INFANCE DE MADEMOISELLE DES TOUCHES
De même que Clara Gazul est le pseudonyme imelled'un homme d'esprit, George Sand le pseuonyme masculin d'une femme de génie, Camille laupin fut le masque sous lequel se cacha pendant mgtemps une charmante fille, très-bien née, une retonne de Guérande, nommée Félicité des Touhes, la femme qui causait de si vives inquiétudes
la baronne du Guénic et au bon curé de Guéande. Sa famille n'a rien de commun avec les des 'ouches de Touraine auxquels appartient l'ambasïdeur du Régent, encore plus fameux aujourd'hui ar son nom littéraire que par ses talents diplomaques.
Camille Maupin , l'une des quelques femmes élèbres du dix-neuvième siècle , passa longtemps
pour un auteur réel à cause de la virilité de son début. Tout le monde connaît aujourd'hui les deux volumes de pièces non susceptibles de représentation , écrites à la manière de Shakspeare ou de Lope de Véga, publiées en 1822 et qui firent une sorte de révolution littéraire quand la grande question des romantiques et des classiques palpitait dans les journaux, dans les cercles et à l'Académie. Depuis, Camille Maupin a donné plusieurs pièces de théâtre et un roman qui n'ont point démenti le succès obtenu par sa première publication, maintenant un peu trop oubliée.
Expliquer par quel enchaînement de circonstances s'est accomplie l'incarnation masculine d'une jeune fille, comment Félicité des Touches s'est faite homme et auteur; pourquoi, plus heureuse que madame de Staël , elle est restée libre et se trouve ainsi plus excusable de sa célébrité, ne sera-ce pas satisfaire beaucoup de curiosités et justifier l'une de ces monstruosités morales qui s'élèvent dans l'hu-
manité comme des monuments , et dont la gloire est favorisée par la rareté, car en vingt siècles à peine comple-l-on vingt grandes femmes. Aussi , quoiqu'elle ne soit ici qu'un personnage secondaire, comme elle eut une grande influence sur Calystc et joue un rôle dans l'histoire littéraire <Ie notre temps, personne ne regrettera de s'être arrêté devant cette figure un peu plus de temps que ne le veut la poétique moderne.
Mademoiselle Félicité des Touches s'est trouvée orpheline en 1793. Ses biens échappèrent ainsi aux confiscations qu'auraient sans doute encourues son père et son frère. Le premier mourut au 10 août , tué sur le seuil du palais, parmi les défenseurs du roi , auprès duquel l'appelait son grade de major aux gardes de la porte. Son frère, jeune garde du corps, fut massacré aux Carmes. Mademoiselle des Touches avait deux ans quand sa mère mourut, quelques jours après cette seconde catastrophe , tuée par le chagrin. En mourant, madame des Touches confia sa fille à sa sœur, une religieuse de Chelles.
Madame de Faucombc, la religieuse , emmena prudemment l'orpheline à Faucombc , terre considérable située près de Nantes, appartenant à madame des Touches , et où la religieuse s'établit avec trois sœurs de son couvent. La populace de Nantes vint pendant les derniers jours de la Terreur démolir le château , saisir les religieuses et mademoiselle des Touches, qui furent jetées en prison , accusées par une rumeur calomnieuse d'avoir reçu des émissaires de Pitt et Cobourg. le 9 thermidor les délivra. La tante de Félicité mourut de frayeur. Deux des sœurs quittèrent la France, la troisième confia la petite des Touches à son plus proche parent, à monsieur de Faucombc, son grand -oncle maternel, qui habitait Nantes, et rejoignit ses compagnes en exil.
Monsieur de Faucombe, vieillard de soixante ans, avait épousé une jeune femme à laquelle il laissait le gouvernement de ses affaires. Il ne s'occupait plus que d'archéologie, une passion ou, pour parler plus correctement, une de ces manies qui aident les vieillards à se croire vivants. L'éducation de sa pupille fut entièrement livrée au hasard. Peu surveillée par une jeune femme adonnée aux plusirs de l'époque impériale. Félicité s'éleva toute seule, en garçon. Elle tenait compagnie à monsieur de Faucombe dans sa bibliothèque et y lisait tout ce qu'il lui plaisait de lire. Elle connut donc la vie en théorie, et n'eut aucune innocence d'esprit, tout en restant pure de cœur. Son instruction devint surprenante, excitée par la passion de la lecture et servie par une belle mémoire. Aussi fut-elle à dix-huit ans savante comme devraient l'être, avant d'écrire, les jeunes auteurs d'aujourd'hui. Ces prodigieuses lec-
tures continrent ses passions beaucoup mieux qu< la vie de couvent, où s'enflamment les imagination; de jeune fille.
Ce cerveau bourré de connaissances ni digérée! ni classées, et qui dominait ce cœur enfant, cette dépravation de l'intelligence sans empire sur la pu relé du cœur, eût étonné des philosophes ou de; observateurs; mais personne à Nantes ne put soup çonner la valeur de mademoiselle des Touches. L< résultat lut en sens inverse de la cause. Félicili n'avait aucune pente au mal. Elle concevait tout pai la pensée et s'abstenait du fait. Elle enchantait h vieui Faucombc, qu'elle aidait dans ses travaux Elle écrivit trois de ses ouvrages, que le bon gentilhomme crut de lui. car sa paternité spirituelle ne fut pas moins aveugle que l'autre. De si grands Ira vaux, en désaccord avec les développements de h jeune fille, curent leur effet. Félicité tomba malade son sang s'était échauffé, la poitrine paraissait me nacée d'inflammation. Les médecins ordonnèren l'exercice du cheval et les distractions du monde Mademoiselle des Touches devint une très-habil< écuyère cl se rétablit en peu de mois.
A dix-huit ans, elle apparut dans le monde, j produisit une si grande sensation qu'à Nantes per sonne ne la nommait autrement que la belle made moiselle des Touches; mais les adorations qu'elle excita la trouvèrent insensible. Elle y était venue par un de ces sentiments impérissables chez uni femme, quille que soit sa supériorité. Froissée pai sa tante et ses cousines, qui se moquèrent de se! travaux cl la persiflèrent sur son éloignement, en I; supposant inhabile à plaire, elle avait voulu se mon trer coquette et légère, femme en un mot. Félicité qui s'attendait à un échange quelconque d'idées, î des séductions en harmonie avec l'élévation de sor intelligence et l'étendue de ses connaissances éprouva du dégoût en entendant les lieux commun; de la conversation, les soltises de la galanterie, e fut surtout choquée par l'aristocratie des militaires auxquels tout cédait alors. Naturellement, elle avai négligé les arts d'agrément. En se sentant inférieur! à des poupées qui jouaient du piano, faisaient le! agréables en chantant des romances, elle voulul être musicienne. Elle rentra dans sa profonde retraite et se mit à étudier avec obstination sous U direction du meilleur maître de la ville. Elle étai! riche, elle fit venir Steibelt pour se perfectionner, au grand étonnement de la ville. On y parle encore de cette conduite princière. Le séjour de ce maître lui coûta douze mille francs. Elle est, depuis, deve nue musicienne consommée. Plus lard, à Paris, elle se fit enseigner l'harmonie, le contre-point, et J composé la musique de deux opéras, qui ont eu le plus grand succès, sans que le public ait jamais été
BÉATK1X OU LES AMOURS FROCÉS.
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mis dans sa confidence. Ces opéras appartiennent ostensiblement à Conti, l'un des artistes les plus éminents de noire époque, niais cette circonslance teint à l'histoire de son cœur et s'expliquera plus tard. La médiocrilé du monde de province l'ennuyait si fortement, elle avait dans l'imagination des idées si grandioses qu'elle déserta les salons après y avoir reparu pour éclipser les femmes par l'éclat de sa beauté, jouir de son triomphe sur les musiciennes, étonner les gens d'esprit; puis, après avoir démon tré sa puissance à ses deux cousines et désespéré deux amants, elle revint à ses livres, à son piano, aux œuvres de Beethoven et au vieux Faucombe.
En 1812, elle eut vingt et un ans, et l'archéologue lui rendit ses comptes de tutelle. Ainsi, dès cette année, elle prit la direction de sa fortune, composée de quinze mille livres de rente que donnaient les Touches, le bien de son père; des douze mille francs que rapportaient alors les terres de Faucombe, mais dont elle augmenta le revenu d'un tiers en changeant les baux, et d'un capital de trois cent mille francs économisé par son tuteur. De la vie de province Félicité ne prit que l'entente de la fortune et celle pente à la sagesse administrative qui peut-être y rétablit la balance dans le mouvement ascensionnel des capitaux vers Paris. Elle reprit ses trois cent mille francs à la maison où l'archéologue les faisait valoir, et les plaça sur le grand-livre au moment des désastres de la retraite de Moscou. A vingt et un ans, une tille de ce vouloir était l'égale d'un homme de trente ans. Son esprit avait pris une énorme étendue et des habitudes de critique qui lui permettaient déjuger sainement les hommes , les arts , les choses et la politique. Elle eut trente mille francs de rente de plus. Toutes ses dépenses acquittées, il lui restait cinquante mille francs par an à placer. Dès ce moment elle eut l'intention de quitter Nantes , mais le vieux Faucombe tomba malade de la maladie dont il devait mourir. Elle était comme la femme de ce vieillard, et le soigna pendant dix-huit mois avec le dévouement d'un ange gardien; elle lui ferma les yeux au moment où Napoléon luttait avec l'Europe sur le cadavre de la France. Elle remit donc son départ pour Paris à la fin de celle lutte.
Royaliste, elle courut assister au retour des Bourbons à Paris. Elle y fut accueillie par les Grandlieu , avec lesquels elle avait des liens de parenté , mais les catastrophes du vingt mars arrivèrent, et toul pour elle fut en suspens. Elle put voir de près celte dernière image de l'empire, admirer la grande armée de César qui vint au Champ-de-Mars, comme à un grand cirque, saluer l'empereur avant daller mourir à Waterloo. L'âme grande et noble de Félicité fut saisie de ce spectacle magique. Les commo-
tions politiques, la féerie de cotte pièce de théâtre en trois mois que l'histoire a nommée les cent jours, l'occupèrent el la préservèrent de toute passion au milieu d'un bouleversement qui dispersa la société royaliste où elle avait débuté. I es Grandlieu avaient suivi les Bourbons à Gand, laissant leur hôtel à mademoiselle des Touches. Félicité, qui ne voulait pas de position subalterne, acheta, pour soixan'c mille francs, un des plus beaux hôtels de la rue du Mont-Blanc , où elle demeure encore à Paris . où elle s'installa quand les Bourbons revinrent en 1815, et dont aujourd'hui le jardin vaut deux millions.
Habituée à se conduire elle-même , Félicité se familiarisa de bonne heure avec l'action qui semble exclusivement départie aux hommes. En 181(5 , elle eut vingt-cinq ans. Elle ignorait le mariage, clic ne le concevait que par la pensée, le jugeait dans ses causes au lieu de le voir dans ses effets, et n'en apercevait que les inconvénients. Son esprit supérieur se refusait à l'abdication par laquelle la femme mariée commence la vie; elle sentait vivement ie prix de l'indépendance et n'éprouvait que du dégoût pour les soins de la maternité. 11 est nécessaire de donner ces détails pour justifier les anomalies qui distinguent Camille Maupin.Elle n'a connu ni père ni mère, son tuteur fut un vieil archéologue ; elle fut sa maîtresse dès l'enfance; le hasard l'a jetée dans le domaine de la science et de l'imagination , dans le monde littéraire, au lieu de la maintenir dans l'éducation l'utile donnée aux femmes, dans les enseignements maternels sur la toilette , sur la décence hypocrite, sur les grâces chasseresses du sexe. Aussi, longtemps avant qu'elle devint célèbre, voyait-on du premier coup d'œil qu'elle n'avait jamais joué à la poupée. Vers la fin de 1817, Félicité des Touches aperçut , non pas des flétrissures, mais un commencement de fatigue dans sa personne. Elle comprit que sa beauté allait s'altérer par le fait de son indifférence obstinée, mais elle voulait demeurer belle , car alors elle tenait à sa beauté. La science lui nolifia l'arrêt porté par la nature sur ses créations , qui dépérissent autant par la méconnaissance que par l'abus de ses lois. Le visage macéré de sa tante lui apparut el la fit frémir. Placée enlre le mariage et la passion , elle voulut rester libre; mais elle ne ml plus aussi indifférente aux hommages qui l'entouraient.
Elle est , au moment où cette histoire commence, à peu près comme elle était en 1817. Dix-huit ans ont passé sur elle en la respectant. A quarante ans, elle peut dire n'en avoir que vingt-cinq. Aussi la peindre en 1836 est-ce la représenter en 1817. Les femmes qui onl étudié la vie, et qui savent quelles conditions résistent aux ou; rages du temps, comprendront comment et pourquoi Félicité des Tou-
ches jouit d'un si grand privilège, en étudiant le portrait de cette femme célèbre qui n clame les tons les plus brillants de la palette et la plus riche bordure.