‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 88 sur 157 · BIOGRAPHIE DE CAMILLE MAUPUV · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE CAMILLE MAUPUV

En 1817, mademoiselle des Touches ouvrit sa maison aux artistes, aux auteurs en renom, aux savants, aux publicistes, vers lesquels les besoins de ses insliitcls la portaient. Llle eut un salon semblable à celui de Gérard, où l'aristocratie se mêlait aux gens illustres, où vinrent les femmes. La parenté de mademoiselle des Touches et sa fortune , augmentée de la succession de sa tante la religieuse, la protégèrent dans l'entreprise insensée d'avoir une maison. Son indépendance fut une raison de son succès. Beaucoup de mères ambitieuses conçurent l'espoir de lui faire épouser leurs fils dont la fortune était en désaccord avec la beauté de leurs écussons. Quelques pairs de France, alléchés par quatre-vingt mille livres de rente, séduits par cette maison magnifiquement montée, y amenèrent leurs parentes les plus revèches et les plus difficiles. Le monde diplomatique , qui recherche les amusements de l'esprit, y vint et s'y plut. Mademoiselle des Touches, entourée de tant d'intérêts, put donc étudier les différentes comédies que la passion, l'avarice, l'ambition font jouer à tous les hommes, même les plus élevés. Elle vit de bonne heure le monde comme il est, et lut assez heureuse pour ne pas éprouver promptement

rot amour entier qui hérite de l'esprit, des facultés de la femme et l'empêche alors de juger sainement. Ordinairement la femme sent . jouit et juge successivement ; de là trois âges distincts , dont le dernier coïncide avec la triste époque de la vieillesse. Pour mademoiselle des Touches, l'ordre fut renversé. Sa jeunesse fut enveloppée des neiges de la science et des froideurs de la réflexion. Celte transposition explique encore la bizarrerie de son existence et la nature de son talent. Elle observait les hommes à l'âge où les femmes ne peuvent en voir qu'un. Elle méprisait ce qu'elles admirent, elle surprenait des mensonges dans les flatteries qu'elles acceptent comme des vérités, elle riait de ce qui les rend graves. Ce contre-sens dura longtemps, mais il eut une fin terrible : elle devait trouver en elle, jeune cl frais, le premier amour, à la porte de l'enfer des femmes, si poliment nommé le certain âge.

Sa première liaison fut si secrète que personne ne la connut. Félicité, comme toutes les femmes livrées au bon sens du cœur, fut portée à conclure de la beauté du corps à celle de l'âme. Elle fut éprise d'une figure, el connut toute la sottise d'un homme à bonnes fortunes qui ne vit qu'une femme en elle. Elle fut quelque temps à se remettre de son dégoût et de ce mariage insensé. Sa douleur, un homme la devina, la consola sans arrière pensée, ou du inoins sut cacher ses projets. Félicité crut avoir trouvé la noblesse de cœur et l'esprit qui manquaient au dandy.

Cet homme possède un des esprits les plus originaux de ce temps. Lui-même écrivait sous un pseudonyme, el ses premiers écrits annoncèrent un adorateur de l'Italie. Félicité devait voyager sous peine de perpétuer la seule ignorance qui lui restât. Cet homme, sceptique et moqueur, emmena Félicité pour connaître la patrie des arls. Ce célèbre inconnu peut passer pour le maître et le créateur de Camille Maupin. Il mit en ordre les immenses connaissances de Félicité, les augmenta par l'étude des chefsd'œuvre qui meublent l'Italie, lui donna ce ton ingénieux et fin, épigrammalique et profond qui est le caractère de son talent, à lui, toujours un peu bizarre dans la forme, mais que Camille Maupin modifia par la délicatesse de sentiment et le tour ingénieux naturels aux femmes. Il lui donna le goût des œuvres de la littérature anglaise el allemande et lui fil apprendre ces deux langues en voyage. A Rome, en 1820, mademoiselle des Touches fut quittée pour une Italienne. Sans ce malheur, peutêtre n'eùl-elle jamais été célèbre. Napoléon a surnommé l'infortune la sage- femme du génie. Cet événement inspira pour toujours à mademoiselle des Touches ce mépris de l'humanité qui la rend si forte. Félicité mourut et Camille naquit.

Elle revint à Paris avec Crmti, le grand musicien,

pour lequel elle fit deux livrets d'opéra; mais elle n'avait plus d'illusions, elle devint à l'insu du monde une sorte de don Juan femelle sans dettes ni conquêtes. Encouragée par le succès, elle donna ses deux volumes de pièces de théâtre, qui, du premier coup, placèrent Camille Maupin parmi les plus illustres anonymes. Elle raconta dans un petit roman admirable, un des chefs-d'œuvre de l'époque, sa passion trompée Ce livre, d'un dangereux exemple, fut mis à côté d Adolphe, triste lamentation dont la contre partie se trouvait dans l'œuvre de Camille, ha délicatesse de sa métamorphose littéraire est encore incomprise. Quelques esprits fins y voient seuls celte générosité qui livre un homme à la critique et sauve la femme de la gloire en lui permettant de demeurer obscure. Malgré son désir, sa célébrité s'augmenta chaque jour, autant par l'influence de son salon que par ses reparties, par la justesse de ses jugements, par la solidité de ses connaissances. Elle faisait autorité : ses mots étaient redits; elle ne put se démettre des fonctions dont l'investissait le monde parisien. Elle devint une exception admise. Le monde plia sous son talent et sous sa fortune; il reconnut, sanctionna son indépendance; les femmes admirèrent son esprit et les humnies sa beauté. Sa conduite est d'ailleurs soumise à toutes les convenances sociales. Ses amitiés paraissent être purement platoniques. Elle n'a rien de la femme auteur. Elle est charmante comme une femme du monde, à propos faible, oisive, coquette, occupée de toilette, enchantée des niaiseries qui séduisent les femmes et les poêles. Elle a très-bien compris qu'après madame de Staël il n'y avait plus de place dans ce siècle pour une Sapho, et que Ninon ne saurait exister dans Paris sans grands seigneurs, sans cour voluptueuse. Elle est la Ninon de l'intelligence, elle adore l'art et les artistes, elle va du poêle au musicien, du statuaire au prosateur. Elle est d'une noblesse, d'une générosité qui va jusqu'à la duperie, tant elle est pleine de pitié pour le malheur, pleine de dédain pour les gens heureux. Elle vit depuis 1850 dans un cercle choisi, avec des amis éprouvés qui s'aiment tendrement et s'estiment. Aussi loin du fracas de madame de Staël que des luttes politiques, elle se moque très-bien de Camille Maupin. ce cadet de Ceorge Sand qu'elle appelle son frère Caïn, car cette gloire récente a fait oublier la sienne. Mademoiselle des Touches admire son heureuse rivale avec un angélique laisser aller, sans éprouver de jalousie ni garder d'arrière-pensée.

Jusqu'au moment où commence cette histoire, elle eut l'existence la plus heureuse qu'une femme assez forte pour se proléger elle-même puisse imaginer. De 1817 à 1834 elle était venue cinq on six

fois aux Touches. Son premier voyage eut lieu après sa première déception, en 1818. Sa maison des Touches était inhabitable; elle renvoya son homme d'affaires à Guérande et en prit le logement. Elle n'avait alors aucun soupçon de sa gloire à venir, elle était triste, elle ne vit personne, elle voulait en quelque sorte se contempler elle-même après ce grand désastre. Elle écrivit à Paris ses intentions à l'une de ses amies relativement au mobilier nécessaire pour arranger les Touches. Le mobilier descendit par un bateau jusqu'à Nantes et fut apporté par un petit bâtiment au Croisic , et de là transporté, non sans difficulté, à travers les sables jusqu'aux Touches. Elle avait fait venir des ouvriers de Paris et s'était casée aux Touches, ('ont l'ensemble lui plut exlraordinairement. Elle voulut pouvoir méditer là sur les événements de la vie, comme dans une'chartreuse privée.

Au commencement de l'hiver, elle repartit pour Paris. La petite ville de Guérande fut alors soulevée par une curiosité diabolique : il n'y était bruit que du luxe asiatique de mademoiselle des Touches. Le notaire, son homme d'affaires, donna des permissions pour aller voir les Touches. On y vint du bourg de Balz, du Croisic, de Savenay. Celte curiosité rapporta, en deux ans , dix-sept francs à la famille du concierge et au jardinier. Mademoiselle îîetevint aux Touches que deux ans après , à son retour d'Italie, et y vint par le Croisic. On fut quelque temps sans la savoir à Guérande, où elle était avec Conli le compositeur. Les apparitions qu'elle y lit successivement excitèrent peu la curiosité de la petite ville de Guérande, où son régisseur et tout au plus le notaire furent dans le secret de la gloire de Camille Maupin.

En ce moment cependant la contagion des idées nouvelles avait fait quelques progrès dans Guérande; plusieurs personnes y connaissaient la double existence de mademoiselle des Touches. Le receveur de la poste recevait des leitres adressées à Camille Maupin, aux Touches. Enfin, le voile se déchira. Dans un pays essentiellement catholique, arriéré, plein de préjugés, la vie étrange de cette fille illustre devait causer les rumeurs qui effrayaient le curé, ne pouvait jamais être comprise, et parut monstrueuse à tous les esprits. Félicité n'était pas seule aux Touches, elle y avait un hôte. Cet hôte était Claude Vignon, écrivain dédaigneux et superbe, qui, tout en ne faisant que de la critique, a trouvé moyen de donner au public et à la littérature l'idée d*une immense supériorité.

Félicité, qui depuis sept ans avait reçu cet écrivain comme elle recevait cent autres auteurs, journalistes, artistes et gens du monde, qui connaissait son caractère sans ressort, sa paresse, sa pro-

fonde misère , son incurie et son dégoût de toutes choses, avait conçu pour lui la passion la plus violente. L'amour est si contagieux qu'elle lui avait fait partager le sien; elle venait de l'arracher aux séductions du ministère , elle l'avait emporté de Paris aux Touches comme un aigle emporte dans ses serres un chevreau, pour l'étudier, pour en finir pcul-èlre en l'étudiant, car sa passion lui faisait peur. Camille avait frémi d'elle-même en se surprenant à penser au mariage; elle était dans les plus violentes convulsions qui pussent agiter une âme aussi forte que la sienne, en se trouvant la dupe de son esprit et voyant la vie éclairée trop tard par le soleil de l'amour, brillant comme il brille dans les cœurs à vingt ans. Voici maintenant la chartreuse où Camille se livrait à ses mélancolies.

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