CHAPITRE III
L'intéressante voyageuse avait fort bien remarqué l'expression du mépris que le militaire manifesta, et elle s'en vengea en ne faisant aucune attention à lui, et prodiguant au contraire les marques de sa protection à Charles.
C'est ici le lieu de faire observer que Charles Servigné était bel homme et bien tourné : nous avons dit que sa contenance prévenait en sa faveur, alors il n'y avait rien d'étonnant à ce que l'inconnue remerciât avec un air très-gracieux celui qui venait de lui céder sa place pour un voyage aussi long : mais les regards dont elle accompagna son discours, l'air dont elle regarda Charles, déplurent singulièrement à Annette, tandis que la rougeur dont le front du jeune avocat se colorait, et le feu qui animait ses yeux, annoncèrent qu'il était toute joie de plaire à la belle voyageuse, dont la beauté ravissante éclipsait la pauvre Annette comme un lis éclipse une violette.
Mademoiselle Gérard jeta un coup d'œil à Charles ; et ce coup d'œil de la vertu impérieuse, sans lui déplaire, le gêna, en le faisant rentrer en lui-même. L'élrangèrc, qui paraissait fine comme la soie et accoutumée à de pareilles rencontres, s'aperçut de ce jeu muet des deux cousins, et parut se faire un malin plaisir de les désunir; et , pour que son plaisir fût plus vif, elle chercha à acquérir la certitude de leur tendresse muluelle.
— Ce sont vos enfants, madame? demanda-t-ellc avec une exquise politesse et un son de voix charmant à madame Gérard.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
— Non, madame, répondit la bonne femme qui aimait assez à causer, c'est un cousin et une cousine que nous marierons bientôt.
— Et monsieur est votre fils?...
— Non, madame, c'est mademoiselle qui est ma fille.
— Vous ferez un charmant ménage!... s'écria l'étratigère d'une voix réellement séduisante et en les regardant l'un après l'autre, de manière à lancera Charles des regards de côté qui semblaient le provoquer.
Charles, que sa cousine regardait fixement, n'osait se hasarder à contempler cette sirène charmante : il rougissait comme un enfant, et, quoiqu'il eût eu plusieurs aventures, il avait tout l'air d'une novice qui n'est jamais sortie de son couvent.
Cette rougeur, cet embarras, étaient, pour l'inconnue, un langage plus délicieux cent fois que les éloges les plus outrés ; et voyant une foule d'obstacles défendre ce jeune homme, son imagination cherchait déjà à les vaincre.
De son côté, Charles, à l'aspect de la richesse et de l'élégance des vêtements de l'étrangère, en examinant ses manières, quoiqu'elles fussent affectées et eussent un peu de liberté, pensait que la dame faisait partie de la haute société. L'équipage qui l'avait amenée, la défense qui lui était faite d'aller en poste, et sur laquelle elle ne s'était pas expliquée, tout confirmait celte opinion, et alô.'-s l'aitention qu'elle lui accordait le flattait singulièrement.
Parinstanls, lorsque Annette quittait les yeux de dessus lui, il contemplait la voyageuse avec un plaisir d'autant plus grand qu'il était comme défendu, et que l'inconime baissait ses paupières avec une complaisance charmante, et le regardait ensuite d'une telle manière, qu'il était impossible à Charles de ne pas s'imaginer une foule de choses, de ces choses que pense un jeune homme, et nous ne les expliquerons pas, pour cause.
Parfois le jeune homme s'aperçut que la dame prenait plaisir à le voir ; alors il s'enhardit au point de la regarder à son tour, sans s'iîiquiélcr de ce que les yeux d'Armctte lui disaient. 11 n'y avait pas un mot de proféré, et cependant ces trois êtres coniprenaient tout ce qui se passait dans leurs âmes encore mieux que s'ils eussent parlé.
Annette, pleine de finesse, jugea que si elle avait l'air de se contrarier de l'attention de Charles pour l'étrangère, la pente de l'esprit humain le conduirait à chercher à plaire à la voyageuse ; alors elle les laissa se parler des yeux tant qu'ils voulurent et ne regarda i)lus son cousin : mais conmic on cherche à défendre ce qui nous appartient, et qu'Aiinette, daprès son caractère, devait être la plus jalouse des femmes, elle inventa une véritable ruse de femme.
Elle commença par prétendre qu'elle était mal dans son coin, et elle offrit à la dame de prendre sa place.
La dame, qui connaissait la jalousie d'Annette d'après le dépit qu'elle avait manifesté en ne regardant plus Charles, ne concevait rien à cette manœuvrede lajeune fille ; car Annette, en offrant son coin, mettait précisément sa rivale en face de son cousin, et si bien, que leurs genoux se touchèrent et que leurs pieds furentcomme entrelacés. Annette feignit de ne rien voir de ce secret manège, et elle se mit à parler bas à sa mère.
—Ma chère maman, lui dit-elle, vous seriez infiniment mieux au milieu, puisque vous ne dormez jamais on voiture,et j'aurais la tête appuyée à droite au lieu de Favoir à gauche comme tout à l'heure.
Au premier relais Annette changea avec sa mère, de manière que madame Gérard fut à côté de l'étrangère. Ce fut alors que les desseins d'Annette commencèrent à paraître dans toute leur étendue, et sa rivale fut étonnée de la politique profonde que la jeune fille avait déployée pour une si petite chose.
— Mon cousin, dit-elle avec un intérêt extraordinaire, oh ! comme vous rougissez et pâlissez par instants! Seriez-vous incommodé?
— Non, ma cousine, je suis très-bien, je vous assure.
Quelques instants après, Annette, saisissant le moment où Charles rougissait, dit à sa mère :
—Voyez donc comme Charles rougit ! Je suissiire qu'il n'ose pas nous dire qu'il ne peut pas aller sur le devant; moi, cela ne me fait rien, et même je serais mieux dans son coin, j'aurais la tête absolument comme je l'ai là, et de plus je verrais bien plus de pays à la fois!.... Tu verras, ma mère, que si c'est moi qui lui dis de venir prendre ma place, il ne le voudra pas, parce que je dois être sa femme et qu'il aurait l'air de m'obéir.
A l'autre relais, madame Gérard s'clant convaincue que Charles rougissait, exigea qu'il vint à la place d'Annette, et la jeune fille prit celle de son cousin d'un air de triomphe. Charles était sur le même rang que la dame, dans le fond, et il en était séparé par madame Gérard. Ils ne pouvaient plus ni se toucher ni se voir, et Aimctte les emlirassait à la fois du même coup d'œil : elle jeta un regard de supériorité sur l'étrangère, celle-ci se mordit les ièvrcs, jura de rendre la pareille et de se venger d'Amietle. Charles, de son côté, éprouvant du mécontentement de la conduite de sa cousine, ne lui parla [toint et s'entretint avec l'inconnue.
Quand on s'arrêta pour diiicr, il descendit le premier cl oflVit sa main en tremblant à la voyageuse, qui le remercia par un gracieux sourire : ce sourire lui parut d'un bon augure, et il semblait lui promcllre beaucoup. Charles, après avoir conduit Au-
ANiNETTE ET LE CRIMINEL.
netto el sa mère dans la salle de l'auberge, demanda au conducteur le nom de celle d;iine : alors le conducleur, liraiit sa feuille, lui (il voir qu'elle élail inscrite sous le nom de mademoiselle Pauline. A ce nom, le vieux militaire dit à Charles :
— C'est une actrice du Ihéàtre de *""'.
Et il (il un tour à droite en lançant à Charles un regard qui signiliait :
•' Jeune honune, prenez garde !... :>
Alors le conducteur, se penchant à l'oreille do Charles étonné, lui dit avec un air de mystère :
— Ccsl la mai tresse du duc deN'"; elle voyage sous un faux nom et sans passe-port, car il lui est interdit de prendre ce congé-là ; voilà pourquoi elle a été forcée de voyager par la diligence. M. le duc l'a conduite ce matin, lui-même, à la voilure, dans son équipage ; ils étaient venus la \eille retenir les places.
Le conducteur s'élnigna.
Ce discours fut pour Charles un trait de lumière : il eut comme une révélation.^ et vit, dans ce voyage, le moyen d'arriver à hi fortune et à une place brillante s'il pouvait plaire à Pauline et l'intéresser. Il rentra, et, loin de se mettre à côté de sa tanle et d'Annette, il s'empara avec avidité de la chaise qiii était à côté de l'actrice, et Pauline, à son tour, regarda Annctte en lui rendant l'air de supériorité par lequel la jeune fdle l'avait comme humiliée.
Annette, confuse pour son cousin, lui jeta un regard empreint d'une douleur véritable : il n'osa pas le soutenir et baissa les yeux en feignant de ne pas la voir. Tout le temps du repas, il ne parla ni à sa tante ni à sa cousine; il chuchota avec l'actrice, et leurj discours parurcntlrès-animés : en cfTet, Charles voulut briller par sa conversation, et brilla : il fut spirituel, parut passionné, Tétait même; et, à la fin du repas, la courtisane habile lui marcha sur le pied pour le faire taire et lui donner à entendre que dès lors ils étaient d'intelligence et qu'il fallait mettre autant de soin à le cacher qu'ils avaient mis d'empressement à se chercl'.eretàse lier l'un l'autre.
Ils sortirent ensemble et parlèrent longtenjps dans la cour. A peine Charles avait-il quitté Pauline, qu'en se retournant il vit venir Annette; elle était calme et pleine de dignité.
— Charles, dit-elle, jenesuis pas contcntede vous.
— Ma chère cousine, répondit-il, j'ignore en quoi je puis vous déplaire.
— En voilà assez..., répliqua-t-elle avec bonté. On moula en voiture, et Annette dut éUe contente
de Charles, car il fut empressé auprès d'elle el de sa mère, ne dit pas un mot à Pauline qui, de son coté, lui jeta parfois des regards de dédain, et s'entretint constamment avec sa femme de chambre. Annelte fut rayonnaiile de joie et dupe du manège de l'acliicc; elle chercha a dédommager Charles des soup-
çonsqu'elleavaitconçusj enélantafreclueuse,cxpansive avec lui , el revenan t par mille choses gracieuses à l'amitié qu'elle avait send)lé abjurer un instant.
Ouand on descendit à onze heures du soir pour souper et se coucher, Charles laissa l'actrice descendre toute seule, et ne parut en aucune manière faire attention à elle : à table, il se plaça à c«jlé d'Annette à laquelle il prodigua ses soins, il fut même d'une tendresse qui aurait dessillé les yeux à toute autre qu'à Annette, el qui même fit sourire le vieux militaire.
Le lendemain matin, quand on se mil en route, (Charles se mit dans son coin, el parut à Annette accablé de fatigue : en effet, il dormit d'un profond sommeil. Le vieux militaire le regardait avec un air moqueur et semblait rire de ractrice qui, à chaque instant, se penchait pour voir Charles, et surmontait son propre sommeil pour veiller sur lui, sans pouvoir étouffer dans ses regards un sentiment vainqueur de sa dissimulation. Annelte finit par s'apercevoir du manège de ce vieux militaire qui s'était placé à coté d'elle, et un pressentiment terrible la fit frémir.
— Mademoiselle a sans doute peu dormi, dit le malin colonel, car elle a les yeux bien abattus et la figure fatiguée.
— C'est le voyage, répondit-elle d'un air dedédain.
— Alors, reprit-il, nous serons privés à Valence du plaisir d'applaudir votre admirable talent, car ce soir vous serez encore bien plus fatiguée, el vous n'avez guère de temps à rester dans votre patrie.
— C'est vrai, répliqua-t-clle sèchement.
— Oh ! il y a des grâces d'état, ajouta malignenicnt le rusé militaire avec un sourire moqueur.
Pauliiie, vaincue par la fatigue, s'endormit bientùl ainsi que sa femme de chambre. Alors Annette, que les paroles du militaire avaient singulièrement alarmée, lui demanda bien timidement :
— Monsieur, oserais-je vous demander quelle espèce de talent possède celle dame?
— C'est une actrice!... répondit le colonel.
A ce moment Charles murmura bien faiblement le nom de l'actrice, mais avec un accent qui jeta dans l'âme d'Annette une glace presque mortelle; il se fit en elle une révolution terrible, el elle regarda le militaire d'une manière qui lui inspira de l'elTroi et de la pilié.
— Mademoiselle, dit-il tout bas, j'avais averti \()lre cousin par un mol, mais on ne peut pas empêcher les folies de la jeunesse. Écoulez-moi : je suis père, el j'ai une (ille presque aussi aimable el aussi vertueuse que vous me paraissez l'être; je serais fâché de lui donner un Catoii pour mari; mais si un jeune homme qu'elle dut épouser lui doimail le spectacle d'une faute, cl qu'elle Jie put pas croire
ANiNETTE ET LE CRIMINEL.
son mari le plus vertueux. îles liouiines, j'aiaierais mieux me brûler la cervelle que de lui donner un époux dont elle connaîtrait les aventures de jeunesse ; ainsi je crois devoir vous dire que votre cousin n'est plus digne de vous.
Annette versa quelques larmes.
— 3Iais comment le savez-vous?... dit-elle.
— Tenez, répliqua le colonel (il tira de son sein et remit à Annette une bourse bien connue, cette bourse contenait le reste des huit cent trente francs en or que la jeune fille avait consacrés au voyage de Valence), vous pouvez dire hardiment à voire cousin que vous êtes entrée ce matin à quatre heures dans sa chambre et qu'il n'y était pas; que vous avez trouvé...
— Je ne dirai point cela!... s'écria Annette avec horreur.
— Et que ferez-vous pour le confondre?... demanda le militaire.
— Rien!... dit Annette. llélas! murmura-t-clle, nous sommes partis un vendredi, jour de malheur; et, dans ce fatal voyage, vous verrez que ce ne sera pas le seul fâcheux événement dont je serai la victime.
Kn ce moment on était sur le point de descendre iine montagne, lorsque Ton entendit le bruit d'une voilure qui paraissait aller extrêmement vite; ce bruit, dans la situation d'âme où était xinnette, retentit dans son cœur en le faisant battre comme de peur; elle craignait tout, la pauvre pelite!... C'était une calèche Irès-clégante et légère qui semblait voler : elle passa comme un éclair, et Annette frémit en la suivajit des yeux, car elle lui vit descendre, au grand galop, une côte presque à pic : elle s'intéressait aux personnes que contenait le char conmie on plaint les passagers d'un bâtiment qui périt; mais en voyant la brillante calèche atleiiidre le bas de la montagne, elle rentra dans la voiture, tranquille sur leur sort.
Tout à coup elle entend un choc terrible, les chevaux poussent un gémissement lamentable, des voix confuses crient au secours; alors Annette effrayée, regardant avec précipitation, ouvrit par sa iirusquerie la portière qui nélaitpas bien l'erinée, tomba à terre sans se faire de mal, et courut avec rapidité au secours des malheureux qui venaient de tomber dans une fondrière, car il lui fut impossible de retenir cet élan d'humanité qui reinjdit le cœur à l'aspect de rinforlune.
CHAriTRE IV.
Annette fut bien vite auprès de la calèche; et, .'■ur leboid dun rocher, apparut cunune un ange
aux deux messieurs qui gisaient au fond d'un ravin.
Le postillon n'était pas blessé, les deux inconnus en étaient quittes pour des contusions; mais les roues de leur calèche étaient brisées à ne s'en pas servir.
Annette, tout émue, leur demanda s'ils n'avaient pas quelque blessure sérieuse : les deux inconnus restèrent dans rétonnement le plus profond en apercevant, sur le bord de ce rocher et sur une route qu'ils venaient de voir déserte, une jeune fille, les cheveux épars, en robe blanche, et inquiète comme si elle eut eu quelques droits sur eux. Ils la regardèrent avec surprise sans lui répondre, et Annette ne put soutenir le regard singulier de l'un d'eux : elle sentit en elle-même quelque chose d'indéfinissable à son aspect, et toute honteuse de se voir seule, elle rougit et se relira. Alors la diligence arriva, les voyageurs s'empressèrent de descendre et d'aider au postillon à dégager deux chevaux qui restaient vivants, car les deux autres avaient été écrasés : après avoir tout arrangé, l'on remonta les deux inconnus sur la route.
Celui qui avait si fort frappé Annette regarda la calèche, et vitque les deux essieux étaient tellement brisés, qu'il devenait impossible de continuer leur route avec cette voiture : il tira alors sa bourse, donna quelque argent au postillon en lui recommandant de garder la calèche et de la faire raccommoder, disant qu'à son premier voyage il la reprendrait.
Cette affaire étant terminée, il monta dans la diligence avec son compagnon, après avoir repris les effets de la calèche, et notamment un portefeuille assez grand auquel il parut donner l'attention que l'on a pour une chose précieuse.
— J'aurais, dit-il après être remonté, j'aurais voulu passer de jour le bout de la forêt de Saint- Vallier, car on dit qu'il y a des voleurs en ce moment, et il ne nous manquerait plus que cela pour avoir eu tous les accidents qui puissent fondre sur dos voyageurs.
En entendant ce discours, la pauvre Annetle serra dans son sein l'or qui lui avait coûté tant de peine à acquérir, et dont chaque pièce représentait des heures entières passées dansl'occupation fastidieuse de tirer Icnlenient l'aiguille : elle fit ce miiuven)ent machinalement, car son cœur élail rem|)li dune douleur profonde que l'aspect de Pauline et de sou cousin renouvelait à chaque instant.
— Vous avez été heureux, messieurs, dit Pauline; sur cent personnes qui verseraient ainsi, la moitié, et beaucou[» de l'autre moilié, y auraient péri.
Les inconnus ayant répondu par un signe de tête, personne ne fut tenté de renouer la conversation.
Alors chacun se mit à regarder a\cc curiosité les /iou\oau:\ \cnus, ainsi que cda je pratique, et cet
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e.\aiiie/i se lit on sileiico. Celui qui paraissait le niai- Irc, et Tctait en cITel, pouvait avoir Ireiile-cinq ans, mais il paraissait atteindre la quarantaine parla nature de ses traits : il était Irès-hasané, un piu gros, petit, l'œil plein d'une énergie étonnante et d'une assurance prodigieuse.
Il était habillé tout en noir, malgré la saison : le luxe de son linge et le diamant énorme qui décorait sa chemise, annonçaient un homme Irès-opulcnt. Une chose qui saisissait tout d'abord, c'était un air de majesté répandu sur sa ligure, dans ses traits, et qui indiquait unhommenépourlecommandcment, et qui a en elfet commandé. Ses gestes, en harmonie avec la conscience qu'il avait de sa supériorité, ne détruisaient point l'illusion, et il régnait, danssa pose et SCS manières, dans ses traits et le contour de sa bouche, des indices d'une force qui sentait en quelque sorte la férocité : il aurait pu, comme l'aigle, déchirer sa proie; mais, comme le lion, il aurait su pardoimer.
Cet honnne offrait le ; ingulier assemblage d'un front qui contenait de la bonté et de la grandeur même, avec une tournure qui, dans lenscnible, avait quelque cho e de dur. Un physionomiste, d'après sa bouche, l'aurait jugé un être dépourvu de sensibilité; un autre, à l'aspect de ses yeux, y aurait vu cette vaste conception, cette grandeur, qui ne machinent rien de bas, et qui, dans un crime, ne connnetlciit rien que de nécessaire, sans égorger, comme le tigre, pour le seul plaisir de se baigner dans le satig. Il y avait, dans cette tête bizarre, accès à la sensibilité, et tout à la fois la faculté de la refouler en lui imposant silence : à Rome, l'inconnu aurait été le Brulus qui tua ses enfants; à Sparte, liéonidas; et, comme ïhémistoclc, il se serait empoisonné plutôt que de marcher contre sa patrie : comme Pierre I", il aurait fait assassiner sous ses yeux les révoltés, niais, comme lui, il aurait aidé l'enfant timide à sortir du cercle fatal, en écartant les poteaux de l'enceinte où l'on égorgeait les Strélitz et les familles des seigneurs insurgés. Enfin, la nature l'avait taillé en grand : ses épaules étaient larges, sa tête grosse comme celles que l'on désigne dans les arts sous le nom de tèles ih- satyres; ses cheveux crépus et noirs se frisaient d'eux-mêmes en annonçant la force, et ses muscles saillants, ses contours, sa barbe fournie, ses favoris épais, indiquaient une force de corps prodigieuse. En effet, quand il s'assit sur la banquette du milieu et qu'il posa sa main sur le dossier, il semblait qu'en pressant il lui eut été possible de briser ce qu'il touchait; ses mains étaient d'une grosseur étonnante, et quoique couvertes de gants blancs, elles paraissaient habituées à soulever des masses.
Son regard pénétrant allait droit à l'âme, et l'as-
pect de ce singulier être imprimait à rimaginaliofl un certain ordre de pensées : c'est-à-dire que l'on n'attendait rien que d'extraordinaire et d'imprévu de son caractère, et l'on appliquait à sa ligure les idées que l'on conçoit de certains hommes historiques, dont on se trace un portrait idéal. Il remplissait l'âme tout entière, et l'on ne pouvait pas le voir avec indifférence; il fallait ou l'admirer ou détourner la tète avec répugnance.
Sa voix forte avait de la rudesse; il régnait peu de poli dans ses manières, et l'on voyait qu'il devait avoir fait la guerre, car ce n'est qu'à la longue que les militaires perdent ce qui les distingue des autres hommes, diagnostic qui reste indéfinissable et échappe à l'analyse.
Après que chacun eut observé l'étranger et pris plus ou moins de ces idées sur son compte, on examina son compagnon, et l'on s'aperçut qu'il régnait une singulière amitié entre eux. Le second était grand, sec, maigre, nerveux, et il aurait pam avoir un grand caractère de fixité s'il n'eut pas été à côté ,du premier : il y avait chez lui moins d'idées et plus d'énergie, en ce sens qu'elle était tout le caractère et qu'elle entrait pour la somme totale des règles de la conduile : cet homme-là, une route prise, devait la suivre toujours, bonne ou mauvaise.
Pendant qu'on les examinait ainsi, ils jetaient de leurs côtés des regards observateurs sur leurs compagnons de voyage. Le coup d'œil du premier des deux inconnus ne fut pas favorable à Charles : cette figure mielleuse, régulière et un peu fausse, ne lui convint pas; il le témoigna à son ami par un geste, et ce geste exprimait à la fois l'aversion et le mépris : Charles feignit de ne pas l'apercevoir. L'étranger regarda assez attentivement l'actrice, mais il revint toujours assez cavalièrement à la figure d'Annette, et finit par lui dire, en adoucissant sa voix :
— C'est mademoiselle qui est venue si vite à notre secours?... Je vous remercie.
Puis, se retournant, il aperçut le colonel et lui dit :
— Ah, ah! voici un brave!... car je gage, monsieur, que vous avez servi, et que vous avez quelque blessure ?
Le colonel s'inclina.
Annette, toujours occupée de son cousin, acquérait de plus en plus les preuves de ce que le colonel lui avait dévoilé. La nuit approchait, on n'était plus qu'à sept lieues de Valence, et l'auline profitait de l'obscurité pour faire plusieurs signes à Charles. Annette resta plongée dans les réflexions les plus tristes, et sa vue était arrêtée sur l'homme extraordinaire que le hasard leur avait amené. De son côté, il regardait la figure d'Annette avec intérêt, car, expressive comme elle l'était, sa mélancolie s'y peignait à grands traits, et il sembla compatir à
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ia peine qu'il ignorait, enlraîné par leyeHcsa/s^Hoz.
Il faisait nuit noire, on traversait le bout de la forêt de Saint-Vallier qui se trouve à quelques lieues de Valence , lorsque tout à coup la diligence s'arrêta, cl le postillon eut beau fouetter ses chevaux, ils n'avancèrent pas. Le postillon descendit et jeta un cri d'alarme en trouvant des cordes tendues d'un arbre à l'autre, ce qui barrait le chemin : à peine le postillon eut-il crié qu'une troupe d'hommes à cheval parut, entoura la voilure en montrant une forêt de canons de pistolets tendus, si bien, que les deux étrangers et le colonel virent qu'il n'y avait aucune résistance à opposer.
Vn des brigands détela les chevaux de la diligence, les attacha à un arbre, et Ton entendit alors frapper à coups redoublés sur la malle de la diligence. Le chef de la bande rassura les voyageurs en leur disant qu'il ne leur serait fait aucun mal, puis il ordonna à ses gens de s'acquitter lestement de leur besogne, eii s'emparant des sommes qu'ils savaient être dans la voiture.
L'actrice selamentait, et Annettetremblaitcommc la feuille : elle avait tiré la bourse de son sein pour la donner aussitôt et n'être pas fouillée; l'étranger ouvrait son portefeuille, et, par une présence d'esprit étonnante, défaisait sa cravate et y insinuait un gros paquet de billets de banque, lorsqu'un brigand parut avec une lanterne allumée, en priant les voyageurs de descendre l'un après l'autre.
L'actrice fut dévalisée avec promptitude; la pauvre mère Gérard n'offrit rien à la rapacité des brigands; on prit la montre de Charles, cinq cents francs au colonel, et Annctte, en descendant, pria qu'on ne la touchât pas, donna en pleurant l'argent qui lui avait coûté tant de peine à acquérir, et en ce moment pensa au vendredi.
Les deux étrangers descendirent, mais chacun tenait un pistolet à chaque main d'un air si déterminé, que les deux brigands reculèrent... Après avoir contemplé ces deux personnages, le chef de la bande accourut, et se mettant entre eux et ses gens:
— Ne tirez pas, s'écria-t-il. et respectez leurs effets ! diable!..'.
Et il lâcha un juron effroyable.
Alors, toute la troupe accourut, et, sur-le-champ, chapeaux , bonnets , tout fut mis à bas par les bandits qui donnèrent les marques du plus profond respect à la vue des deux amis. Les voyageurs étonnés regardèrent cette scène avec terreur, et chacun crut avoir fait route avec les chefs suprêmes de quelque association secrète.
C'était une chose curieuse que de voir, au milieu de la nuit, celte diligence arrêtée sur le grand chemin, les chevaux attaches à un arbre, les voyageurs ébahis d'un côté, le conducteur el le postillon tristes
de l'autre, et, au milieu, les brigands en groupe presque prosternés devant deux hommes: ce tableau, éclairé par les lanternes qui ne donnaient qu'une fausse lueur à cause de la verdure qui parait alors comme noire, était vraiment pitloresque, et un peintre aurait voulu être volé pour pouvoir le dessiner d'après nature.
— Par le feu Saint-Elme !... s'écria d'une voix tonnante l'étranger, je ne croyais guère me trouver en pays de connaissance avec ces brigands-là! Dis donc! ajoula-t-il en prenant le bras de son ami et resserrant ensemble leurs pistolets, combien leur donnes-tu de temps pour vivre encore sans être pendus?
— Nous savons ce que nous risquons, mon capitaine, dit le chef, et vous...
— Chut!... ou je te brûle la moustache! s'écria l'ami de l'étranger. Tu es en mauvais chemin, Navardin ' !... Mais, puisque tu es leur capitaine, rends donc à cette jeune fille son petit trésor. Je t'en dédommagerai, ajouta l'étranger; allons, rends-lelui! Elleestvenueà notre secours la première, nous lui devons bien quelque reconnaissance,
A cette parole , le capitaine rendit la bourse à la tremblante Aimetle; les voleurs laissèrent chacun remonter, et ils s'enfuirent au grand galop. On peut s'imaginer les divers sentiments dont les voyageurs furent animés pour les deux étrangers, en se rendant à Valence qui était la première ville qu'ils allaient rencontrer elle terme de leur voyage : cette route se serait faite en silence sans l'actrice qui regrettait à chaque instant son cachemire, ses diamants et ses dentelles.
Annette ne savait que penser de la manière dont son trésor lui avait été rendu, et elle dit à l'étranger :
— Je ne sais, monsieur, si je dois vous remercier ou me plaindre d'avoir recouvré ma bourse par voire faveur...
— Agissez comme bon vous semblera, mademoiselle, répliqua rétranger,
Annette se lut.
Le colonel regrettait fort ses cinq cents francs el ne pouvait s'empêcher de penser que les inconnus étaient de connivence avec les brigands. Cependant, en se rappelant l'air déterminé dont ils descendirent, leur empressement à cacher leurs billets dans la cravate, et leur surprise, il devenait clair qu'ils n'avaient |)as couru risque «le la vie en brisant leur calèche pour le plaisir de présider à un vol, auquel leur concours n'avait guère paru nécessaire, et surtout qu'ils ne seraient pas remontés avec les voya-
' Ce pcrsoniiai;c clnil |ircs(iuf iiui|iciçu dans le Vicaire des A rdciinai.
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gfurs. Jamais aventure ne renferma plus d'alimcnls pour la curiosité, cl néanmoins celte curiosité, toute vive qu'elle fut, ne pouvait pas se satisfaire, puisque Ton n'osait faire aucune question aux deux étrangers.
En s'approchant de V^alence, Annelle éprouva une sorte de peine : jusque-là elle s'était dispensée de parler à son cousin; cl, se séparanl de lui par la pensée, elle avait, cette journée, vécu comme loin de lui : désormais elle allait se trouver sans cesse avec Charles, et dans une extrême contrainte qui nécessiterait une explication. A ce moment la lune se levait cl jetait dans la voiture assez de jour pour apercevoir les ligures des voyageurs. Les yeux d'Annellc s'arrèlèrenl machinalement sur Tétranger qui, ne se croyant pas observé, réfléchissait sans doute à des choses d'une extrême gravité : son visage était farouche et portail le caractère dune méditation sombre; l'énergie extraordinaire de son âme brillait comme l'éclair parmi les nuages, cl Satan , se levant du sein de son lac de feu pour haranguer les démons, n'avait pas plus de fierté et de majesté sauvage dans les traits. La lune, laissant celte ligure comme indistincte et n'en révélant que les masses les plus saillantes, ajoutait encore à la profondeur des idées qui se peignaient sur cette tète énorme.
Annelle tressaillit à cet aspect, un sentiment indéfinissable s'éleva dans son cœur, elle le prit pour de l'clTroi cl détourna lentement sa tcle vers la campagne, mais elle fut ramenée, par la curiosité , vers cet homme qui apparaissait à son imagination comme un monument : elle baissa les yeux une seconde fois, et, par l'effet de cette chasteté pure qui faisait le principal charme de son caractère, elle s'ordonna à elle-même de ne plus contempler l'étranger.
La diligence roulait dans les rues de Valence, que le jour avait paru ; la voiture entra dans la cour d'une auberge, et le conducteur , en descendant, annonça qu'il avait été arrêté et volé. 11 s'approcha du directeur de l'entreprise, qui, par hasard, se trouvait dans la cour, occupé à fumer sa pipe, et il lui dit quelques mots à l'oreille. Sur-le-champ le direcleur sortit, cl le conducteur resta dans la cour sans ouvrir la portière et sans aider aux voyageurs à descendre.
— Qu'attendez-vous donc? lui demanda le compagnon de l'étranger; ouvrez-nous...
Le coiulucleur monta sur le niarchepied et répondit que Ton avait été chercher du monde pour dresser un procès-verbal sur l'aventure de la imit.
— Nous serons aussi bien dans une salle que dans la voilure, répondit l'aclricc.
Le conducleur ouvrit alors conune à regret, et tous les voyageurs descendirent en se dirigeant vers
lasalle. (lonime l'étranger et Son compagnon allaient entrer, le conducteur les arrêta et leur dit :
— Messieurs, voulez-vous avoir la complaisatu'e de me dire vos noms pour que je vous porte sur ma feuille'?
— C'est inutile, répliqua l'étranger, puisque nous sommes arrivés : le directeur ne nous ayant pas vus, cela doit être votre profit.
— Impossible, messieurs, répliqua le conducteur.
— Oh ! oh! reprit l'étranger en entrant dans la salle, ceci annonce des hostilités; eh bien, mettez M. Jérôme et M. Jacques ! Kl ils allèrent tous deux s'asseoir, l'étranger à coté d'Annelte, et son compagnon entre Charles et l'actrice.
Une jeune servante était dans la salle, et l'étranger, au bout d'un instant passé dans le silence, lui dit :
— Mademoiselle, avcz-vous ici des voilures?
— Oui, monsieur.
— Pourriez-vous nous en trouver une que nous vous renverrions ce soir?
A ces mois le conducleur, faisant un geste qui signifiait que les étrangers ne s'en serviraient guère, sortit, pour reparaître un instant après avec trois gendarmes, le directeur cl un monsieur habillé en noir.
— 11 paraît que vous avez été arrêtés à Saint- Val lier? demanda l'officier de police, car c'en était un.
— Et volés, reprit l'actrice,
— Ces messieurs, continua l'officier en désignant les deux inconnus, paraissent connaître les voleurs, à ce que l'on prétend ?
— .Oui, monsieur, répliqua Charles en souriant.
— En ce cas, reprit l'officier, nous allons recevoir vos dépositions, et ces messieurs me suivront.
A ces mots, il lit un signe aux gendarmes qui s'avancèrent vers les deux inconnus.
J/étranger plissa son front, ses yeux s'animèrent, les signes d'une effroyable colère se manifestèrent sur son visage, cl avec la même rapidité qu'un tonneau de poudre qui s'enflamme et pari :
— Ah çà! s'écria-l-il d'une voix tonnante, jouons-nous la comédie?... et sur le oui d'un jeune freluquet allez-vous nous arrêter? Jour de Dieu! tout le monde est-il muet pour raconter ce qui s'est passé? et pour qui nous prend-on?...
L'officier de police n'écoulait pas, demandait à chacun ses passe-ports, et chacun les cherchait. Alors l'éirangcr alla rapidemcnl à l'oflicier de police, el, le saisissant par le milieu du corps, il le secoua de manière à lui faire jeler les hauts cris ; il l'enleva en l'air, le tourna, et en un clin d'œil s'en servit comme dune toupie , sans que les gendannes pussent l'en einpêcher , quoiqu'ils fussent accourus.
AiNNETTE ET LE CRIMINEL.
— Cet hoiiiiue-là, dit tout bas Pauline à Charles eu riaul, nous moudrait comme une meule écrase un grain de blé.
— Ah ! criait l'étranger, je t'apprendrai le code de la politesse française et à écouter ce qu'on le dit. méchant pousse-procès !...
Les trois gendarmes s'emparèrent de l'inconnu, mais en un clin d'oeil il les envoya à trois pas de lui : alors les gens de l'auberge, le conducteur, le directeur, les gendarmes, l'officier, tombèrent tous sur lui et le continrent avec peine. Annotle, tout effrayée, se serrait auprès de sa mère, l'actrice admirait la force étonnante de l'étranger, et l'ami de l'insurgé riait à gorge déployée.
Il alla vers son ami et lui dit ;
— Tu n'en fais jamais d'autres!... eh! laisse-les instrumenter : ne sommes-nous pas à Valence?
L'officier de police, voyant ce nouveau délinquant en liberté , fut épouvanté , car si Tun coulait tant à arrêter, qu'allait-il faire de l'autre?... Alors il prit le parti de lui demander fièrement son passe-port.
— Imbécile, lui dit le dernier, si tu nous arrêtes , que nous ayons ou n'ayons pas de passe-ports, qu'est-ce que cela fait à noire affaire puisque tu nous prends pour des brigands? Tes gendarmes n'ont pas d'armes, tiens!...
Là-dessus il lira de son sein une paire de pistolets à deux coups, les mit jusque sous le nez de l'agent de la police valcnçaise, qui recula brusquement en disant :
— Monsieur, pas de gestes !...
A te moment, un piquet de gendarmerie arriva, et les doux amis furei't mis ensemble au milieu des gendarmes 5 celui qui avait tiré ses pistolets les donna aux soldats qui les lui demandèrent, et l'officier de police se mit en devoir de questionner les voyageurs.
Alors l'étranger dit au maréchal des logis qui le gardait de le conduire à la Préfecture, et comme on lui ût observer que le préfet Ji'était pas levé, il répondit qu'il se lèverait pour eux. Cette réponse surprit la cohorte, et l'air impérieux de l'étranger devint tellement imposant que les deux prisomiiers furent emmenés à la Préfecture, au grand étonnemenl des voyageurs, qui avaient conten)plé cette scène avec des sentiments bien divers.