CONCLUSION
Six ans après, en janvier 1857, la plupart des artistes qui avaient le malheur de gâter leurs instruments à vent ou à cordes, les apportaient rue
GAMBARA
roid manteau dans une infâme et horrible maison j demeurait au cinquième étage un vieil Italien 9ramé Gambara. Depuis cinq ans, cet artiste avait :è laissé à lui-même et abandonné par sa femme. Il li était survenu bien des malheurs. Un instrument îr lequel il comptait pour faire fortune, et qu'il smmait le Panharmonicon , avait été vendu par itorité de justice sur la place du Châtelet, ainsi [l'une charge de papier réglé , barbouillé de notes ; musique. Le lendemain de la vente ces partitions raient enveloppé à la Halle du beurre, du poisson, ;s fruits. Ainsi, trois grands opéras dont parlait ce luvre homme, mais qu'un ancien cuisinier napolain, devenu simple regrattier, disait être un amas ; sottises, avaient été disséminés dans Paris et dé- >rés parles éventairesdes revendeuses. N'importe,
propriétaire de la maison avait été payé de ses yers, et les huissiers de leurs frais. Au dire du eux regrattier napolitain qui vendait aux filles de
rue Froidmanteau les débris des repas les plus mptueux faits en ville, la signora Gambara avait ivi en Italie un grand seigneur milanais , et pernne ne pouvait savoir ce qu'elle était devenue, itiguée de quinze années de misère, elle ruinait îut-être ce comte par un luxe exorbitant, car ils adoraient l'un l'autre si bien que dans le cours de
vie le Napolitain n'avait pas eu l'exemple d'une mblable passion.
Vers la fin de ce même mois de janvier, un soir îe Giardini le regrattier causait, avec une fille qui ;nait chercher à souper, de cette divine Marianna,
pure et si belle , si noblement dévouée, et qui cemdant avait fini comme toutes les autres , la fille,
regrattier et sa femme aperçurent dans la rue une mme maigre, au visage noirci, poudreux, un [uelette nerveux et ambulant qui regardait les nméros et cherchait à reconnaître une maison.
— Ecco la Marianna, dit en italien le regrater.
Marianna reconnut le restaurateur napolitain iardini dans le pauvre revendeur, sans s'expliuer par quels malheurs il était arrivé à tenir une lisérable boutique de regrat. Elle entra, s'assit, »r elle venait de Fontainebleau; elle avait fait quairze lieues dans la journée , et avait mendié son ain depuis Turin jusqu'à Paris. Elle effraya cet ÎTroyable trio ! De sa beauté merveilleuse, il ne lui ;stait plus que deux beaux yeux malades et éteints. a seule chose qu'elle trouvât fidèle était le maleur. Elle fut bien accueillie par le vieux et habile ïccommodeur d'instruments qui la vit entrer avec n indicible plaisir.
— Te voilà donc, ma pauvre Marianna ! lui dit-il vec bonté. Pendant ton absence, ils m'ont vendu ion instrument et mes opéras !
Il était difficile de tuer le veau gras pour le retour de la Samaritaine , mais Giardini donna un restant de saumon, la fille paya le vin, Gambara offrit son, pain, la signora Giardini mit la nappe, et ces infortunes si diverses soupèrent dans le grenier du compositeur. Interrogée sur ses aventures, Marianna refusa de répondre , et leva seulement ses beaux yeux vers le ciel en disant à voix basse à Giardini : — Marié avec mie danseuse !
— Comment allez-vous faire pour vivre? dit la fille. La route vous a tuée et...
— Et vieillie, dit Marianna. Non, ce n'est ni la fatigue, ni la misère, mais le chagrin.
— Ah çà ! pourquoi n'avez-vous rien envoyé à votre homme ? lui demanda la fille.
Marianna ne lui jeta qu'un coup d'oeil , et la fille en fut atteinte au cœur.
— Elle est fière, excusez du peu! s'écria-t-elle. A quoi çalui sert-il? dit-elle à l'oreille de Giardini.
Dans cette année, les artistes furent pleins de précaution pour leurs instruments, les raccommodages ne suffirent pas à défrayer ce pauvre ménage; la femme ne gagna pas non plus grand'chose avec son aiguille , et les deux époux durent se résigner à utiliser leurs talents dans la plus basse de toutes les sphères. Tous deux sortaient le soir à la brune et allaient aux Champs-Elysées y chanter des duos que Gambara, le pauvre homme! accompagnait sur une méchante guitare. En chemin, sa femme, qui pour ces expéditions mettait sur sa tête un méchant voile de mousseline, conduisait son mari chez un épicier du faubourg Saint-Honoré, lui faisait boire quelques petits verres d'eau-de-vie et le grisait; autrement, il eût fait de mauvaise musique. Tous deux se plaçaient devant le beau monde assis sur des chaises, et l'un des plus grands génies de ce temps, l'Orphée inconnu de la musique moderne, exécutait des fragments de ses partitions, et ces morceaux étaient si remarquables qu'ils arrachaient quelques sous à l'indolence parisienne. Quand un dilettante des Bouffons, assis là par hasard, ne reconnaissait pas de quel opéra ces morceaux étaient tirés, il interrogeait la femme habillée en prêtresse grecque qui lui tendait un rond à bouteille en vieux moiré métallique où elle recueillait les aumônes.
— Ma chère, où prenez-vous cette musique ?
— Dans l'opéra de Mahomet, répondait Marianna.
Comme Rossini a composé un Mahomet II , le dilettante disait alors à la femme qui l'accompagnait : — Quel dommage que l'on ne veuille pas nous donner aux Italiens les opéras de Rossini que nous ne connaissons pas ! car voilà , certes , de la belle musique.