‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 84 sur 157 · SOIRÉE NORMALE · texte numérisé non relu

SOIRÉE NORMALE

La mouche est un jeu qui se joue avec cinq cars et avec une retourne. La retourne détermine itout. Chaque joueur est libre, à chaque coup, encourir les chances ou de s'abstenir. En s'absleint, il ne perd que l'enjeu du coup , car chacun et une faible somme. En jouant , chaque joueur t tenu de faire une levée, et les levées se payent i prorata de la mise : s'il y a cinq sous au panier,

levée vaut un sou. Le joueur qui ne fait pas de vée est mis à la mouche : il doit tout l'enjeu et le et au panier pour le coup suivant. On inscrit les louches dues, qui se mettent l'une après l'autre i panier par ordre de capital, le plus gros passant 'ant le plus faible. Ceux qui renoncent à jouer )nnent leurs cartes pendant le coup, mais ils sont msidérés comme nuls. Les cartes du talon s'éîangent, comme à l'écarté, mais par ordre depriaulé. Chacun prend autant de cartes qu'il en sut, en sorte que le premier en carte et le second :uvent absorber le talon à eux deux. La retourne >parlient à celui qui donne. 11 est une carte qui nporle toutes les autres, nommée Misligris, et qui 1 le valet de trèfle. Ce jeu, d'une excessive simicilé, ne manque pas d'intérêt. La cupidité natu- :lle à l'homme peut s'y développer aussi bien que s finesses diplomatiques et les jeux de physionoie.

A l'hôtel du Guénic, chacun des joueurs prenait ingl jetons et répondait de cinq sous, ce qui porlit la somme totale de l'enjeu à cinq liards par )up, somme majeure aux yeux de ces personnes.

était possible de gagner, en supposant beaucoup e bonheur, vingt-cinq sous, capital que personne, irmi les joueurs habituels, ne dépensait dans sa Ornée. Aussi mademoiselle de Pen-Hoël apportaitleà ce jeu, dont l'innocence n'est surpassée dans

DE BALZ4C. T. VI.

la nomenclature de l'académie que par celui de la Bataille, une passion égale à celle des chasseurs dans une grande partie de chasse. Mademoiselle Zéphirine, qui était de moitié dans le jeu de la baronne, n'attachait pas une importance moindre à la mouche. Avancer un liard pour risquer d'en avoir cinq, de coup en coup, constituait pour la vieille thésauriseuse une opération financière immense, à laquelle elle mettait autant d'action inlérieureque le plus avide spéculateur en met pendant la tenue de la bourse à la hausse et à la baisse des rentes.

Par une convention diplomatique, en date de septembre 1819, après une soirée où mademoiselle de Pen-Hoël perdit trente-sept sous, le jeu cessait dès qu'une personne en manifestait le désir après avoir dissipé dix sous. La politesse ne permettait pas de causer à un joueur le petit chagrin de voir jouer la mouche sans qu'il y prit part. Mais toutes les passions ont leur jésuitisme. Le chevalier et le baron, ces deux vieux politiques, avaient trouvé moyen d'éluder la charte. Quand tous les joueurs désiraient vivement de prolonger une émouvante partie, le hardi chevalier du Halga, l'un de ces garçons prodigues et riches des dépenses qu'ils n'ont pas à faire, offrait toujours dix jetons à mademoiselle de Pen-Hoël ou à Zi phirine quand l'une d'elles ou toutes deux avaient perdu leurs cinq sous, à la condition de ne les lui rendre qu'en cas de gain; mais il n'offrait rien au baron, à la baronne ni au curé. Un vieux chevalier, garçon, ne pouvait se permettre celte galanterie qu'envers des demoiselles. Le baron offrait aussi les dix jetons aux deux vieilles filles, sous prétexte de continuer la partie, et toujours les deux avares acceptaient, non sans se faire prier, selon les us et coutumes des filles. Mais pour s'abandonner à celte prodigalité, le baron et le chevalier devaient avoir gagné , sans quoi celte offre eUl pris le caractère d'une offense.

La mouche était brillante quand une demoiselle de Kergarouël tout court était en transit chez sa tante, car là les Kergarouët n'avaient jamais pu se faire nommer Kergarouël Pen-Hoël par personne, pas même par les domestiques, lesquels avaient à cet égard des ordres formels. La tante montrait à sa nièce la mouche à faire chez les du Guénic comme un plaisir insigne. La petite avait ordre d'être aimable, chose assez facile quand elle voyait le beau Calyste, de qui raffolaient les quatre demoiselles de Kergarouët. Ces jeunes personnes, élevées en pleine civilisation moderne , tenaient peu à cinq sous : elles faisaient mouche sur mouche; il y avait alors des listes de mouches dues dont le total s'élevait quelquefois à cinquante sous, et qui étaient échelonnées depuis deux sous et demi jusqu'à dix sous. C'étaient des soirées de grandes émotions pour

BÉATttlX OU LES AMOURS FORCÉS.

la vieille aveugle. Les levées s'appellent des mains à Guérande ; la baronne faisait sur le pied de sa bellesœur un nombre de pressions égal au nombre de mains qui, d'après son jeu, étaient sûres. Jouerou ne pas jouer , selon les occasions où le panier était plein , entraînait des discussions intérieures où la cupidité était aux prises avec la peur. Les plaisanteries éternelles et qui se disaient mille fois par an, mais toujours nouvelles, roulaient sur l'attelage à donner au panier quand il était trop charge. On parlait d'atteler des bœufs, des éléphants, des chevaux, des ânes, des chiens. Après vingt ans, personne ne s'apercevait des redites. La proposition excitait toujours le même sourire. Il en était de même des mots que le chagrin de voir prendre un panier plein dictait à ceux qui l'avaient engraissé sans en rien prendre.

Les caries se donnaient avec une lenteur automatique. On causait en poitrinant. Ces dignes et nobles personnes avaient l'adorable petitesse de se défier les unes des autres au jeu. Mademoiselle de Pen-Hoël accusait presque toujours le curé de tricherie quand il prenait un panier.

«i 11 est singulier . disait alors le curé , que je ne triche jamais quand je fais une mouche. »

Personne ne lâchait sa carte sur le tapis en reprenant celle de son voisin sans des calculs profonds, sans des regards fini et des mots plus ou moins astucieux, sans des remarques ingénieuses et fines. Les coups étaient , pensez-le bien, entrecoupés de narrations sur les événements arrivés en ville, ou par des discussions sur les affaires politiques. Souvent les joueurs restaient un grand quart d'heure, les cartes appuyées en éventail sur leur estomac, occupés à causer. Si par suite de ces interruptions il se trouvait un jeton de moins au panier, tout le monde prétendait avoir mis son jeton. Presque toujours le chevalier complétait l'enjeu, accusé par tous de penser à ses cloches aux oreilles, à sa tête, à ses farfadets, et d'oublier sa mise. Quand le chevalier, ce bon et brave chevalier, avait remis un jeton , la vieille Zéphirine ou la malicieuse bossue était prise de remords ; elle imaginait alors que peut-être était-ce elle qui n'avait pas mis , elle croyait, elle doutait, mais enfin le chevalier était bien assez riche pour supporter ce petit malheur. Souvent le baron ne savait plus où il en était quand on parlait des infortunes de la maison royale.

Quelquefois il arrivait un résultat toujours surprenant pour ces personnes qui toutes comptaient sur le même gain. Après un certain nombre de parties , chacun avait gagné ses jetons après les avoir risqués, et s'en allait, l'heure étant trop avancée, sans perle ni gain, niais non sans émotion. J)ans ces cnioîlos soirées, il s'élevait des plaintes

sur la mouche : la mouche n'avait pas été piquante : les joueurs accusaient la mouche comme les nègres battent la lune dans l'eau quand le temps esl contraire. La soirée passait pour pâle. On avait bien travaillé pour pas grand'cho^e. Quand, à sa première visite, le vicomte et la vicomtesse de Kcrgarouët parlèrent de whist et de boston comme de jeux plus intéressants que la mouche et furent encouragés à les montrer par la baronne , que la mouche ennuyait excessivement, la société de l'hôtel du Guénic s'y prêta, non sans se récrier sur ces innovations ; mais il lui fut impossible de faire comprendre ces jeux , qui , les Kergarouët partis , furent traités de casse-tête, de travaux algébriques, de difficultés inouïes. Chacun préférait sachère mou che, sa petite et agréable mouche. La mouclu triompha des jeux modernes comme triomphaien partout les choses anciennes sur les nouvelles, er Bretagne.

Pendant que le curé donnait les cartes, la baronne faisait au chevalier du Halga des question: pareilles à celles de la veille sur sa santé. Le cheva lier tenait à honneur d'avoir des maux nouveaux Si les demandes se ressemblaient, le capitaine d< pavillon avait un avantage singulier dans ses répon ses. Aujourd'hui les fausses cotes l'avaient inquiété Chose remarquable, ce digne chevalier ne se plat gnail jamais de ses blessures. Tout ce qui ètiil se rieux , il s'y attendait, il le connaissait; mais le choses fantastiques, les douleurs de tète, les chiem qui lui mangeaient l'estomac, les cloches qui bour donnaient à ses oreilles, et mille autres farfadet l'inquiétaient horriblement.

— Hier c'étaient des inquiétudes dans les jambes dit le curé d'un air grave.

— Ça saule ! répondit le chevalier.

— Des jambes aux fausses côles ? demanda made moiselle Zéphirine.

— Ça ne s'est pas arrêté en chemin? dit made moiselle de Pen-Hoël en souriant.

Le chevalier s'inclina gravement en faisant ui geste négatif passablement drôle , par lequel il eu prouvé à un observateur que dans sa jeunesse i avait été spirituel et avait aimé ; que sa vie fossile Guérande cachait bien des souvenirs ; que, lorsqu'i était stupidement planté sur ses deux jambes d héron au soleil , au mail , regardant la mer et le ébats de sa chienne , il revivait peut-être dans 1 passé.

— Voilà le vieux duc de Lenoncourt mort, di le baron en se rappelant la nouvelle où sa femme e était restée de la Quotidienne. Allons, le premie gentilhomme de la chambre du roi n'a pas lardé d rejoindre son maître. J'irai bientôt aussi...

— Mon ami , mon ami ! lui dit sa femme en frap

nt doucement sur la peauossue et calleuse de son iri.

— Laissez-le dire, ma sœur, dit Zéphirine; tant C je serai dessus , il ne sera pas dessous : il est )n cadet.

Un gai sourire erra sur les lèvres de la vieille e. Quand le baron avait laissé échapper une réxion de ce genre , les joueurs et les gens en visite regardaient avec émotion, inquiets de la tristesse roi de Guérande. Les personnages venus pour le ir se disaient en s'en allant : — Monsieur du énie était triste. Avez-vous vu comme il dort? le lendemain tout Guérande causait de cet évément. Le baron du Guénic baisse ! Celte phrase vrait les conversations dans tous les ménages.

— Thishé va bien? demanda mademoiselle de n-Hoël au chevalier dès que les cartes furent tinées.

— Celte pauvre petite est comme moi , répondit chevalier : elle a des maux de nerfs ; elle relève islamment une de ses pattes en courant : tenez, nme ça!

Pour imiter sa chienne et crisper l'un de ses bras le levant, le chevalier laissa voir son jeu à sa sine la bossue, qui voulait savoir s'il avait de .oui ou le Mistigris. C'était une première finesse aquelle il succomba.

— Oh! dit la baronne, le bout du nez de monur le curé blanchit; il a Mistigris!

Le plaisir d'avoir Mistigris était si vif, chez le ré comme chez les autres joueurs, que le pauvre ître ne savait pas le cacher ;etcomme il y a touirs dans la figure humaine une place où les se- :ls mouvements du cœur se trahissent, ces perines habituées à s'obsener avaient fini, après elques années, par découvrir l'endroit faible îz le curé. Le bout de son nez blanchissait. On gardait bien alors déjouer contre lui.

— Vous avez eu du monde aujourd'hui chez as? dit le chevalier à mademoiselle de Pen-Hoël.

— Oui, l'un des cousins de mon beau-frère. Il i surpris en m'annonçant le mariage de madame comtesse de Kergarouët, une demoiselle de Fonne...

— Une fille à Grand- Jacques ! s'écria le baron. Il prit le panier.

— La comlesse est son héritière , elle a épousé ancien ambassadeur. Il m'a raconté les plussin-

lières choses sur notre voisine mademoiselle des uches, mais si singulières que je ne veux pas les >ire. Calysle ne serait pas si asidu chez elle; il a ;n assez de bon sens pour s'apercevoir de pareilmonstruosités.

— Monstruosités ! dit le baron réveillé par ce )t.

La baronne et le curé se jetèrent un coup d'oeil d'intelligence. Les caries étaient données, la vieille fille avait Mistigris , elle ne voulut pas continuer cette conversation , heureuse de cacher sa joie à la faveur de la stupéfaction générale causée par son mot.

— C'est à vous à jeter une carte, monsieur le baron dit-elle en poitrinant.

— Mon neveu n'est pas de ces jeunes gens qui aiment les monstruosités, dit Zéphirine en fourgonnant sa tête.

— Mistigris! s'écria mademoiselle de Pen-Hoël, qui ne répondit pas à son amie.

Le curé paraissait instruit de toute l'affaire de Calyste et de mademoiselle des Touches :il n'entra pas en lice.

— Que fait-elle d'extraordinaire , mademoiselle des Touches? demanda le baron.

— Elle fume...

— C'est Irès-sain, dit le chevalier.

— Ses terres? demanda le baron.

— Ses terres, reprit la vieille fille, elle les mange.

— Tout le monde y a été, tout le monde doit la mouche, j'ai le roi , la dame, le valet d'atout, Mistigris et un roi , dit la baronne. A nous le panier, ma sœur.

Ce coup , gagné sans qu'on jouât, atterra mademoiselle de Pen-Hoël, qui cessa de s'occuper de Calysle et de mademoiselle des Touches.

A neuf heures il ne resta plus dans la salle que la baronne et le curé. Les quatre vieillards étaient allés se coucher. Le chevalier accompagna, selon son habitude, mademoiselle de Pen-Hoël jusques à sa maison, située sur la place de Guérande, en faisant des réflexions sur la finesse du dernier coup, sur leur plus ou moins de bonheur, ou sur le plaisir toujours nouveau avec lequel mademoiselle Zéphirine engouffrait son gain dans sa poche , car la vieille aveugle ne réprimait plus sur son visage l'expression de ses sentiments. La préoccupation de madame du Guénic fit les frais de celle conversalion ; le chevalier avait remarqué les distractions de sa charmante Irlandaise. Sur le pas de sa porte, quand son petit domestique fut monté, la vieille fille répondait confidentiellement aux suppositions faites par le chevalier du Halga sur l'air extraordinaire de la baronne, ce mot gros d'intérêt : « J'en sais la cause. »

Jugez, d'après cette soirée, du vacarme que devaient produire dans les intérieurs de Guérande l'arrivée, le séjour, le départ ou seulement le passage d'un étranger.

CALTSTE.

Quand aucun bruit ne retentit plus ni dans la chambre du baron ni dans celle de sa sœur, madame du Guénic regarda le curé, qui jouait pensivement avec des jetons.

— J'ai deviné que vous avez enfin partagé mes inquiétudes sur (lalyste, lui dit-elle.

— Avez-vous vu l'air pincé qu'avait mademoiselle de Pen-Hoël ce soir ? demanda le curé.

— Oui, répondit la baronne.

— Elle a, je le sais, reprit le curé, les meilleures intentions pour noire cher Calyste, qu'elle admire et chérit comme s'il élait son fils. Sa conduite en Vendée aux côtés de son père, les louanges que Madame a failes de son dévouement ont augmenté l'affection que mademoiselle lui porte. Elle assurera, par donation entre vils, toute sa fortune à celle de ses nièces que Calyste épousera. Je sais que vous avez en Irlande un parti beaucoup plus riche pour voire cher Calyste, mais il vaut mieux avoir deux cordes qu'une à son arc. Au cas où voire famille ne se chargerait pas de rétablissement de Calyste, la fortune de mademoiselle de Pen-Hoël n'est pas à dédaigner. Vous trouverez toujours pour ce cher enfant un parti de sept mille livres de rente; mais vous ne trouverez pas les économies de quarante ans, des terres administrées , bàlies, réparées comme le sont celles de mademoiselle de Pen-Hoël. Celte femme impie, mademoiselle des Touches, est venue gâter bien des choses! On a fini par avoir de ses nouvelles.

— Hé bien? dit la mère.

— Oh ! une gaupe, une gourgandine! s'écria le curé; une femme de mœurs équivoques, occupée de théâtre, hantanl les comédiens, les comédiennes, mangeant sa fortune avec des folliculaires, des peintres , des musiciens, la société du diable, enfin! Elle prend, pour écrire ses livres, un faux nom sous lequel elle est, dit-on, plus connue que sous celui de Félicité des Touches. Une vraie baladine qui, depuis sa première communion, n'est entrée dans une église que pour y voir des statues ou des tableaux ! Elle a dépensé, dit-on , sa fortune à décorer les Touches de la plus inconvenante façon. Il s'y boit pendant son séjour plus de vins fins que dans tout Guérande durant une année. Les demoiselles Bougniol ont logé l'année dernière des hommes à barbe de bouc, soupçonnés d'être républicains, qui venaient de chez elle et qui chantaient des chansons impies à faire rougir et pleurer ces

vertueuses filles. Voilà la femme qu'adore en c moment monsieur le chevalier. Elle voudrait avoi ce soir un de ces infâmes livres où les athées d'au jourd'hui se moquent de tout, le chevalier vien drait seller son cheval lui-même et partirait a grand galop le lui chercher à Nantes. Je ne sais « Calyste en ferait autant pour l'Église. Enfin, ell n'est pas royaliste. Il faudrait aller faire le coup d fusil pour la bonne cause, si mademoiselle des Tou ches ou le sieur Camille Alaupin, car tel est so nom, je me le rappelle maintenant, voulait garde Calyste près de lui, le chevalier laisserait aller soi vieux père tout seul.

— Non, dit la baronne.

— Je ne voudrais pas le mettre à l'épreuve vous pourriez trop en souffrir, répondit le cure Tout Guérande est sens dessus dessous de la pas sion du chevalier pour cet être amphibie qui n'es ni homme ni femme, qui fume comme un hussard écrit comme un folliculaire, et dans ce momcnl-c loge chez elle le plus vénéneux de tous les écri vains, selon le directeur de la poste, un libéral qu lit les journaux. Il en est question à Nantes. C matin, ce cousin des Kergarouët qui voudrait fair épouser à Charlotte un homme de soixante mill livres de rente, est venu voir mademoiselle d l'en Hoël et lui a tourné l'esprit avec des narré sur mademoiselle des Touches qui ont duré sep heures. Voici dix heures moins un quart qui son ncnl au clocher, et Calyste ne rentre pas ; il est au Touches; peut être n'en reviendra-t-il qu'au malin

Ea baronne écoulait le curé, qui substituait 1 monologue au dialogue sans s'en apercevoir; il rc gardait son ouaille, sur la figure de laquelle se li saientdes sentiments inquiets. Ea baronne rougis sait et tremblait. Quand l'abbé Grimont vit roule des larmes dans les beaux yeux de cette mère al terrée il fut attendri.

— Je verrai demain mademoiselle de Pen-Hoël rassurez-vous, dit-il d'une voix consolante. Ee m; n'est peut-être pas aussi grand qu'on le dit; je saur; la vérité; d'ailleurs mademoiselle a confiance e moi. Puis Calyste est notre élève et ne se laisseï pas ensorceler par le démon. 11 ne voudra pas troi hier la paix dont jouit sa famille ni déranger 1< plans que nous formons pour son avenir. Ainsi, i pleurez pas, tout n'est pas perdu, madame; ui faute n'est pas le vice.

— Vous ne m'apprenez que des détails, dit baronne. N'ai-je pas été la première à m'apercevo du changement de Calyste? Une mère Sent bien v vement la douleur de n'être plus qu'en second dai le cœur de son fils, ou le chagrin de ne pas y êli seule. Cette phase de la vie de l'homme est un d maux de la maternité ; mais, tout en m'y altendan

ne croyais pas que ce serait sitôt. Enfin, j'aurais )ulu qu'au moins il mît dans son cœur une noble

belle créature et non une hislrionne, une balaine, une femme de théâtre, un auteur habitué à indre des sentiments, une mauvaise femme qui le ompera et le rendra malheureux. Elle a eu des rentures...

— Avec plusieurs hommes, dit l'abbé Grimont. îtle impie est pourtant née en Bretagne! Elle désmore son pays. Je ferai dimanche un prône à son ijel.

— Gardez-vous-en bien, dit la baronne. Les padiers, les paysans seraient capables de se porter ix Touches. Calysle est digne de son nom, il est ■cton, il pourrait arriver quelque malheur s'il y ait ; il la défendrait comme une honnête femme.

— Voici dix heures, je vous souhaite une bonne lit, dit l'abbé Grimont en allumant l'oribus de n falot, dont les vitres étaient claires et le métal incelanl, ce qui révélait les soins minutieux de sa uvernanle pour toutes les choses au logis. Qui 'eût dit, madame, reprit-il, qu'un jeune homme iurri par vous, élevé par moi dans les idées chré- ;nnes, un fervent catholique, un enfant qui vivait rame un agneau sans tache, irait se souiller dans 1e pareille Babylone!

— Est-ce donc bien sur? dit la mère. Mais cornent une femme n'aimerait-elle pas Calysle?

— Il n'en faut pas d'autres preuves que le séjour celte baladine aux Touches. Voilà, depuis vingt-

latre ans qu'elle est majeure, le temps le plus ig qu'elle y reste. Ses apparitions, heureusement ur nous, duraient peu.

— Une femme de quarante ans! dit la baronne. li entendu dire en Irlande qu'une femme de ce nre est la maîtresse la plus dangereuse pour un ine homme.

— En ceci je suis un ignorant, répondit le curé; mourrai même dans mon ignorance.

— Hélas! et moi aussi, dit naïvement la baronne, voudrais maintenant avoir aimé d'amour, pour server, consoler Calysle.

Le curé ne traversa pas seul la petite cour proelle; la baronne l'accompagna jusqu'à la porte, icrant entendre le pas deCalyste dans Guérande. e n'entendit que le bruit lourd de la prudente marche du curé, qui finit par s'affaiblir dans le ntain, et qui cessa lorsque, dans le silence de la le, la baronne eut entendu la porte du presbytère fermer. La pauvre mère rentra désolée en apprent que la ville était au fait de ce qu'elle croyait e seule à savoir. Elle s'assit, raviva la mèche de lampe en la coupant avec de vieux ciseaux, et )rit la tapisserie à la main qu'elle faisait, en atidant son fils. La baronne se flattait .ainsi de

forcer son fils à revenir plus tôt, à passer moins de temps chez mademoiselle des Touches. Ce calcul de ia jalousie maternelle était inutile.

De jour en jour les visites de Calyste aux Touches devenaient plus fréquentes ; chaque soir il revenait plus tard; enfin la veille le chevalier n'était rentré qu'à minuit. La baronne, perdue dans sa méditation maternelle, lirait ses points avec l'activité des personnes qui pensent en faisant quelque ouvrage manuel. Qui l'eût vue ainsi penchée à la lueur de celte lampe, sous les lambris quatre fois centenaires de cette salle, aurait admiré ce sublime portrait. Fanny avait une telle transparence de chair qu'on aurait pu lire ses pensées sur son front. Tantôt , piquée des curiosités qui viennent aux femmes pures, elle se demandait quels secrets diaboliques possédaient ces filles de Baal pour autant charmer les hommes, et leur faire oublier mère, famille, pays, intérêt. Tantôt elle allait jusqu'à vouloir rencontrer cette femme, afin de la juger sainement. Elle mesurait l'étendue des ravages que l'esprit, novateur du siècle, peint comme si dangereux pour les jeunes âmes par le curé, devait faire sur son unique enfant, jusqu'alors aussi candide , aussi pur qu'une fille innocente, et dont il avait la beauté fraîche.

Calysle, ce magnifique rejeton de la plus vieille race bretonne et du sang irlandais le plus noble, avait été soigneusement élevé par sa mère. Jusqu'au moment où la baronne le remit au curé de Guérande, elle était certaine qu'aucun mot impur, qu'aucune idée mauvaise n'avait souillé les oreilles ni l'entendement de son fils. La mère , après l'avoir nourri de son lait, lui avoir ainsidonnédeux foisson sang, put le présenter dans une candeur de vierge au pasteur qui, par vénération pour cette famille, avait promis de lui donner une éducation complète et chrétienne. Calyste eut l'enseignement du séminaire où l'abbé Grimont avait fait ses éludes. La baronne y avait joint l'anglais. On trouva, non sans peine, un maître de mathématiques parmi les employés de Saint-Nazaire. Calyste ignorait nécessairement la littérature moderne , la marche et les progrès actuels des sciences. Son instruction avait été bornée à la géographie et à l'histoire circonspectes des pensionnats de demoiselles, au latin et au grec des séminaires, à la littérature des langues mortes et à un choix restreint d'auteurs français. Quand, à seize ans, il commença ce que l'abbé Grimont nommait sa philosophie, il n'était pas moins pur qu'au moment où Fanny l'avait remis au curé. L'Église fut aussi maternelle que la mère. Sans être dévot ni ridicule, l'adoréjeune homme était un fervent catholique. A ce fils si beau, si candide, la baronne voulait arranger une vie heureuse , obscure.

«KATRIX OU LES AMOURS FOKCÊS.

Elle attendait quelque bien, deux ou trois mille livres sterling, d'une vieille taule. Celte somme, jointe à la fortune actuelle des du Guénic , pourrait lui permettre de trouver pour Calyste une femme qui lui apporterait douze ou quinze mille livres de revenu. Charlotte de Kergarouèl avec la fortune de sa tante, une riche Irlandaise ou toute autre héritière lui semblait indifférente ; elle ignorait l'amour; elle voyait, comme toutes les personnes groupées aulour d'elle, un moyen de fortune dans le mariage. La passion était inconnue à ces âmes catholiques, à ces vieilles gens exclusivement occupées de leur salut, de Dieu , du roi, de leurs fortunes. Personne ne s'étonnera donc de la gravité des pensées qui servaient d'accompagnement aux sentiments blessés dans le cœur de cette mère qui vivait autant par les intérêts que par la tendresse de son (ils. Si le jeune ménage pouvait écouler la sagesse, à la seconde génération, les du Guénic, en vivant de privations el en économisant comme on sait économiser en province , pouvaient racheter leurs terres cl acquérir le lustre de la richesse. La baronne souhaitait une longue vieillesse pour s'endormir dans cette aurore de bien-être. Mademoiselle du Guénic avait compris et adopté ces idées et ce plan , que menaçait alors mademoiselle des Touches.

La baronne entendit sonner minuit avec effroi ; Calyste ne venait pas : elle conçut des terreurs affreuses pendant une heure, car elle entendit le coup d'une heure au clocher.

« Y restera-t-il? se dit-elle. Ce serait la première fois; pauvre enfant ! »

En ce moment le pas de Calyste retentit dans la ruelle. La pauvre mère, dans le cœur de laquelle la joie succédait à l'inquiétude , vola de la salle à la porte , et ouvrit à son fds.

— Oh ! s'écria Calyste d'un air chagrin , ma mère chérie , pourquoi m'atlendre? J'ai le passeparloul et un briquet.

— Tu sais bien , mon enfant , qu'il m'est impossible de dormir quand tu es dehors , dit-elle en l'embrassant.

Quand la baronne fut dans la salle, elle regarda son fils pour deviner, d'après l'expression de son visage, les événements de la soirée; mais il lui causa, comme toujours , cette émotion que l'habitude n'affaililissait pas, que ressentent toutes les mères aimantes à la vue du chef-d'œuvre humain qu'elles ont fait , et qui leur trouble la vue pour un moment.

Hormis les yeux noirs pleins d'énergie et de soleil qu'il tenait de son père , Calyste avait les beaux cheveu ï blonds , le nez aquilin, la bouche adorable, les doigts retroussés , le teint suave, la délicatesse, la blancheur de sa mère. Quoiqu'il ressemblât assez

à une fille déguisée en homme, il était d'une force herculéenne. Ses nerfs avaient la souplesse et la vigueur de ressorts en acier , et la singularité de ses yeux noirs n'était pas sans charme. Sa barbe n'avait pas encore poussé, ce qui, dit-on, annonce une grande longévité. Le chevalier était vêtu d'une redingote courte en velours noir, pareil à la robe de sa mère, et garnie de boutons d'argent; il avait un foulard bleu, de jolies guêtres el un pantalon de coulil grisâtre. Son front de neige semblait porter les traces d'une grande fatigue , et n'accusait cependant que le poids de pensées tristes. Incapable de soupçonner les peines qui dévoraient le cœur de Calyste, la mère attribuait au bonheur cette altération passagère. Néanmoins Calyste était beau comme un dieu grec, mais beau sans fatuité. D'abord il était habitué à voir sa mère; puis il se souciait fort peu d'une beauté qu'il savait inutile.

Ces bellesjouessi pures, pensa-t-elle , où le sang jeune et riche rayonnait en mille réseaux, étaient donc à une autre femme, maîtresse également de ce front de jeune fille! Sa passion pouvait y amener mille désordres et ternir ces beaux yeux, humides comme ceux des enfants. Cette amère pensée serra le cœur de la baronne et troubla sou plaisir.

Il doit paraître extraordinaire à ceux qui savent calculer que, dans une famille de six personnes obligée de vivre avec deux mille livres de rente, le fils eût une redingote et la mère une robe de velours ; mais Fanny O'Brien avait des tantes et des parents riches à Londres, qui se rappelaient au souvenir de la Bretonne par des présents. Plusieurs de ses sœurs, richement mariées, s'inléressaienl assez vivement à Calyste pour penser à lui trouver une héritière en le sachant noble cl beau autant que Fanny , leur favorite exilée , était belle el noble.

— Vous êtes resté plus tard qu'hier aux Touches, mon bien-aimé , dit elle d'une voix émue.

— Oui, mère, répondit-il sans donner la moin dre explication.

La sécheresse de cette réponse attira des nuages sur le Iront de la baronne, qui remit l'explication au lendemain. Quand les mères conçoivent les inquiétudes que ressentait en ce moment la baronne, elles tremblent presque devant leurs fils, elles sentent instinctivement les effets de la grande émaner pation de l'amour, elles comprennent tout ce que ce sentiment va leur emporter ; mais elles ont er même temps quelque joie de savoir leur fils heureux ; il y a comme une bataille dans leur cœur Quoique le résultat soit leur fils grandi, deveni supérieur, les véritables mères n'aiment pas cetti tacite abdication , elles aiment mieux leurs en fants petits et protégés. Peut-être entre là le secre

BÉATH1X OU LES AMOURS FOKCÉS.

le ia prédilection des mères pour leurs enfants faites, disgraciés ou malheureux.

— Tu es fatigué , cher enfant ; couche-toi , dit- ;lle en retenant ses larmes.

Une mère qui ne sait pas tout ce que fait son fils croit tout perdu, quand une mère aime autant et est aussi aimée que Fanny. Peut être toute autre mère aurait-elle tremblé d'ailleurs autant que madame du Guénic. La patience de vingt années pouvait être rendue inutile, et ce chef-d'œuvre humain de l'éducation noble, sage et religieuse , Calyste, pouvait être détruit; le bonheur de sa vie, si bien préparé, pouvait être à jamais ruiné. Les plans sages que ses parents et leurs amis formaient pour l'avenir, un amour mal placé les allait déranger.

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