‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 75 sur 157 · OPINION DE GAMBARA IVRE · texte numérisé non relu

OPINION DE GAMBARA IVRE

Aux premières notes de l'introduction, l'ivresse de Gambara parut se dissiper pour faire place à cette excitation fébrile qui parfois mettait en harmonie son jugement et son imagination, dont le désaccord habituel causait sans doute sa folie. La pensée dominante de ce grand drame musical lui apparut dans son éclatante simplicité, comme un éclair qui sillonna la nuit profonde où il vivait. A ses yeux dessillés, cette musique dessina les horizons immenses d'un monde où il se trouvait jeté pour la première fois, tout en y reconnaissant des

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cidents déjà vus en rêve. Il se crut transporté ns les campagnes de son pays, où commence la Ile Italie et que Napoléon nommait si judicieuse- :nt le glacis des Alpes. Reporté par le souvenir

temps où sa raison jeune et vive n'avait pas enre été troublée par l'extase de sa trop riche imalation, il écoula dans une religieuse attitude et îs vouloir dire un seul mot. Aussi le comte rescta-t-il le travail intérieur qui se faisait dans cette le. Jusqu'à minuit et demi Gambara resta si proidément immobile, que les habitués de l'Opéra rent le prendre pour ce qu'il était, un homme ivre. Au retour, Andréa se mit à attaquer l'œuvre de yerbeer, aûn de réveiller Gambara, qui restait mgé dans un de ces demi-sommeils que connaisit les buveurs.

— Qu'y a-t-il donc de si magnétique dans cette :ohérente partition, pour qu'elle vous mette dans position d'un somnambule? dit Andréa en arriit chez lui. Le sujet de Robert le Diable est loin îs doute d'être dénué d'intérêt; Holtei l'a déveipé avec un rare bonheur dans un drame très- ;n écrit et rempli de situations fortes et attachan- ; mais les auteurs français ont trouvé le moyen

puiser la fable la plus ridicule du monde. Jais l'absurdité des libretti de Vesari, de Schikaler, n'égala celle du poëme de Robert le Diable, ii cauchemar dramatique qui oppresse les speceurs sans faire naître d'émotions fortes. Meyer- ;r a fait au diable une trop belle part. Bertram et ce représentent la lutte du bien et du mal, le i et le mauvais principe. Cet antagonisme offrait contraste le plus heureux au compositeur. Les lodies les plus suaves placées à côté des chants es et durs, étaient une conséquence naturelle de forme du libretto, mais dans la partition de l'au- :r allemand les démons chantent mieux que les nts. Les inspirations célestes démentent souvent r origine, et si le compositeur quitte un instant formes infernales, il se hâte d'y revenir, bientôt igué de l'effort qu'il a fait pour les abandonner, mélodie, ce fil d'or qui ne doit jamais se rompre as un tableau musical, disparait souvent dans uvre de Meyerbeer. Le sentiment n'y est pour n, le cœur n'y joue aucun rôle ; aussi ne rencon- -ton jamais de ces motifs heureux, de ces chants ifs qui ébranlent toutes les sympathies ctlaissentau id de l'âme une douce impression . L'harmonie seule jne souverainement. Ces accords dissonants, loin ;mouvoir l'auditeur, n'excitent dans son âme qu'un itiment analogue à celui que l'on éprouverait à la e d'un saltimbanque suspendu sur un fil, et se basant entre la vie et lamort. Des chants gracieux ne înnent jamais calmer ces crispations fatigantes. On rait que le compositeur n'a eu d'autre but que de

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se montrer bizarre, fantastique; il saisit avec empressement l'occasion de produire un effet baroque, sans s'inquiéter de la vérité, de l'unité musicale, ni de l'incapacité des voix écrasées sous ce déchaînement instrumental.

— Taisez-vous, mon ami , dit Gambara , je suis encore sous le charme de cet admirable chant des enfers que les porte-voix rendent encore plus terrible, instrumentation neuve ! Les cadences rompues qui donnent tant d'énergie au chant de Robert, la cavatine du quatrième acte, le finale du premier, me tiennent encore sous la fascination d'un pouvoir surnaturel ! Non, la déclamation de Gluck lui-même ne fut jamais d'un si prodigieux effet, et je suis étonné de tant de science.

— Signor maestro, reprit Andréa en souriant, permettez-moi de vous contredire. Gluck avant d'écrire réfléchissait longtemps. Il calculait toutes les chances et arrêtait un plan qui pouvait être modifié plus tard par ses inspirations de détail, mais qui ne lui permettait jamais de se fourvoyer en chemin. De là cette accentuation énergique , cette déclamation palpitante de vérité. Je conviens avec vous que la science règne en souveraine dans l'opéra de Meyerbeer, mais celte science devient un défaut lorsqu'elle s'isole de l'inspiration, et je crois avoir aperçu dans cette œuvre le pénible travail d'un esprit fin qui a trié sa musique dans des milliers de motifs des opéras tombés ou oubliés , pour se les approprier en les étendant , les modifiant ou les concentrant. Mais il est arrivé ce qui arrive à tous les faiseurs de centons , l'abus des bonnes choses. Cet habile vendangeur de notes prodigue des dissonances qui, trop fréquentes, finissent par blesser l'oreille et l'accoutument à ces grands effets que le compositeur doit ménager beaucoup, pour en tirer un plus grand parti lorsque la situation les réclame. Ces transitions enharmoniques se répètent à satiété, et l'abus de la cadence plagale lui ôte une grande partie de sa solennité religieuse. Je sais bien que chaque compositeur a ses formes particulières auxquelles il revient malgré lui, mais il est essentiel de veiller sur soi et d'éviter ce défaut. Un tableau dont le coloris n'offrirait que du bleu ou du rouge serait loin de la vérité et fatiguerait la vue. Ainsi le rhythme presque toujours le même dans la partition de Robert jette de la monotonie sur l'ensemble de l'ouvrage. Quant à l'effet des porte-voix dont vous parliez tantôt , il est depuis longtemps connu en Allemagne, et ce que Meyerbeer nous donne pour du neuf a été toujours employé par Mozart, qui faifait chanter de cette sorte le chœur des diables de Don Juan.

Andréa essaya, tout en faisant de nouvelles libations , de faire revenir Gambara par ses contradic-

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tionsau vrai sentiment musical, en lui démontrant que sa prétendue mission en ce monde ne consistait pas à régénérer un art hors de ses facultés , mais bien à chercher sous une autre forme, qui n'était autre que la poésie , l'expression de sa pensée.

— Vous n'avez rien compris, cher comte, à cet immense drame musical, dit négligemment Gambara qui se mit devant le piano d'Andréa, fit résonner les touches, écouta le son, s'assit et parut penser pendant quelques instants, comme pour résumer ses propres idées. Et d'abord sachez qu'une oreille intelligente comme la mienne a reconnu le travail de sertisseur dont vous parlez. Oui, cette musique est choisie avec amour, mais dans les trésors d'une imagination riche et féconde où la science a pressé les idées pour en extraire l'essence musicale. Je vais vous expliquer ce travail , ajouta-t-il.

Il se leva brusquement, alla mettre les bougies dans la pièce voisine, et avant de se rasseoir, il but un plein verre de vin de Giro, vin de Sardaigne qui recèle autant de feu que les vieux vins de Tokai en allument.

— Voyez-vous, ditGambara, celte musique n'est faite ni pour les incrédules ni pour ceux qui n'aiment point. Si vous n'avez pas éprouvé dans votre vie les vigoureuses atteintes d'un esprit mauvais qui dérange le but quand vous le visez, qui donne une fin triste aux plus belles espérances; en un mot, si vous n'avez jamais aperçu la queue du diable frétiller en ce monde, l'opéra de Robert sera pour vous ce qu'est l'Apocalypse pour ceux qui croient que toulfinilaveccux. Si, malheureux et persécuté, vous comprenez le génie du mal, ce grand singe qui détruit à tout moment l'œuvre de Dieu, si vous l'imaginez ayant non pas aimé, mais violé une femme presque divine , et remportant de cet amour les joies de la paternité, au point de mieux aimer son fils éternellement malheureux avec lui, que de le savoir éternellement heureux avec Dieu; si vous imaginez enfin l'âme de la mère planant sur la tête de son fils pour l'arracher aux horribles séductions paternelles, vous n'aurez encore qu'une faible idée de cet immense poëme auquel il manque peu de chose pour rivaliser avec le Don Juan de Mozart; Don Juan est au-dessus par sa perfection, je l'accorde. Robert le Diable représente des idées, Don Juan excite des sensations : Don Juan est encore la seule œuvre musicale où l'harmonie et la mélodie soient en proportions exactes ; là seulement est le secret de sa supériorité sur Robert , car Robert est plus abondant. Mais à quoi sert cette comparaison si ces deux œuvres sont belles de leurs beautés propres? Pour moi, qui gémis sous les coups réitérés du démon, Robert m'a parlé plus énergiquement à l'âme, et je l'ai trouve vaste et concentré tout à la

fois. Vraiment, grâce à vous, je viens d'habiter le beau pays des rêves où nos sens se trouvent agrandis, où l'univers se déploie dans des proportions gigantesques par rapport à l'homme.

11 se fit un moment de silence.

— Je tressaille encore, dit le malheureux artiste, aux quatre mesures de timbales qui m'ont atteint dans les entrailles et qui ouvrent celte courte, cette brusque introduction où le solo de trombone, les fiùtes , le hautbois et la clarinette jettent dans l'âme une couleur fantastique. Cet andante en ut mineur fait pressentir le thème de l'invocation des âmes dans l'abbaye, et vous agrandit la scène par l'annonce d'une lutte loute spirituelle. J'ai frissonné.'

Gambara frappa les touches d'une main sûre, il étendit magistralement le thème de Meyerbecr par une sorte de décharge d'âme à la manière de Listz. Ce ne fut plus un piano, ce fut l'orchestre tout entier, le génie de la musique évoqué.

— Voilà le style de Mozart , s'écria-t-il. Voyez comme cet Allemand manie les accords, et par quelles savantes modulations il fait passer l'épouvante pour arriver à la dominante d'ut. J'entends l'enfer ! La toile se lève. Que vois je? le seul spectacle à qui nous donnions le nom d'infernal , une orgie de chevaliers, en Sicile. Voilà dans ce chœUf en fa toules les passions humaines déchaînées par un allégro bachique. Tous les fils par lesquels le diable nous mène se remuent ! Voilà bien l'espèce de joie qui saisit les hommes quand ils dansent sur un abime, ils se donnent eux-mêmes le vertige. Quel mouvement dans ce chœur. Sur ce chœur, la réalité de la vie , la vie naïve et bourgeoise se détache en sol mineur par un chant plein de simplicité , celui de Raimbaut. D me rafraîchit un moment l'âme, ce bon homme qui exprime la verte et plantureuse Normandie, en venant la rappeler à Robert au milieu de l'ivresse. Ainsi , la douceur de la patrie aimée nuance d'un filet brillant ce sombre début. Puis vient celte merveilleuse ballade en ut majeur, accompagnée du chœur en ut mineur, et qui dit si bien le sujet. — Je suis Robert! éclate aussitôt. La fureur du prince offensé par son vassal n'est déjà plus une fureur naturelle; mais elle va se calmer, car les souvenirs de l'enfance arrivent avec Alice par cet allégro en la majeur plein de mouvement et de grâce. Entendez-vous les cris de l'innocence qui , en entrant dans ce drame infernal, y entre persécutée ?

— Non, non! chanta Gambara qui sut faire chanter son pulmonique piano. La patrie et ses émotions sont venues ! l'enfance et ses souvenirs ont refleuri dans le cœur de Robert; mais voici l'ombre de la mère qui se lève accompagnée des suaves idées religieuses ! La religion auime cette

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Ile romance en mi majeur, et dans laquelle se )uve une merveilleuse progression harmonique et slodique sur les paroles :

Car dans les deux comme sur la terre, Sa mère va prier pour lui.

lutte commence entre les puissances inconnues le seul homme qui ait dans ses veines le feu de ufer pour lui résister. Et pour que vous le saiez bien , voici l'entrée de Bertram , sous laquelle grand musicien a plaqué en ritournelle àl'orches-

un rappel de la ballade de Baimbaut. Que d'art ! elle liaison de toutes les parties, quelle puissance construction ! Le diable est là-dessous, il se ca- B, il frétille. Avec l'épouvante d'Alice, qui remait le diable du saint Michel de son village, le ubat des deux principes est posé. Le thème muai va se développer, et par quelles phases vaes ! Voici l'antagonisme nécessaire à tout opéra tement accusé par un beau récitatif, comme jck en faisait , entre Bertram et Robert :

Tu ne sauras jamais à quel excès je t'aime !

Cet ut mineur diabolique , celte terrible basse de

[•tram entame son jeu de sape qui détruira tous

efforts de cet homme à tempérament violent.

, pour moi , lout est effrayant : le crime aura-

I le criminel? le bourreau aura-t-il sa proie? le lheur dévorera-t-il le génie de l'artiste? la malai tuera-t-elle le malade? l'ange gardien préser- ■a-t-il le chrétien? Voici le finale, la scène de jeu Bertram tourmente son fils en lui causant les is terribles émotions. Robert dépouillé, colère, sant lout, voulant lout tuer, tout mettre à feu à sang, lui semble bien son fils, il est ressemnt ainsi. Quelle atroce gaieté dans le je ris de tes ips de Bertram ! Comme la barcarole vénitienne anec bien ce finale ! par quelles transitions hars cette scélérate paternité rentre en scène pour nener Robert au jeu! Ce début est accablant pour IX qui développent les thèmes au fond de leur ur en leur donnant l'étendue que le musicien r a commandé de communiquer.

II n'y avait que l'amour à opposer à cette grande nphonie chantée où vous ne surprenez ni monou'e, ni l'emploi d'un même moyen : elle est une pariée, caractère de tout ce qui est grand et nael. Je respire, j'arrive dans la sphère élevée me cour galante ; j'entends les jolies phrases frai- ;s et légèrement mélancoliques d'Isabelle, et le sur de femmes en deux parties et en imitation i sent un peu les teintes moresques de l'Espagne.

En cet endroit , la terrible musique s'adoucit par des teintes molles, comme une tempête qui se calme , pour arriver à ce duo fieureté , coquet, bien modulé qui ne ressemble à rien de la musique précédente. Après les tumultes du camp des héros chercheurs d'aventures, vient la peinture de l'amour. Merci, poëte, mon cœur n'eût pas résisté plus longtemps. Si je ne cueillais pas là les marguerites d'un opéra-comique français, si je n'entendais pas la douce plaisanterie de la femme qui aime et console , je ne soutiendrais pas la terrible note grave sur laquelle apparaît Bertram , répondant à son fils ce : Si je le permets! quand il promet à sa princesse adorée de triompher sous les armes qu'elle lui donne. A l'espoir du joueur corrigé par l'amour, l'amour de la plus belle femme, car l'avezvous vue cette Sicilienne ravissante, et son œil de faucon sûr de sa proie? (quels interprètes a trouvés le musicien ! ) à l'espoir de l'homme , l'enfer oppose le sien par ce cri sublime : A toi , Robert de Normandie! N'admirez-vous pas la sombre et profonde horreur empreinte dans ces longues et belles notes écrites pour dans la forêt prochaine ? Il y a là tous les enchantements de la Jérusalem délivrée, comme on en retrouve la chevalerie dans ce chœur à mouvement espagnol et dans le tempo di marcia. Que d'originalité dans cet allégro, modulation des quatre timbales accordées {ut ré, ut sol) ! combien de grâces dans l'appel au tournoi ! Le mouvement de la vie héroïque du temps est là tout entier, l'âme s'y associe ; je lis un roman de chevalerie et un poëme. L'exposition est finie ! il semble que les ressources de la musique soient épuisées, vous n'avez rien entendu de semblable, et cependant tout est homogène. Vous avez aperçu la vie humaine dans sa seule el unique expression : Serai-je heureux ou malheureux? disent les philosophes. Serai-je damné ou sauvé ? disent les chrétiens.

Ici Gambara s'arrêta sur la dernière note du chœur, il la développa mélancoliquement, et se leva pour aller boire un autre grand verre de vin de Giro. Cette liqueur semi-africaine ralluma l'incandescence de sa face, que l'exécution passionnée et merveilleuse de l'opéra de Meyerbeer avait fait légèrement pâlir.

— Pour que rien ne manque à celte composilion, reprit-il, le grand artiste nous a largement donné le seul duo bouffe que put se permettre un démon : la séduction d'un pauvre trouvère. Il a mis la plaisanterie à côté de l'horreur, une plaisanterie où s'abîme la seule réalité qui se montre dans la sublime fantaisie de son œuvre : les amours purs et tranquilles d'Alice et de Raimbaut. Leur vie sera troublée par une vengeance anticipée. Les âmes grandes peuvent seules sentir la noblesse qui anime ces airs

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bouffes, vous n'y trouvez ni lepapillotage trop abondant de notre musique italienne, ni le commun des ponts-neufs français. C'est quelque chose de la majesté de l'Olympe , il y a le rire amer d'une divinité, opposé à la surprise d'un trouvère qui se donjuanise. Sans celte grandeur, nous serions revenus trop brusquement à la couleur générale de l'opéra, empreinte dans cette horrible rage en septièmes diminuées qui se résout en une valse infernale et nous met enfin face à face avec les démons. Avec quelle vigueur le couplet de Bcrtram se détache en si mineur sur le chœur des enfers en nous peignant la paternité mêlée à ces chants démoniaques par un désespoir affreux ! Quelle ravissante transition que l'arrivée d'Alice sur la ritournelle en si bémol ! J'entends encore ces chants angéliques de fraîcheur, n'est-ce pas le rossignol après l'orage? La grande pensée de l'ensemble se retrouve ainsi dans les détails, car que pourrait-on opposer à celte agitation des démons grouillants dans leur trou, si ce n'est l'air merveilleux d'Alice :

Quand j'ai quitté la Normandie !

Le fil d'or de la mélodie court toujours le long de la puissante harmonie comme un espoir céleste, elle la brode, et avec quelle profonde habileté! Jamais le génie ne lâche la science qui le guide. Ici le chant d'Alice se trouve en si bémol et se rattache au fa dièse, la dominante du chœur infernal. Entendez-vous le trémolo de l'orchestre, on demande Robert dans le cénacle des démons. Berlram rentre sur la scène, et là se trouve le point culminant de l'intérêt musical! un récitatif comparable à ce que les grands maîtres ont inventé de plus grandiose, la chaude lutte en mi bémol où éclatent les deux athlètes : le ciel et l'enfer. L'un par : Oui, tu me connais! sur une septième diminuée; l'autre par son fa sublime : Le ciel est avec moi. L'enfer et la croix sont en présence. Viennent les menaces de Bertram à Alice, le plus violent pathétique du monde, le génie du mals'étalant avec complaisance ets'appuyant comme toujours sur l'intérêt personnel. L'arrivée de Robert, qui nous donne le magnifique trio en la bémol sans accompagnement, établit un premier engagement entre les deux forces rivales et l'homme. Voyez comme il se produit nettement, dit Gambara en resserrant cette scène par une exécution passionnée qui saisit Andréa. Toute cette avalanche de musique , depuis les quatre temps de timbale , a roulé vers ce combat des trois voix. La magie du mal triomphe! Alice s'enfuit et vous entendez le duo en ré entre Bertram et Robert. Le diable lui enfonce ses griffes au cœur , il le lui déchire pour

se le mieux approprier, il se sert de tout : honneur, espoir, jouissances éternelles et infinies , il fait tout briller à ses yeux , il le met , comme Jésus , sur le pinacle du temple et lui montre tous les joyaux de la terre , l'écrin du mal , il le pique au jeu du courage, et les beaux sentiments de l'homme éclatent dans ce cri :

Des chevaliers de ma patrie L'honneur toujours fut le soutien!

Enfin, pour couronner l'œuvre, voilà le thème qui a si fatalement ouvert l'opéra, le voilà, ce chant principal, dans la magnifique évocation des âmes :

Nonnes, qui reposez sous cette froide pierre , M'entendez-vous ?

Glorieusement parcourue, la carrière musicale est glorieusement terminée par Yallegro vivace de la bacchanale en ré mineur. Voici bien le triomphe de l'enfer! Roule, musique, enveloppe-nous de tes plis redoublés, roule et séduis! Les puissances infernales ont saisi leur proie, elles la tiennent, elles dansent. Ce beau génie destiné à vaincre, à régner, le voilà perdu! les démons sont joyeux, la misère étouffera le génie, la passion perdra le chevalier.

Ici Gambara développa la bacchanale pour son propre compte, en improvisant d'ingénieuses variations et s'accompagnant d'une voix mélancolique comme pour exprimer les intimes souffrances qu'il avait ressenties,

— Entendez-vous les plaintes célestes de l'amour négligé? Isabelle appelle Robert au milieu du grand chœur des chevaliers allant au tournoi , et où reparaissent les motifs du second acte, afin de bien faire comprendre que le troisième acte s'est accompli dans une sphère surnaturelle. La vie réelle reprend. Ce chœur s'apaise à l'approche des enchantements de l'enfer qu'apporte Robert avec le talisman , les prodiges du troisième acte vont se continuer. Ici vient le duo du viol où le rhythme indique bien la brutalité des désirs d'un homme qui peut tout , et où la princesse , par des gémissements plaintifs, essaye de rappeler son amant à la raison. Là, le musicien s'était mis dans une situation difficile à vaincre, et il a vaincu par le plus délicieux morceau de l'opéra. Quelle adorable mélodie dans la cavatinede Grâce pour toi ! Les femmes en ont bien saisi le sens, elles se voyaient toutes étreintes , et saisies sur la scène. Ce morceau seul ferait la fortune de l'opéra, car elles croyaient être toutes aux prises avec quelque violent chevalier. Jamais il n'y a eu de musique plus passionnée ni

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us dramatique. Le monde entier se déchaîne alors ntre le réprouvé !

On peut reprocher à ce finale sa ressemblance ec celui de Don Juan, mais il y a dans la situation tle énorme différence qu'il y éclate une noble oyance en Isabelle , un amour vrai qui sauvera )bert; il repousse dédaigneusement la puissance fernale qui lui est confiée , tandis que don Juan rsiste dans ses incrédulités. Ce reproche est d'ailjrs commun à tous les compositeurs qui depuis ozart ont fait des finales. Le finale de Don Juan t une de ces formes classiques trouvées pour touurs.

Enfin la religion se lève toute-puissante avec sa ix qui domine les mondes, qui appelle tous les alheurs pour les consoler, tous les repentirs pour ; réconcilier. La salle entière s'est émue aux acnls de ce chœur:

Malheureux ou coupables, Hàtez-vous d'accourir !

Dans l'horrible tumulte des passions déchaînées, voix sainle n'eût pas été entendue; mais en ce ornent critique, elle peut tonner la divine Église Iholique, elle se lève brillante de clartés. Là, i été étonné de trouver après tant de trésors haroniques une veine nouvelle où le compositeur a nconlré le morceau capital de : Gloire à la Province! écrit dans la manière de Handel. Arrive Rort, éperdu, déchirant l'âme avec son: Si je pouvais ier. Poussé par l'arrêt des enfers, Bertram pourit son fils et tente un dernier effort. Alice vienlfaire paraître la mère, vous entendez alors le grand trio rs lequel a marché l'opéra : le triomphe de l'âme r la matière, de l'esprit du bien sur l'esprit du al. Les chants religieux dissipent les chants in- "naux, le bonheur se montre splendide ; mais ici musique a faibli : j'ai vu une cathédrale au lieu entendre le concert des anges heureux , quelque vine prière des âmes délivrées applaudissant à inion de Robert et d'Isabelle. Nous ne devions is rester sous le poids des enchantements de nfer, nous devions sortir avec une espérance au eur. A moi, musicien catholique, il me fallait une Lire prière de Mosé. J'aurais voulu savoir cornent l'Allemagne aurait lutté contre l'Italie, ce îe Meyerbeer aurait fait pour rivaliser avec Rosni. Cependant , malgré ce léger défaut , l'auteur ;ut dire qu'après cinq heures d'une musique aussi ibstantielle, un Parisien préfère une décoration à n chef-d'œuvre musical ! Vous avez entendu les :clamations adressées à cette œuvre , elle aura eux cents représentations ! Si les Français ont comris cette musique...

— C'est parce qu'elle offre des idées, dit le comte.

— Non, c'est parce qu'elle présente avec autorité l'image des luttes où tant de gens expirent, cl parce que toutes les existences individuelles peuvent s'y rattacher par le souvenir. Aussi, moi, malheureux, aurais-je été satisfait d'entendre ce cri des voix célestes que j'ai tant de fois rêvé.

Aussitôt Gambara tomba dans une extase musicale , et improvisa la plus mélodieuse et la plus harmonieuse cavatine que jamais Andréa devait entendre , un chant divin divinement chanté dont le thème avait une grâce comparable à celle de VO filii et filiœ, mais plein d'agréments que le génie musical le plus élevé pouvait seul trouver. Le comle resta plongé dans l'admiration la plus vive : les nuages se dissipaient, le bleu du ciel s'entr'ouvrait, des figures d'anges apparaissaient et levaient les voiles qui cachent le sanctuaire, la lumière du ciel tombait à torrents. Bientôt le silence régna. Le comte, étonné de ne plus rien entendre, contempla Gambara, qui, les yeux fixes et dans l'altitude des thériakis, balbutiait le moi Dieu! Le comte attendit que le compositeur descendit des pays enchantés où il était monté sur les ailes diaprées de l'inspiration, et résolut de l'éclairer avec la lumière qu'il en rapporterait.

— Eh bien, lui dit-il en lui offrant un autre verro plein et trinquant avec lui , vous voyez que cet Allemand a fait selon vous un sublime opéra sans s'occuper de théorie, tandis que les musiciens qui écrivent des grammaires peuvent, comme les critiques littéraires, être de détestables compositeurs.

— Vous n'aimez donc pas ma musique?

— Je ne dis pas cela, mais si au lieu de viser à exprimer des idées, et si au lieu de pousser à l'extrême le principe musical, ce qui vous fait dépasser le but, vous vouliez simplement réveiller en nous des sensations, vous seriez mieux compris, si toutefois vous ne vous êtes pas trompé sur voire vocation. Vous êtes un grand poëte.

— Quoi! dit Gambara, vingt-cinq ans d'études seraient inutiles! Il me faudrait étudier la langue imparfaite des hommes, quand je tiens la clef du verbe céleste! Ah! si vous aviez raison, je mourrais...

— Vous, non. Vous êles grand et fort, vous recommenceriez votre vie, et moi je vous soutiendrais. Nous offririons la noble et rare alliance d'un homme riche et d'un artiste qui se comprennent l'un l'autre.

— Etes- vous sincère? dit Gambara frappé d'une soudaine stupeur.

— Je vous l'ai déjà dit, vous êtes plus poëte que musicien.

— Poëte ! poëte ! Cela vaut mieux que rien. Dites-

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moi la vérité, qui prisez-vous le plus de Mozart ou d'Homère?

— Je les admire à l'égal l'un de l'autre.

— Sur l'honneur?

— Sur l'honneur.

— Hum ! encore un mot. Que vous semble de Mcycrbeer et de Byron?

— Vous les avez jugés en les rapprochant ainsi. La voiture du comte était prête, le compositeur

et son noble médecin franchirent rapidement les marches de l'escalier, et arrivèrent eu peu d'instants chez Marianna. En entrant, Gambara se jeta dans les bras de sa femme, qui recula d'un pas en détournant la tête, le mari fit également un pas en arrière, cl se pencha sur le comte.

— Ah ! monsieur, dit-il d'une voix sourde, au moins fallait-il me laisser ma folie. Puis il baissa la tête et tomba.

— Qu'avez-vous fait? 11 est ivre mort, sïcri.i Marianna en jetant sur le corps un regard où la pitié combattait le dégoût.

Le comte aidé par son valet releva Gambara, qui fut posé sur son lit. Andréa sortit, le cœur plein d'une horrible joie. Le lendemain, il laissa passer l'heure ordinaire de sa visite, il commençait à craindre d'avoir été dupe de lui-même, et d'avoir vendu un peu cher l'aisance et la sagesse à ce pauvre ménage, dont il avait troublé la paix.

Giardini parut enfin , porteur d'un mot de Marianna.

« Venez, écrivait-elle, le mal n'est pas aussi grand « que vous l'auriez voulu, cruel ! »

— Excellence, dit le cuisinier pendant qu'Andréa faisait sa toilette, vous nous avez traités magnifiquement hier au soir , mais convenez qu'à part les vins qui étaient excellents , votre maître d'hôtel ne nous a pas servi un plat digne de figurer sur la table d'un vrai gourmet. Vous ne nierez pas non plus, je suppose , que le mets qui vous fut servi chez moi le jour où vous me fîtes l'honneur de vous asseoir à ma table ne renfermât la quintessence de tous ceux qui salissaient hier votre magnifique vaisselle. Aussi ce malin me suis-je éveillé en songeant à la promesse que vous m'avez faite d'une place de chef, et je me regarde comme attaché maintenant à votre maison.

— La même pensée m'est venue il y a quelques jours, répondit Andréa. J'ai parlé de vous au secrétaire de l'ambassade d'Autriche , et vous pouvez désormais passer les Alpes quand bon vous semblera. J'ai un château en Croatie où je vais rarement, là vous cumulerez les fonctions de concierge, de sommelier et de maîlre d'hôtel, à deux cents écus d'appointements. Ce traitement sera aussi celui de votre femme, à qui le surplus du service est réservé.

Vous pourrez vous livrer à des expériences in anima vili , c'est-à-dire sur l'estomac de mes vassaux. Voici un bon sur mon banquier pour vos frais de voyage.

Giardini baisa la main du comte, suivant la coutume napolitaine.

— Excellence, lui dit-il, j'accepte le bon sans accepter la place, ce serait me déshonorer que d'abandonner mon art , en déclinant le jugement des plus fins gourmets qui, décidément, sont à Paris.

Quand Andréa parut chez Gambara, celui-ci se leva et vint à sa rencontre.

— Mon généreux ami, dit-il de l'air le plus ouvert, ou vous avez abusé hier de la faiblesse de mes organes, pour vous jouer de moi, ou votre cerveau n'est pas plus que le mien à l'épreuve des vapeurs natales de nos bons vins du Lalium. Je veux m'arrêter à cette dernière supposition, j'aime mieux douter de votre estomac que de votre cœur. Quoi qu'il en soit, je renonce à jamais à l'usage du vin, dont l'abus m'a entraîné hier au soir dans de bien coupables folies. Quand je pense que j'ai failli... (il jeta un regard d'effroi sur Marianna). Quant au misérable opéra que vous m'avez fait entendre, j'y ai bien songé, c'est toujours de la musique faite parles moyens ordinaires, c'est toujours des montagnes de notes entassées, verba et voces ; c'est la lie de l'ambroisie que je bois à longs traits en rendant la musique céleste que j'entends! Ce sont des phrases hachées dont j'ai reconnu l'origine. Le morceau de : Gloire à la Providence! ressemble un peu trop à un morceau de Handcl, le chœur des chevaliers allant au combat est parent de la Dame Blanche; enfin si l'opéra plaît tant, c'est que la musique est de tout le monde, aussi doit-elle être populaire. Je vous quitte, mon cher ami, j'ai depuis ce matin dans ma tête quelques idées qui ne demandent qu'à remonter vers Dieu sur les ailes de la musique; mais je voulais vous voir et vous parler. Adieu, je vais demander mon pardon à la musc. Nous dînerons ce soir ensemble, mais point de vin, pour moi du moins. Oh ! j'y suis décidé.

— J'en désespère, dit Andréa en rougissant.

— Ah ! vous me rendez ma conscience ! s'écria Marianna, je n'osais plus l'interroger. Mon ami! mon ami, ce n'est pas notre faute, il ne veut pas guérir.

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