LE JUGE D'INSTRUCTION
Maintenant, en expliquant la vie intérieure du ge d'instruction Camusot, peut-être apercevra- >n les raisons qui permettaient à Chesnel de consirer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esignon, et qui lui avaient donné la hardiesse de le borner en pleine rue.
Camusot, fils aine d'un riche marchand de soie- ;s de la rue des Bourdonnais, objet de l'ambition sa famille, avait été destiné par elle à la magisiture. En épousant sa femme, il avait épousé la otection d'un huissier du cabinet du roi, protecn sourde mais efficace, qui lui avait déjà valu sa mination de juge et, plus tard, celle déjuge d'inuclion. Il n'avait pas eu plus de mille écus de nte constitués par ses père et mère à son contrat, idemoiselle Thirion ne lui avait pas apporté plus vingt mille francs de dot, c'était donc un pauvre înage que le sien, car les appointements d'un je en province ne s'élèvent pas au-dessus de inze cents francs. Cependant les juges d'instrucn ont un supplément d'environ mille francs à son des dépenses et des travaux extraordinaires leurs fonctions. Malgré les fatigues qu'elles donnt, ces places sont assez enviées ; mais elles sont vocables; aussi madame Camusot venait-elle de >nder son mari pour avoir découvert sa pensée président.
Marie-Cécile-Amélie Thirion, depuis trois ans de triage, s'était aperçue de la bénédiction de Dieu r la régularité de deux accouchements heureux, e fille et un garçon. Elle suppliait Dieu de ne is la tant bénir. Encore quelques bénédictions, et gène deviendrait misère. La fortune de monsieur madame Camusot devait se faire longtemps atten- ;. D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas nner plus de huit ou dix mille francs de rente à icun des quatre héritiers. Puis, quand se réaliset ce que tous les faiseurs de mariage appellent des îérances, le juge n'aurait-il pas des enfants à étar? Chacun concevra donc la situation d'une petite nme pleine de sens et de résolution, comme était idame Camusot. Elle avait trop bien senti l'im-
portance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière , pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.
Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le roi avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un reflet de la cour. Son père lui dépeignait les grands seigneurs, les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et voyait passer et repasser. Elevée comme à la porte des Tuileries , cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir. Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse, à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un moment opportun, auprès du roi. A la première occasion, Camusot pouvait être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment, apportait six mille francs d'appointements, les douceurs d'un logement chez son père ou chez les Camusot, et tous les avantages des deux fortunes paternelles. Si l'adage : loin des yeux, loin du cœur , est vrai pour la plupart des femmes , il est vrai surtout en fait de sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De tout temps les gens qui servent personnellement les rois font trèsbien leurs affaires : on s'intéresse à un homme, futce un valet, en le voyant tous les jours.
Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une petite maison dans la rue du Cygne ; la ville n'était pas assez passante pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerçât, et ce ménage n'était pas assez riche pour vivre dans un hôtel, comme monsieur de Grandville. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée à prendre une maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d'une certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles ornées de rosiers et d'aiaternes, avait au fond, en face de la maison, un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde donnait entrée à cette sombre maison, encore assombrie par un grand noyer planté au milieu de la cour. Au rezde-chaussée, où l'on montait par un perron à doubles marches et à balustrades en fer très-ouvragé, mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue, une salle à manger, et de l'autre coté la cuisine. Le fond
LES RIVALITÉS EN PROVINCE
du corridor qui séparait ces deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en mansarde contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants. Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient ces solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés en bourre. Les deux chambres du premier étage et la salle d'en bas avaient de ces lambris à formes contournées, où s'est exercée la patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en gris sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était celui d'un avocat de province : un grand bureau et un fauteuil d'acajou, la bibliothèque de l'étudiant en droit, et ses meubles mesquins apportés de Paris. La chambre de madame était indigène : elle avait des ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue, froide, à pa piers de tenture humides et passés.
C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce noyer, de ces murs à feuillages noirs et de la rue presque déserte, que passait toutes ses journées une petite femme assez vive et légère, habituée aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule, la plupart du temps, ou recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui faisaient préférer sa solitude à descaquelages vides, où le moindre trait d'esprit auquel elle se laissait aller, donnait lieu à d'interminables commentaires et envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, moins par goût que pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle, sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans des cercles^ étroits , aussi pénétrait-elle promptement des mystères auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où souvent sa femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait ses regards quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la main quelque broderie interrompue; elle contemplait Paris, où tout est plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait d'être dans cette froide prison de province, Elle se désolait d'être dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni grande affaire. Elle se voyait pour longtemps sous l'ombre de ce noyer.
Madame Camusol était une petiie femme , grasse,
fraîche, blonde, ornée d'un front très-busque, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé, traits que la jeunesse rendait supportables , mais qui devaient lui donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels , mais qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme deux lumières dans sa figure commune , et la relevaient. Elle usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des garnitures , elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait redoutable, elle n'était pas aimée.
Avec cet esprit fin et investigateur qui distingue les femmes inoccupées , obligées d'employer leur journée, elle avait fini par découvrir les opinions secrètes du président, aussi conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui déclarer la guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle n'avait pas eu de peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, le substitut allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Camusot était de se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier.
— Sauvagcr n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui aura montrée en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire si malheureuse pour les d'Esgrignon et si perfidement entamée par le président au profit de du Croisier, ne sera favorable qu'à toi.
Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes du président auprès des Blandureau, et les motifs qu'il avait pour déjouer les efforts du vieux Blondet; mais elle ne voyait aucun profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation ; elle jouissait de cette comédie commencée , sans se douter de quelle importance pouvail être le secret surpris par elle de la demande faite aux Blandurcau par le successeur de Chesnel en fa veur de Félicien du Ronceret. Dans le cas où la po sition de son mari serait menacée par le président, elle devait devenir dangereuse en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt projeté de la fleui qu'il voulait transplanter chez lui.
Sans pénétrer, comme madame Camusot, le< moyens par lesquels du Croisier et le présideni avaient gagné le premier substitut , Chesnel, en exa minant ces diverses existences et ces intérêts grou pés autour dos fleurs de lis du tribunal , compta sui le procureur du roi , sur Camusot et sur monsieui
LES RIVALITÉS EN PROVINCE
le Grnndville. Doux juges pour les d'Esgrignon pa- 'alysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop >ien les désirs du vieux Blonrlet pour ne pas savoir jue si son impartialité pouvait fléchir, ce serait pour 'œuvre de toute sa vie, pour la nomination de son ils à la place déjuge suppléant. Ainsi Chesnel s"en- Iormit plein d'espérance en se promettant d'aller roir monsieur Blondet, et de lui offrir de réaliser es espérances qu'il caressait depuis si longtemps, en 'éclairant sur les perfidies du président du itonceet. Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le juge d'instruction auquel il espérait louvoir prouver, sinon l'innocence, au moins limtrudence de Victurnien , et réduire l'affaire à une impie élourderie de jeune homme.