LA RENCONTRE DU COMPOSITEUR
Le premier jour de l'an mil huit cent trente et viciait ses cornets de dragées, quatre heures sonient,il y avait foule au Palais-Royal, ellesrestauits commençaient à s'emplir; en ce moment un upé s'arrêta devant le perron; il en sortit un jeune mine de fière mine, étranger sans doute ; aulreînt il n'aurait eu ni le chasseur à plumes arislo- Hiques, ni les armoiries que les héros de juillet ursuivaient encore. L'étranger entra dans le Pas Royal et suivit la foule sous les galeries, sans tonner de la lenteur à laquelle l'affluence des cu- :ux condamnait sa démarche , car il semblait halué à l'allure noble qu'on appelle ironiquement i pas d'ambassadeur: mais sa dignité sentait un u le théâtre : quoique sa figure fût belle et grave, n chapeau , d'où s'échappait une touffe de cheux noirs bouclés, inclinait peut-être un peu trop x l'oreille droite, et démentait sa gravité par un r tant soit peu mauvais sujet; ses yeux distraits à demi fermés laissaient tomber un regard déligneux sur la foule.
— Voilà un jeune homme qui est fort beau, dit voix basse une grisette en se rangeant pour lelaisr passer.
— fct qui le sait trop, répondit tout haut sa )mpagne qui était laide.
Après un tour de galerie , le jeune homme re-
garda tour à tour le ciel et sa montre, fit un geste d'impatience, entra dans un bureau de tabac, y alluma un cigare, se posa devant une glace, et jeta un regard sur son costume, un peu plus riche que ne le permettent en France les lois du goût. Il rajusta son col et son gilet de velours noir sur lequel se croisait plusieurs fois une de ces grosses chaînes d'or fabriquées à Gênes; puis, après avoir jeté par un seul mouvement sur son épaule gauche son manteau doublé de velours en le drapant avec élégance, il reprit sa promenade sans se laisser distraire par les œillades bourgeoises qu'il recevait. Quand les boutiques commencèrent às'illumineretque lanuit lui parut assez noire, il se dirigea vers la place du Palais-Royal en homme qui craignait d'être reconnu, car il côtoya la place jusqu'à la fontaine , pour gagner à l'abri des fiacres l'entrée de la rue Froidmanteau, rue sale, obscure et mal hantée; une sorte d'égout que la police tolère auprès du Palais- Royal assaini, de même qu'un majordome italien laisserait un valet négligent entasser dans un coin de l'escalier les balayures de l'appartement. Le jeune homme hésitait. On eût dit d'une bourgeoise endimanchée allongeant le cou devant un ruisseau grossi par une averse. Cependant l'heure était bien choisie pour satisfaire quelque honteuse fantaisie: plus tôt on pouvait être surpris, plus lard on pouvait être devancé.
S'être laissé convier par un de ces regards qui encouragent sans être provoquants ; avoir suivi pendant une heure, pendant un jour peut-être , une
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femme jeune et belle ; l'avoir divinisée dans sa pensée et avoir donné à sa légèreté mille interprétations avantageuses; s'être repris à croire aux sympalhies soudaines, irrésistibles; avoir imaginé sous le feu d'une excitation passagère une aventure dans Un siècle où les romans s'écrivent précisément parce qu'ils n'arrivent plus: avoir rêvé balcons, guitares, stratagèmes, verrous ; s'être drapé dans le manteau d'Almaviva; après avoir écrit un poëme dans sa fantaisie, s'arrêter à la porte d'un mauvais lieu; puis, pour tout dénoùment, voir dans la retenue de sa Rosine une précaution imposée par un règlement de police, n'est-ce pas une déception par laquelle ont passé bien des hommes qui n'en conviendront pas? car les sentiments les plus naturels sont ceux qu'on avoue avec le plus de répugnance, et la fatuité est un de ces sentimcnts-là ! Quand la leçon ne va pas plus loin, un Parisien en profite ou l'oublie, et le mal n'est pas grand : mais il n'en devait pas être ainsi pour le Milanais, qui commençait à craindre de payer un peu cher son éducation parisienne.
Ce promeneur était un noble Milanais banni de sa patrie, où quelques équipées libérales l'avaient rendu suspect au gouvernement autrichien. Le comte Andréa Marcosini s'était vu accueillir à Paris avec cet empressement tout français qu'y rencontreront toujours un esprit aimable , un nom sonore accompagnés de deux cent mille livres de rente et d'un charmant extérieur. Pour lui l'exil devait être un voyage de plaisir. Ses biens furent simplement séquestrés, et ses amis l'informèrent qu'après une absence de deux ans au plus, il pourrait sans danger reparaître dans sa patrie. Après avoir fait rimer crudeli affanni avec i miei tiranni dans une douzaine de sonnets, et soutenu de sa bourse les malheureux Italiens réfugiés , le comte Andréa, qui avait le malheur d'être poëtc , se crut libéré de ses idées patriotiques. Depuis son arrivée, il se livrait donc sans arrière-pensée aux plaisirs de tout genre que Paris offre gratis à quiconque est assez riche pour les acheter. Ses talents et sa beauté lui avaient valu bien des succès auprès des femmes qu'il aimait collectivement autant qu'il convenait à son âge , mais parmi lesquelles il n'en distinguait encore aucune. Ce goût était d'ailleurs subordonné en lui à ceux de la musique et de la poésie qu'il cultivait depuis l'enfance , et où il lui paraissait plus difficile et plus glorieux de réussir qu'en galanterie, puisque la nature lui épargnait les difficultés que les hommes aiment à vaincre. Homme complexe comme tant d'autres, il se laissait facilement séduire par les douceurs du luxe saus lequel il n'aurait pu vivre, de même qu'il tenait beaucoup aux distinctions sociales que ses
opinions repoussaient. Aussi ses théories d'artiste, de penseur, de poëte, étaient-elles souvent en contradiction avec ses goûts , avec ses sentiments , avec ses habitudes de gentilhomme millionnaire; mais il se consolait de ces non-sens en les retrouvant chez beaucoup de Parisiens, libéraux par intérêt, aristocrates par nature.
Il ne s'était donc pas surpris sans une vive inquiétude , le 31 décembre 1850, à pied , par un de nos dégels, attaché aux pas d'une femme dont le costume annonçait une misère profonde, radicale, ancienne, invétérée, qui n'était pas plus belle que tant d'autres qu'il voyait chaque soir aux Bouffons , à l'Opéra , dans le monde , et certainement moins jeune que madame de Manerville , de laquelle il avait obtenu un rendez-vous pour ce jour même, et qui l'attendait peut-être encore. Mais il y avait dans le regard à la fois tendre et farouche , profond et rapide, que les yeux noirs de celte femme lui dardaient à la dérobée , tant de douleurs et tant de voluptés étouffées ! Alais elle avait rougi avec tant de feu , quand , au sortir d'un magasin où elle était demeurée un quart d'heure, ses yeux s'étaient rencontrés avec ceux du Milanais , qui l'avait attendue à quelques pas! Il y avait enfin tant de mais et de si que le comte, envahi par une de ces tentations furieuses pour lesquelles il n'est de nom dans aucune langue , même dans celle de l'orgie , s'était mis à sa poursuite, chassant enfin à la griselte comme un vieux Parisien. Chemin faisant, soit qu'il se trouvât suivre ou devancer cette femme, il l'examinait dans tous les détails de sa personne ou de sa mise , afin de déloger le désir absurde et fou qui s'était barricadé dans sa cervelle. Il trouva bientôt à cette revue un plaisir plus ardent que celui qu'il avait goûté la veille en contemplant, sous les ondes d'un bain parfumé, les formes irréprochables d'une personne aimée. Parfois baissant la tête, l'inconnue lui jetait le regard oblique d'une chèvre attachée près de la terre, et se voyant toujours poursuivie, elle hâtait le pas comme si elle eut voulu fuir. Néanmoins, quand un embarras de voitures ou tout autre accident ramenait Andréa près d'elle , le noble la voyait fléchir sous son regard , sans que rien dans ses traits exprimât le dépit. Ces signes certains d'une émotion combattue donnèrent le dernier coup d'éperon aux rêves désordonnés qui l'emportaient, et il galopa jusqu'à la rue Froidmanteau , où, après bien des détours , l'inconnue entra brusquement , croyant avoir dérobé sa trace à l'étranger, bien surpris de ce manège.
Il faisait nuit. Deux femmes tatouées de rouge, qui buvaient du cassis sur le comptoir d'un épicier, virent la jeune femme et l'appelèrent. L'inconnue
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rrêta sur le seuil de la porte, répondit par quclcs mots pleins de douceur au compliment cordial ii lui fut adressé, et reprit sa course. Andréa, qui archait derrière elle, la vit disparaître dans une s plus sombres allées de celte rue dont le nom lui lit inconnu. L'aspect repoussant de la maison où nait d'entrer l'héroïne de son roman lui causa mme une nausée. En reculant d'un pas pour xaminer, il trouva près de lui un homme de mauise mine et lui demanda des renseignements, homme appuya sa main droite sur un bâton ueux, posa la gauche sur sa hanche, et répondit r un seul mot : — Farceur !
Mais en toisant l'Italien, sur qui tombait la lueur i réverbère , sa figure prit une expression patee. — Ah! pardon, monsieur, reprit-il en chanant tout à coup de ton, il y a aussi un restaurant, e sorte de table d'hôte où la cuisine est fort mvaise, et où l'on met du fromage dans la soupe. ut-être monsieur cherche-t-il cette gargote, car est facile de voir au costume que monsieur est dien ; les Italiens aiment beaucoup le velours et fromage. Si monsieur veut que je lui indique un îilleur restaurant, j'ai à deux pas d'ici une tante i aime beaucoup les étrangers.
Andréa releva son manteau jusqu'à ses moustaes et s'élança hors de la rue, poussé par le dégoût e lui causa cet incommode personnage dont l'hallement et les gestes étaient en harmonie avec la nson ignoble où venait d'entrer l'inconnue. Il trouva avec délices les mille recherches de son parlement, et alla passer la soirée chez la marise d'Espard pour tâcher de laver la souillure de tte fantaisie qui l'avait si lyranniquement dominé ndant une partie de la journée. Cependant lors- .'il fut couché , par le recueillement de la nuit, retrouva sa vision du jour , mais plus lucide et lis animée. L'inconnue marchait encore devant i. Parfois, en traversant les ruisseaux, elle découait encore sa jambe ronde. Ses hanches nerveuses assaillaient à chacun de ses pas. Andréa voulait nouveau lui parler et n'osait , lui , Marcosini , ble Milanais! Puis il la voyait entrant dans celle ée obscure qui la lui avait dérobée , et il se reproait alors de ne l'y avoir point suivie. — Car enfin, se disait-il, si elle m'évilait et vout me faire perdre ses traces , elle m'aime. Chez » femmes de celle sorle , la résistance est une euve d'amour. Si j'avais poussé plus loin celte enture, j'aurais fini peut-être par y rencontrer le goût, et je dormirais tranquille.
Le comte avait l'habitude d'analyser ses sensa- >ns les plus vives, comme font involontairement s hommes qui ont autant d'esprit que de cœur, il s'étonnait de revoir l'inconnue de la rue Froid-
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manleau, non dans la pompe idéale des visions, mais dans la nudité de ses réalités affligeantes. Et néanmoins, si sa fantaisie avait dépouillé cette femme de la livrée de la misère, elle la lui aurait gâtée. Il la voulait, il la désirait, il l'aimait avec ses bas crottés , avec ses souliers éculés , avec son chapeau de paille de riz ! il la voulait dans cette maison même où il l'avait vue entrer !
— Suis-je donc épris du vice? se disait-il tout effrayé. Je n'en suis pas encore là , j'ai vingt-trois ans et n'ai rien d'un vieillard blasé.
L'énergie même du caprice dont il se voyait le jouet le rassurait un peu. Cette singulière lutte, cette réflexion et cet amour à la course peuvent à jusle titre surprendre quelques personnes habituées au train de Paris ; mais elles doivent remarquer que le comte Andréa Marcosini n'était pas Français. Élevé entre deux abbés qui , d'après la consigne donnée par un père dévot, ne le lâchaient point, il n'avait pas aimé une cousine à onze ans, ni séduit à douze la femme de chambre de sa mère ; il n'avait pas hanté ces collégçs où l'enseignement le plus perfectionné n'est pas celui que vend l'État; enfin il n'habilait Paris que depuis trois ans: il était donc encore accessible à ces impressions soudaines et profondes contre lesquelles l'éducation et les mœurs françaises forment une égide si puissante. Dans les pays méridionaux, de grandes passions naissent souvent d'un coup d'œil. Un gentilhomme gascon qui, tempérant beaucoup de sensibilité par beaucoup de réflexion, s'était approprié mille-petites recettes contre les soudaines apoplexies de son esprit et de son cœur, avait conseillé au comte de se livrer au moins une fois par mois à quelque orgie magistrale pour conjurer ces orages de l'âme qui, sans de telles précautions, éclatent souvent mal à propos. Andréa se rappela le conseil.
— Eh bien ! pensa-t-il, je commencerai demain , premier janvier.
Cette avant-scène explique pourquoi le comte Andréa Marcosini louvoyait si timidement pour entrer dans la rue Froidmanteau. L'homme élégant embarrassait l'amoureux , il hésita longtemps; mais après avoir fait un dernier appel à son courage, l'amoureux marcha d'un pas assez ferme jusqu'à la maison qu'il reconnut sans peine. Là il s'arrêta encore. Celte femme était-elle bien ce qu'il imaginait? N'allait-il pas faire quelque fausse démarche? Il se souvint alors de la table d'hôte italienne , et s'empressa de saisir un moyen terme qui servait à la fois son désir et sa répugnance. Il entra pour dîner, et se glissa dans l'allée au fond de laquelle il trouva, non sans tâtonner longtemps , les marches humides et grasses d'un escalier qu'un grand seigneur italien devait prendre pour une échelle. At-
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tiré vers le premier étage par une petite lampe posée à terre et par une forle odeur de cuisine, il poussa la porte entr'ouverte et vit une salle brune de crasse et de fumée où trottait une Léonarde occupée à parer une table de vingt couverts. Aucun des convives ne s'y trouvait encore. Après un coup d'œil jeté sur cette chambre mal éclairée, et dont le papier tombait en lambeaux, le noble alla s'asseoir près d'un poêle qui fumait et ronflait dans un coin. Amené par le bruit que fit le comte en entrant et déposant son manteau , le maître-d'hôtel se montra brusquement. Figurez-vous un cuisinier maigre, sec, d'une grande taille, doué d'un nez fortement démesuré, et jetant autour de lui, par moments et avec une vivacité fébrile, un regard qui voulait paraître prudent. A l'aspect d'Andréa, dont toute la tenue annonçait une grande aisance, il s^norGiardini s'inclina respectueusement. Le comte manifesta son désir de prendre habituellement ses repas en compagnie de quelques compatriotes, paya d'avance un certain nombre de cachets , et sut donner à la conversation une tournure familière afin d'arriver promptement à son but. A peine eut-il parlé de son inconnue, que le signor Giardini fil un geste grotesque et regarda son convive d'un air malicieux en laissant errer un sourire sur ses lèvres.
— Basta! s'écria-t-il , capisco! Votre seigneurie est conduite ici par deux appétits. La signora Gambara n'aura point perdu son temps , si elle est parvenue à intéresser un seigneur aussi généreux que vous paraissez l'être. En peu de mots, je vous apprendrai tout ce que nous savons ici sur cette pauvre femme, vraiment bien digne de pitié. Son mari est né, je crois, à Crémone, et arrive d'Allemagne; il voulait faire prendre une nouvelle musique et de nouveaux instruments chez les Tedeschi! N'est-ce pas à faire pitié? dit Giardini en haussant les épaules. 11 signor Gambara , qui se croit un grand compositeur, ne me parait pas fort sur tout le reste. Galant homme d'ailleurs, plein de sens et d'esprit, quelquefois fort aimable , surtout quand il a bu quelques verres de vin, cas rare, vu sa profonde misère, il s'occupe nuit et jour à composer des opéras et des symphonies imaginaires, au lieu de chercher à gagner honnêtement sa vie. Sa pauvre femme est réduite à travailler pour toute sorte de monde , le monde de la rue ! Que voulez-vous? elle aime son mari comme un père et le soigne comme un enfant. Beaucoup de jeunes gens ont dîné chez moi pour lui /aire leur cour, mais pas un n'a réussi, dit-il en appuyant sur le dernier mot. La signora Marianna est sage , mon cher monsieur, trop sage pour son malheur! Les hommes ne donnent rien pour rien aujourd'hui. La pauvre femme mourra à la peine. Vous croyez que son mari la récompense de ce dé-
vouement. Bah! monsieur ne lui accorde pas un sourire. Leur cuisine se fait chez le boulanger, car, non-seulement ce diable d'homme ne gagne pas un sou, mais encore il dépense tout le fruit du travail de sa femme en instruments qu'il taille, qu'il allonge, qu'il raccourcit, qu'il démonte et remonte jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus rendre que des sons à faire fuir des chats, alors il est content. Et pourtant vous verrez en lui le plus doux, le meilleur de tous les hommes, et nullement paresseux; il travaille toujours. Que vous dirai-je? il est fou et ne connaît pas son état. Je l'ai vu , limant et forgeant ses instruments , manger du pain noir avec un appétit qui me faisait envie à moi-même , à moi , monsieur, qui ai la meilleure table de Paris. Oui, Excellence, avant un quart d'heure vous saurez quel homme je suis. J'ai introduit dans la cuisine italienne des raffinements qui vous surprendront. Excellence, je suis Napolitain, c'est-à-dire né cuisinier. Maisà quoi sert l'instinct sans la science? la science ! j'ai passé trente ans à l'acquérir, et voyez où elle m'a conduit. Mon histoire est celle de tous les hommes de talent ! Mes essais, mes expériences ont ruiné trois restaurants successivement fondés à Naplcs, à Parme ctà Rome. Aujourd'hui, queje suis encore réduit à faire métier de mon art, je me laisse aller le plus souvent à ma passion dominante. Je sers à ces pauvres réfugiés quelques-uns de mes ragoûts de prédilection. Je me ruine ainsi ! Sottise, direz-vous? je le sais; mais que voulez-vous? le talent m'emporte, et je ne puis résister à confectionner un mets qui me sourit. Ils s'en aperçoivent toujours, les gaillards. Ils savent bien, je vous le jure, qui de ma femme ou de moi a servi la batterie. Qu'arrive-t-il?de soixante et quelques convives que je voyais chaque jour à ma table, à l'époque où j'ai fondé ce misérable restaurant, je n'en reçois plus aujourd'hui qu'une vingtaine environ à qui je fais crédit pour la plupart du temps. Les Piémontais, les Savoyards sont partis ; mais les connaisseurs, les gens de goût, les vrais Italiens me sont restés. Aussi, pour eux, n'est-il sacrifice queje ne fasse ! je leur donne bien souvent pour vingt-cinq sous par tête un dîner qui me revient au double.
La parole du signor Giardini sentait tant la naïve rouerie napolitaine, que le comte charmé se crut encore à Gérolamo.
— Puisqu'il en est ainsi, mon cher hôte, dit-il familièrement au cuisinier, puisque le hasard et votre confiance m'ont mis dans le secret de vos sacrifices journaliers, permettez-moi de doubler la somme.
En achevant ces mots, Andréa faisait tourner sur le poêle une pièce de quarante francs, sur laquelle le signor Giardini lui rendit religieusement
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leux francs cinquante centimes , non sans quelles façons discrètes qui le réjouirent fort.
— Dans quelques minutes, reprit Giardini, vous liez voir votre donnina. Je vous placerai près du nari, et si vous voulez être dans ses bonnes grâces, tariez musique. Je les ai invités tous deux. A cause lu nouvel an , je régale mes hôtes d'un mets dans I confection duquel je crois m'être surpassé...
La voix du signor Giardini fut couverte par les iruyantes félicitations des convives qui vinrent deux deux, un à un, assez capricieusement , suivant la oulume des tables d'hôte. Giardini affectait de se enir près du comte, et faisait le cicérone en lui ndiquant quels étaient ses habitués. Il tâchait d'anener par ses lazzi un sourire sur les lèvres d'un tomme en qui son instinct de Napolitain lui indi- [uait un riche protecteur à exploiter.
— Celui-ci , dit-il, est un pauvre compositeur, |ui voudrait passer de la romance à l'opéra et ne •eut. Il se plaint des directeurs, des marchands de nusique, de tout le monde, excepté de lui-même, t , certes , il n'a pas de plus cruel ennemi. Vous oyez quel teint fleuri , quel contentement de lui, ombien peu d'efforts dans ses traits , si bien dislosés pour la romance. Celui qui l'accompagne, et |ui a l'air d'un marchand d'allumettes, est une des dus grandes célébrités musicales : Gigelmi, le plus ;rand chef d'orchestre italien connu, mais il est ourd, et finit malheureusement sa vie, privé de e qui la lui embellissait. Oh ! voici notre grand Hloboni, le plus naïf vieillard que la terre ait porté, nais il est soupçonné d "être le plus enragé de ceux [ui veulent la régénération de l'Italie. Je me denande comment l'on peut bannir un si aimable ieillard.
Ici Giardini regarda le comte , qui , se sentant onde du côté politique, se retrancha dans une imnobilité tout italienne.
— Un homme obligé de faire la cuisine à tout e inonde doit s'interdire d'avoir une opinion poliique , Excellence , dit le cuisinier en continuant, lais tout le monde , à l'aspect de ce brave homme, [ui a plus l'air d'un mouton que d'un lion , eUt dit e que je pense , devant l'ambassadeur d'Autriche ui-mème. D'ailleurs nous sommes dans un moment ù la liberté n'est plus proscrite et va recommencer a tournée! Ils le croient du moins, dit-il en s'ap- •rochant de l'oreille du comte, et pourquoi conrarierai-je leurs espérances ! car moi, je ne hais pas 'absolutisme, Excellence ! Tout grand talent est abolutiste ! Hé bien, quoique plein de génie, Ottoloni se donne des peines inouïes pour l'instruction le l'Italie : il compose des petits livres pour éclaier l'intelligence des enfants et des gens du peuple, 1 les fait passer très-habilemcnl en Italie, il prend
tous les moyens de refaire un moral à notre pauvre patrie , qui préfère la jouissance à la liberté, peut-être avec raison !
Le comte gardait une attitude si impassible que le cuisinier ne put rien découvrir de ses véritables opinions politiques.
— Ottoboni, reprit-il, est un saint homme, il est très-secourable , tous les réfugiés l'aiment, car, Excellence, un libéral peut avoir des vertus! Oh! oh! fit Giardini, voilà un journaliste, dit-il en désignant un homme qui avait le costume ridicule que l'on donnait autrefois aux poêles logés dans les greniers, car son habit était râpé, ses bottes crevassées, son chapeau gras, et sa redingote dans un état de vétusté déplorable. Excellence, ce pauvre homme est plein de talent et incorruptible. Il s'est trompé sur son époque : il dit la vérité à tout le monde, personne ne peut le souffrir. Il rend compte des théâtres dans deux journaux obscurs, quoiqu'il soit assez instruit pour écrire dans les grandsjournaux. Pauvre homme! Les autres ne valent pas la peine de vous être indiqués , et Votre Excellence les devinera, dit-il en s'apercevant à l'aspect de la femme du compositeur que le comte ne l'écoutait plus.
En voyant Andréa, la signora Marianna tressaillit et ses joues se couvrirent d'une vive rougeur.
— Le voici, dit Giardini à voix basse en serrant le bras du comte et lui montrant un homme d'une grande taille. Voyez comme il est pâle et grave le pauvre homme. Aujourd'hui le dada n'a pas trotté à son idée.
La préoccupation amoureuse d'Andréa fut troublée par un charme saisissant qui signalait Gambara à l'attention de tout véritable artiste.
Le compositeur avait atteint sa quarantième année ; mais quoique son front large et chauve fût sillonné de quelques plis parallèles et peu profonds, malgré ses tempes creuses où quelques veines nuançaient de bleu le tissu transparent d'une peau lisse, malgré la profondeur des orbites où s'encadraient ses yeux noirs pourvus de larges paupières aux cils clairs , la partie inférieure de son visage lui donnait tous les semblants de la jeunesse par la tranquillité des lignes et par la mollesse des contours. Le premier coup d'oeil disait à l'observateur que chez cet homme la passion avait été étouffée au profit de l'intelligence qui seule s'était vieillie dans quelque grande lutte.
Andréa jeta rapidement un regard à Marianna qui l'épiait. A l'aspect de cette belle tête italienne dont les proportions exactes et la splendide coloralion révélaient une de ces organisations où toutes les forces humaines sont harmoniquement balancées, il mesura l'abime qui séparait ces deux êtres
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unis par le hasard. Heureux du présage qu'il voyait dans cette dissemblance entre les deux époux, il ne songeait point à se défendre d'un sentiment qui devait élever une barrière entre la belle Marianna et lui. Il ressentait déjà pour cet homme, dont elle était l'unique bien, une sorte de pilié respectueuse en devinant la digne et sereine infortune qu'accusait le regard doux et mélancolique de Gambara. Après s'être attendu à rencontrer dans cet homme un de ces personnages grotesques si souvent mis en scène par les conteurs allemands et par les poètes de libretti , il trouvait un homme simple et réservé dont les manières et la tenue , exemples de toute élrangelé , ne manquaient pas de noblesse. Sans offrir la moindre apparence de luxe , son costume était plus convenable que ne le comportait sa profonde misère, et son linge attestait la tendresse qui veillait sur les moindres détails de sa vie.
Andréa leva des yeux humides sur Marianna, qui ne rougit point et laissa échapper un demisourire où perçait peut-être l'orgueil que lui inspira ce muet hommage. Trop sérieusement épris pour ne pas épier le moindre indice de retour, le comte se crut aimé en se voyant si bien compris. Dès lors il s'occupa de la conquête du mari plutôt que de celle de la femme , en dirigeant toutes ses batteries contre le pauvre Gambara , qui , ne se doutant de rien , avalait sans les goûter les bocconi du signor Giardini. Le comte entama la conversation sur un sujet banal; mais, dès les premiers mots, il tint cette intelligence, prétendue aveugle peut-être sur un point, pour fort clairvoyante sur tous les autres, et vit qu'il s'agissait moins de caresser la fantaisie de ce malicieux bonhomme que de lâcher de comprendre ses idées.
Les convives, gens affamés dont l'esprit se réveillait à l'aspect d'un repas bon ou mauvais, laissaient percer les dispositions les plus hostiles au pauvre Gambara, et n'attendaient que le potage pour donner l'essor à leurs plaisanteries. Un réfugié, dont les œillades fréquentes trahissaient de prétentieux projets sur Marianna, et qui croyait se placer bien avant dans le cœur de l'Italienne en cherchant à répandre le ridicule sur son mari , commença le feu pour mettre le nouveau venu au fait des mœurs de la table d'hôte.
— Voici bien du temps que nous n'entendons plus parler de l'opéra de Mahomet, s'écria-t-il en souriant à Marianna, serait-ce que tout entier aux soins domestiques, absorbé par les douceurs du pot au feu, Paolo Gambara négligerait un talent surhumain, laisserait refroidir son génie et attiédir son imagination?
Gambara connaissait tous les convives , il se sentait placé dans une sphère si supérieure qu'il ne
prenait plus la peine de repousser leurs attaques, il ne répondit point.
— Il n'est pas donné à tout le monde, reprit le journaliste, d'avoir assez d'intelligence pour comprendre les élucubrations musicales de monsieur, et là sans doute est la raison qui empêche notre divin maestro de se produire aux bons Parisiens.
— Cependant, dit le compositeur de romances qui n'avait encore ouvert la bouche que pour y engloutir tout ce qui se présentait, je connais des gens à talent qui font un certain cas du jugement des Parisiens. J'ai quelque réputation en musique , ajouta-t-il d'un air modeste, je ne la dois qu'à mes petils airs de vaudeville et au succès qu'obtiennent mes contredanses dans les salons; mais je compte faire bientôt exécuter une messe composée pour l'anniversaire de la mort de Beethoven, et je crois que je serai mieux compris à Paris que partout ailleurs. Monsieur me fera-t-il l'honneur d'y assister? dit-il en s'adressantà Andréa.
— Merci, répondit le comte, je ne me sens pas doué des organes nécessaires à l'appréciation des chants français. Mais si vous étiez mort, monsieur, et que Beethoven eut fait la messe, je ne manquerais pas d'aller l'entendre.
Celte plaisanterie fit cesser l'escarmouche de ceux qui voulaient mettre Gambara sur la voie de ses lubies, afin de divertir le nouveau venu. Andréa sentait déjà quelque répugnance à donner une folie si noble et si touchante en spectacle à tant de vul gaires sagesses. Il poursuivit sans arrière-pensée un entretien à bâtons rompus, pendant lequel le nez du signor Giardini s'interposa souvent à deux répliques. A chaque fois qu'il échappait à Gambara quelque plaisanterie de bon ton ou quelque aperçu paradoxal, le cuisinier avançait la tète, jetait au musicien un regard de pitié , un regard d'intelligence au comte, et lui disait à l'oreille: — Èmalto! Un moment vint où le cuisinier interrompit le cours de ces observations judicieuses, pour s'occuper du second service auquel il attachait la plus grande importance. Pendant son absence, qui dura peu, Gambara se pencha vers l'oreille d'Andréa.
— Ce bon Giardini, lui dit-il à demi-voix, nous a menacés aujourd'hui d'un plat de son métier que je vous engage à respecter, quoique sa femme en ait surveillé la préparation. Le brave homme a la manie des innovations en cuisine. Il s'est ruiné en essais dont le dernier l'a forcé à partir de Rome sans passeport, circonstance sur laquelle il se lait. Après avoir acheté un restaurant en réputation , il fut chargé d'un gala que donnait un cardinal nouvellement promu et dont la maison n'était pas encore montée. Giardini crut avoir trouvé une occasion de se distinguer, il y parvint : le soir même, accusé
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l'avoir voulu empoisonner tout le conclave , il fut :ontraint de quitter Rome et l'Italie sans faire ses nalles. Ce malheur lui a porté le dernier coup, et naintenant...
Gambara se posa un doigt au milieu de son front, :t secoua la tète.
— D'ailleurs , ajouta-t-il , il est bon homme. iTa femme assure que nous lui avons beaucoup d'o- )ligations.
Giardini parut portant avec précaution un plat ju'il posa au milieu de la table, après quoi il revint nodestement se placer auprès d'Andréa , qui fut icrvi le premier. Dès qu'il eut goûté ce mets , le :omte trouva un intervalle infranchissable entre la >rcmière et la seconde bouchée. Son embarras fut ;rand, il tenait fort à ne point mécontenter le cuisiner qui l'observait attentivement. Si le restaurateur rançais se soucie peu de voir dédaigner un mets lont le payement est assuré, il ne faut pas croire [u'il en soit de même d'un restaurateur italien à lui souvent l'éloge ne suffit pas. Pour gagner du emps, Andréa complimenta chaleureusement Giarlini, mais il se pencha vers l'oreille du cuisinier, ui glissa sous la table une pièce d'or, et le pria l'aller acheter quelques bouteilles de vin de Chamwgne en le laissant libre de s'attribuer tout l'honîcur de cette libéralité. Quand le cuisinier reparut, outes les assiettes étaient vides, et la salle retentissait des louanges du maitre-d'hôtel. Le vin de Champagne étouffa bientôt les têtes italiennes, et la conversation, jusqu'alors contenue par la présence l'un étranger, sauta par-dessus les bornes d'une éserve soupçonneuse pour se répandre çà et là dans es champs immenses des théories politiques et artistiques. Andréa, qui ne connaissait d'autres ivresses 311e celles de l'amour et de la poésie, se rendit bientôt maitre de l'attention générale , et conduisit habilement la discussion sur le terrain des questions musicales.
^-Veuillez m'apprendre, monsieur, dit-il au faiseur de contredanses, comment le Napoléon des petits airs s'abaisse à détrôner Paleslrina, Pergolèse, Mozart, pauvres gens qui vont plier bagage aux approches de cette foudroyante messe de mort?
— Monsieur, dit le compositeur, un musicien est toujours embarrassé de répondre quand sa réponse exige le concours de cent exécutants habiles. Mozart, Haydn et Beethoven, sans orchestre, étaient peu de chose.
— Peu de chose , reprit le comte , mais tout le monde sait que l'auteur immortel de Don Juan et du Requiem s'appelle Mozart, et j'ai le malheur d'ignorer celui du fécond inventeur des contredanses qui ont tant de vogue dans les salons.
— La musique existe indépendamment de l'exé-
cution, dit le chef d'orchestre , qui, malgré sa surdité, avait saisi quelques mots de la discussion. En ouvrant la symphonie en ut mineur de Beethoven, un homme de musique est bientôt transporté dans le monde de la fantaisie sur les ailes d'or du thème en sol naturel , répété en mi par les cors ; il voit toute une nature tour à tour éclairée par d'éblouissantes gerbes de lumières, assombrie par des nuages de mélancolie, égayée par des chants divins.
— Beethoven est dépassé par la nouvelle école, dit dédaigneusement le compositeur de romances.
— Il n'est pas encore compris, dit le comte, comment serait-il dépassé?
Ici Gambara but un grand verre de vin de Champagne, et accompagna sa libation d'un demi-sourire approbateur.
— Beethoven, reprit le comte, a reculé les bornes de la musique instrumentale , et personne ne l'a suivi.
Gambara réclama par un mouvement de tête.
— Ses ouvrages sont surtout remarquables par la simplicité du plan , et par la manière dont ce plan est suivi, reprit le comte. Chez la plupart des compositeurs, les parties d'orchestre folles et désordonnées ne s'entrelacent que pour produire l'effet du moment, elles ne concourent pas toujours à l'ensemble du morceau par la régularité de leur marche. Chez Beethoven, les effets sont pour ainsi dire distribués d'avance. Semblables aux différents régiments qui contribuent par des mouvements réguliers au gain delà bataille, les parties d'orchestre des symphonies de Beethoven suivent les ordres donnés dans l'intérêt général, et sont subordonnées à des plans admirablement bien conçus. Il y a parité sous ce rapport chez un génie d'un autre genre. Dans les magnifiques compositions historiques de Walter Scott, le personnage le plus en dehors de l'action vient, à un moment donné, par des fils tissus dans la trame de l'intrigue, se rattacher au dénoùmcnt.
— È vero! dit Gambara à qui le bon sens semblait revenir en sens inverse de sa sobriété.
Voulant pousser l'épreuve plus loin, Andréa oublia pour un moment toutes ses sympathies, il se prit à battre en brèche la réputation européenne de Rossini, et fit à l'école italienne ce procès qu'elle gagne chaque soir depuis trente ans sur plus de quarante théâtres en Europe. Il avait fort à faire assurément. Les premiers mots qu'il prononça élevèrent autour de lui une sourde rumeur d'improbation; mais ni les interruptions fréquentes, ni les exclamations, ni les froncements de sourcils, ni les regards de pitié n'arrêtèrent l'admirateur forcené de Rossini.
— Comparez, dit-il, les productions sublimes de
GAMBARA
l'auteur dont je viens de parler, avec ce qu'on est convenu d'appeler musique italienne : quelle inertie de pensées! quelle lâcheté de style ! Ces tournures uniformes, celte banalité de cadences, ces éternelles fioritures jetées au hasard, n'importe la situation, ce monotone crescendo que Piossini a mis en vogue et qui est aujourd'hui partie intégrante de toute composition; enfin ces rossignolades formant une sorte de musique bavarde, caillette, parfumée, qui n'a de mérite que par le plus ou moins de facilité du chanteur et la légèreté de sa vocalisation. L'école italienne a perdu de vue la haute mission de l'art. Au lieu d'élever la foule jusqu'à elle, elle est descendue jusqu'à la foule; elle n'a conquis sa vogue qu'en acceptant des suffrages de toutes mains, en s'adressant aux intelligences vulgaires qui sont en j majorité. Cette vogue est un escamotage de carrefour. Enfin, les compositions de Rossini en qui cette musique est personnifiée, ainsi que celles des maîtres qui procèdent plus ou moins de lui, me semblent dignes tout au plus d'amasser dans les rurs le peuple autour d'un orgue de Barbarie, et d'accompagner les entrechats de Polichinelle. J'aime encore mieux la musique française, et c'est tout dire. Vrive la musique allemande !... Quand elle sait chanter, ajoula-l-il à voix basse.
Cette sortie résuma une longue thèse dans laquelle Andréa s'était soutenu pendant plus d'un quart d'heure dans les plus hautes régions de la métaphysique, avec l'aisance d'un somnambule qui marche sur les toits. Vivement intéressé par ces subtilités, Gambara n'avait pas perdu un mot de toute la discussion; il prit la parole aussitôt qu'Andréa parut l'avoir abandonnée, et il se fil alors un mouvement d'attention parmi tous les convives, dont plusieurs se disposaient à quitter la place.
— Vous attaquez bien vivement l'école italienne, reprit Gambara fort animé par le vin de Champagne, ce qui d'ailleurs m'est assez indifférent. Grâce à Dieu , je suis en dehors de ces pauvretés harmoniques! Mais un homme du monde montre peu de reconnaissance pour cette terre classique de qui l'Allemagne et la France tinrent leurs premières leçons. Pendant que les compositions de Carissimi, Cavalli, Scarlali, Rossi s'exécutaient dans toute l'Italie , les violonistes de l'Opéra de Paris avaient le singulier privilège de jouer du violon avec des gants. Lulli , qui étendit l'empire de l'harmonie , le premier classa les dissonances, ne trouva, à son' arrivée en France, qu'un cuisinier et un maçon qui eussent des voix et l'intelligence suffisante pour exécuter sa musique : il fit un ténor du premier, et métamorphosa le second en basse-taille. Dans ce temps-là, l'Allemagne, à l'exception de Sébastien liach , ignorait la musique. Mais , monsieur, dit
Gambara du ton humble d'un homme qui craint de voir ses paroles accueillies par le dédain ou par la malveillance, quoique jeune, vous avez longtemps étudié ces hautes questions de l'art, sans quoi vous ne les exposeriez pas avec tant de clarté.
Ce mot fit sourire une partie de l'auditoire, qui n'avait rien compris aux distinctions établies par Andréa; Giardini, persuadé que le comte n'avait débité que des phrases sans suite, le poussa légèrement en riant sous cape d'une mystification dont il aimait à le croire complice.
— Il y a dans tout ce que vous venez de nous dire beaucoup de choses qui me paraissent fort sensées , dit Gambara en poursuivant , mais prenez garde! Votre plaidoyer, en flétrissant le sensualisme italien, me parait incliner vers l'idéalisme allemand , qui n'est pas une moins funeste hérésie. Si les hommes d'imagination et de sens, tels que vous, ne désertent un camp que pour passer à i'autre, s'ils ne savent pas rester neutres entre les deux excès, nous subirons éternellement l'ironie des sophistes qui nient le progrès, et qui comparent le génie de l'homme à celle nappe, laquelle, trop courte pour couvrir entièrement la table du signor Giardini, n'en pare une des extrémités qu'aux dépens de l'autre.
Giardini bondit sur sa chaise comme si un taon l'eût piqué. Mais une réflexion soudaine le rendit à sa dignité d'amphitryon, il leva les yeux au ciel, cl poussa de nouveau le comte , qui commençait à croire son hôte plus fou que Gambara. La façon grave et religieuse dont l'artiste parlait de l'art l'intéressait au plus haut point. Placé entre ces deux folies, dont l'une était si noble et l'autre si vulgaire, et qui se bafouaient mutuellement au grand divertissement de la foule, il y eut un moment où il se vit ballotté entre le sublime et la parodie, ces deux farces de toute création humaine. Rompant alors la chaîne des transitions incroyables qui l'avaient amené dans ce bouge enfumé, il se crut le jouet de quelque hallucination étrange, et ne regarda plus Gambara et Giardini que comme deux abstractions.
Cependant, à un dernier lazzi du chef d'orchestre qui répondit à Gambara, les convives s'étaient retirés en riant aux éclats. Giardini s'en alla préparer le café qu'il voulait offrira l'éiite de ses hôtes. Sa femmeenlevait le couvert. Le comte, placé près du poêle, entre Marianna et Gambara, élait précisément dans la situation que le fou trouvait si désirable : il avait à gauche le sensualisme, et l'idéalisme à droite. Gambara, rencontrant pour la première fois un homme qui ne lui riait point au nez, ne tarda pas à sortir des généralités pour parler de luimême, de sa vie, de ses travaux et de la régénéralion musicale dont il se croyait le Messie.
GAMBARA
— écoutez, vous qui ne m'avez point insulté jus- [u'ici ! je veux vous raconter ma vie, non pour faire tarade d'une constance qui ne vient point de moi, nais pour la plus grande gloire de celui qui a mis n moi sa force. Vous semblez bon et pieux; si ous ne croyez point en moi, au moins vous me laindrez : la pitié est de l'homme, la foi vient de lieu.
Andréa, rougissant, ramena sous sa chaise un ied qui effleurait celui de la belle Marianna, et oncentra son attention sur elle, tout en écoutant ambara.
VIE DTI SIGNOR PAOLQ GAMBA.RA.
— Je suis né à Crémone d'un facteur d'inslrulents, assez bon exécutant, mais plus fort compoteur, reprit le musicien. J'ai donc pu connaître de onne heure les lois de la construction musicale, jus sa double expression matérielle et spirituelle, ; faire en enfant curieux des remarques qui plus ird se sont représentées dans l'esprit de l'homme lit. Les Français nous chassèrent, mon père et moi, e notre maison. Nous fUmes ruinés par la guerre, es l'âge de dix ans, j'ai donc commencé la vieermte à laquelle ont été condamnés presque tous les ommes qui roulèrent dans leur tète des innovaons d'art, de science ou de politique. Le sort ou s dispositions de leur esprit, qui ne cadrent point /ec les compartiments où se tiennent les bourîois , les entraînent providentiellement sur les îints où ils doivent recevoir leurs enseignemenls. sllicité par ma passion pour la musique, j'allais 3 théâtre en théâtre par toute l'Italie en vivant de îu, comme on vit là. Tantôt je faisais la basse dans n orchestre, tantôt je me trouvais sur le théâtre ms les chœurs, ou sous le théâtre avec les machiistes; j'étudiais ainsi la musique dans tous ses efts, interrogeant l'instrument et la voix humaine, ie demandant en quoi ils diffèrent, en quoi ils accordent, écoutant les partitions et appliquant s lois que mon père m'avait apprises. Souvent je nageais en raccommodant des instruments. C'était ne vie sans pain, dans un pays où brille toujours : soleil, où l'art est partout, mais où il n'y a d'argent ulle part pour l'artiste, depuis que Rome n'est plus uede nom seulement la reine du monde chrétien, antôt bien accueilli, tantôt chassé pour ma miire, je ne perdais point courage ; j'écoutais les voix Uérieures qui m'annonçaient la gloire ! La musi-
que me paraissait être dans l'enfance. Celle opinion, je l'ai conservée. Tout ce qui nous reste du monde musical antérieur au dix-septième siècle m'a prouvé que les anciens auteurs n'ont connu que la mélodie; ils ignoraient l'harmonie et ses immenses ressources. La musique est tout à la fois une science et un art : les racines qu'elle a dans la physique et les mathématiques en font une science ; elle devient un art par l'inspiration qui emploie à son insu les théorèmes de la science. Elle tient à la physique par l'essence même de la substance qu'elle emploie, car le son est de l'air modiûé; l'air est composé de principes, lesquels trouvent sans doute en nous des principes analogues qui leur répondent , sympathisent et s'agrandissent par le pouvoir de la pensée. Ainsi l'air doit contenir autant de particules d'élasticités différentes, et capables d'autant de vibrations de durées diverses qu'il y a de tons dans les corps sonores; et ces particules perçues par notre oreille, mises en œuvre par le musicien, répondent à des idées suivant nos organisations. Selon moi, la nature du son est identique à celle de la lumière. Le son est la lumière sous une autre forme: l'une et l'autre procèdent par des vibrationsqui aboutissent à l'homme et qu'il transforme en pensées dans ses centres nerveux. La musique , de même que la peinture, emploie des corps qui ont la faculté de dégager telle ou telle propriété de la substancemère, pour en composer des tableaux; en musique, les instruments font l'office des couleurs qu'emploie le peintre. Du moment où tout son produit par un corps sonore est toujours accompagné de sa tierce majeure et de sa quinte , qu'il affecte des grains de poussière placés sur un parchemin tendu, de manière à y tracer des figures d'une construction géométrique toujours les mêmes , suivant les différents volumes du son, régulières quand on fait un accord, mais sans formes exactes quand, on produit des dissonances, je dis que la musique est un art tissu dans les entrailles mêmes de la nature ; elle a ses lois physiques et mathématiques. Les lois physiques sont peu connues , les lois mathématiques le sont davantage; depuis qu'on a commencé à étudier leurs relations, on a créé l'harmonie, à laquelle nous avons dû Haydn, Mozart, Beethoven et Rossini, beaux génies qui certes ont produit une musique plus perfectionnée que celle de leurs devanciers, gens dont d'ailleurs le génie est incontestable. Les vieux maîtres chantaient au lieu de disposer de l'art et de la science, noble alliance qui permet de fondre en un tout les belles mélodies et la puissante harmonie. Or, si la découverte des lois mathématiques a donné ces quatre grands musiciens, où n'irions-nous pas si nous trouvions les lois physiques en vertu desquelles (saisissez bien ceci) nous
G A MB A LIA.
rassemblons, en plus ou moins grande quantité, suivant des proportions à rechercher , une certaine substance éthérée , répandue dans l'air, et qui nous donne la musique aussi bien que la lumière, les phénomènes de la végétation aussi bien que ceux de la zoologie! Comprenez-vous? Ces lois nouvelles armeraient le compositeur de pouvoirs nouveaux en lui offrant des instruments supérieurs aux instruments actuels, et peut-être une harmonie grandiose comparée à celle qui régit aujourd'hui la musique. Si chaque son modifié répond à une puissance, il faut la connaître pour marier toutes ces forces d'après leurs véritables lois, car les compositeurs travaillent sur des substances qui leur sont inconnues. Pourquoi l'instrument de métal et l'instrument de bois, le basson et le cor, se ressemblent-ils si peu tout en employant les mêmes substances, c'est-à-dire les gaz constituants de l'air? Leurs dissemblances procèdent d'une décomposition quelconque de ces gaz, ou d'une appréhension des principes qui leur sont propres et qu'ils renvoient modifiés, en vertu de facultés inconnues. Si nous connaissions ces facultés, ou la science ou l'art y gagnerait, et ce qui étend la science étend l'art. Eh bien, ces découvertes, je les ai flairées et je les ai faites. Oui, dit Gambara en s'animant, jusqu'ici l'homme a plutôt noté les effets que les causes ! S'il pénétrait les causes, la musique deviendrait le plus grand de tous les arts. N'esl-il pas celui qui pénètre le plus avant dans l'âme? Vous ne voyez que ce que la peinture vous montre, vous n'entendez que ce que le poëte vous dit; mais la musique va bien au delà! Ne forme-t-elle pas voire pensée, ne réveille-t-elle pas les souvenirs engourdis ? Voici mille âmes dans une salle : un motif s'élance du gosier de la Pasta , dont l'exécution répond bien aux pensées qui brillaient dans l'âme de Rossini quand il écrivit son air. La phrase de Rossini transmise dans ces âmes y développe autant de poèmes différents : à celui-ci se montre une femme longtemps rêvée, à celui-là je ne sais quelle rive le long de laquelle il a cheminé, dont il revoit les saules traînants, l'onde claire et les espérances qui dansaient sous les berceaux feuillus; cette femme se rappelle les mille sentiments qui la torturèrent pendant une heure dcjalousie; l'unepense aux vœux non satisfaits de son cœur et se peint avec les riches couleurs du rêve un être idéal à qui elle se livre en éprouvant les délices de la femme caressant sa chimère dans la mosaïque romaine ; l'autre songe que le soir même elle réalisera quelque désir, et se plonge par avance dans le torrent des voluptés , en en recevant les ondes bondissantes sur sa poitrine en feu. La musique seule a la puisance de nous faire rentrer en nousmêmes; les autres arts nous donnent des plaisirs
excentriques. Mais je m'égare!... Telles furent mes premières idées, bien vagues, car un inventeur ne fait d'abord qu'entrevoir une sorte d'aurore. Je portais donc ces glorieuses idées au fond de mon bissac , elles me faisaient manger gaiement la croule séchée que je trempais souvent dans l'eau des fontaines. Je travaillais , je composais des airs, et après les avoir exécutés sur un instrument quelconque , je reprenais mes courses à travers l'Italie. Enfin, à l'âge de vingt-deux ans, je vins habiter Venise, où je goûtai pour la première fois le calme, et me trouvai dans une situation supportable. J'y fis la connaissance d'un vieux noble vénitien à qui mes idées plurent , qui m'encouragea dans«mes recherches, et me fit employer au théâtre de la Fcnicc. La vie était à bon marché , le logement coûtait peu. J'occupais un appartement dans ce palais Capello, d'où sortit un soir la fameuse Rianca, qui devint grande-duchesse de Toscane. Je me figurais que ma gloire inconnue partirait de là pour se faire aussi couronner quelque jour. Je passais les soirées au théâtre, et les journées au travail. J'eus un désastre. La représentation d'un opéra dans la partition duquel j'avais essayé ma musique fit fiasco. On ne comprit rien à ma musique des Martyrs. Donnez du Beethoven aux Italiens, ils n'y sont plus. Personne n'avait la patience d'attendre un effet préparé par des motifs différents que donnait chaque instrument, et qui devaient se rallier dans un grand ensemble. J'avais fondé quelques espérances sur l'opéra des Martyrs , car nous nous escomptons toujours le succès, nous autres amants de la bleue déesse ! Quand on se croit destiné à produire de grandes choses, il est difficile de ne pas les laisser pressentir ; le boisseau a toujours des fentes par où passe la lumière. Dans cette maison se trouvai t la famille de ma femme, et l'espoir d'avoir Ja main de Marianna, qui me souriait souvent de sa fenêtre , avait beaucoup contribué à mes efforts. Je tombai dans une noire mélancolie en mesurant la profondeur de l'abîme où j'étais tombé, car j'entrevoyais clairement une vie de misère, une lutte constante où devait périr l'amour. Marianna fit comme le génie : elle sauta les pieds joints par-dessus toutes les difficultés. Je ne vous dirai pas le peu de bonheur qui clora le commencement de mes infortunes. Epouvanté de ma chute, je jugeai que l'Italie , peu compréhensive et endormie dans les flonflons de la routine, n'était point disposée à recevoir les innovations que je méditais; je songeai donc à l'Allemagne.
En voyageant dans ce pays, où j'allai par la Hongrie, j'écoutais les mille voix de la nature, et je m'efforçais de reproduire ces sublimes harmonies à l'aide d'instruments que je composais ou modifiais dans ce but. Ces essais comportaient des frais énor-
GAMBARA
es qui eurent bientôt absorbé notre épargne. Ce t cependant notre plus beau temps, car je fus précié en Allemagne. Je ne connais rien de plus and dans ma vie que cette époque. Je ne saurais ;n comparer aux sensations tumultueuses qui 'assaillaient près de Marianna, dont la beauté relit alors un éclat et une puissance céleste. Faut-il dire? je fus heureux. Pendant ces heures de faissse, plus d'une fois je fis parler à ma passion le tigage des harmonies terrestres. Il m'arriva de mposer quelques-unes de ces mélodies qui resmblent à des figures géométriques et que l'on ise beaucoup dans le monde où vous vivez. Ausôt que j'eus du succès, je rencontrai d'invincies obstacles multipliés par mes confrères, tous einsde mauvaise foi ou d'ineptie. J'avais entendu rler de la France comme d'un pays où les innotions étaient favorablement accueillies, je voulus aller; ma femme trouva quelques ressources, et ius arrivâmes à Paris. Jusqu'alors on ne m'avait lintri au nez; mais dans cette affreuse ville il me llut supporter ce nouveau genre de supplice, aulel la misère vint bientôt ajouter ses poignantes igoisses. Réduits à nous loger dans ce quartier inct, nous vivons depuis plusieurs mois du seul avail de Marianna, qui a mis son aiguille au sercedes malheureuses prostituées qui font de cette le leur galerie. Marianna assure qu'elle a renconé chez ces pauvres femmes des égards et de la géirosité, ce que j'attribue à l'ascendant d'une vertu pure que le vice lui-même est contraint de la résider.
— Espérez, lui dit Andréa. Peut-être êtes-vous rivé au terme de vos épreuves. En attendant que es efforts unis aux vôtres aient mis vos travaux 1 lumière, permettez à un compatriote, à un arste comme vous, de vous offrir quelques avances ir l'infaillible succès de votre partition.
— Tout ce qui rentre dans les conditions de la e matérielle est du ressort de ma femme, lui ré- >ndit Gambara, elle décidera de ce que nous pou- >ns accepter sans rougir d'un galant homme tel ne vous paraissez l'être. Pour moi, qui de longmps ne me suis laissé aller à de si longues confiences, je vous demande la permission de vous uiller. Je vois une mélodie qui m'invite : elle passe '. danse devant moi, nue et frissonnante comme ne belle fille qui demande à son amant les vètelents qu'il tient cachés. Adieu, il faut que j'aille abiller une maîtresse, je vous laisse ma femme.
11 s'échappa comme un homme qui se reprochait 'avoir perdu un temps précieux, et Marianna emarrassée voulut le suivre. Andréa n'osait la reteir. Giardini vint à leur secours à tous deux.
— Vous avez entendu , signorina, dit-il. Votre
mari vous a laissé plus d'une affaire à régler avec le seigneur comte.
Marianna se rassit, mais sans lever les yeux sur Andréa, qui hésitait à lui parler.
— La confiance du signor Gambara, dit Andréa d'une voix émue, ne me vaudra-t-elle pas celle de sa femme? La belle Marianna refusera-t-elle de me faire connaître l'histoire de sa vie?
— Ma vie, répondit Marianna, ma vie est celle des lierres. Si vous voulez connaître l'histoire de mon cœur, il faut me croire aussi exempte d'orgueil que dépourvue de modestie pour m'en demander le récit après ce que vous venez d'entendre.
— Et à qui le demanderais-je? s'écria le comte, chez qui la passion éteignait déjà tout esprit.
— A vous-même, répliqua Marianna. Ou vous m'avez déjà comprise, ou vous ne me comprendrez jamais. Essayez de vous interroger.
— J'y consens, mais vous m'écouterez. Cette main que je vous ai prise, vous la laisserez dans la mienne aussi longtemps que mon récit sera fidèle.
— J'écoute, dit Marianna.
— La vie d'une femme commence à sa première passion, dit Andréa ; ma chère Marianna a commencé à vivre seulement du jour où elle a vu pour la première fois Paolo Gambara. 11 lui fallait une passion profonde à savourer, il lui fallait surtout quelque intéressante faiblesse à protéger, à soutenir. La belle organisation de femme dont elle est douée appelle peut-être moins encore l'amour que la maternité. Vous soupirez, Marianna? J'ai touché une des plaies vives de votre cœur. C'était un beau rôle à prendre pour vous, si jeune, que celui de protectrice d'une belle intelligence égarée. Vous vous disiez : Il sera mon génie, moi je serai sa raison, à nous deux nous ferons cet être presque divin qu'on appelle un ange , cette sublime créature qui jouit et comprend , sans que la sagesse étouffe l'amour. Puis, dans le premier élan de la jeunesse, vous avez entendu ces mille voix de la nature que le poëte voulait reproduire. L'enthousiasme vous saisissait quand il étalait devant vous ces trésors de poésie dont il cherchait en vain la formule dans le langage sublime mais borné delà musique, et vous l'admiriez pendant qu'une exaltation délirante remportait loin de vous, mais vous aimiez à croire que toute cette énergie déviée serait enfin ramenée à l'amour. Vous ignoriez l'empire tyrannique et jaloux que la pensée exerce sur les cerveaux qui s'éprennent d'amour pour elle. Gambara s'était donné , avant de vous connaître, à l'orgueilleuse et entière maîtresse à qui vous l'avez disputé en vain jusqu'à ce jour. Un seul instant vous avez entrevu le bonheur. Retombé des hauteurs où son esprit planait sans cesse, il s'étonna de trouver la réalité si douce,
GÀMBÀRÂ.
vous avez pu croire que sa folie s'endormirait dans les bras de l'amour. Mais bientôt la musique reprit sa proie. Le mirage éblouissant qui vous avait tout à coup transportée au milieu des délices d'une passion partagée rendit plus morne et plus aride la voie solitaire où vous vous étiez engagée. Dans le récit que votre mari vient de nous faire, comme dans le contraste frappant de vos traits et des siens, j'ai entrevu les secrètes angoisses de votre vie, les douloureux mystères de cette union mal assortie dans laquelle vous avez pris le lot des souffrances. Si votre conduite fut toujours aussi héroïque , si votre énergie ne se démentit pas une fois dans l'exercice de vos devoirs pénibles, peut-être dans le silence de vos nuits solitaires, ce coeur dont les battements soulèvent en ce moment votre poitrine murmurat-il plus d'une fois! Votre plus cruel supplice fut la grandeur même de votre époux : moins noble, moins pur, vous eussiez pu l'abandonner; mais ses vertussoutenaicntlcs vôtres : entre voire héroïsme et le sien vous vous demandiez qui céderait le dernier. Vous poursuiviez la réelle grandeur de votre tâche, comme il poursuivait sa chimère. Si le seul amour du devoir vous eût soutenue et guidée, peut-être le triomphe vous eùt-il semblé plus facile; il vous eût suffi de tuer votre cœur et de transporter votre vie dans le monde des abstractions , la religion eût absorbé le reste, et vous eussiez vécu dans une idée, comme les saintes femmes qui éteignent au pied de l'autel les instincts de la nature. Mais le charme répandu sur toute la personne de votre Paul, l'élévation de son esprit, les rares et touchants témoignages de sa tendresse , vous rejetaient sans cesse hors de ce monde idéal , où la vertu voulait vous retenir, ils exaltaient en vous des forces sans cesse épuisées à lutter contre le fantôme de l'amour. Vous ne doutiez point encore! les moindres lueurs de l'espérance vous entraînaient à la poursuite de votre douce chimère. Enfin les déceptions de tant d'années vous ont fait perdre patience, elle eût depuis longtemps échappé à un ange. Aujourd'hui cette apparence si longtemps pousuivieest une ombre et non un corps. Une folie qui touche au génie de si près doit être incurable en ce monde. Frappée de cette pensée , vous avez songé à toute votre jeunesse, sinon perdue, au moins sacrifiée; vous avez alors amèrement reconnu l'erreur de la nature qui vous avait donné un père quand vous appeliez un époux. Vous vous êtes demandé si vous n'aviez pas outre-passé les devoirs de l'épouse en vous gardant tout entière à cet homme qui se réservait à la science. Marianna, laissez-moi votre main, tout ce que j'ai dit est vrai. Et vous avez jeté les yeux autour de vous ; mais vous étiez alors à Paris, et non en Italie, où l'on sait si bien aimer.
— Oh ! laissez-moi achever ce récit, s'écria Marianna, j'aime mieux dire moi-même ces choses. Je serai franche, je sens maintenant que je parle à mon meilleur ami. Oui, j'étais à Paris, quand se passait en moi tout ce que vous venez de m'expliquer si clairement ; mais quand je vous vis, j'étais sauvée, en n'ayant rencontré nulle part l'amour rêvé depuis mon enfance : mon costume et mon aspect me soustrayaient aux regards des hommes comme vous. Quelques jeunes gens à qui leur situation ne permettait pas de m'insultcr me devinrent plus odieux encore par la légèreté avec laquelle ils me traitaient : les uns bafouaient mon mari comme un vieillard ridicule, d'autres cherchaient bassement à gagner ses bonnes grâces pour le trahir; tous parlaient de m'en séparer, aucun ne comprenait le culte que j'ai voué à cette âme, qui n'est si loin de nous que parce qu'elle est près du ciel, à cet ami, à ce frère que je veux toujours servir. Vous seul avez compris le lien qui m'attache à lui, n'est-ce pas? Dites-moi que vous vous êtes pris pour mon Paul d'un intérêt sincère et sans arrièrepensée...
— J'accepte ces éloges, interrompit Andréa; mais n'allez pas plus loin, ne me forcez pas de vous démentir. Je vous aime, Marianna, comme on aime dans ce beau pays où nous sommes nés l'un et Pau- Ire; je vous aime de toute mon âme et de toutes mes forces, mais avant de vous offrir cet amour, je veux me rendre digne du vôtre. Je tenterai un dernier effort pour vous rendre l'homme que vous aimez depuis l'enfance, l'homme que vous aimerez toujours. En attendant le succès ou la défaite, acceptez sans rougir l'aisance que je veux lui donner. Demain nous irons ensemble choisir un logement pour lui. M'estimez-vous assez pour m'associer aux fonctions de votre tutelle?
Marianna, étonnée de cette générosité, tendit la main au comte, qui sortit en s'efforçant d'échapper aux civilités du signor Giardini et de sa femme.
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