‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 66 sur 157 · CHESNEL AU SECOURS DES DESGRIGNON · texte numérisé non relu

CHESNEL AU SECOURS DES DESGRIGNON

Quand Victurnien eut son argent, il le porta chez

madame de Maufrigncnse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque et qui voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra. Victurnien l'accompagna, mais il était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir. Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter cher , et qu'il ferait mieux , maintenant qu'il avait mis les trois cent mille francs en sûreté , de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui avouant son embarras. Mais la duchesse lui jeta un adorable regard où éclatait le désir de faire encore quelques adieux à leur nid.

Le lendemain , à trois heures , le comte était à l'hôtel de Maufrigneuse , et venait prendre les ordres de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.

— Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La marquise de Beauséant , madame de Langeais ont disparu; ce sera bien vulgaire; nous ferons tête à l'orage, c'est beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement ; il lui sembla que sa peau se dissolvait , et que son sang coulait de tous côtés.

— Qu'avez-vous?

Pour la première fois Victurnien eut un accès de colère , la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé de pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita mal cet ange, sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie , l'honneur de sa maison !

— Voilà donc, dit-elle , ce que nous trouvons après dix-huit mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal ! allez-vous-en ! Je ne veux pas vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez , vous ne m'aimez pas !

Elle pencha sa tête, la mit dans sa main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges qui ne partagent aucun des sentiments humains. Victurnien oublia dans quel danger il était. Il venait de maltraiter la créature la plus angélique du monde , il voulait sa grâce , il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse et les baisa : il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux heures faisant mille folies , il rencontra toujours un visage froid , et deux yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant de les recueillir.La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures , il obtint la main de Diane, et la trouva froide, sans âme. Cette belle main , pleine de trésors , ressemblait à du bois souple: elle n'exprimait rien, il l'avait saisie, elle n'était pas donnée. Il ne vivait plus , il ne pensait plus , il n'aurait pas vu

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le soleil... Que faire? que résoudre? quel parti prendre ? Dans ces sortes d'occasions , pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué comme ce forçat qui , après avoir volé pendant toute la nuit les médailles d'or de la bibliothèque royale , venant au matin prier son honnête homme de frère de les fondre , et s'entendant dire : Que faut-il faire? lui répond : Fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur hébétée, dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brumes grises passaient , comme ces figures que Raphaël a mises sur des fonds noirs , les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu. La duchesse était inexorable, elle jouait avec un bout d'écharpeen lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses souvenirs mondains, elle parlait à Victurnien de ses rivaux comme si celte colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de démentir en un moment dixhuit mois d'amour.

« Ce ne serait pas ce cher charmant petit Vandenesse , fidèle à madame de Mortsauf , qui se permettrait une pareille scène. Il aimait, celui-là! De Marsay était un de ces hommes forts qui gardaient toutes leurs délicatesses pour les femmes !... Montriveau avait brisé sous son pied la duchesse de Langeais : ce n'était pas mesquin comme une querelle, il y avait du plaisir à être brisée ainsi ! Les hommes petits, minces et fluets aimaient à tourmenter les femmes. Ils ne pouvaient régner que sur ces pauvres , faibles créatures , etc.. »

C'était un déluge d'épigramroes qui passaient en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches dans un mot ; elle humiliait , elle piquait , elle blessait comme dix sauvages voulant faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d'impatience : — Mais vous êtes folle! Et il sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisait son cheval comme s'il n'eût jamais mené: il accrochait des voitures, il alla donner contre une borne dans la place Louis XV, il allait sans savoir où. Son cheval, ne se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En tournant par la rue de l'Université , le cabriolet fut arrêté par Joséphin.

— Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré , vous ne pouvez pas rentrer chez vous, la garde est venue pour vous arrêter...

Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat et non sur ses véritables lettres de change.

— Je suis perdu ! s'écria-t-il.

— Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'hôtel du Ron I.afontaine, rue de Grenelle, vous trouverciî mademoiselle Armande qui est arri-

vée , les chevaux sont mis , elle vous attend et vous emmène...

Victurnien saisit cette branche offerte à portée de sa main dans ce naufrage : il courut à cet hôtel , y trouva, y embrassa sa tante qui pleurait comme une Magdeleine : on eût dit qu'elle était complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture et quelques instants après, ils étaient hors Paris , sur la route de Rresl. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du fatal quiproquo qui avait jeté, sans réflexion , Victurnien dans les bras de mademoiselle Armande : le neveu pensait à son faux , la tante pensait aux dettes et aux lettres de change.

— Vous savez tout, ma tante...

— Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, je ne te gronderai pas, reprends courage.

— Il faudra me cacher...

— Peut-être...

— Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu en calculant notre arrivée au milieu de la nuit...

— Ce sera mieux , nous serons plus libres de tout cacher à mon frère. Pauvre ange, comme il souffre! dit-elle en le caressant.

— Oh, maintenant, je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.

— Malheureux enfant ! tant de bonheur et tant de misère.

Mademoiselle Armande tenait la tète brûlante de son neveu sur sa poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid , comme les saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son suaire.

Le calcul de Victurnien était excellent. L'enfant prodigue fut nuitamment introduit dans cette paisible maison de la rue du Bercail où le vieux Chesnel avait la veille traité de son étude avec le premier clerc de M. Lepressoir, le notaire des libéraux, comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune homme appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme importante en à-compte, cent mille francs.

— Avec cent mille francs, se disait le vieux notaire en se frottant les mains , on éteint bien des créances. Le jeune homme a des dettes usuraircs, nous le cacherons ici , j'irai là-bas , moi , faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel appelait des chiens les créancier? de son enfant d'amour, le comte Victurnien.

Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la calèche de mademoiselle Armande y entrait.

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,a curiosité naturelle à tout jeune homme qui eût u, dans cette ville à cette heure, une calèche veu'r à la porte du vieux notaire, était suffisamment :veilléepour faire rester le premier clerc dans renoncement d'une porte. Le jeune homme aperçut nademoiselle Armande que le vieux Chesnelvint ccevoir, une lumière à la main. A l'aspect de Vicurnien, au premiermot que lui dità l'oreille madenoiselle Armande, le bonhomme comprit tout, il egarda dans la rue , la trouva silencieuse et tran- |uille, il fit un signe, le jeune comte s'élança ! out fut perdu , la retraite de Victurnien était coniuc du successeur de Chesnel.

— Ah ! monsieur le comte ! s'écria l'ex-notaire [uand Victurnien fut installé dans une chambre qui lonnait dans le cabinet de Chesnel, et où l'on ne •ouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonlomme.

— Oui , monsieur , je suis au fond d'un abîme >ù il faudra périr...

— Non, non, dit le bonhomme en regardant riorophalement mademoiselle Armande et le comte, 'ai vendu mon étude, il y avait bien longtemps [ue je travaillais et que je pensais à me retirer. J'auai demain , à midi, cent mille francs! Mademoielle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiure,et rentrez chez vous, vous coucher. A demain.

— Il est en sûreté , répondit-elle en montrant i icturnien.

— Oui, dit le vieillard.

Elle embrassa son neveu , lui laissa quelques larnes sur le front et partit.

— Mon bon Chesnel , à quoi serviront yos cent nille francs dans la situation où je me trouve? dit e comte à son vieil ami quand ils se mirent à caucr d'affaires. Vous ne connaissez pas toute l'élenluede mes malheurs.

Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta budroyé. Sans la force de son dévouement, il auait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de armes coulèrent de ses deux yeux, qu'on aurait crus lesséchés. Il redevint enfant pour quelques instants. Vndant quelques instants il fut insensé comme un lomme qui verrait brûler sa maison , et à travers me fenêtre, flamber le berceau de ses enfants, et eurs cheveux siffler en se consumant. Il se leva, il embla grandir, il leva ses vieilles mains, il les agita )ar des gestes désespérés et fous.

— Que votre père meure sans jamais rien savoir ! l'est assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! 7uir? Non, ils vous condamneront par contumace? Malheureux enfant , pourquoi n'avez-vous pas conrefail ma signature à moi ? Moi , j'aurais payé ! Moi ! ie n'aurais pas porté le titre chez le procureur du roi ! Moi je ne puis rien ! vous m'avez acculé dans

le dernier trou de l'enfer. Du Croisier ! Que devenir? Que faire? Si vous aviez tué quelqu'un, cela s'excuse encore; mais un faux! un faux! El le temps! le temps qui s'envole ! dit-il en montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux passe-port, maintenant, car le crime attire le crime ! il faut !... il faut sauver la maison!... criat-il.

— Mais, s'écria Victurnien, l'argent est chez madame de Maufrigneuse...

— Ah ! s'écria Chesnel. Eh bien ! il y a quelque espoir bien faible ! 11 faut aller attendrir du Croisier, l'acheter; il aura, s'il le veut, tous les biens de la maison!... J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir tout!... D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux! ce sera moi. J'irai aux galères. Eh bien! j'ai passé l'âge des galères ; je n'irai qu'en prison.

— Mais j'ai écrit le mandat...

— Imbécile ! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire par Joséphin! s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon, il aurait eu tout sur le dos... C'est Gni, le monde croule, reprit le vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre! gardons-nous de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandai? A Paris, on le rachèterait chez les Keller : ils s'y prêteraient ! Ah, c'est une affaire où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il faut l'argent ! Allons, personne ne vous sait ici , vivez enterré dans la cave , s'il le faut. Moi je vais à Paris !... j'y cours... j'entends à une lieue la malle-poste de Brest!

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son agilité, sa vigueur : il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent, mit un pain de six livres dans la petite chambre, y enferma son enfant d'adoption, en lui disant : « Pas de bruit, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière la nuit, ou sinon vous allez au bagne ! M'entendez-vous, monsieur le comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, on vous sait là. » Puis il sortit de chez lui , après avoir ordonné à sa gouvernante de le dire malade , de ne recevoir personne , de renvoyer tout le monde, et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le direcleur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un romancier habile , il obtint , au cas où il y aurait une place, d'être pris sans passe-port, et il se fit promettre le secret sur ce départ précipité. La malle arriva heureusement vide. Chesnel était le lendemain dans la nuit à Paris. Dès le matin, à neuf heures, il avait audience chez Keller, il y apprit à neuf heures que le fatal mandat était retourné depuis cinq jours à du Croisier; mais il ne leur avail rien dit de comprometlant. Avant de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds.

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ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit qu'elle était entre les mains de du Croisier, qui était maître de la garder ou de la renvoyer.

I.c vieillard au désespoir alla chez la duchesse, qui ne recevait personne. Le bonhomme, qui sentait le prix du temps, s'assit dans l'antichambre, écrivit quelques lignes, et les fil parvenir à madame de Maufrigncusc , en séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. La duchesse, au grand ctoimemcnl de sa maison, reçut le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en souliers agrafés, dans sa chambre, elle au lit.

— Qu'y a-t-il, monsieur ? dit-elle en se posant dans son désordre, que veut-il de moi, l'ingrat?

— Il y a, madame, s'écria le bonhomme, que vous avez cent mille écus à nous, qui sont le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, que nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès du roi, si les choses tournent mal...

Aux premiers mots qui lui firent comprendre l'affaire, la duchesse , honteuse de sa conduite avec un amant aussi passionné, craignant d'élrc soupçonnée de complicité, voulant montrer qu'elle avait conservé l'argent sans y toucher, oublia toute convenance, cl ne compta pas d'ailleurs ce notaire pour un homme ; elle jeta son édredon par un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de Lamartine, se remit confuse au lit , après avoir tendu les cent mille écus à Chesnel.

— Vous êles un ange! madame, dit-il, mais ce ne sera pas tout, je compte sur voire appui pour nous sauver.

— Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai! il faut bien aimer pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, comptez sur moi comme sur vous-même.

— Madame la duchesse , madame la duchesse ! Le vieux notaire ne put rien dire que ces deux

mots, il était saisi, il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou, il se contint.

— Nous le sauverons! dil-il en s'en allant. Chesnel prit une place dans une diligence qui

partait deux heures après sa visite à la duchesse. Il paya les postillons de manière à faire aller la lourde voilure aussi vite que la malle : il rencontra deux voyageurs aussi pressés que lui , qui s'accordèrent avec lui pour faire leurs repas en voiture. Sa roule fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du Bercail après quarante-huit heures d'absence, quelque temps avant minuit. Hélas! il aperçut des gendar-

mes a sa porte : il éîait Irop lard! Au moment où il atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte arrêté. Ccrles, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué lous les gens de justice et les soldats ; mais il ne pul que se jeter au cou de Victurnien.

— Il faut vous tuer , si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, lui dit-il à l'oreille.

Victurnien étail dans un loi élat de stupeur , qu'il regarda le notaire sans le comprendre.

— Se tuer! lui répéta-l-il.

— Oui , si vous n'en aviez pas le courage , comptez sur moi... Je vous pendrai de mes mains, lui dit-il en lui serrant la main.

Chesnel courut à l'hôtel du Croisier dans le Val- Noble. Dans celle soirée, les parties avaient fini fort tard , l'arrestation du jeune comte avait longuement occupé les intimes de du Croisier. En entrant, le pauvre nolaire se heurta avec un juge d'instruction , qui allait sans doute instruire l'affaire.

— Ah! monsieur Camusot , s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de vous... Je ne veux vous dire qu'un mot.

Il l'entraîna dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son oreille.

— Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux , le chancelier, le roi, tout vous est acquis si vous êtes pour nous. J'arrive de Paris , je sais tout, je compte sur vous et je vous garderai le secret.

Chesnel , qui aurait fait intervenir le Père Eternel s'il en avait eu le pouvoir, laissa le juge stupéfait, et , sans attendre la réponse , il s'élança comme un faon dans la cour de du Croisier.

— Ouvrez de par le roi, cria-t-il au domestique qui fermait le vestibule.

Il venait de faire arriver le roi auprès d'un petit juge ambitieux, il avait gardé ce mot sur ses lèvres, il se brouillait, il délirait. On ouvrit, le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.

— 3Ion garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux réveiller madame du Croisier, lui dire que je suis en péril , et me l'envoyer dans un quart d'heure.

Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes se mesurèrent pendant un moment par un regard qui avait en profondeur vingt ans de haine el d'inimitié. L'un avait le pied sur le cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un lion pour la lui arracher.

— Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte est sans doute déposée.

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— Oui , monsieur.

— Depuis quand?

— Depuis ce matin.

— Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est fait?

— Je le pense , répliqua du Croisier.

— Je viens traiter.

— La justice est saisie, la vindicte publique aura son cours , rien ne peut l'arrêter.

— Ne nous occupons pas de cela , je suis à vos ordres , à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux , et tendit ses mains suppliantes à du Croisier.

— Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château? prenez tout, retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout ce que j'offre , je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.

— Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas assez pour ne pas vous prêtera un arrangement , disait le vieillard. Avant le jour , il serait libre!

— Toute la ville sait son arrestation , dit du Croisier qui savourait sa vengeance.

— C'est un grand malheur , mais il n'y aura ni jugement ni preuves, nous arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait. Chesnel, le croyant aux prises avec l'intérêt , eut l'espoir de le tenir par ce grand mobile des actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

— Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari , dit Chesnel toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde surprise. Chesnel lui raconta l'affaire. Quand la noble fille des Cormon connut ce dont il s'agissait , elle se tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

— Ah ! monsieur, poUvez-vous hésiter ! les d'Esgrignon, l'honneur de la province, lui dit-elle.

— Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa promenade agitée, monsieur Chesnel , il s'agit de la France ! il s'agit du pays , il s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les vaut, qui les tient ! On ne fourrage pas dix champs de blé pour a\oir un lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne se moque pas de nous pendant dix ans! Enfin, les petites gens qui ont de l'honneur valent les grandes gens qui se déshonorent. La cour d'assises luit pour tout le monde.

Ce fut l'horrible énumération des vengeances gauloises contre les Francs abattus, et qui effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier consternés. La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari. Ce fut une lueur qui lui éclairait le passé , comme l'avenir. Il était impossible de faire capituler ce colosse.

—Quoi, monsieur, vous ne pardonneriez pas? Vous n'êtes donc pas chrétien? dit madame du Croisier.

— Je pardonne comme Dieu pardonne , madame , à des conditions.

— Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon d'espérance.

— Les élections approchent, je veux les voix dont vous disposez.

— Vous les aurez , dit Chesnel.

— Je veux, reprit du Croisier, être reçu ma femme et moi familièrement , tous les soirs, avec amitié, par S. le marquis d'Esgrignon et par les siens.

— Je ne sais pas comment nous l'y amènerons , mais vous serez reçu...

— Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une transaction écrite au sujet de cette affaire , afin de toujours tenir un canon chargé sur votre cœur...

— Nous consentons encore, dit Chesnel , mais elle sera entre mains tierces et rendue à la famille après votre élection et le payement.

— Non , mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval, la fille d'un maître de forges, qui réunira peut-être un jour quatre millions, car elle sera instituée mon héritière au contrat, celle de ma femme; et enfin la famille de son père l'avantagera, j'en réponds. Vous la ferez épouser à votre jeune comte...

— Jamais! cria Chesnel.

— Jamais, reprit l'orgueilleux du Croisier enivré de son triomphe. Bonsoir.

11 s'en alla , se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil froissé , après avoir joui de l'humiliation de Chesnel , avoir balancé les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles des d'Esgrignon. 11 remonta dans sa chambre, en oubliant sa femme, qu'il laissait avec Chesnel. Dans l'ivresse du triomphe, il ne voyait rien contre sa victoire: il croyait fermement que les cent mille écus, objet du faux, étaient dissipés; pour les trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer ses biens; à ses yeux, la cour d'assises était inévitable. Les affaires de faux sont toujours arrangeâmes, quand la somme surprise est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens riches qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme imprm

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dent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon escient : il se couchait en pensant au magnifique accomplissement de ses espérances, soit parla cour d'assises, soit par ce mariage, et il jouissait d'entendre la voix dcChesuel se lamentant avec madame du Croisier.

Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée à la noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à l'égard des d'Esgrignon ; aussi tous ses sentiments venaient-ils d'être cruellement froissés ; mais elle hésitait entre deux religions, entre les commandements que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le troue et l'autel. Elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon et ne voulait rien faire contre les intérêts de son mari. Cette bonne royaliste venait d'entendre hurler le libéralisme qui, dans l'opinion de son directeur, souhaitait la ruine du catholicisme. Pour elle le côté gauche était 1793 avec l'émeute et Pécha fa ud.

— Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Chesnel.

Madame du Croisier ne répondit que par deux grosses larmes qui coulèrent sur ses joues.

— Vous avez été déjà la cause de la mort d'un pauvre garçon et du deuil éternel de sa mère , reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste, voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas huit jours à l'infamie de sa maison ?

— Mon ami, assez! assez! je suis capable de tout pour étouffer une semblable affaire , mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier que depuis quelques instants... ( à vous je puis l'avouer). II n'y a pas de ressources.

— S'il y en avait? dit Chesnel.

— Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle, mais...

Elle hocha la tête d'une façon désespérée.

Semblable au premier consul qui , vaincu dans les champs de Marengo jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des ruines. 11 fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil intendant, avoir été petit clerc de maître Sorbier père, il fallait les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que Napoléon, plus grand même : celte bataille n'était pas Marengo , mais Waterloo , et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant arrivés.

— Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous l'honneur de la bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur de la noblesse

de cette province, il dépend maintenant de vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez : laisserez-vous déshonorer les Cormon , les d'Esgrignon, le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure? voulez-vous racheter vos torts en réjouissant l'abbé de Sponde dans son cercueil?

— Que faut-il faire? s'écria madame du Croisier.

— Eh bien! voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les paquets de billets de banque. Acceptez-les et tout sera fini...

— S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien résulter de mauvais pour mon mari...

— Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances éternelles de l'enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas...

— Il ne sera pas compromis?...

— En rien , c'est moi , c'est votre vieux notaire qui vous le jure sur les saints Évangiles...

Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison d'Esgrignon , et il Je risqua en commettant un horrible mensonge : il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea luimême cl dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change ? à une époque où il se rappela une absence faite par du Croisier, qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.

— Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent mille écus et quand il tint celte pièce , de déclarer devant le juge d'instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit...

— Mais ce sera un mensonge...

— Officieux, dit Chesnel.

— Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur Couturier.

— Eh bien , dit Chesnel , ne vous conduisez dans cette affaire que par ses conseils.

— Je vous le promets.

— Ne remettez la somme à M. du Croisier qu'après avoir comparu devant le juge d'instruction.

— Oui, dit-elle. Hélas ! que Dieu me prête la force de comparaître devant la justice humaine et d'y soutenir un mensonge !

Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.

— L'âme de votre oncle tressaille de joie; vous aurez à jamais effacé le tort d'avoir épousé l'ennemi du trône et de l'autel.

Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier. Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le directeur de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté mettent les gens dévots dans le triomphe

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leurs idées, une fois qu'ils se sont avancés pour r parti, il voulut engager le plus promptementpos- Je l'Église dans cette lutte en la mettant de sou é; il alla donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mamoiselle Armande, lui apprit les événements de la it, et la lança sur la route de l'cvêché pour arner le prélat lui-même sur le champ de bataille — Mon Dieu ! sauve donc la maison d'Esgrignon! cria Chesnel abattu en rentrant chez lui à pas lents, îffaire devient maintenant une lutte judiciaire, us sommes en présence d'hommes qui ont des ssions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir iux. Ce du Croisier a profilé de l'absence du proreur du roi qui nous est dévoué , mais qui, deis l'ouverture des chambres, est à Paris. Qu'ontdonc fait pour empaumer le premier substitut i a donné suite à la plainte sans avoir consulté n chef? Demain matin, il faudra pénétrer ce myse, étudier le terrain, et peut-être, après avoir isi les fils de cette trame, retournerai-je à Paris n de mettre enjeu les hautes puissances par la lin de madame de Maufrigneuse.

Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil îlète qui voyait juste. Il se coucha quasi mort sous poids de tant d'émotions et de tant de fatigues, anmoins, avant de s'endormir, il jeta sur les mastrats qui composaient le tribunal, un coup d'oeil rutateur qui embrassait les pensées secrètes de jrs ambitions, afin de voir quelles étaient ses ances dans cette lutte, et comment ils pouvaient re influencés. Le long examen des consciences que Chesnel veut être abrégé, mais, tout en lui donnt une forme succincte, il fournira peut-être uu bleau de la magistrature de province.

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