‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 87 sur 157 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance île la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni ch» z une contrée voisine de l'Angleterre, où les conditions atmosphériques sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question des races, à des influences physiques inobservées? Les savants rechercheront peut-être un jour la cause de celte singularité qui cesse dans la province voisine, la Normandie. Jusqu'à la solution , ce fait bizarre est sous nos yeux : les blondes sont rares parmi les Bretonnes, qui presque toutes ont les yeux vifs des méridionaux ; mais, au lieu d'offrir la taille élevée et les lignes serpentines de l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées, bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée , qui se croise par ses alliances aristocratiques.

Mademoiselle des Touches, vraie Bretonne de race, est d'une laillc ordinaire; elle n'a pas cinq pieds, maison les lui donne. Celle erreur provient du caractère de sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui dislingue les belles Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé; le jour glisse sur celle peau comme sur un corps poli : il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt. Celte particularité prête à son visage une impassibilité de sauvage.

Ce visage, plus rond qu'ovale, ressemble a celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginéliques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserls , caressées par la flamme du soleil égyptien. Ainsi, la couleur du teint est en harmonie avec la correction de celte tête. Les cheveux , noirs et abondants, descendent en nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis, el continuent admirablement la sévérité générale de la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse : un front puissant et volontaire, silencieux et calme.

L'arc des sourcils, tracé vigoureusement cl ferme

de confour, s'étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moments comme celled'une étoile fixe. Le blanc de l'œil n'est ni bleuâtre , ni semé de fils rouges , ni d'un blanc pur : il a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud, agalisé. La prunelle est brune et bordée d'un cercle orange : du bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze animé, calmes et fulgurants lour à tour. Celte prunelle a de la profondeur. Elle n'est pas doublée, comme dans certains yeux , par une espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des chats ; elle n'a pas celle inflexibilité terrible qui donne le frisson aux gens sensibles ; mais celte profondeur a son infini, comme l'éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peul se perdre dans celte âme qui se concentre et se retire avec autant de rapidité qu'elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de passion, l'œil de Camille Maupin est sublime , l'or de son regard allume le blanc jaune, et tout flambe ; mais au repos , il est terne ; la torpeur de la méditation lui donne même parfois l'apparence de la niaiserie. Quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent également. Les cils sont courts, mais fournis el noirs comme des queues d'hermine. Les paupières sont brunes et semées de fibrilles rouges qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre flétrissure ni la moindre ride. Là encore vous retrouverez le granit de la statue égyptienne adouci par le temps. Seulement , la saillie des pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les aulres femmes et complète l'ensemble de force exprimé par la figure.

Le nez, mince et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez continue bien le front, auquel il s'unit par une ligne délicieuse ; il est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout esl doué d'une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où Camille s'indigne, se courrouce, se révolte, car là surtout, comme l'a remarqué Talma, se peint la colère ou l'ironie chez les grandes âmes. L'immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez d'un avare n'a vacillé : il est contracté comme la bouche ; tout est clos dans son visage comme chez lui.

La bouche , arquée à ses coins , est d'un rouge vif; le sang y abonde : il y fournit ce minium vivant et penseur qui donne tant de séductions à celle bouche, et peut rassurer l'amant que la gravité majestueuse du visage effrayerait. La lèvre supérieure est mince; le sillon qui l'unit au nez y des-

:end assez bas, comme dans un arc , ce qui donne un accent particulier à son dédain. Camille a peu de chose à faire pour exprimer sa colère. Celle jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge delà lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d'amour, que Phidias semble avoir posée comme le bord d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute si elle n'avait pas jeté là cette suave fumée. L'oreille a des enroulements délicats , signe de bien des délicatesses cachées.

Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné. Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. Au lieu de se creuser à la nuque, le col y forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, caractère le plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d'une magnificence athlétique. L'attache des bras semble appartenir à une femme colossale ; elle est d'un superbe contour ; les bras sont vigoureusement modelés, terminés par un poignet d une délicatesse anglaise, par des mains mignonnes, pleines de fossettes, grasses, enjolivées d'ongles roses taillés en amande et côtelés sur les bords.

L'altitude ferme et froide de cette tète est corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression, par le mouvement artiste des narines; mais malgré ces promesses irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de celte physionomie ajenesais quoi de provoquant. Cette figure est plus mélancolique et sérieuse que gracieuse; elle est frappée par la tristesse d'une méditation constante. Aussi mademoiselle des Touches écoute- 1elle plus qu'elle ne parle. Elle effraye par son silence et par ce regard profond dune profonde fixité.

Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la voir sans penser à la vraie Clcôpâtre, à cette petite brune qui faillit changer la face du monde. Chacun tremble de rencontrer dans cette femme les corruptions étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif de l'idée n'éelairenlils pas ses passions? Ne juge-l-elle pas au lieu de senlir?ou, phénomène encore plus terrible, ne sentelle pas et ne juge-t-elle pas à la fois? Pouvant tout par son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrèlent les autres femmes ? Celte force intellectuelle laisset-elle le cœur faible ? A-t-elle de la grâce? Descendelle aux riens louchants par lesquelles femmes intéressent un homme aimé? Ne brise-t-elle pas un sentiment, quand il ne répond pas à l'infini, qu'elle embrasse et contemple ? Qui peut combler les deux

précipices de ses yeux ? On a peur de trouver en elle je ne sais quoi d'indompté. La femme forte ne doit être qu'un symbole : elle effraye à voir en réalité. Camille Maupinest un peu, mais vivante, cette Isis de Schiller, cachée au fond du temple , et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient expirants les hardis lutteursqui l'avaient consultée. Les aventures tenues pour vraies par le monde, et que Camille ne désavoue point , confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être aimc-t-elle cette calomnie. La nature de sa beauté n'a pas été sans influence sur sa renommée ; elle la servie, de même que sa fortune et sa position l'ont maintenue au milieu du monde.

Quand un slatuaire voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il peut copier mademoiselle des Touches. Ce tempérament sanguin-bilieux est le seul qui puisse repousser l'action du temps. La pulpe incessamment nourrie de celle peau comme vernissée est la seule arme que la nature ail donnée aux femmes pour résister aux rides, prévenues d'ailleurs chez Camille par l'impassibilité de la figure.

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