UN TRIBUNAL DE PROVINCE
La province est le séminaire des ambitions judiaires. Les juges et les gens du roi forcés de comencer là leur carrière voient tous Paris à leur dent, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où élèvent les grandes causes politiques, où la magisature est liée aux intérêts palpitants de la soété; mais ce paradis des gens de justice admet peu élus, et les neuf dixièmes des magistrats de pronce doivent, tôt ou tard, s'y caser pour toujours, insi tout tribunal, toute cour royale de province ÎTrent deux partis bien tranchés, celui des ambions lassées d'espérer, contentées par l'excessive
considération accordée aux magistrats en province par le rôle qu'ils y jouent, ou endormies par une vie tranquille; puis celui des jeunes gens auxquels l'envie de parvenir, que nulle déception n'a tempérée, donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoce.
A cette époque, le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des Bourbons. Chacun d'eux rêvait réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du ministère et faisaient avancer les gens du roi. Qui , parmi eux, ne jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver unCaron, unBerton, une levée de boucliers? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande lutte des partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes , perspicaces ; elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les torts des anciens parlements, et marchait d'accord avec la Religion, trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile, elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues qui parurent hostiles aux intérêts généraux du pays, qu'elle essayait de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble, la justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle était encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côlé de la bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans l'administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.
Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au tribunal où s'allait décider le sort dujeune d'Esgrignon, Monsieur le président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats, résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot, le juge d'instruction et monsieur de Grandville, le fils cadet d'un magistrat de Paris, nommé juge suppléant, envoyé là pour apprendre le métier, en attendant la première occasion d'entrer dans le ressort de la cour royale de Paris.
Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et ne se voyant pas accueilli suivant l'imporlance qu'il se donnait par l'aristocratie, le président du Ronceret avait pris parti pour la
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bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit par la logique des choses , à mellre son espérance d'avancement dans le triomphe de du Croisier et du coté gauche. Il ne plaisait pas plus à la préfecture qu'à la cour royale. Forcé de garder des ménagements avec le pouvoir, il était suspect aux libéraux. Il n'avait ainsi de place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouant un rôle secondaire. La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avaitrésolu secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son premier pas dans la carrière. Il représentait admirablement déjà cette bourgeoisie qui, plus tard, devait offrir plus d'une épreuve de ce type, et qui offusque de ses petites passions les grands intérêts du pays , quinteuse en politique , aujourd'hui pour et demain contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant la servante, humble et arrogante, demandant au peuple une subordination qu'elle refuse à la royauté, inquiète des supériorités qu'elle désire mettre à son niveau , comme si la grandeur pouvait être petite , comme si le pouvoir existait sans force.
Ce président était un grand homme mince et sec, à front fuyant , à cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras de l'asthme. 11 avait pour femme une grande créature solennelle et dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules , et se parait excessivement. La présidente se donnait des airs de reine, elle portait des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner sa tête de ces turbans chers aux Anglaises, et que la province cultive avec amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente , ils réunissaient avec le traitement de la présidence, une douzaine de mille francs. Malgré leur pente à l'avarice , ils recevaient un jour par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèle aux vieilles mœurs de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne , monsieur et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changement, depuis leur mariage, à l'antique maison où ils demeuraient , et qui appartenait à madame. Cette maison avait une façade sur la cour et l'autre sur un petit jardin ; elle présentait sur la rue un
vieux pignon triangulaire et grisâtre, percé d'une croisée à chaque étage. La cour et le jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle s'étendaient dans le jardin une allée de marronniers, et les communs dans la cour. Du côté de la rue , longeant le jardin, il y avait une vieille grille en fer dévorée de rouille, et sur la cour, entre deux panneaux de murs, était une grande porte cochère terminée par une immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte de la façade. Tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison. Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y faisait. Au rez-de-chaussée , après une grande antichambre éclairée sur le jardin, se trouvait le salon dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La salle à manger était de l'autre côté de l'antichambre et d'une grandeur égale à celle du salon. Ces trois pièces était en harmonie avec cet ensemble mélancolique. Les plafonds étaient tous coupés par deux de ces lourdes solives peintes , ornées au milieu de quelques maigres losanges à rosaces sculptées qui brisent le regard. Les peintures, de tons criards, étaient vieilles cl enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux eu soie rouge mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc et couvert en vieille tapisserie de Bcauvais à couleurs effacées. Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre les du Ronceret donnaient un grand dînera trois services, tambouriné dans la ville, servi dans une détestable vaisselle , mais confectionné avec la science qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque durait six heures. Le président essayait alors de lutter par une abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier.
Ainsi la vie et ses accessoires concordaient chez le président à son caractère et sa fausse position. II se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi ; mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des choses , il était trop heureux de mettre
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)Us les ans sept ou huit mille francs de côté pour ouvoir établir richement son (Ils Félicien qui 'avait voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni dminislrateur, et dont la fainéantise le désespéîit. Le président était sur ce point en rivalité avec m vice président M. Blondet , vieux juge qui deuis longtemps avait lié son fils avec la famille landureau. Ces riches marchands de toiles avaient ne lille unique à laquelle le président souhaitait de îarief Félicien. Comme le mariage de Joseph Blonet dépendait de sa nomination aux fonctions de ige suppléant, que le vieux Blondet espérait obteir en donnant sa démission, le président du Ronîrct contrariait sourdement les démarches du juge : faisait travailler les Blandureau secrètement, ussi, sans l'affaire du jeune comte d'Esgrignon, eut-être les Blondet auraient-ils été supplantés par astucieux président, dont la fortune était bien suîrieure à celle de son compétiteur.
La victime des manœuvres de ce président maîiavélique, monsieur Blondet, une de ces curieuses gures enfouies en province comme de vieilles méïilles dans une crypte, avait alors environ soixanlcipl ans; il portait bien son âge, il était de haute lille, et son encolure rappelait les chanoines du du temps. Son visage, percé par les mille trous e la petite vérole qui lui avait déformé le nez en
lui tournant en vrille, ne manquait pas de phyonomie, il était coloré très-également d'une teinte >uge, et animé par deux petits yeux vifs , habilellement sardoniques et par un certain mouveent satirique de ses lèvres violacées.
Avocat avant la révolution, il avait été fait aceuteur public; mais il fut le plus doux de ces terblcs fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on mpelait ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire i acquiesçant à tout et n'exécutant rien. Forcé emprisonner quelques nobles, il avait mis tant de nteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf ermidor avec une adresse qui lui avait concilié istirae générale. Certes, le bonhomme Blondet irait dû être le président du tribunal; mais, lors ; la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par moléon dont l'éloignement pour les républicains paraissait dans les moindres détails du gouverneent. La qualification d'ancien accusateur public, scrite en marge du nom de Blondet, fit demant par l'empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas ins le pays quelque rejeton d'une vieille famille irlementaire à mettre à sa place. Du Ronceret, >nt le père avait été conseiller au parlement, fut >nc nommé. Malgré la répugnance de l'empereur, irehichancelier, dans l'intérêt de la justice, mainil Blondet juge, en disant que le vieil avocat était i des plus forts jurisconsultes de France.
Le talent du juge, ses connaissances dans l'ancien droit et plus lard dans la nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'Une science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces, il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa prédilection pour une plante choisie entre toutes. Sa favorite était les Pelargonium. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle, n'étaient donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait le vieillard, de plus en plus épris de ses sultanes. Les soins à donner à son jardin, et les douces habitudes de l'horticulteur clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il eût été nommé député sous l'empire, il eût sans doute brillé dans le corps législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie femme de la ville, inspira au préfet du département une passion qui ne se termina que par sa mort. Elle eut du préfet, au su de toute la Ville et du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Alfred. Madame Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la botanique, et ne voulut pas plus quitter la ville que le préfet ne voulut changer de préfecture tant que vécut sa maîtresse.
Incapable de soutenir à son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner son sérail de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge dépotait, repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait ses fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et en modes pour briller dans les salons de la préfecture. Un seul intérêt, l'éducation d'Alfred, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher aux soins de celte belle affection, que la ville finit par admirer. Cet enfant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que Joseph était lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par l'amour paternel aimait autant Joseph que sa femme chérissaii Alfred. Pendant douze ans, monsieur Blondet fut d'une résignation parfaite, il ferma les yeux sur les amours
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de sa femme en conservant une attitude noble et digne, à la façon des grands seigneurs du dix-huitième siècle; mais, comme tous les gens de goûts tranquilles, il nourrissait une haine profonde contre son fils cadet. En 1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en l'envoyant faire son droit à Paris sans autre secours qu'une pension de douze cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter une obole. Sans la protection de son véritable père, Alfred Blondet eût été perdu.
La maison du juge est une des plus jolies de la ville. Située presque en face de la préfecture, elle a sur la rue principale une petite cour proprette, separée de la chaussée par une vieille grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun de ces pilastres et la maison voisine, se trouvent deux autres grilles assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui. Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux massifs de fleurs par le pavé de brique qui mène de la grille à la porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à l'admiration publique leurs triomphants bouquets en toute saison. Du bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance sur le pan des murs des deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, bâtie en brique, dont les fenêtres offrent une marge cintrée également en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert vif. Sa porte vitrée permet de voir, par un long corridor au bout duquel est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ deux arpents. Les massifs de ces enclos s'aperçoivent souvent par les croisées du salon et de la salle à manger, qui se correspondent comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de tons verdâlres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de leurs arbustes. 11 est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.
Outre celte vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis un siècle , le juge possédait environ quatre mille livres de rente en terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire passer cette maison , les terres et son siège, à son fils Joseph. La ville entière connaissait ses intentious. Il avait fait un testament en faveur de ce t\ï&, par le-
quel il l'avantageait de tout ce que le code permet à un père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'autre. De plus, le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la somme nécessaire pour rembourser à son frère Alfred la portion qu'on ne pouvait lui ôler.
Chassé de la maison paternelle , Alfred Blondet avait su conquérir une position distinguée à Paris; mais elle était plus morale que positive. Sa paresse, son laisser aller , son insouciance avaient désespéré son véritable père qui , destitué dans une des réactions ministérielles si fréquentes sous la restauration , était mort presque ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus brillantes qualités. Alfred Blondet était soutenu par l'amitié d'une demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet , et qu'il avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette famille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire Alfred. La pauvre femme pressentait l'avenir de son fils , elle le voyait orphelin , pensée qui lui rendait la mort doublement amère. Elle lui cherchait des protecteurs. Elle sut lier Alfred avec l'ainée des demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment, mais qui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de Paul et Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement ces enfantillages, qui sont comme les dînettes de l'amour, en montrant à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà mourante, madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Troisville avec le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais abandonner Alfred et de le patroner dans le monde parisien où la fortune du général l'appelait à briller. Heureusement pour lui, Alfred se protégea lui-même. A vingt ans, il débuta comme un maître dans le monde littéraire. Son succès ne fut pas moindre dans la société choisie où le lança son père qui d'abord put fournir aux profusions du jeune homme. Cette célébrité précoce , la belle tenue d'Alfred resserrèrent peut-être les liens de l'amitié qui l'unissait à la comtesse. Peut-être madame de Montcornet , qui avait du sang russe dans les veines, sa mère étant fille de la princesse Sherbellof, eùt-elle renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre les obstacles de la vie parisienne et littéraire; mais quand vinrent les tiraillements de la vie aventureuse d'Alfred, leur attachement était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que le jeune d'Esgrignon avait trouvé devant lui à son
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remier souper, passait pour un des flambeaux du mrnalisme. On lui accordait une grande supérioité dans le monde politique, et il dominait sa éputation. Le bonhomme Blondet ignorait comlétement la puissance que le gouvernement contitutionnel avait donnée aux journaux ; personne e s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulit pas entendre parler; il ne savait donc rien de et enfant maudit.
L'intégrité du juge égalait sa passion pour les eurs, il ne connaissait que le droit. Il recevait les laideurs, les écoutait, causait avec eux et leur lonlrait ses fleurs; il acceptait d'eux des graines récieuses, mais sur le siège, il devenait le juge le lus impartial du monde. Sa manière de procéder tait si connue, que les plaideurs ne le venaient lus voir que pour lui remettre des pièces qui pouaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait à ; tromper. Son savoir, ses lumières et son insouiance pour ses talents réels le rendaient tellement idispensable à du Ronceret que, sans ses raisons îatrimoniales, le président aurait encore secrèteîent contrarié par tous les moyens possibles la emande du vieux juge en faveur de son fils; car si ! savant vieillard quittait le tribunal , le président Lait hors d'état de prononcer un jugement. Le onhomme Blondet ne savait pas qu'en quelques eures, son fils Alfred pouvait accomplir ses désirs.
vivait avec une simplicité digne des héros de lutarque. Le soir il examinait les procès, le matin
soignait ses fleurs, et pendant le jour il jugeait, a jolie servante, devenue mûre et ridée comme ne pomme à Pâques, avait soin de la maison, ;nue selon les us et coutumes d'une avarice rigouîuse. Mademoiselle Cadot avait toujours sur elle !S clefs des armoires et du fruitier ; elle était infagable : elle allait elle-même au marché , faisait les ppartements et la cuisine, et ne manquait jamais 'entendre sa messe le malin. Pour donner une lée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira de ire que le père et le fils ne mangeaient jamais que es fruits gâtés, par suite de l'habitude qu'avait îademoiselle Cadot de toujours donner au dessert !S plus avancés; que l'on ignorait la jouissance u pain frais et qu'on y observait les jeûnes ordonés par l'Eglise. Le jardinier était rationné comme n soldat, et constamment observé par cette vieille alidé, traitée avec tant de déférence, qu'elle diait avec ses maîtres. Aussi trottait -elle contiuellement de la salle à la cuisine pendant les ;pas.
Le mariage de Joseph Blondet avec mademoiselle tlandureau avait été soumis par le père et la mère te cette héritière à la nomination de ce pauvre vocal sans cause à la place de juge suppléant.
Dans le désir de rendre son fils capable d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle à coup de leçons pour en faire un routinier. Le fils Blondet passait presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue où, depuis son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que ni le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte.
Les principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une exactitude digne du Peseur d'or de Gérard Dow , et ou il n'entrait ni un grain de sel de trop ni un profit de moins, cédaient cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était la folie de Monsieur, disait mademoiselle Cadot, qui ne considérait pas son aveugle amour pour Joseph comme une folie, elle partageait à l'égard de cet enfant la prédilection du père : elle le choyait , lui reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent mis à l'horticulture. Ce jardin merveilleusement tenu par un seul jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sans cesse ratissées, et de chaque côté desquelles ondoyaient les plates-bandes pleines des fleurs les plus rares. Là, tous les parfums, toutes les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des lézards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées, enfin l'attirail de choses innocentes et l'ensemble des productions gracieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins siégeaient cinq ou six mille pots de pelargonium , magnifique et célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départements circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré celte curieuse serre de sa visite, el fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à Napoléon , et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme Je savant horliculteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau, il ignorait les démarches faites à la sourdine par le président. Ceux qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient trop pour avertir les inoffensifs Blondet.
Quant à monsieur de Grandville, jeune homme puissamment protégé par son père, il s'occupait beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où son nom l'avait fait admettre, que des affaires excessivement simples d'un tribunal de province. Promis à une haute fortune, il était courtisé par les mères , et menait une vie de plaisirs. 11 faisait son tribunal par acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au collège, il opinait du bonnet , en disant à tout : — Oui, cher président. Mais , sous cet apparent laisser aller , il cachait un
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esprit supérieur. Dans une occasion importante, en dehors des affaires secondaires, il eut déployé les grandes facultés qui , plus tard , le firent remarquer sur un théâtre digne de lui. Son esprit parisien, habitué à traiter largement les idées, lui permettait de faire rapidement ce qui occupait longtemps le vieux Blondet et le président, auxquels il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les conjonctures délicates , le président et le vice-président consultaient leur juge suppléant; ils lui confiaient les délibérés épineux et s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprendre. Aimé de l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes personnes, courtisait les mères , dansait au bal , et jouait comme un financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat fashionable , sans néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire intervenir à propos , en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la manière franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province sans les critiquer; aussi s'cfforçail-on de lui rendre supportable le temps de son exil.
Le procureur du roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la politique, imposait au président. Sans son absence, l'affaire de \icturnien n'eut pas eu lieu. Sa dextérité , son habitude des affaires auraient tout prévenu. Le président et du Croisier avaient profilé de sa présence à la chambre des députés, dont il était un des plus remarquables orateurs ministériels, pour ourdir leurs trames, en estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois la justice saisie et l'affaire ébruitée , il n'y aurait plus aucun remède. En effet en aucun tribunal , à celte époque, le parquet n'eût accueilli sans un long examen, et sans peut-être en référer au procureur général , une plaiule en faux contre le fils aîné de l'une des plus nobles familles du royaume. En pareille circonstance , les gens de justice , de concert avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galèies. Ils eussent agi peut-être de même pour une famille libérale considérée , à moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du trône et de l'autel. L'accueil de la plainte de du Croisier et l'arrestation du jeune comte n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici comment le président et du Croisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins.
Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire de premier substitut à
force de servilisme ministériel , régnait au parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui. Le président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente du Roncerct, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec monsieur Sauvager , auquel elle fit observer combien la carrière de la magistrature debout était incertaine : un caprice ministériel, une seule faute y tuait l'avenir d'un homme.
— Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir quand il a tort , vous êtes perdu. Vous pouvez , lui dit-elle , profiter en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la magistrature assise. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier n'aura jamais d'enfants , tout le monde sait le pourquoi. Sa fortune et celle de sa femme iront à sa nièce , mademoiselle Duval. Monsieur Duval est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son père , qui vit encore , a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un million , ils le doubleront aidé par du Croisier , maintenant lié avec la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté par son oncle du Croisier , en considération des deux fortunes qu'il doit laisser à sa nièce , car du Croisier fera sans doute avantager au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme , qui n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour les d'Esgrignon, rendezlui service, soyez son homme, accueillez une plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon, poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le procureur du roi. Puis, priez Dieu que pour avoir été magistrat impartial contre le gré du pouvoir , le ministre vous destitue , votre fortune est faite ! Vous aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans compter quatre millions d'espérance dans une dizaine d'années.
En deux soirées , le premier substitut avait été gagné.
Le président et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux juge et pour le jeune suppléant. Sur de l'impartialité de Blondet , en présence des faits, le président avait la majorité
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ns compter Camusot. Mais tout manquait par la 'fection imprévue du juge d'instruction. Le prési- :nt voulait un jugement de mise en accusation antquele procureur du roi ne fut averti. Camusot allait-il pas le prévenir?