LES TOUCHES
A quelques cents pas de Guérande, le sol de la Bretagne cesse ; les marais salants , les dunes commencent. On descend dans le désert des sables, que la mer a laissés comme une marge entre elle et la terre, par un chemin raviné qui n'a jamais vu de voitures. Ce désert contient des sables infertiles, les mares, de formes inégales, bordées de crêtes boueuses, où se cultive le sel , et le petit bras de mer qui sépare du continent Pile du Croisic. Quoique géographiquement le Croisic soit une presqu'île, comme elle ne se rattache à la Bretagne que par les grèves qui la lient au bourg de Ratz. sables arides et mouvants qui ne sauraient se franchir facilement, elle peut passer pour une fie.
A l'endroit où le chemin du Croisic à Guérande s'embranche sur la route de la terre ferme, se trouve une maison de campagne entourée d'un grand jardin remarquable par des pins tortueux et tourmentés, les uns en parasol, les autres, pauvres de branchages , montrant leurs troncs rougeâlres aux places où l'écorce est détachée. Ces arbres, victimes des ouragans , venus malgré vent et marée, pour eux le mot est juste, préparent l'âme au spectacle triste et bizarre des marais salants, et des dunes qui ressemblent à une mer figée.
La maison, assez bien bâtie en chaînes de granit dont les intervalles sont remplis de pierres schisteuses et de mortier, est sans aucune architecture. Elle offre à l'œil une muraille sèche, régulièrement percée par les baies des fenêtres. Les fenêtres sont à grandes vitres au premier étage , et au rez-dechaussée en petits carreaux. Au-dessus du premier
sont des greniers qui s'étendent sous un énorme toit élevé, pointu, à deux pignons, et qui a deux grandes lucarnes en pierre sur chaque face. Sous le triangle de chaque pignon une croisée en pierre ouvre son œil de cyclope à l'ouest sur la mer, à l'est sur Guérande. Une façade de la maison regarde le chemin de Guérande et l'autre le désert au bout duquel s'élèvent le Croisic et, par delà cette petite ville, la pleine mer. Un ruisseau s'échappe par une ouverture de la muraille du parc, que longe le chemin du Croisic, le traverse et va se perdre dans les sables ou dans le plus petit lac d'eau salée cerclé par les dunes, par les marais, et produit par l'irruption du bras de mer. Une route de quelques toises, pratiquée dans cette brèche du terrain, conduit du chemin à celte maison. On y entre par une grand' porte. La cour est entourée de bâtiments ruraux assez modestes , qui sont une écurie, une remise , une maison de jardinier près de laquelle est une basse-cour avec ses dépendances, plus à l'usage du concierge que du maître.
Les tons grisâtres de cette maison s'harmonient admirablement avec le paysage qu'elle domine. Son parc est l'oasis de ce désert à l'entrée duquel le vojageur trouve une hutte en boue où veillent les douaniers. Cette maison sans terres, ou dont les terres sont situées sur le territoire de Guérande, a dans les marais un revenu de dix mille livres de rente et le reste en métairies disséminées en terre ferme. Tel est le fief des Touches , auquel la révolution a retiré ses revenus féodaux. Aujourd'hui les Touches sont un bien ; mais ses paludiers continuent à dire le château; ils diraient le seigneur si le fief n'était tombé en quenouille.
Quand mademoiselle des Touches voulut restaurer lesTouches.elle se garda bien, en grande artiste, de rien changer à cet extérieur désolé qui donne un air de prison à ce bâtiment solitaire. Seulement la porte d'entrée fut enjolivée de deux colonnes en briques soutenant une galerie par-dessous laquelle peut passer une voilure. La cour lut planiée.
La distribution du rez-de-chaussée est celle de la plupart des maisons de campagne construites i! y a cent ans, car évidemment celle maison avait été bâtie sur les ruines de quelque petit castel perché là comme un anneau qui rattachait le Croisic et le bourg de Balz à Guérande, et qui seigneurisait les marais. Un péristyle avait été ménagé au bas de l'escalier. D'abord une grande antichambre planchéiée, dans laquelle Félicité mit un billard, puis un immense salon à six croisées, dont deux percées au bas du mur de pignon, forment des portes, descendent au jardin par une dizaine de marches et correspondent dans l'ordonnance du salon aux portes qui mènent l'une au billard et l'autre à la salle à
manger. La cuisine, située à l'autre bout, communique à la salle à manger par une office. L'escalier sépare le billard de la cuisine, laquelle avait une porte sur le péristyle, que mademoiselle des Touches fit aussitôt condamner en en ouvrant une autre sur la cour. La hauteur d'étage, la grandeur des pièces ont permis à Camille de déployer une noble simplicité dans le rez-de-chaussée. Elle s'est bien gardée d'y mettre des choses précieuses. Le salon, entièrement peint en gris, est meublé d'un vieux meuble en acajou et en soie verte : des rideaux de calicot blanc avec une bordure verte aux fenêtres, deux consoles, une table ronde. Au milieu, un lapis à grands carreaux. Sur la vaste cheminée à glace énorme, une pendule qui représentait le char du soleil, entre deux candélabres du style impérial. Le billard a des rideaux de calicot gris avec des bordures vertes , el deux divans. Le meuble delà salle à manger se compose de quatre grands buffets d'acajou, d'une table, de douze chaises d'acajou garnies en étoffes de crin, et des magnifiques gravures d Audran encadrées dans des cadres en acajou. Au milieu du plafond descend une lanterne élégante comme il y en avait dans les escaliers des grands hôtels et où il lient deux lampes. Tous les plafonds sont à solives saillantes; elle les a fait peindre en couleur de bois. Le vieil escalier, qui est en bois à g os baltistres, a, depuis le haut jusqu'en bas, un tapis vert.
Le premier étage avait deux appartements séparés par l'escalier. Llle a pris pour elle celui qui a vue sur les marais, sur la mer, sur les dunes, et l'a distribué en un petit salon, une grande chambre à coucher, deux cabinels, un pour la toilette, l'autre pour le travail. Dans l'autre partie de la maison , elle a trouvé de quoi faire deux logements ayant chacun une antichambre et un cabinet. Les domestiques ont leurs chambres dans les combles. Les deux appartements à donner n'ont eu d'abord que le strict nécessaire. Le luxe artiste qu'elle avait demandé à Paris fut réservé pour son appartement. Elle voulut avoir dans cette sombre et mélancolique habitation , devant ce sombre et mélancolique paysage, les créations les plus fantastiques de l'art.
Son petit salon est tendu de belles tapisseries des Gobelins , encadrées des plus merveilleux cadres sculptés. Aux fenêtres se drapent les étoffes les plus lourdes du vieux temps, un magnifique brocart à doubles reflets, or et rouge, jaune et vert, qui foisonne en plis vigoureux, orné de franges royales , de glands dignes des plus splendides dais de l'église. Ce salon est rempli par un bahut que lui trouva son homme d'affaires et qui vaut aujourd'hui sept ou huit mille francs ; par une table en ébène
sculptée, à secrétaire aux mille tiroirs, incrustée d'arabesques en noire, et venue de Venise; par les plus beaux meubles gothiques; puis des tableaux, des statuettes, tout ce qu'un peintre de ses amis put choisir de mieux chez les marchands de curiosités qui. en 1818, ne se doutaient pas du prix qu'acquerraient plus tard leurs trésors. Elle a mis sur ses tables de beaux vases de Japon aux dessins fantasques. Le lapis est un lapis de Perse entré par les dunes en contrebande.
Sa chambre est dans le goût du siècle de Louis XV et d'une parfaite exactitude, (l'est bien le lit de bois sculpté, peint en blanc, à dossiers cintrés, surmontés d'amours se jetant des fleurs , rembourrés, garnis de soie brochée , avec le ciel orné de quatre bouquets de plumes; la tenture de la chambre en vraie perse, agencée avec des ganses de soie, des cordes et des nœuds; la garniture de cheminée en rocaille; la pendule d'or moulu, entre deux grands vases en vert craquelé, monlés de cuivres dorés ; la glace encadrée dans le même goùl; la toilette Pompadour avec ses dentelles et sa glace ; puis ces meubles si contournés, ces duchesses, la chaise longue, le petit canapé sec, la chauffeuse à dossier malelassé, le paravent de laque , les rideaux de soie pareille à celle du lil et du meuble, doublée de salin rose et drapée par des cordes à puits en soie, le tapis de la Savonnerie, enfin toutes les choses élégantes, riches, somptueuses, délicates, au milieu desquelles aimaient à rire les jolies femmes du dixhuitième siècle.
Le cabinet, entièrement moderne , oppose aux galanteries du siècle de Louis XV un charmant mobilier d'acajou. Sa bibliothèque est pleine. 11 ressemble à un boudoir, il a un divan ; les charmantes futililés de la femme l'encombrent, y occupent le regard d'oeuvres modernes : des tableaux , des statuettes, tous les colifichets à la mode. Les curieux y voient avec une surprise inquiète un narghilé, une cravache, un hamac, une pipe, un fusil de chasse, une blouse , du tabac, un sac de soldat, bizarre assemblage qui peint Félicité.
Toute grande âme en venant là sera saisie par les beautés spéciales du paysage qui déploie ses savanes après le parc, dernière végétation du continent. Ce morne désert, ces tristes carrés d'eau saumàlre , divisés par les petits chemins blancs sur lesquels se promène le paludier, velu tout en blanc, pour ratisser, recueillir le sel et le mettre en m- Ions; cet espace que les exhalaisons salines défendent aux oiseaux de traverser , qui étouffent lous les efforts de la botanique; ces sables où l'œil n'est consolé que par une petite herbe dure, persistante, à fleurs rosées; ce lac d'eau marine; les sables des duueset la vue du Croisic, miniature de ville ar-
1)K BALZAC. T. VI
rêtée comme Venise en pleine mer; enfin ^'immense Océan qui borde partout les récifs de granit de ses franges mousseuses , élèvent la pensée tout en l'attristant, effet que produit à la longue tout ce qui est sublime, et qui fait éprouver le regret de choses inconnues , entrevues. Aussi ces sauvages harmonies ne conviennent-elles qu'aux grands esprits et aux grandes douleurs. Ce spectacle, où parfois les rayons du soleil réfléchis par les eaux, par les sables, blanchissent le bourg de Balz cl ruissellent sur les toits du Croisic, en répandant un éclat impitoyable, occupe Camille des jours entiers; elle se tourne rarement vers les délicieuses vues fraîches, vers les bosquets et les haies fleuries qui enveloppent Guérande, comme une mariée, de fleurs, de rubans, de voiles et de festons.