui s'est claquemuré, des amants ou des maris jaloux et soupçonneux , des amis en faction pour compte d'amis ; mais vous rencontrerez bien rarement une face éclairée par les sauvages et rudes pensées qui animaient celle du sombre athlète allant et venant sous les fenêtres de mademoiselle Esther avec la précipitation occupée d'un ours en cage. A midi , une croisée s'ouvrit; la main d'une femme de chambre poussa les volets rembourrés de coussins. Quelques instants après, Esther en déshabillé vint respirer l'air; elle était appuyée sur Lucien. Qui les eût vus les aurait pris pour l'original d'une suave vignette anglaise. Esther rencontra tout d'abord les yeux de basilic du prêtre espagnol, et la pauvre créature, atteinte comme de la peste, jeta un cri d'effroi.
— Voilà le terrible prêtre ! dit-elle en le montrant à Lucien.
— Lui! dit-il, il n'est pas plus prêtre que toi...
— Qu'esl-il donc alors? dit-elle effrayée.
— Eh ! c'est un vieux Lascar qui ne croit ni à Dieu ni au diable.
Aux Janlks, aoftl 1858.