CHAPITRE PREMIER
M. Luc-Joachim Gérard entra en qualité de sous-chef à l'administration des droits réunis, aussitôt que cette branche du service des contributions fut organisée; et on aura sur-le-champ une première idée fort claire du caractère de M. Gérard, en annonçant qu'en 181G il était encore sous-chef à la même administration.
Alors il comptait vingt-neuf ans de services consécutifs, qu'aucun chef de bureau de pensions n'aurait pu lui disputer, car 31. Gérard eut toujours le soin de tenir ses certilicats en règle, et nulle administration ne possédait d'employé aussi exact et aussi minutieux.
Depuis l'an m de la république, M. Gérard avait adopté un costume dont il ne se départit jamais, et tous les matins, à neuf heures trois quarts, les habitants de la Vieille rue du Temple voyaient passer l'honnête sous-chef, marchant le même pas, portant un chapeau à la victime et ut» gilet jaune, un pantalon et un habit couleur marron, arrangé? avec une telle symétrie, que jamais Thabit non plus que le gilet ne se dépassaient l'uii l'autre, et l'on ne reconnaissait les limites du panlalon et de l'habit que par une chaîne d'acier, au bout de laquelle la clef
de la montre avait pour compagnon un petit coquillage blanc tacheté de brun.
Dans les premiers temps de son union avec mademoiselle Jacqueline Servigné, madame Gérard mettait la tète à la croisée, et suivait des yeux son Cé/Y//Y/ jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue; mais cette attention conjugale était tombée en désuétude au temps que nous avons à peindre, et si quelqu'un regardait alors par la croisée, ce ne pouvait être qu'Annclte Gérard, la fdle unique, l'enfant chérie de ce chaste couple, qui avait, vingt ans durant, cheminé dans le même sentier, sans avoir jamais nui à personne, ni cherché à couper à droite et à gauche les branches de ses voisins pour se faire un fagot d'hiver : c'était la crème des bonnes gens du quartier, les héros de la bonhomie et les plus anciens locataires de leur maison ; jamais le propriétaire n'aurait conçu la pensée de les en chasser : ils en étaient les piliers protecteurs.
Arrivé à son bureau , de temps immémorial , M.Gérard mettait son habit marron dans une armoire, et prenait le dernier habit marron auquel il avait accordé les invalides, en le consacrant au service du bureau. Là, il était au centre de son existence, car il avait lini par se faire un véritable plaisir des occupations de sa place, et l'or de la se-
ANxNETTK ET M- CllIMINEL.
(ludion, l'espoir d'avancer, ne lui auraient pas lait donner le pas à un dossier ou à une affaire sur d'autres. 11 avait l'amour de son étal ; et ses papiers, ses carions, étaient rangés avec une grosse élégance, avec une rigide propreté, qui sentaient Farliste bureaucrate.
Satisfait d'exercer son empire par des circulaires sur les tabacs, et par les commissions dont il chargeait ses garçons de bureau, il n"avait point d'ambition, ne comprenait jamais ce que c'était qu'une intrigue; et, durant tout le temps qu'il siégea sur son fauteuil en bois de chêne peint en acajou, couvert en maroquin qu'il avait vu de couleur verte, et à clous dorés, il n"eut jamais d'ennemis, connut quelques amis, et servit toujours d'autel conciliatoire aux partis divers, pour lesquels il était comme une borne placée au milieu de l'arène qu'on se partageait.
Il avait sur la ligure son caractère écrit : deux grands yeux bleus bien ronds, un visage aussi rond que ses yeux, le front sans aucune saillie, le nez gros par le bout et nul à sa racine, les lèvres épaisses et faciles à garder la même expression, qui tenait le milieu entre un rire complaisant et une grimace de bonté un peu niaise; enfin, ses cheveux étaient toujours collés contre les tempes et formaient deux boucles éternelles au-dessus de son front.
Il ne connut jamais la folle dépense de déjeuner à son bureau : du moment qu'il eut sa place, il accoutuma son estom.ac à aller de neuf heures à quatre heures sans rien prendre; et, pendant que les employés déjeunaient, il lisait le journal.
Ce fut en 1817, après avoir déposé le Journal des Débats sur le bureau du chef, qu'il trouva une lettre venant du bureau du personnel. Le pauvre homme avait alors trente ans de services : il ouvrit la lettre fatale, et, après l'avoir lue, il lui prit un éblouissement comme à un homme qui voit un précipice. Dans cette lettre il se trouvait l'objet de l'attention spéciale de M. le directeur des contributions indirectes, qui lui donnait le conseil de demander sa retraite, attendu que sa présence à l'administration devenait irmtile et même impossible, en ce que son fauteuil n'était pas assez large pour le contenir, lui et M. de la Barbeau tière, ancien receveur des droits du grenier à sel de Brives-la-Gaillarde.
Quel coup de foudre!.... A peine le père Gérard eut-il annoncé ce qui lui arrivait, que tous les employés du bureau accoururent, et chacun l'entourant, s'écria : " Pauvre père Gérard !.... "L'ex-souschef, en voyant les marques de l'intérêt qu'on lui témoignait, fut attendri et serra la main de ses employés. Tous faisaient une véritable perte, car nul doute que ^I. de la Barbeaulière ne serait pas aussi indulgent que son prédécesseur, et ne s'aperçut de
tout ce que le bon Gérard palliait. En elYet, si quelque jeune homme arrivait à midi, ou restait quelques jours sans venir, n Faut que jeunesse s'amuse !... )> disait Gérard au chef. Si quelque surnuméraire pliait sous la besogne, le sous-chef l'aidait de sa longue expérience.
Aussi chacun lui promit de s'occuper avec activité du règlement de sa pension, et lui tint parole. Pour le pauvre bonhomme, il était étendu sans force devant son bureau, n'osant regarder ses carions et ses papiers, et gémissant sur sa vie future et sur un coup aussi imprévu. M. Gérard croyait toujours être sous-chef, comme un mourant croit qu'il doit toujours vivre.
^ ers quatre heures, après avoir bien réfléchi à tout le vide qu'il allait trouver dans l'existence, après avoir songé à la réduction que cette retraite opérerait dans ses dépenses, après avoir calculé de quelle manière il apprendrait cette nouvelle à madame Gérard et à sa chère An nette, un furet de surnuméraire, qui s'était glissé au Personnel, vint lui .apprendre qu'on lui accordait une indemnité préliminaire de six mois de traitement. Cette nouvelle jetait quelque baume sur la plaie, et le père Gérard faisait déjà l'emploi de cette somme en la consacrant au voyage que sa femme méditait depuis vingt ans, voyage tant de fois désiré et tant de fois remis, lorsque tout à coup un coup terrible fut porté au père Gérard : la porte s'ouvre, et un monsieur, d'une quarantaine d'années, au visage sec, un peu hâve, habillé tout en noir, ayant une queue disposée en crapaud et des cheveux bien poudrés, entra et s'annonça pour être M. de la Barbeaulière. A l'aspect de son successeur, et en en comparant la maigreur à l'honnête rotondité qui emplissait son pantalon brun, M. Gérardjeta unregardde compassion sur ses papiers et ses cartons que son successeur avait l'air d'avaler d'une seule bouchée, et, lui montrant le fauteuil, il n'eut que la force de lui dire : n Monsieur, voilà... ; » et il n'acheva pas, implorant, par un regard, le secours du chef de bureau. Ce dernier installa la Barbeautière ; et Gérard, après avoir salué tout le monde, se retira le cœur navré, avec la ferme croyance que tout irait à mal aux droits réunis, et que l'on mettait toutes les administrations deTrance à feu et à sang en les livrant à des inconnus. Ce fut ainsi qu'il chemina à travers les rues de Braque, du Chaume et des Quatre-Fils, vers le second étage du numéro 131 delà vieille rue du Temple, où l'on n'était guère prévenu de la fatale nouvelle. L'appartement était composé d'une antichambre modeste, d'un salon à deux croisées, ensuite duquel était la chambre conjugale avec son cabinet, car l'appartement d'Annette se trouvait séparé par l'antichambre, et elle couchait dans une jolie pièce
ANNETTE ET LE CRIMLXEL
parallèle au salon : i.i cuisine élait au-dessus, et, en regard de la cuisine , il y avait un autre logement occupé par M. Charles Servigné, neveu de madame Gérard et cousin d'Annette.
Ce jeune homme, âgé de vingt-sept ans, était fils d'un commissaire de police à Paris : il avait fini son droit, complail parvenir, et brûlait d'être l'époux d'Annette ; aussi était-il presque toujours chez M. Gérard qui le voyait avec plaisir. Ce jeune homme avait été grandement obligé par la famille Gérard pendant le temps qu'il faisait ses études et son droit à Paris : c'était une chose toute simple puisqu'il était leur parent; néanmoins si l'on réfléchit à la modicité de la fortune de M. et madame Gérard, on conviendra que ce n'est pas une chose ordinaire que d'avoir, pendant huit ans, un jeune homme presque tous les jours à sa table , et de l'aider souvent en mainte et mainte occasion.
Charles était de Valence, patrie de sa tante, madame Gérard. Son père mourut de bonne heure à Paris, et sa veuve, trop pauvre pour y vivre, s'en retourna à Valence avec une fille, en laissant Charles aux soins de sa tante. Madame Gérard le mit au lycée en payant souvent les quartiers de sa pension , car madame veuve Servigné n'était pas assez riche pour en faire les frais à elle seule. Elle se saignait bien pour envoyer de temps en temps quelques petites sommes insuffisantes, mais les bons Gérard achevaient le reste pour procurer une belle éducation à leur neveu. Charles fut donc élevé avec Annette, et dès leur enfance ils eurent l'un pour l'autre beaucoup d'amitié : cette amitié fut du côté d'Annette la tendresse d'une sœur; et du côté de Charles Servigné, un penchant décidé : de manière qu'à l'âge de dix-huit ans, Annette pouvait bien se croire de l'amour pour Charles, et Charles pour Annette. Quand Charles sortait jadis du collège, Annette et la domestique allaient souvent le chercher ; elle avait été la confidente de ses chagrins et sa protectrice auprès de son oncle et de sa tante.
Charles, ayant compris de bonne heure l'ordre social , avait vu qu'il n'y aurait jamais de ressources pour lui que dans sa science et l'intrigue; aussi avait-il fait d'excellentes études. Le hasard le servit même bien : il possédait un bel organe, une figure assez heureuse, mais où un observateur aurait remarqué peu de franchise, beaucoup d'ambition, et les plus heureuses dispositions pour sa profession d'avocat : une langue dorée, une manière insidieuse et complaisante d'envisager les choses, une logique serrée mais facile à tout justifier, le travail prompt, la conception vive , enfin un de ces caractères dont on ne peut comparer la souplesse qu'à celle de l'eau qui se glisse dans toutes les sinuosités d'un rocher en en prenant les formes, également proftpe à couler
sur un sable fin et à menacer de son écume les abords d'une montagne, à ravager une prairie comme à la féconder.
En ce moment ils étaient réunis tous les trois et attendaient M. Gérard pour dîner. Madame Gérard, femme d'une cinquantaine d'années, respectable, et n'ayant pour tous défauts que ces petits travers par lesquels nous devons tous payer notre tribut à l'imperfection , était vêtue dans son genre comme son mari dans le sien : un bonnet de tulle brodé, orné de fleurs artificielles, lui enveloppait la figure en se rattachantsous le menton ;un faux tour, exactement frisé de même depuis dix ans,cachaitquelques rides, et une redingote à collet montant et de mérinos rouge ou bleu, composaient sa toilette. Elle était assise devant une table à ouvrage et raccommodait, à l'aide de ses besicles, les bas de M. Gérard, tandis qu' Annette, de l'autre côté, ourlait un mouchoir à son cousin qui marchait à grands pas dans le salon, les bras croisés et parlant assez haut.
— Je vous assure, ma tante, disait-il, que mon oncle a eu grand tort de ne pas retirer de la chancellerie les pièces dont il avait appuyé sa demande pour obtenir la croix de la Légion dhonneur, car il s'y trouve des certificats constalantque le citoyen Gérard a offert un cheval à la Convention, et l'habillement de trois gardes d'honneur à Sa Majesté l'exempereur; et au moment où l'on va épurer toutes les administrations, si quelqu'un de la chancellerie trouve ces renseignements, pour peu qu'il ait quelque cousin à placer, il fera facilement passer mon oncle pour un jacobin et un bonapartiste... Avec cela, la pendule que voici (et il montrait la cheminée du salon) a un aigle!
— Ah ! s'écria madame Gérard, cet aigle y est depuis 1781 ; nous avons acheté cette pendule à la vente du duc de R*".
— Cela ne fait rien, ma tante, vînt-il du mobilier du roi, cela n'en est pas moins un oiseau prohibé ! et dans les circonstances où nous sommes il faut de la prudence ; un moine doit chanter plus haut que son abbé ; or, quand nous avons été chez M. de Grandmaison, le chef de division, avez-vous remarqué que mademoiselle Angélique, sa fille, a fait enlever les abeilles qui entraient dans cette ruche d'acajou, dont le dessus lui sert de pelote, et dont l'intérieur forme une boite?
— Ah ! s'écria Annette, j'entends les pas de mon père.
Et elle courut ouvrir elle-même la porte de l'appartement.
M. Gérard entra, l'air décomposé; il déposa sa canne à sa place habituelle, plaça son chapeau sur le piano de sa fille, s'assit sur un fauteuil, et, lorsqu'il y fut, chacun, silencieux, attendit ce qu'il
ANNETTE ET LE CRIMINEL
allait dire a\cc une espèce de terreur, car tous ses mouvements avaient été empreints de celte douleur profonde que l'on rejette dans chaque geste, coninic si l'àme voulait la secouer. M. Gérard, troj) abattu, gardait le silence.
— Qu'as-tu , mon Gérard? dit sa femme.
— Ali! qu'as-tu, mon petit père? dit Annette,
' ()u*avez-vous, mon bon oncle? s'écria Charles. Tout cela fut prononcé en même temps, et tous trois regardèrent M. Gérard.
— Je suis destitué!., répondit-il d'une voix faillie ; ainsi , ma pauvre Annette , plus de leçons de piano; ainsi, ma femme, plus de voyage à Valence; ainsi, Charles, il faudra pensera te faire un sort plus vite que je ne le comptais ; et, du reste, fions-nous à la Providence qui n'a pas laissé la veuve et l'orphelin sans secours.
— Mon père, dit Annette en embrassant M. Gérard, que rien ne soit changé : avec ma dentelle je pourrai gagner beaucoup ; quant au piano, j'étudierai toute seule en me levant plus malin; quant au diplôme de moncousin,j'ai de petites économies !... vous aurez une retraite, eh bien, nous n'en serons que plus fixes, et vous n'aurez plus à trembler pour votre place.
— Charmante enfant!... s'écria le vieillard.
— Qui est-ce qui est nommé à votre place? demanda le jeune homme avec une vive curiosité; îe connaissez-vous?...
— C'est un M. de la Barbeautièrc !... répondit Gérard avec un geste d'humeur.
A ce nom Charles parut étonné, mais personne ne s'en aperçut.
— Notre voyage à Valence sera donc encore remis?... dit madame Gérard en regardant Annette, et nous ne pourrons pas revoir mon pays.
— Nous examinerons cette affaire-là quand ma pension sera réglée, répondit M. Gérard.
Dès ce moment l'ex-sous-chef prit une manière de vivre qui combla à peu près le vide opéré par son défaut d'occupation. Le lendemain de sa destitution, il se leva encore à la même heure, s'habilla et partit pour son bureau; ce ne fut qu'à moitié chemin qu'il se rappela qu'il n'était plus employé : il aurait volontiers offert de travailler gratis, mais Charles Servigné lui trouva des occupations qui le ravirent de joie.
En effet , dès lors le père Gérard ajouta à son costume un parapluie, et il s'en allait tous les malins aux audiences pour écouter plaider : il devint tellement assidu et si connu que, souvent, dans les affaires importantes, les concierges lui gardaient sa place. De Tauflience, il se rendait aux cours publics et écoulait les professeurs, entendait quelquefois plusieurs cours de chimie, éprouvait une véritable satisfaction à voir ]\I. G. discuter sur la valeur de Ici
mot grec, et M. A. sur tel mot français : il courait, comme au feu, à toutes les expositions gratis de tableaux et d'objets d'arls. H ne manquait jamais les cérémonies publiques, l'ouverture des chambres, les séances; et, lorsque tout cela lui faisait défaut, il allait observer dans les ventes comment les marchands poussaient ce que les bourgeois veulent acheter, el comment ils s'enlendaienl entre eux : il revoyait vingt fois les tableaux au musée, les animaux empaillés du muséum, les travaux publics, la parade à midi au château, et il disposait sa journée pour toutes ces choses-là comme un homme d'affaires pour ses rendez-vous.
Ainsi, s'il rencontrait un ami, il s'empressait de le quitter en lui disant : <; 11 faut que je sois à midi au collège de France, et à trois heures au palais; » ou bien, si on le voyait faire faction à un des guichets des Tuileries, il répondait: «J'attends la sortie de tel ou tel prince. »
3Iais le comble de sa joie était lorsqu'il y avait aux Champs-Elysées quelque belle partie de boules: il suivait Us joueurs et les boules avec une ardeur sans égale, el cependant une aventure fâcheuse le priva de ce spectacle. En effet, un jour qu'il était en sueur pour avoir couru avec deux joueurs intrépides, il se trouva que le jeu avait été si animé que toute la galerie ambulante avait fini par déserter: le père Gérard vint seul contre 31arbeuf avec les deux virtuoses : un coup difficile à décider survint, et les deux joueurs s'en rapportant à l'avis du père Gérard, il arriva qu'il fut obligé d'avouer qu'il ne savait pas le jeu, de manière qu'il n'osa pas retourner au carré du jeu de boules.
Pendant qu'il s'amusailainsi, on régla sa pension d'une manière avantageuse, si bien qu'avec son indemnité, les arrérages de sa pension, les économies de sa femme, celles de sa fille, et l'emploi de son capital , il se trouva posséder, sa pension c .mprise, autant de revenu que lorsqu'il avait sa place. Alors il renonça à aller avec sa femme à Valence, et il fut convenu qu'elle irait avec Charles et Annette aux vacances prochaines, si, d'ici là, on économisait assez pour fournir aux dépenses d'an voyage d'un si long cours, pour lequel madame Gérard s'apprêtait, comme s'il se fut agi de passer l'équateur. Le père Gérard, qui n'était jamais sorti de Paris, ne se soucia nullement de se hasarder à un tel péril à son âge, et il devait, pendant l'absence de sa femme, se njettre en pension chez une voisine pour plus d'économie.