INQUIÉTUDES AUGMENTÉES
Le lendemain Calyste dormit jusqu'à midi; sa mère défendit de l'éveiller, et Mariotte servit à l'eniant gâté son déjeuner au lit. Les règles inflexibles et quasi conventuelles qui régissaient les heures des repas cédaient aux caprices du chevalier. Aussi, quand on voulait arracher à mademoiselle du Guénic son trousseau de clefs pour donner en dehors des repas quelque chose qui eût nécessité des explications inlerminables , n'y avait-il d'autre moyen que de préiexter une fantaisie de Calyste.
Vers une heure , le baron , sa femme et mademoiselle étaient réunis dans la salle , car ils dînaient à trois heures. La baronne avait repris la Quotidienne et l'achevait à son mari , toujours un peu plus éveillé avant ses repas. Au moment où madame du Guénic allait terminer le journal, elle entendit au second le bruit des pas de son fils, et le laissa tomber en disant : — Calyste va sans doute encore dîner aux Touches, il vient de s'habiller.
— S'il s'amuse , cet enfant , dit la vieille en prenant un sifflet d'argent dans sa poche et sifflant.
Mariotte passa par la tourelle et déboucha par la porte de communication que cachait une portière en étoffe de soie pareille à celle des rideaux.
— Plaît-il ? dit-elle. A vez-vous besoin de quelque chose?
— Le chevalier dîne aux Touches , supprimez la lubinc.
— Mais nous n'en savons rien encore, dit l'Irlandaise.
— Vous en paraissez fâchée , ma sœur , je le devine à voire accent , dit l'aveugle.
— Monsieur Grimont a fini par apprendre des choses graves sur mademoiselle des Touches, qui , depuis un an , a bien change notre cher Calyste !
— En quoi? demanda le baron.
— Mais il lit toutes sortes délivres.
— Ah! ah ! fit le baron , voilà donc pourquoi il néglige la chasse et son cheval ?
— Elle a des mœurs répréhensibles et porte un nom d'homme , reprit madame du Guénic.
— Un nom de guerre! dit le vieillard. Je me nommais l'Intimé, le comte de Fontaine, Grand Jacques, le marquis de Monlauran, le Gars. J'étais l'ami de Ferdinand , qui ne s'est pas plus soumis que moi !... C'était le bon temps : on se tirait des coups de fusil, et l'on s'amusait tout de même, par-ci par-là.
Ce souvenir de guerre qui remplaçait l'inquiétude paternelle attrista pour un moment Fanny. La confidence du curé, le manque de confiance chez son fils , l'avaient empêchée de dormir , elle !
— Quand monsieur le chevalier aimerait mademoiselle des Touches, où serait le malheur? dit Mariotte. Elle a trente mille écus de rente, et elle est belle.
— Que dis-tu donc là , Mariotte? s'écria le vieillard. Un du Guénic épouser une des Touches ! Ils n'étaient pas encore nos écuyers au temps où Duguesclin regardait notre alliance comme un insigne honneur.
— Une fiile qui porte un nom d'homme, Camille Maupin! dit la baronne.
— Les Maupins sont anciens, dit le vieillard : ils sont de Normandie et portent de gueules à trois merlettes au un... Il s'arrêta. Mais elle ne peut pas être des Touches et Maupin.
— Elle se nomme Maupin au théâtre.
— Une des Touches ne saurait être comédienne, dit le vieillard. Si vous ne m'étiez pas connue, Fanny, je vous croirais folle.
— Elle écrit des pièces, des livres, dit encore la baronne.
— Des livres? dit le vieillard en regardant sa femme d'un air aussi surpris que si on lui avait parlé d'un miracle. J'ai ouï dire que mademoiselle Scudéry et madame de Sévigné avaient écrit : ce n'esl pas ce qu'elles ont fait de mieux ; mais il a fallu, pour de tels prodiges, Louis XIV et sa cour.
— Vous dînerez aux Touches, n'est-ce pas, monsieur? dit Mariotte à Calyste, qui se montra.
— Probablement.
Mariotte n'était pas curieuse : elle faisait partie de la famille; elle s'en alla sans vouloir entendre la question que madame du Guénic aliait adresser à Calyste.
— Vous allez encore aux Touches, mon Calysle? (Comme elle appuya sur ce mot : mon Calysle!) El les Touches ne sont pas une honnête et déccnle maison. La maîtresse mène une folle vie, elle corrompra notre Calysle. Camille M;iupin lui a fait lire bien des volumes! elle a eu bien des aventures! Et vous saviez tout cela, méchant enfant, et nous n'en avons rien dit à nos vieux amis.
— Le chevalier est discret, répondit le père : une vertu du vieux temps.
— Trop discret, dit la jalouse Irlandaise en voyant la rougeur qui couvrait le front de son fils.
— Ma chère mère, dit Calyste en se mettant aux genoux de la baronne, je ne crois pas qu'il soil bien nécessaire de publier mes défaites. Mademoiselle des Touches, ou si voulez Camille Maupin, a rejeté mon amour il y a dix-huil mois , à son dernier séjour ici. Elle s'est alors doucement moquée de moi : elle pourrait être ma mère, disait-elle. Elle m'a dit une infinité de plaisanteries qui m ont accablé, car clic a de l'esprit comme un ange. Aussi, quand elle m'a vu pleurant à chaudes larmes, m'a-l-elle console en m'offrant son amitié de la manière la plus noble. Elle a autant de cœur que de talent ; elle est généreuse comme nous. Je suis maintenant comme son enfant, et quand j'ai appris qu'elle en aimait un autre, je me suis résigné. Ne répétez pas les calomnies qui courent sur elle ;elle estartiste,ellea du génie, et mène une de ces existences exceptionnelles que l'on ne saurait juger comme les existences ordinaires.
— Mon enfant, dit la religieuse Fanny, rien ne peut dispenser une femme de se conduire comme le veut l'Eglise. Elle manque à ses devoirs envers Dieu, envers la société; elle abjure les douces religions de son sexe. Une femme commet déjà des péchés en allant au théâtre, mais écrire les impiétés que répèlent les acteurs, courir le monde, tantôt avec un ennemi du pape, tantôt avec un musicien ! Ah ! vous aurez de la peine , Calyste , à me persuader que ces actions soient des actes de foi , d'espérance ou de charité. Sa fortune lui a élé donnée par Dieu pour faire le bien: à quoi lui serl la sienne?
Calyste se releva soudain , il regarda sa mère et lui dit : — Ma mère , Félicité est mon amie , et je ne saurais entendre parler d'elle ainsi, car je donnerais ma vie pour elle.
— Mon beau neveu a dit là bien des mots que je ne comprends pas, s'écria doucement la vieille aveugle en se tournant vers lui.
— Où les a-t-il appris? dit la mère : aux Touches.
— Mais, ma mère chérie, elle m'a trouvé ignorant comme une carpe.
— Tu savais les choses essentielles en connaissant
bien les devoirs que nous enseigne la religion , répondit la baronne, et je crains qu'elle ne détruise tes nobles et saintes croyances.
La vieille fille se leva, étendit solennellement les mains vers son frère , qui sommeillait déjà; puis, d'une voix qui venait du cœur: — Calyste, dit-elle, ton père n'a jamais ouvert de livres; il parle breton, il a combattu dans le danger pour le roi et pour Dieu. Les gens instruitsavaient fait le mal, et ceux qui n'étaient pas ignorants comme nous avaient quitté leur pairie ! Apprends si tu veux!
Elle se rassit et se remit à tricoter avec une activité surnaturelle. Calyste fut frappé de ce discours à la Phocion.
— Enfin, mon ange, j'ai le pressentiment de quelque malheur pour loi dans celte maison, dit la mère d'une voix altérée et roulant des larmes.
— Qui fait pleurer Fanny? s'écria le vieillard, réveillé en sursaut par le son de voix de sa femme. Il regarda sa sœur, son fils et la baronne. — Qu'y a-t-il?
— Rien, mon ami, répondit la baronne.
— Maman , répondit Calysle à l'oreille de sa mère et à voix basse, il m'est impossible de m'expliqucr en ce moment, mais ce soir nouscauserons. Quand vous saurez tout, vous bénirez mademoiselle des Touches.
— Les mères n'aiment pas à maudire, répondit la baronne, et je ne maudirais pas la femme qui aimerait bien mon Calyste.
Le jeune homme dit adieu à son vieux père et sorlit. Le baron et sa femme se levèrent pour le regarder passer dans la cour , ouvrir la porte et disparaître. La baronne ne reprit pas le journal : elle était émue. Dans cette vie si tranquille, si unie, la courte discussion qui venait d'avoir lieu équivalait à une querelle chez une autre famille.
Quoique calmée, l'inquiétude de la mère n'était d'ailleurs pas dissipée. Où celte amitié qui pouvait réclamer la vie de Calyste et la mettre en péril l'allait-elle mener? Comment la baronne aurait-elle à bénir mademoiselle des Touches? Ces deux questions étaient aussi graves pour une âme simple que pour des diplomates la révolution la plus furieuse. Camille Maupin était une révolution pour celle famille.
— J'ai bien peur, dit-elle en reprenant le journal, que celte femme ne nous le gale.
— Ma chère Fanny , dit le vieux baron d'un air égrillard , vous èles trop ange pour concevoir ces choses-là; mademoiselle des Touches est, dit-on, noire comme un corbeau, forte comme un Turc ; elle a quarante ans , notre cher Calyste devait s'adresser à elle. Il fera quelques petits mensonges bien honorables pour cacher son bonheur. Laissez-
i s'amuser à sa première tromperie d'amour.
— Si c'était une autre femme...
— Mais , chère Fanny , si celle femme était une ainte, elle n'accueillerait pas votre fils.
La baronne reprit le journal.
— J'irai la voir, moi, dit le vieillard , je vous en endrai bon compte.
Ce mot ne peut avoir de saveur que par souvenir, près la biographie de Camille Maupin , figurezous le vieux baron aux prises avec cette femme lustre.
La ville de Guérande , qui , depuis deux mois, oyait Calysle, sa ûeur et son orgueil , aller tous les )urs, le soir ou le malin, souvent soir et matin, aux 'ouches, pensait que mademoiselle Félicité des ouches était passionnément éprise de ce bel enint et pratiquait envers lui des sortilèges. Plus 'une jeune fille et d'une jeune femme se demanaient quels privilèges étaient ceux des vieilles mîmes pour exercer sur un ange un empire si abolu. Aussi quand Calysle traversa la grand'rue
pour sortir par la porte du Croisic, plus d'un regard s'atlacha-t-il sur lui.
Il devient maintenant nécessaire d'expliquer les rumeurs qui planaient sur le personnage que Calysle allait voir, et qui , grossies par les commérages bretons, envenimées par l'ignorance publique , étaient arrivées jusqu'au curé. Ce receveur des contribulions, le juge de paix, le chef de la douane de Saint-Nazaire, et autres gens lettrés du canton, n'avaient pas rassuré l'abbé Grimont en lui disant la vie bizarre, inqualifiable delà femme artiste cachée sous le nom de Camille Maupin. Elle ne mangeait pas encore de petits enfants, elle ne tuait pas des esclaves comme Cléopâlre, elle ne faisait pas jeter un homme à la rivière comme on en accuse faussement l'héroïne de la tour de Nesle, mais pour l'abbé Grimonl, celte monstrueuse créalure tenait de la sirène et de l'athée ; elle formait une combinaison immorale de la femme et du philosophe , et manquait enfin à toutes les lois sociales inventées pour contenir ou utiliser les infirmités du beau sexe.