CHAPITRE II
Annette, dont il a été question dans le chapitre précédent, était uno jeune fille de dix-huit à dix-
ANNETTE ET LE CRDIINEL
neuf ans : madame Gérard, sa mère, l'avait nourrie elle-même, parce que, dans le temps où elle accoucha d'Annelte, M. Gérard s'était hasardé à lire l'Jïwu7edeRousseau,dont les principes triomphaient alors. Annette lut donc toujours élevée sous l'oeil de sa mère et selon les principes du philosophe genevois : ainsi elle ne fut pas emmaillottée, son corps ne fut comprimé par aucun lange et le sang des Gérard coula, comme bon lui sembla, dans les veines d'azur qui nuançaient la peau d'Annette.
Madame Gérard, étant née dans le Midi, avait cette piété aveugle qui reçoit tout sans raisonner. Sans être méchante et acariâtre, elle était d'une dévotion achevée et remplissait toutes les obligations imposées par l'Église avec une rigidité exemplaire : elle ne s'informait jamais de la conduite des autres, ne jugeait point sur les apparences, ne croyait qu'au bien , ne se mêlait de gouverner qui que ce fut au monde, et ne s'inquiétait que de son âme et de celles dont elle se croyait responsable devant le Seigneur.
Ainsi, Annette fut élevée par un jeune abbé marseillais dans les salutaires principes de la foi chrétienne; et, de bonne heure, elle fut accoutumée à ne jamais manquer à se rendre à la grand'messe, à vêpres, compiles, etc. Néanmoins le jeune abbé avait une âme grande , ambitieuse , une de ces âmes enQn qui ne doivent rien concevoir de petit; il était chrétien par conviction et non par grimace; aussi, voyait-il dans les prières d'habitude autre chose que des mots lancés dans l'air : il entendait le principe religieux à la manière de Fénélon et de madame Guyon, et leur extase profonde, leur anéantissement devant un principe infini, formaient le fond de sa doctrine.
Cette religion plut beaucoup à l'âme d'Annette, et, de bonne heure, mit dans son caractère une élévation sourde et cachée qui ne pouvait se montrer qu'aux observateurs les plus attentifs , ou dans les plus grandes circonstances. Dans la vie privée et insignifiante que menait Annette, on la voyait simple, unie, attentive à plaire, bonne à tout le monde et orgueilleuse parfois de cet orgueil qui n'agit point sur les choses d'apparat.
Son cousin, Charles Servigné , qui l'aimait, lui •apporta , le jour de sa fête , un présent : c'était une montre de femme , et le bijou était assez précieux. Annette, rouge et presque fâchée, lui jeta sa montre, et prenant une lleurdu bouquet de son cousin, elle la garda avec une espèce de culte.
M. de Montivers, l'abbé qui dirigea avec complaisance son éducation, lui donna une instruction de femme : il lui laissa lire tous les bons auteurs de notre littérature et les plus fameux des littératures étrangères; il permit d'aller au théâtre voir
Dr BAi.7. \r. I.
représenter les bonnes pièces de nos grands auteurs, et prit un véritable plaisir à instruire Annette sommairement sur tous les points, de manière à ce qu'elle put remplir son rôle de femme dans telle condition que le sort voulut la placer. 3Iarchande, elle aurait été une femme active, prudente, soumise; mariée à un homme ambitieux, elle l'aurait poussé vers les grandeurs; simple bourgeoise, elle se serait conformée à sa situation médiocre; femme d'un grand, elle aurait paru dans un éclat nullement emprunté; et comme un arbre à peine remarqué dans la forêt, devenu vaisseau, elle aurait marché sur la mer en souveraine.
Néanmoins M. de Montivers ne put empêcher Annette d'être un peu superstitieuse et craintive, aimant la recherche et l'élégance plus qu'il n'est permis à un chrétien qui doit mépriser toutes les superfluités de la terre. Elle avait même un attrait, une grâce et des manières de femme, qui l'auraient fait prendre pour une jeune personne pleine de coquetterie, si on ne l'eût connue parfaitement.
Cependant Annette Gérard , toujours simplement vêtue, aimée de son cousin, ne cherchait pas à faire ressortir tous ses avantages, comme les Parisiennes en ont l'hahitude: elle n'était même pas belle, mais elle avait une de ces figures que Ton ne voit pas avec indifférence. Sa physionomie était spirituelle, et néanmoins annonçait plus de génie de femme que d'esprit; ses traits manquaient de régularité : sa bouche était grande, mais personne ne serait resté froid en voyant son sourire, l'expression de ses yeux de feu, et la singulière beauté qui résultait de l'accord de sa chevelure noire avec un front d'une blancheur d'herbe flétrie ; blancheur que les Grecs exprimaient d'un seul mot et dont un de leurs empereurs a porté le surnom. Cette couleur rare est l'indice de la mélancolie jointe à la force, mais une force qu'il faut encore distinguer, en ce qu'elle ne se montre que par éclairs.
A l'âge où était Annette, elle ignorait elle-même son caractère et vivait dans une étonnante simplicité d'existence. Travailler à côté de sa mère, partager son temps entre l'église et ses occupations de femme, voir dans son cousin un époux sur le bras duquel elle s'appuieraitpourfaire route dans le chemin de la vie, se maintenir dans une pureté extraordinaire de pensée et d'action, réaliser l'idée d'une sainte, telle était en peu de mots l'histoire de sa conduite. Elle n'avait en perspective rien de ce qu'on appelle, dans le monde, des plaisirs ; car, imitant la rigidité sainte de sa mère , elle n'avait été que rarement au spectacle, et regardait ce divertissement comme une souillure, dont chaque fois elle s'était empressée de se purifier. Enfin , ne portant sa disposition à la grandeur que dans sa manière d'envi-
ANNETTH ET LE CRIMINEL
s.'igcr K- principe religieux, et suivant la pcrilc de l'esprit <!es femmes, qui court toujours à rexlrème, elle avait fini, à l'époque où nous sommes, par tomberdaiis la doctrine sévère des catholiques purs, qui vivent comme dos solitaires de la 'Jliébaïde.
Cette grande pureté qu'elle avait dans l'ànie, et dont on doit avoir rencontré pi us d'un exemple parmi les jeunes filles de cette classe de la bourgeoisie, Annette la supposait dans tous les cœurs: mais aussi, par cette croyance touchante, elle était portée à donner à une action, sinq)le en apparence pour un autre, une extrême importance; à juger un être sur un mot, sur une action, une pensée; et tout en le plaignant, lui retirer son cœur. Ainsi on aurait pu lui dirennlle fois que son cousin Charles Servigné était comme tous les jeunes gens de Paris, courant après le plaisir, et d'autant plus que, par sa modique fortune, sa pauvreté même, il lui était interdit d'ysoriger; que le prix de la denlelh; qu'elle faisait avec tant de peine, en se levant si matin, et qu'elle lui donnait, lui servait à quelques parties dont il est difficile qu'un jeune homme se prive, Annette n'en aurait rien cru ; il n'en serait même pas entré dans son âme un seul soupçon contre son cousin. Mais que Charles Servigné eût manifesté, par quelque action, que sa conduite manquait de pureté et de droiture; s'il eût été assez maladroit pour le faire apercevoir à sa cousine, Annette, après quelques avis sages, aurait été éloignée de lui, par lui-même, et pour toujours, sans cesser de l'obliger.
Depuis quelle avait trouvé le moyen de gagner quelque argent avec sa dentelle, elle s'était fait un bonheur de n'être plus à charge à son père, et elle avait pu satisfaire ses goûts sans crainte et sans reproche. Sa modeste chambre était même devenue trop élégante pour la (iiie d'un sous-chef : ce petit appartement doimait dans l'antichambre, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent; par conséquent, il se trouvait dans l'angle de la maison qui, par hasard , faisait le coin de la Vieille rue du Temple avec la rue de l'Echaudé ; de manière qu'elle avait l'une de ses croisées sur la Vieille rue du Temple et l'autre sur celle de l'Echaudé; mais comme les deux appartements du bas étaient d'une médiocre hauteur, ses croisées ne se trouvaient pas à plus de vingt pieds du sol des deux rues, si bien qu'un homme monté surune voilure aurait pu atteindreà son balcon.
Ces détails , nécessaires pour l'intelligence de ce qui suivra, doivent faire connaître la maison parfaitement : or ce petit appartement d'Annettc était tenu avec une propreté d'ange; elle souffrait rarement qu'on y entrât, et sa mère, tout au plus, en obtenait la faveur. Cette pièce carrée était ornée d'un lapis bien simple, mais toujours nel el comme
neuf; les croisées avaient des rideaux de mousseline qu'elle broda de ses mains, et que, sans faste, elle avait attachés, par des anneaux, à un bâton doré, de manière qu'ils llollaient à grands plis : les meubles étaient de noyer, mais recouverts d'étoffes de soie blanche : tout autour de l'appartement des jardinières étalaient le luxe de fleurs charmantes, et c'était là la plus grande dépense d'Annette : hiver comme été, il lui fallait des (leurs; et lorsque la nature faisaitdéfaut, elleavait des fleurs artificielles légèrement parfumées. Sa couche virginale était dérobée à tous les yeux par des rideaux doubles de mousseline, et, chez elle, aucun meuble parlant ne s'offrait aux yeux en apportant quelque idée malséante. Du plafond p<Midait une coquille d'albâtre qui, la nuit, jetait une lueur vaporeuse; la cheminée était de marbre blanc, et ornée d'albâtres.
Dans ce séjour de la virginité, on respirait un air de saiïitcté qui saisissait l'âme; un doux esprit seniblaitvousmurmurerque rien d'impur ne devait entrer là : on y était tranquille et on jouissait de soi-même sans distraction : il eût été difficile de décider si c'était- un lieu de recueillement, ou un lieu de récréation et de j)laisir. I>"âmc d'vVnnette parai'îsait voltiger autour de vous, en parlant ce langage de pureté qui décore le discours d'une telle jeune fille.
Depuis la destitution de son père, cette charmante enfant se levait à quatre heures du malin, et jusqu'à huit heures consacrait ce temps à faire une superbe robe de dentelle dont la duchesse de N*** lui avait donné le dessin. Elle espérait la vendre assez cher à la duchesse, pour pouvoir payer l'impression du savant ouvrage sur lequel son cousin comptait pour obtenir une grande célébrité et marcher à la forlune; et cette robe devait payer aussi leur voyage à Valence. Sachant que le duc de N**" protégeait Charles , elle espérait pouvoir lui faire parler par la duchesse, et celte recommandation , jointe aux mérites de son cousin, devait le faire avantageusement placer au moment où l'on organisait l'ordre judiciaire, et que de grands changements allaient s'y opérer par suite des derniers événements de 1813.
Le cœur lui battait à mesure qu'elle avançait : enfin , un matin , elle courut porter à la duchesse la robe demandée, et elle en reçut un prix inespéré. Quelle joie et quel moment pour elle! quand, arrivant à déjeuner à l'instant où , réunis autour de la lable de famille, tous commençaient à s'inquiéter de sa course malinale, elle entra , s'assit, et rougissant de bonheur, elle dit à Charles :
— Charles, voici tout ce qu'il te faut : et nous, voici pour noire voyage!...
Elle le dit avec celte simplicité el col air de salis-
faction qui doublenl le prix ilo ces sortes de demibienfaits que les honnêtes gens appellent des devoirs, et elle crut en tirer mille fois trop de salaire quand on lui fit raconter à quelle heure elle se levait et comment elle travaillait , et que le bon père Gérard fut étonné do n'avoir Jamais rien entendu, lui qui s'éveillait si matin pour faire sa barbe et lire son journal.
Charles ne larda pas à jouir du succès qu'il attendait, et le duc de N*** lui témoigna, d'après cet effort de talent, assez d'anulié pour qu'il lui fût permis d'espérer d'être bientôt nommé à quelque emploi dans la magistrature amovible, celle qui offre le plus de chances aux ambitieux, en ce qu'il y a plus d'occasions de servir le pouvoir. Alors il jura à Annette que toute sa vie il se souviendrait de ce bienfait, et qu'il lui vouait une tendresse que rien ne pourrait étouffer.
— Oui, chère cousine, lui disait-il les larmes aux yeux, vous pouvez compter que je n'aurai pas de relâche que je ne me sois rendu digne de vous ; ce n'est pas assez de l'union que nous avons formée dès notre jeune âge, votre mari saura payer les dettes du cousin, et savoir si bien faire une lîonorable fortune, que vous soyez à la place où vous appellent vos talents et vos vertus.
— Cela ne mérite pas tant de reconnaissance, et je serais malheureuse , Charles, si je devais votre amour à une si faible chose.
Pendant cette scène, le père Gérard serrait la main de sa femme, et sentait quelques larmes dans ses yeux en regardant Annette.
Un mois après, madame veuve Servigné écrivit à Charles qu'elle était sur le point de marier sa sœur à laquelle elle donnait en dot la maison de commerce de mercerie qu'elle avait été forcée d'entreprendre pour vivre à Valence, et que c'était l'occasion, ou jamais, de venir avec sa tante et sa cousine à Valence.
Cette fois le voyage fut irrévocablement fixé sans aucune remise, et le père Gérard vit avec plaisir que le reste du prix de la robe de dentelle suffirait aux frais du voyage. On mit donc dans une bourse les huit cent trente francs d'Annette, et il fut décidé que le l^*^ juin l'on partirait pour la Provence. Annette combattit longtemps pour que l'on ne partit que le 2; mais, quand on la força d'en dire la raison et qu'elle avoua que c'était à cause du vendredi qui tombait le l^»^ juin, on se moqua d'elle, et 31. Gérard insista pour cette époque.
La veille du départ, madame Gérard fit venir la voisine à laquelle elle confiait son pauvre Gérard , et elle lui tint ce discours :
— Ma chère madame Partoubat, ayez soin de ne jamais donner de veau à M. Gérard, car, voyez-vous,
cela le dérange au point que, lorsque j'ai le malheur de le laisser aller dîner en ville et qu'il en mange, eh bien, ma voisine, pendant quinze jours... (Ici madame Gérard baissa la voix et parla à l'oreille de sa voisine.)
— Oh ! c'est bien particulier ! s'écria la voisine ; je n'aurais jamais imaginé cela ! . . . c'est étonnant ! . . . je savais bien que le veau sur certains estomacs produisait (la voisine parla à l'oreille de madame
Gérard), mais je n'aurais jamais cru qu'il causât.... Ah! ma voisine!...
— C'est comme je vous le dis, reprit madame Gérard.
— Ah! ma voisine, soyez tranquille, il ne mangera que du mouton.
Le feu que la voisine mit à prononcer cette phrase inquiéta madame Gérard qui , toute dévote qu'elle était, regarda madame Partoubat d'un air inquisiteur : elle eut un instant peur de confier son Gérard en des mains assassines ; mais elle continua :
— iSe souffrez pas non plus qu'il sorte sans mettre du liège dans ses souliers, et sa noix dans la poche de son habit : faites en sorte qu'il se couche toujours à huit heures , et qu'il ne se peniielte aucun excès comme de boire de la bière, ou prendre une demi-tasse, quand il va voir jouer au billard au café Turc. Emmenez-le bien à la messe le dimanche, car quelquefois il fait l'esprit fort et ne va qu'à une messe basse : au surplus, ma voisine, je suis parfaitement bien tranquille avec vous.
— Oh! ma voisine, vous pouvez voyager sans crainte 5 M. Gérard sera chez moi absolumcn t comme s'il était avec vous.
Cette phrgse ne calma guère les soupçons de madame Gérard qui s'en remit à Dieu et à sa sainte protection.
Là-dessus, M. Gérard, sa canne, son parapluie, etc., furent remis es mains de la voisine avec un cérémonial presque pareil à celui dont on a du user pour remettre une de nos places fortes à la garde de nos alliés.
Le lendemain matin, M. Gérard n'avait garde de manquer d'accompagner sa famille aux diligences de la rue Montmartre, car il n'avait pas encore eu le coup d'oeil du départ des diligences, et il s'en faisait une petite fête qui compensait ce que l'adieu à sa femme pouvait avoir de douloureux. On discuta longtemps la question de savoir si l'on irait à pied ; mais Annette ayant sagement fait observer que leurs effets coûteraient plus qu'une course, à faire porter par deux commissionnaires, la famille s'emballa avec les paquets dans un fiacre, et l'on arriva dans la cour de l'hôtel de l'entreprise des messageries royales.
La diligence contenait neuf personnes dans la
ANNETTE ET LE CRIMINEL
caisse du inilica; el, allendu que l'on avait retenu les premières |)laces, Annctte, sa mère el Charles se mirent au fond, laissant les six autres places à ceux qui devaient arriver : alors M. Gérard , qui Curetait partout, vint leur apprendre qu'il n'y avait plus que trois personnes, li'lieure de i)artir était déjà passée, et un militaire licencié sans pension, un peu plus mécontent que ne le porte l'ordonnance, faisait grand tapage en exigeant que l'on jtarlit sur-le-champ, lorsque l'employé du bureau viril lui dire que c'était une demoiselle et sa femme de chandjie que l'on attendait, et que le beau sexe demandait toujours un peu d'indulgence.
Au bout d'un gros quart d'heure arriva un brillant équipage aux che\aux gris-pommelé, couverts d'écume; Ion entendit une voix flùtée, montée à trois tons plus haut qu'il ne le fallait, et qui gémissait de la cruauté des horloges. Une jeune femme descendit avec un oreiller élastique et mille choses, conmie un voile vert, un éventail magnifique, des flacons, etc. : c'était la femme de chambre.
— N'est-ce pas une horreur d'être obligées de voyager par une diligence? disait la petite voix flùtée; quelle persécution! comment! mais c'est une infamie! enfin, il faut bien s'y soumettre, et vous verrez qu'ils me feront payer une amende : adieu...
Cet adieu fut dit d'une voix plus douce, plus tendre : malgré les eff"orts que firent le père Gérard, Charles et le militaire, pour avancer leurs têtes, il leur fut impossible de voir quel était le monsieur qui se cachait dans un des coins de la brillante voiture.
— Allons, dépêchez-vous, disait l'employé, nous avons attendu.
— 31ais, répondit-elle d'une voix en fausset, vous êtes fait pour cela, mon cher.
— Non, madame, dit de sa grosse voix l'oflicicr décoré, nous ne sommes pas faits pour cola.
— Monsieur, répliqua-t-elle en montrant une des plus jolies et des plus belles flgures qu'il fut possible de voir, je ne disais pas cela pour vous !...
Elle monta lestement et de manière à ce que l'on put voir une jambe moulée, un pied très-petit et des formes charmantes. Annette rougit en les apercevant.
— Ah ! quelle horreur ! s'écria l'inconnue eh restant sur le marchepied, je suis sur le devant! mais c'est impossible, monsieur l'employé, venez donc voir...
A ce moment, le postillon, la croyant montée, fouetta ses chevaux; elle fut jetée sur le devant, el la voiture partit, la portière tout ouverte : aux cris aigus que l'inconnue poussait, on s'arrêta; le conducteur, sans l'écouter, ferma la portière, et la
voilure marcha d'autant plus vile qu'il y avait un quart d'heure et demi de retard.
— Ah ! dit l'inconnue en prenant une pose intéressante et clignotant ses yeux, je me trouve mal! je ne saurais aller en arrière!... Justine, criez donc au conducteur d'arrêter! J'aime mieux courir le risque d'aller en poste el d'être découverte, que de rester dans cette maudite voiture!
Alors , la compatissante Annctte dit à Charles d'ofTrir sa place à la jeune et belle inconnue, qui l'accepta avec reconnaissance, en jetant au bel ami d'yVnnette un sourire protecteur rempli d'une certaine bienveillance. Lorsqu'elle fut assise au fond, elle poussa encore quelques plaintes sur l'odeur effroyable de la voiture; et, sur-le-champ, vida un flacon d'eaude vanille distillée; elle chercha une position commode, fit signe à Justine qu'elle était assez bien placée; le militaire remua la tête en signe de dédain, et l'on traversa Paris au grand galop.
osîo