‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 74 sur 157 · OPÉRA DE MAHOMET · texte numérisé non relu

OPÉRA DE MAHOMET

Le lendemain, le comte fut introduit par Giardini dans l'appartement des deux époux. Quoique l'esprit élevé de son amant lui fût déjà connu , car il est certaines âmes qui se pénètrent promptement, Marianna était trop bonne femme de ménage pour ne pas laisser percer l'embarras qu'elle éprouvait à recevoir un si grand seigneur dans une si pauvre

GAMBARA

ambre. Tout y était fort propre; elle avait passé matinée entière à épousseter son étrange mobir, œuvre du signor Giardini, qui l'avait construit >es moments de loisir avec les débris des instruents rebutés par Gambara. Andréa n'avait jamais :n vu de si extravagant. Pour se maintenir dans ie gravité convenable, il cessa de regarder un iit otesque pratiqué par le malicieux cuisinier dans caisse d'un vieux clavecin, et reporta ses yeux r le lit de Marianna, étroite couchette dont l'unie matelas était couvert d'une mousseline blane , aspect qui lui inspira des pensées tout à la fois stes et douces. 11 voulut parler de ses projets et l'emploi de la matinée, mais l'enthousiaste Gamra, croyant avoir enfin rencontré un bénévole diteur , s'empara du comte et le contraignit d'éuter l'opéra qu'il avait écrit pour Paris. — Et d'abord , monsieur , dit Gambara, permel- :-moi de vous apprendre en deux mots le sujet. , les gens qui reçoivent les impressions musicales les développent pas en eux-mêmes, comme la rcion nous enseigne à développer par la prière les Lies saints ; il est donc bien difficile de leur faire mprendre qu'il existe dans la nature une musique xnelle , une mélodie suave , une harmonie parle, troublée seulement par les révolutions indéndantes delà volonté divine, comme les passions sont de la volonté des hommes. Je devais donc >uver un cadre immense où pussent tenir les effets les causes, car ma musique a pour but d'offrir e peinture de la vie des nations prise à son point vue le plus élevé. Mon opéra dont j'ai composé libretto, car un poêle n'eut rien compris au sujet, ibrasse la vie de Mahomet, personnage en qui les igies de l'antique sabéisme et la poésie orientale ia religion juive se sont résumées, pour produire des plus grands poèmes humains, la domination ; Arabes. Certes, Mahomet a emprunté des Juifs lée du gouvernement absolu , et des religions slorales ou sabéiques le mouvement progressif i a créé le brillant empire des califes. Sa destinée iit écrite dans sa naissance même ; il eut pour re un païen et pour mère une juive. Ah, pour être md musicien, mon cher comte, il faut être aussi s-savant. Sans instruction , point de couleur loe, point d'idées dans la musique. Le çomposiir qui chante pour chanter est un artisan et non artiste. Ce magnifique opéra continue la grande ivre que j'avais entreprise. Mon premier opéra ppelait les Martyrs, et j'en dois faire un Iroi- :me de la Jérusalem délivrée. Vous saisissez la auté de celte triple composition et ses ressources diverses : les Martyrs, Mahomet , la Jérusalem! ! Dieu de l'Occident , celui de l'Orient, et la lutte leurs religions autour d'un tombeau. Mais ne

parlons pas de mes grandeurs à jamais perdues! Voici le sommaire de mon opéra. Le premier acte offre Mahomet facteur chez Cadhige , riche veuve chez laquelle l'a placé son oncle; il est amoureux elambitieux ; chassé de la Mecque, il s'enfuit àMédine, et date son ère de sa fuite (l'hégire). Le second montre Mahomet prophète et fondant une religion guerrière. Le troisième présente Mahomet dégoùié de tout, ayant épuisé la vie, et dérobant le secret do sa mort pour devenir un dieu, dernier effort de l'orgueil humain. Vous allez juger de ma manière d'exprimer par des sons un grand fait que la poésie ne saurait rendre qu'imparfaitement par des mots.

Gambara se mit à son piano d'un air recueilli, et sa femme lui apporta les volumineux papiers de sa partition qu'il n'ouvrit point.

— Tout l'opéra, dit-il, repose sur une basse comme sur un riche terrain. Mahomet devait avoir une majestueuse voix de basse , et sa première femme avait nécessairement une voix de contralto : elle était vieille, elle avait vingt ans. Attention, voici l'ouverture ! Elle commence {ut mineur) par un amiante (trois temps). Entendez-vous la mélancolie de l'ambitieux que ne satisfait pas l'amour? A travers ses plaintes, par une transition au ton relatif (mi bémol, allegro quatre temps) percent les cris de l'amoureux épileptique , ses fureurs et quelques motifs guerriers, car le sabre tout-puissant des califes commence à luire à ses yeux. Les beautés de la femme unique lui donnent le sentiment de celle pluralité d'amour qui nous frappe tant dans Don Juan. En entendant ces motifs, n'entrevoyezvous pas le paradis de Mahomet? Mais voici: (la bémol majeur, six-huit), un cantabile capable d'épanouir l'âme la plus rebelle à la musique : Cadhige a compris Mahomet ! Elle annonce au peuple les entrevues du prophète avec l'ange Gabriel (maëstoso sostenuto en fa mineur). Les magistrats, les prêtres, le pouvoir et la religion, qui se sentent attaqués par le novateur, comme Socrate et Jésus-Christ attaquaient des pouvoirs et des religions expirantes ou usées, poursuivent Mahomel et le chassent de la Mecque (strette enut majeur). Arrive ma belle dominante (sol quatre temps) : l'Arabie écoute le prophète, les cavaliers arrivent (sol majeur, mi bémol, si bémol, sol mineur l toujours quatre temps). L'avalanche d'hommes grossit! Le faux prophète a commencé sur une peuplade ce qu'il va faire sur le monde (sol, sol). Il promet une domination universelle aux Arabes , on le croit parce qu'il est inspiré. Le crescendo commence (par cette même dominante). Voici quelques fanfares (enut majeur), des cuivres plaqués sur l'harmonie qui se détachent et se font jour pour exprimer les premiers triomphes. Médine esl conquise au prophète et l'on mar-

GAMBARA

che sur la Mecque (explosion en ut majeur). Les puissances de l'orchestre se développent comme un incendie, tout instrument parle, voici des torrents d'harmonie. Tout à coup le tutti est interrompu par un gracieux motif (une tierce mineure). Écoulez le dernier cantilène de l'amour dévoué ! La femme qui a soutenu le grand homme meurt en lui cachant son désespoir, elle meurt dans le triomphe de celui chez qui l'amour est devenu trop immense pour s'arrêter à une femme, elle l'adore assez pour se sacrifier à la grandeur qui la tue! Quel amour de feu! Voici le désert qui envahit le monde (l'ut majeur reprend). Les forces de l'orchestre reviennent et se résument dans une terrible quinte partie de la basse fondamentale qui expire. Mahomet s'ennuie , il a tout épuisé ! le voilà qui veut mourir dieu ! L'Arabie l'adore et prie , et nous retombons dans mon premier thème de mélancolie (par l'ut mineur) au lever du rideau.

— Ne trouvez-vous pas, dit Gambara en cessant de jouer et se retournant vers le comte, dans celte musique vive, heurtée, bizarre, mélancolique et toujours grande, l'expression delà vie d'un épilcptique enragé de plaisir, ne sachant ni lire ni écrire, faisant de chacun de ses défauts un degré pour le marchepied de ses grandeurs, tournant ses fautes et ses malheurs en triomphes? N'avcz-vous pas eu l'idée de sa séduction exercée sur un peuple avide et amoureux, dans cette ouverture, échantillon de l'opéra?

D'abord calme et sévère, le visage du maestro sur lequel Andréa avait cherche à deviner les idées qu'il exprimait d'une voix inspirée et qu'un amalgame indigeste de notes ne permettait pas d'entrevoir, s'était animée par degrés et avait Gui par prendre une expression passionnée qui réagit sur Marianna et sur le cuisinier. Marianna, trop vivement affectée par les passages où elle reconnaissait sa propre situation, n'avait pu cacher l'expression de son regard à Andréa.

Gambara s'essuya le front, lança son regard avec tant de force vers le plafond, qu'il sembla le percer et s'élever jusqu'aux cieux. — Vous avez vu le péristyle, dit-il, nous entrons maintenant dans le palais. L'opéra commence.

Premier acte. Mahomet seul, sur le devant de la scène, commence par un air (fa naturel, quatre temps) interrompu par un chœur de chameliers qui sont auprès d'un puits dans le fond du théâtre (ils font une opposition dans le rhythme. Douze-huit). Quelle majestueuse douleur! elle attendrira les femmes les plus évaporées en pénétrant ieurs entrailles si elles n'ont pas de cœur. N'est-ce pas la mélodie du génie contraint?

Au grand étonnement d'Andréa, car Marianna y

était habituée, Gambara contractait si violemment son gosier, qu'il n'en sortait que des sons étouffés assez semblables à ceux que lance un chien de garde enroué. La légère écume qui vint blanchir les lèvres du compositeur fit frémir Andréa.

— Sa femme arrive (la mineur). Quel duo magnifique! Dans ce morceau j'exprime comment Mahomet a la volonté, comment sa femme a l'intelligence. Cadhige y annonce qu'elle va se dévouer â une œuvre qui lui ravira l'amour de son jeune mari. Mahomet veut conquérir le monde, elle l'a deviné, elle l'a secondé en persuadant au peuple de la Mecque que les attaques d'épilepsie de son mari sont les effets de son commerce avec les anges. Chœur des premiers disciples de Mahomet qui viennent lui promettre leurs secours (ut dièse mineur, sotto voce). Mahomet sort pour aller trouver l'ange Gabriel (récitatif en fa majeur). Sa femme encourage le chœur. (Air coupé par les accompagnements du chœur. Des bouffées de voix soutiennent le chant large et majestueux de Cadhige. La majeur.) Abdallah, le père d'Aiesha, seule fille que Mahomet ait trouvée vierge et dont par celte raison le prophète changea le nom en celui d'AuounECKER (père de la pucelle), s'avance avec Aiesha, et se détache du chœur (par des phrases qui dominent le reste des voix et qui soutiennent l'air de Cadhige en s'y joignant, en contre-point). Omar, père d'Hafsa, autre fille que doit posséder Mahomet, imite l'exemple d'Aboubecker, et vient avec sa fille former un quintetlo. La vierge Aiesha est un primo soprano, Hafsa fait le second soprano. Aboubecker est une basse-taille, Omar est un baryton. Mahomet reparaît inspiré. Il chante son premier air de bravoure qui commerce le finale («i majeur), il promet l'empire du monde à ses premiers croyants. Le prophète aperçoit les deux filles, et par une transition douce (de si majeur en sol majeur) il leur adresse des phrases amoureuses. Ali, cousin de Mahomet, et Khalcd, son plus grand général, deux ténors, arrivent et annoncent la persécution : les magistrats, les soldats, les seigneurs ont proscrit le prophète (récitatif). Mahomet s'écrie dans une invocation (en ut) que l'ange Gabriel est avec lui et montre un pigeon qui s'envole. Le chœur des croyants répond par des accents de dévouement sur une modulation (en si majeur). Les soldats, les magistrats, les grands arrivent (tempo di marcia; quatre temps en si majeur). Lutte entre les deux chœurs (strette en mi majeur). Mahomet (par une succession de septièmes diminuées descendante) cède à l'orage et s'enfuit. La couleur sombre et farouche de ce finale est nuancée par les motifs des trois femmes qui présagent à Mahomet son triomphe et dont les phrases se trouveront développées au troisième

;, dans la scène où Mahomet savoure les délices

sa grandeur.

)n ce moment des pleurs vinrent aux yeux de

nbara, qui, après un moment d'émotion, s'écria :

Deuxième acte !

-Voici la religion instituée. Les Arabes gardent

:nte de leur prophète qui consulte Dieu. (Chœur

amineur.) Mahomet parait (prière en fa). Quelle

lante et majestueuse harmonie plaquée sous ce

rat où j'ai peut-être reculé les bornes de la mélo-

Ne fallait-il pas exprimer les merveilles de ce id mouvement d'hommes qui a créé une musi- , une architecture , une poésie , un costume et

mœurs? En l'entendant, vous vous promenez ; les arcades du Généralité, sous les voûtes sculp-

de l'Alhambra ! Les fioritures de l'air peignent élicieuse architecture moresque et les poésies de e religion galante et guerrière qui devait s'op- ;r à la guerrière et galante chevalerie des chrés. Quelques cuivres se réveillent à l'orchestre et oncent les premiers triomphes (par une cadence pue). Les Arabes l'adorent (mi bémol majeur). vée de Khaled, d'Amrou et d'Ali par un tempo narcia. Les armées des croyants ont pris des :s et soumis les trois Arabies ! Quel pompeux latif ! Mahomet les récompense en leur donnant illes. (Ici, dit-il d'un air piteux, il y a un de ces blés ballets qui coupent le fil des plus belles édies musicales!) Mais Mahomet ( si mineur) te l'opéra par sa grande prophétie qui comce chez ce pauvre monsieur de Voltaire par ce

Le temps de l'Arabie est à la fin venu.

Ile est interrompue par le chœur des Arabes nphants (douze-huit accéléré). Les clairons, les res reparaissent avec les tribus qui arrivent en î. Fête générale où toutes les voix concourent 2 après l'autre, et où Mahomet proclame sa pomie. Au milieu de cette gloire la femme qui a servi Mahomet se détache par un air magnifique lajeur).

- Et moi , dit-elle, moi , ne serais-je donc plus je?

-Il faut nous séparer; tu es une femme et je un prophète ; je puis avoir des esclaves , mais d'égal !

coûtez ce duo (sol dièse mineur)\ Quels déchients ! La femme comprend la grandeur qu'elle ivée de ses mains , elle aime assez Mahomet pour îcrifierà sa gloire, elle l'adore comme un Dieu le juger, et sans un murmure. Pauvre femme, >remière dupe et la première victime! Quel

thème pour le final (si majeur) que cette douleur , brodée en couleurs si brunes sur le fond des acclamations du chœur , et mariée aux accents de Mahomet abandonnant sa femme comme un instrument inutile, mais faisant voir qu'il ne l'oubliera jamais ! Quelles triomphantes girandoles , quelles fusées de chants joyeux et perlés élancent les deux jeunes voix (primo et secondo soprano) d'Aiesha et d'Halsa, soutenues par Ali et sa femme, par Omar et Aboubecker ! Pleurez, réjouissez-vous! Triomphes et larmes! Voilà la vie.

Marianna ne put retenir ses pleurs. Andréa fut tellement ému, que ses yeux s'humectèrent légèrement. Le cuisinier napolitain qu'ébranla la communication magnétique des idées exprimées par les spasmes de la voix de Gambara, s'unit à celte émotion. Le musicien se retourna, vit ce groupe et sourit.

— Vous me comprenez enfin ! s'écria-t-il.

Jamais triomphateur mené pompeusement au Capitule, dans les rayons pourpres de la gloire, aux acclamations de tout un peuple, n'eut pareille expression en sentant poser la couronne sur sa tète. Le visage du musicien étincelait comme celui d'un saint martyr. Personne ne dissipa son erreur. Ua horrible sourire effleura les lèvres de sa femme. Le comte fut épouvanté par la naïveté de celte folie.

Troisième acte ! dit l'heureux compositeur en se rasseyant au piano. (Andantino solo.) Mahomet malheureux dans son sérail , entouré de femmes. Quatuor de houris (en la majeur). Quelles pompes ! quels chants de rossignols heureux ! Modulations (fa dièse mineur). Le thème se représente (sur la dominante mi pour reprendre en la majeur). Les voluptés se groupent et se dessinentafin de produire leur opposition au sombre finale du premier acte. Après les danses , Mahomet se lève et chante un grand air de bravoure (fa mineur) , pour regretter l'amour unique et dévoué de sa première femme en s'avouant vaincu par la polygamie. Jamais musicien n'a eu pareil thème. L'orchestre et le chœur des femmes expriment les joies des houris , tandis que Mahomet revient à la mélancolie qui a ouvert l'opéra.

— Où est Beethoven, s'écria Gambara , pour que je sois bien compris dans ce retour prodigieux de tout l'opéra sur lui-même ? Comme tout s'est appuyé sur la basse ! Beethoven n'a pas construit autrement sa symphonie en ut. Mais son mouvement héroïque est purement instrumental, au lieu qu'ici mon mouvement héroïque est appuyé par un sextuor des plus belles voix humaines, et par un chœur des croyants qui veillent à la porte de la maison sainte. J'ai toutes les richesses de la mélodie et de l'harmonie , un orchestre et des voix! Entendez l'expression de toutes

GAMBARA

les existences humaines, riches ou pauvres : la lutte, le triomphe etfennuil Ali arrive, l'Alcoran triomphe sur tous les points (duo en ré mineur). Mahomet se confie à ses deux beaux-pères , il est las de tout , il veut abdiquer le pouvoir et mourir inconnu pour consolider son œuvre. Magnifique sextuor [si bémol majeur). Il fait ses adieux (solo en fa naturel). Ses deux beaux-pères institués ses vicaires (califes) appellent le peuple. Grande marche triomphale. Prière générale des Arabes agenouillés devant la maison sainte (kasba) d'où s'envole le pigeon (même tonalité). La prière laite par soixante voix , et commandée par les femmes (en si bémol), couronne celle œuvre gigantesque où la vie des nations et de l'homme est exprimée. Vous avez eu toutes les émotions humaines et divines.

Andréa contemplait Gambara dans un élonncment stupide. Si d'abord il avait été saisi par l'horrible ironie que présentait cet homme en exprimant les sentiments de la femme de Mahomet sans les reconnaître chez Marianna, la folie du mari fut éclipsée par celle du compositeur. Il n'y avait pas l'apparence d'une idée poétique ou musicale dans l'étourdissante cacophonie qui frappait les oreilles : les principes de l'harmonie, les premières règles de la composition étaient totalement étrangères à cette informe création. Au lieu de la musique savamment enchaînée que nommait Gambara, ses doigts produisaient une succession de quintes, de septièmes et d'octaves, de tierces majeures, et des marches de quarte sans sixte à la basse, réunion de sons discordants jetés au hasard qui semblait combinée pour déchirer les oreilles les moins délicates. Il est difficile d'exprimer celte bizarre exécution, car il faudrait des mots nouveaux pour cette musique nouvelle. Péniblement affecté de la folie de ce brave homme, Andréa rougissait et regardait à la dérobée Marianna, qui, pâle et les yeux baissés, ne pouvait retenir ses larmes. Au milieu de son brouhaha de noies, Gambara avait lancé de temps en temps des exclamations qui décelaient le ravissement de son âme : il s'était pâmé d'aise, il avait souri à son piano, l'avait regardé avec colère, lui avait tiré la langue, expression à l'usage des inspirés; enfin il paraissait enivré de la poésie dont sa tête était pleine et qu'il s'était vainement efforcé de traduire. Les étranges discordances qui hurlaient sous ses doigts avaient évidemment résonné dans son oreille comme de célestes harmonies. Certes, au regard inspiré de ses yeux bleus ouverts sur un autre monde, à la rose lueur qui colorait ses joues, et surtout à celte sérénité divine que l'extase répandait sur ses traits si nobles et si fiers, un sourd aurait cru assister à l'improvisalion de quelque grand artiste. Cette illusion eut été d'autant plus naturelle

que l'exécution de cette musique insensée exigeait une habileté merveilleuse pour se rompre à un pareil doigté. Gambara avait dû travailler pendani plusieurs années. Ses mains n'étaient pas d'ailleun seules occupées, la complication des pédales impo sait à tout son corps une perpétuelle agitation aussi la sueur ruisselait-elle sur son visage pendan qu'il travaillait à enfler un crescendo de tous le: faibles moyens que l'ingrat instrument meltait i son service : il avait trépigné, soufflé, hurlé ; se: doigts avaient égalé en prestesse la double langui d'un serpent ; enfin, au dernier hurlement du piano il s'était jeté en arrière et avait laissé tomber sa têl< sur le dos de son fauteuil.

— Par Bacchus ! je suis tout étourdi, s'écria h comte en sortant, un enfant dansant sur un clavici ferait de meilleure musique.

— Assurément, le hasard n'éviterait pas l'accord de deux notes avec autant d'adresse que ce diabl< d'homme l'a fait pendant une heure, dit Giardini

— Comment l'admirable régularité des traits d< Marianna ne s'allèrc-t-elle point à l'audition continuelle de ces effroyables discordances? se demanda le comte. Marianna est menacée d'eidaidir.

— Seigneur, il faut l'arracher à ce danger! s'écria Giardini.

— Oui , dit Andréa , j'y ai songé. Mais , pour reconnaître si mes projets ne reposent point sur une fausse base, j'ai besoin d'appuyer mes soupçons sui une expérience. Je reviendrai pour examiner les instruments qu'il a inventés. Ainsi demain, après h dîner, nous ferons un médianoche, et j'enverrai moi-même le vin et les friandises nécessaires.

Le cuisinier s'inclina. La journée suivante fui employée par le comte à faire arranger l'appartement qu'il destinait au pauvre ménage de l'artiste. Le soir il vint et trouva, selon ses instructions, ses vins et ses gâteaux servis avec une espèce d'apprêt par Marianna et par le cuisinier. Gambara lui montra triomphalement les petits tambours sur lesquels étaient des grains de poudre à l'aide desquels il faisait ses observations sur les différentes natures des sons émis par les instruments.

— Voyez-vous , lui dit-il, par quels moyens simples j'arrive à prouver une grande proposition. L'acoustique me révèle ainsi des actions analogues de son sur tous les objets qu'il affecte. Toutes les harmonies partent d'un centre commun et conservent entre elles d'intimes relations ; ou plutôt l'harmonie, une comme la lumière, est décomposée par nos arts comme le rayon par le prisme.

Puis il lui présentait l'un après l'autre des instruments construits d'après ses lois, en expliquant les changements qu'il introduisait dans leur coiitexture. Enfin il lui annonça, non sans emphase,

1 couronnerait cette séance préliminaire, bonne t au plus à satisfaire la curiosité de l'œil, en lui ant entendre un instrument qui pouvait remuer un orchestre entier, et qu'il nommait Panmotiicon.

- Si c'est celui qui est dans cette cage et qui is attire les plaintes du voisinage quand vous y /aillez, dit Giardini, vous n'en jouerez pas longips, le commissaire de police viendra bientôt, ensez-vous?

- Si ce pauvre fou reste, dit Gambara à l'oreille comte, il me sera impossible de jouer.

je comte éloigna le cuisinier en lui promettant ; récompense, s'il voulait guetter au dehors afin mpêcher les patrouilles ou les voisins d'interve- . Le cuisinier, qui ne s'était pas épargné en vert à boire à Gambara, consentit. Sans être ivre, le npositeur était dans celte situation où toutes les ces intellectuelles sont surexcitées, où les pa- > d'une chambre deviennent lumineuses, où les nsardes n'ont plus de toits, où l'âme voltige dans nonde des esprits. Marianna dégagea , non sans ne, de ses couvertures un instrument aussi grand un piano à queue , mais ayant un buffet supéiirdcplus. Cet instrument bizarre offrait, outre buffet et sa table , les pavillons de quelques inments à vent et les becs aigus de quelques aux.

- Jouez-moi, je vous prie, cette prière que vous es être si belle et qui termine votre opéra , dit le rite.

\u grand ét-onnement de Marianna et d'Andréa, mbara commença par plusieurs accords qui déèrent un grand maître. A leur étonnement sucla d'abord une admiration mêlée de surprise , is une complète extase au milieu de laquelle ils blièrent et le lieu et l'homme. Les effets d'oristre n'eussent pas été si grandioses que le furent

sons des instruments à vent qui rappelaient 'gue et s'unirent merveilleusement aux richesses rmoniqu.es des instruments à cordes; mais l'état parfait dans lequel se trouvait cette singulière chine arrêtait les développements du composiir, dont la pensée parut alorsplus grande. Souvent perfection dans les œuvres d'art empêche l'âme

les agrandir. N'est-ce pas le procès gagné par iquisse contre le tableau fini, au tribunal de ceux i achèvent l'œuvre par la pensée, au lieu de l'acjter toute faite? La musique la plus pure et la is suave que le comte eût jamais entendue s'é- 'a sous les doigts de Gambara comme un nuage :ncens au-dessus d'un autel. Sa voix redevint ine. Loin de nuire à celte riche mélodie, son orne l'expliqua, la fortifia, la dirigea, comme la ix alone et chevrotante d'un habile lecteur, comme

l'était Andrieux, étendait le sens d'une sublime scène de Corneille ou de Racine en y ajoutant une poésie intime. Cette musique digne des anges accusait les trésors cachés dans cet immense opéra, qui ne pouvait jamais être compris, tant que cet homme persisterait à s'expliquer dans son état de raison. Également partagés entre la musique et la surprise que leur causait cet instrument aux cent voix, dans lequel un étranger aurait pu croire que le facteur avait caché des jeunes filles invisibles, tant les sons avaient par moments d'analogie avec la voix humaine, le comte et Marianna n'osaient se communiquer leurs idées ni par le regard ni par la parole. Le visage de Marianna était éclairé par une magnifique lueur d'espérance qui lui rendit les splendeurs de la jeunesse. Cette renaissance de sa beauté, qui s'unissait à la lumineuse apparition du génie de son mari, nuança d'un nuage de chagrin les délices que cette heure mystérieuse donnait au comte.

— Vous êtes notre bon génie, lui dit Marianna. Je suis tentée de croire que vous l'inspirez, car moi, qui ne le quitte point, je n'ai jamais entendu pareille chose.

— Et les adieux de Cadhige! s'écria Gambara, qui chanta la cavatine à laquelle il avait donné la veille l'épithète de sublime, et qui fit pleurer les deux amants, tant elle exprimait bien le dévouement le plus élevé de l'amour.

— Qui a pu vous dicter ces chants? lui demanda le comte.

— L'esprit! s'écria Gambara. Quand il apparaît, tout me semble en feu. Je vois les mélodies face à face, belles et fraîches, colorées comme des fleurs ; elles rayonnent, elles retentissent, et j'écoute, mais il faut un temps infini pour les reproduire.

— Encore! dit Marianna.

Gambara, qui n'éprouvait aucune fatigue, joua sans efforts ni grimaces ; il exécuta son ouverture avec un si grand talent et découvrit des richesses musicales si nouvelles, que le comte ébloui finit par croire à une magie semblable à celle que déploient Paganini et Lislz, exécution qui, certes, change toutes les conditions de la musique en en faisant une poésie au-dessus des créations musicales.

— Eh bien, Votre Excellence le guérira-l-elle? demanda le cuisinier quand Andréa descendit.

— Je le saurai bientôt, répondit le comte. L'intelligence de cet homme a deux fenêtres, l'une fermée sur le monde, l'autre ouverte sur le ciel : la première est la musique, la seconde est la poésie ; jusqu'à ce jour il s'est obstiné à rester devant la fenêtre bouchée, il faut le conduire à l'autre. Vous le premier m'avez mis sur la voie, Giardini , en me disant que votre hôte raisonne plus juste dès qu'il a bu quelques verres de vin.

— Oui, s'écria le cuisinier , et je devine le plan de Votre Excellence.

— S'il est encore temps de faire tonner la poésie à ses oreilles, au milieu des accords d'une belle musique, il faut le mettre en état d'entendre et de juger. Or, l'ivresse peut seule venir à mon secours. M'aiderez-vous à le griser, mon cher? cela ne vous fera-t-il pas de mal à vous-même?

— Comment l'entend Votre Excellence?

Andréa s'en alla sans répondre, mais en riant de

la perspicacité qui restait à ce fou.

Le lendemain , il vint chercher Marianna, qui avait passé la matinée à se composer une toilette simple mais convenable, et qui avait dévoré toutes ses économies. Ce changement eut dissipé l'illusion d'un homme blasé, mais chez le comte, le caprice était devenu passion. Dépouillée de sa poétique misère et transformée en simple bourgeoise, Marianna le fit rêver au mariage , il lui donna la main pour monter dans un fiacre et lui fit part de son projet. Elle approuva tout, heureuse de trouver son amant encore plus grand , plus généreux , plus désintéressé qu'elle ne l'espérait. Elle arriva dans un appartement où Andréa s'était plu à rappeler son souvenir à sonamieparquclques-unesdeccs recherches qui séduisent les femmes les plus vertueuses.

— Je ne vous parlerai de mon amour qu'au moment où vous désespérerez de votre Paul , dit le comte à Marianna en revenant rue Froidmanteau. Vous serez témoin de la sincérité de mes efforts; s'ils sont efficaces, peut-être ne saurai-jc pas me résigner à mon rôle d'ami, mais alors je vous fuirai , Marianna. Si je me sens assez de courage pour travailler à votre bonheur, je n'aurai pas assez de force pour le contempler.

— Ne parlez pas ainsi , les générosités ont leur péril aussi , répondit-elle en retenant mal ses larmes. Mais quoi, vous me quittez déjà!

— Oui, dit Andréa, soyez heureuse sans distraction.

S'il fallait croire le cuisinier, le changement d'hygiène fut favorable aux deux époux. Tous les soirs après boire, Gambara paraissait moins absorbé, causait davantage et plus posément ; il parlait enfin de lire les journaux. Andréa ne put s'empêcher de frémir en voyant la rapidité inespérée de son succès. Quoique ses angoisses lui révélassent la force de son amour, elles ne le firent point chanceler dans sa vertueuse résolution. 11 vint un jour reconnaître les progrès de cette singulière guérison. Si l'état de son malade lui causa d'abord quelque joie, elle fut troublée par la beauté de Marianna , à qui l'aisance avait rendu tout son éclat. 11 revint dès lors chaque soir engager des conversations douces et sérieuses où il apportait les clartés d'une opposition mesurée

aux singulières théories de Gambara. 11 profitait de la merveilleuse lucidité dont l'esprit de ce dernier jouissait sur tous les points qui n'avoisinaient pas de trop près sa folie, pour lui faire admettre sur les diverses branches de l'art des principes également applicables plus lard à la musique. Tout allait bien tant que les fumées du vin échauffaient le cerveau du malade; mais dès qu'il avait complètement recouvré, ou plutôt reperdu sa raison , il retombait dans sa manie. Néanmoins, il se laissait déjà plus facilement distraire par l'impression des objets extérieurs, et déjà son intelligence se dispersait sur un plus grand nombre de points à la fois.

Andréa, qui prenait un intérêt d'artiste à cette œuvre semi-médicale, crut enfin pouvoir frapper un grand coup. Il résolut de donner à son hôtel un repas, auquel Giardini fut admis par la fantaisie qu'il eut de ne point séparer le drame et la parodie, le jour de la première représentation de Robert le Diable, dont il avait entendu la répétition, elqui lui parut propre à dessiller les yeux de son malade.

Dès le second service, Gambara déjà ivre se plaisanta lui-même avec beaucoup de grâce, et Giardini avoua que ses innovations culinaires ne valaient pas le diable. Andréa n'avait rien négligé pour opérer ce double miracle. L'Orvieto, le Monlefiasconc, amenés avec les précautions infinies qu'exige leur transport, le Lacryma-Christi, le Giro, tous les vins chauds de la patrie faisaient monter aux cerveaux des convives la double ivresse de la vigne et du souvenir. Au dessert, le musicien et le cuisinier abjurèrent gaiement leurs erreurs: l'un fredonnait une cavatinede Rossini, l'autre entassait sur son assiette des morceaux qu'il arrosait de marasquin de Zara, en faveur de la cuisine française. Le comte profita de l'heureuse disposition de Gambara, qui se laissa conduire à l'Opéra avec la douceur d'un agneau.

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