‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 94 sur 157 · CLAUDE VIGNON · texte numérisé non relu

CLAUDE VIGNON

Cette apparition inattendue rendit pendant un moment Calyste et Félicité silencieux, elle par sur-

prise, lui par inquiétude vague. Le front immense, haut et large de ce jeune homme chauve à trente ans, semblait obscurci de nuages. Sa bouche ferme et judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon est d'ailleurs imposant, malgré les dégradations précoces d'un visage autrefois magnifique et devenu livide. Entre dix huit et vingt ans, il a ressemblé presque au divin Raphaël : mais son nez, ce Irait de la face humaine qui change le plus, s'est taillé en pointe, mais sa physionomie s'est tassée pour ainsi dire sous une dépression mystérieuse; les contours ont acquis une plénitude d'une mauvaise couleur; les tons de plomb dominent. Les yeux, d'un bleu pâle qui brillait jadis, ont été voilés par la fatigue, ternis par une tristesse morne. La débauche a estompé le dessus des sourcils d'une teinte noirâtre. Les tempes ont perdu de leur fraîcheur; le menton, d'une incomparable distinction, s'est doublé. Sa voix, déjà peu sonore, a faibli sans être ni éteinte ni enrouée, et cependant elle est entre l'enrouement et l'extinction. L'impassibilité de celte bille tète, la fixité de ce regard couvrent une irrésolution, une faiblesse qui trahit un sourire spirituel et moqueur; mais cette faiblesse frappe sur l'action et non sur la pensée, car il y a les traces d'une compréhension encyclopédique sur ce front et dans les habitudes de la personne. C'est un détail qui peut expliquer les bizarreries du caracière. L'homme est d'une haute taille, légèrement voûté déjà, comme tous ceux qui portent un monde d'idées. Jamais ces grands longs corps n'ont été remarquables par une énergie continue, par une activité créatrice. Charlcniagne , Narsès, Bélisaire et Constantin sont, en ce genre, des exceptions excessivement remarquées. Certes, Claude Vignon offre des mystères à deviner. D'abord il est très enfant, il tombe avec la facilité d'une courtisane dans les excès, et sa pensée demeure inaltérable quoiqu'inhabile à gouverner la vie extérieure. Il se contemple dans l'étendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec une insouciance diogénique. Satisfait de tout pénétrer, de tout comprendre, il méprise les matérialités; mais, atteint par le doute dès qu'il s'agit de créer, il voit les obstacles sans être ravi des beautés, et, à force de discuter les moyens, il demeure les bras pendants, sans résultat. C'est le Turc de l'intelligence endormi par la méditation. La critique est son opium, et son harem de livres l'a dégoûté de l'œuvre. Indifférent à toutes choses, il est obligé, par le poids même de sa tête, de tomber dans la débauche pour abdiquer pendant quelques instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. Il est trop préoccupé par l'envers du génie. Vous pouvez maintenant concevoir que Camille Waupin essayât de le mettre à l'endroit, car il

peut être aussi grand politique que grand écrivain ; c'est un Machiavel inédit. Comme Etienne Cousteau le feuillelonniste, comme Nathan, le célèbre auteur dramatique, comme Blondel, autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, à laquelle on doit la plupart des grands hommes.

«Par où donc êtes-vous venu? lui dit mademoiselle des Touches, surprise et rougissantde bonheur.

— Par la porte, dit sèchement Claude Vignon.

— Mais, s'écria-t-elle en haussant les épaules, je sais bien que vous n'êtes pas homme à entrer par une fenêtre.

— L'escalade est une espèce de croix d'honneur pour les femmes aimées.

— Assez, dit Félicité.

— Je vous dérange? dit Claude Vignon.

— Monsieur, dit le naïf Calyste, celle lettre...

— Gardez-la, je ne demande rien, à nos âges ces choses-là se comprennent, ajouta-t-il d'un air moqueur.

— Mais, monsieur!... dit Calyste indigné.

— Calmez-vous, jeune homme, je ne demande rien.

— Mon cher Calyste !...

— Cher? dit Vignon.

— Claude plaisante , dit Camille, et il a tort, avec un jeune homme qui ne connaît rien aux railleries parisiennes.

— Je ne savais pas être plaisant, répliqua Vignon d'un air grave.

— Par quel chemin êtes-vous venu? car voilà deux heures que je ne cesse de regarder dans la direction du Croisic.

— Vous ne regardiez pas toujours, répondit Vignon.

— Vous êtes insupportable dans vos railleries.

— Je raille?

Calyste se leva.

— Vous n'êtes pas assez mal ici pour vous en aller, lui dit Vignon.

— Au contraire, dit le bouillant jeune homme, à qui Camille Maupin tendit sa main qu'il baisa au lieu de la serrer, en y laissant une larme brûlante.

— Je voudrais être ce petit jeune homme , dit le critique en s'asseyant et prenant le bout du houka. Comme il aimera !

— Trop, car alors il ne sera pas aimé, dit mademoiselle des Touches. Madame de Rochegude arrive ici.

— Bon ! fit Claude; avec Conti?

— Seule.

— Il y a de la brouille?

— Non.

— Jouez-moi une sonate de Beethoven , je ne

connais rien de la musique qu'il a écrite pour le piano.

Et il se mit à charger de tabac turc la cheminée du houka, en examinant Camille beaucoup plus qu'elle ne le croyait. Une pensée horrible l'occupait : il se croyait pris pour dupe par une femme de bonne foi, situation neuve.

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