CHAPITRE Aï
Le lendemain était le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu et le dernier jour du salut. Depuis sa première apparition dans l'église, l'étranger de la voiture n'était pas revenu, et cette circonstance avait produit un singulier effet dans l'âme d'Annette.
Quoique pure comme un lis qui vient d'éclorc, elle s'était attendue à le rencontrer le lendemain, et, en entrant comme en sortant, quand elle jeta un coup d'oeil dans l'église, elle ressentit ce mouvement qui se fait en nous lorsque notre attente est trompée. Chez elle, ce mouvement était presque machinal, et cette phrase : <( Il n'est pas venu, )> sans être prononcée , était sa pensée intime.
Charles otfrit son bras à sa cousine pour se rendre au salut, elle l'accepta, et il se mit à côté d'elle. Le salut était commencé, et Annette chantait d'une voix douce et pure, quand elle sentit un inconnu venir se placer sur la chaise qui se trouvait à côté d'elle ; elle trembla, car un secret pressentiment lui disait que ce ne pouvait être que l'étranger. Elle fut confirmée dans ses soupçons par Timpalience que Charles témoigna après avoir aperçu celui qui s'était placé à côté de sa cousine : il se levait, tournait la tête, regardait l'étranger qui, semblable à un lion sur lequel se pose une mouche, ne faisait aucune attention aux manières de Charles, et dévorait des yeux le voile blanc qui descendait du chapeau d'Annette, en dérobant sa figure à tous les yeux. L'étranger recueillait en son âme les sons purs et harmonieux de celte voix céleste, et son émotion était visible; il n'avait point son compagnon, et rien
ne troublait son plaisir auquel il s'abandonnait tout entier.
Charles bouillait d'impatience, il aurait voulu que le salut fut fini, et il se réveillait en son cœur plus que de l'amour pour sa cousine depuis que la présence de rétranger lui glissait dans l'âme l'idée terrible qu'il avait un rival, et qu'il était dans l'ordre des choses possibles qu'Annette l'aimât. Il avait cependant la jouissance devoir sa cousine immobile et l'œil toujours à l'autel. Lorsque le salul fut fini , elle ne tourna même pas la tête, donna le bras à Charles et sortit de l'église sans faire un seul mouvement pour voir l'étranger.
— Ma cousine, dit Charles, il fait un temps magnifique; nous avons une heure et demie d'ici le souper, voulez-vous vous promener dans la campagne? Nous n'en sommes pas loin.
— Très-volontiers, dit Annette.
Et ils se détachèrent de la compagnie en se dirigeant vers le faubourg.
Arrivés à la fin du faubourg, ils entendirent sortir de dessous une treille , en dehors de la ville et à la porte d'une espèce de cabaret, les éclats de rire et les chants d'une troupe joyeuse. Quand Annette et son cousin passèrent devant cette treille, qui était séparée du cabaret par un espace assez grand, une voix s'écria :
— La voici !
Et toute la troupe, se taisant , regarda sur le chemin. Annette et son cousin continuèrentà marcher; mais Annette conçut un secret pressentiment qui lui disait que c'était d'elle que l'on s'occupait sous cette treille; et cependant, il n'y avait aucune apparence qu'une jeune inconnue , depuis peu à Valence, fut le sujet de la conversation de ces homnics qui paraissaient appartenir à la classe inférieure du peuple. Néanmoins elle ne se trompait pas, et celle treille était en ce moment le rendez-vous de gens qui occupaient bien du monde. Il pouvait y avoir autour de trois tables oblongues une douzaine d'hommes, au milieu desquels on distinguait un gendarme en uniforme.
La plupart des convives étaient habillés avec des vestes et paraissaient être des ouvriers ctulinia».chés: quelques-uns avaient du plâtre à leurs habits; leurs chapeaux étaient couverts de quelques taches blanches de chaux ; et l'un d'eux, mieux habillé que les autres, ayant une toise qui lui servait de canne, était placé au centre, à côté du gendarme, et semblait être l'cnlrepreneur qui les employait. Les figures de ces ouvriers avaient toutes ûç?, expressions qui indiquaient un choix d'êtres : nulle n'était sans énergie, et chacune annonçait soit la ruse, soit la force, soil la résolution, toutes le courage; et ces qualités étaient mises en commun vers un but, que
ANNETTE ET LE CRIMINEL
l'union cl l'accord de tous indiqu.iicnlnicrvcilleuseniciit. Leurs Irails élaieiit forlenienl marqués, leur leint bruni par le soleil qui brûle l'Afrique el allume les torrents de chaleur de la ligne. L'on s'apercevait que ces hommes n'appartenaient pas au pays de France : l'un portait le caractère de la figure américaine, tel autre celui de la tête anglaise ou du Nord, el d'autres les crânes des Méridionaux. Un homme instruit, qui aurait passé en ce moment vers cet endroit, aurailcru apercevoir des ombres de ces fameux et célèbres flibusliers, si remarquables par le mélange des races humaines, par le courage {)orlé à l'excès, ainsi que la résolution, lamour du j)illage et la cruauté.
Ils étaient à la fin d'un repas et dans cet état d'ivresse et d'exaltation qui suit une conversation animée par les cris, les chants, les mets et les vins forls du Midi : leurs cris et leurs propos se ressentaient de létat de leurs tètes.
— Vive la joie!... criait un homme au gosier desséché.
— Mais vivent les sonnettes ! . . . répondait un autre.
— Et requiescat in pacel... disait mystérieusement un compagnon en jetant par terre une bouteille vide.
— Écoulez! écoutez!... s'écria l'un d'eux plus ivre que les autres, je vais chanter.
Et, sans attendre, il entonna :
Si l'on pendait tous les voleurs
Qui volent sur la terre, Il resterait moins de pcndeurs
Que de vin dans mon verre :
Car, je le dis, écoutez bien,
II n"c5t dans ce bas monde^
Malgré sa foi profonde, Que i)resque tous bons gens de bien :
Ceux que l'on mène pendre , Et tous ceux qui l'ont mérité
— Au diable la chanson !... dit le gendarme en interrompant le chanteur et criant plus fort que lui ; quand j'entends parler de corde et de supplice, cela me trouble la digestion.
— Ah bah ! lui répondit un vieillard encore vert qui était à sa gauche, ne savez-vous pas que nous sommes sujets à une maladie de plus que les autres hommes?
— C'est bien pour cela qu'il ne faut pas clocher devant un boiteux, répliqua le gendarme ; d'ailleurs, s'il continue, je le frotte ..
— Je voudrais bien voir cela, hussard de la mort, s'écria le chanteur en répétant :
Ceux que Ton mène pendre.
Et tous ceux qui l'ont mérité...
Le gendarme leva son sabre, et l'autre, saisissant une ranne creuse qui formait le canon d'un fusij
sans crosse, para le coup du gendarme; mais le petit vieillard et le maître maçon arrêtèrent la querelle naissante.
— Brigands, tenez-vous donc tranquilles!... Nous ne sommes pas ici pour banqueter, colleter et nous tuer; il s'agit de choses importantes, et, si vous voulez toujours boire, écoutez-moi !
A ces paroles le calme naquit, et le maître maçon , désignant d'eux d'entre les compagnons, leur montra du doigt la porte du restaurateur et le chemin : comprenant ce que ce signe voulait dire, les deux ouvriers se mirent en sentinelle.
— Bah! dit le gendarme, toute la ville est au salut.
— Mes enfants, reprit le maçon à voix basse, en s'adressant à toute la troupe qui s'amoncela autour de lui, vous saurez que John (et il montrait le gendarme) vientdem'apprendre que no^rcoHCien el son lieutenant sont indignes du nom d'hommes, car ils ont donné à M. Badger , leur ami , le préfet de Valence ^ , le signalement de fous ceux qui ont servi sous lui , et qu'il a reconnus l'autre jour : moi tout le premier !...
— C'est une horreur!...
— C'est une infamie!...
Et une foule d'autres exclamations partirent en
même temps de tous côlés.
— II faut piller Durantal !... s'écria l'un.
— Piller Durantal ! reprit un autre, non, il faut !e tuer !
— Un vieux chien comme cela ne mérite qu'une dragée dans le crâne!... ajouta celui qui se faisait remarquer par la figure la plus atroce.
Cette dernière parole, prononcée après toutes les autres el avec un sang-froid étonnant, semblait le résumé des pensées qui agitaient en ce moment les têtes de ces gens que le vin et les cris avaient plongés dans un état voisin de l'ivresse.
— Ln moment, mes amis, dit le gendarme; piller Durantal , ce n'est pas l'affaire d'une minute, car // a avec lui une bonne tète; le lieutenant n'est l pas homme à se laisser prendre par dix de nous, sans compter que Vancien est rude à manier. Supposez que nous les ayons mis à la raison , croyezvous que le pillage de Durantal ne fasse pas ouvrir les yeux à l'autorité, surtout après que notre dernière aventure nous a tant signalés?
— Signalés!... reprit celui qui avait la figure si atroce et que l'on nommait Flalmers, c'est, j'espère, lui qui s'est rendu coupable de ce crime, car c'est un crime de ne pas garder la foi jurée; brûlons et tuons!...
' On sent que nous avons changé les noms, les lieux et les véritables circonstances, ainsi que nous l'avions annoncé. {Note de l'éditeur.)
ANiNETTE ET LE GR13IINEL.
— Tuer notre ancien!... s'écria le plus vieux de tous, nommé Tribel, c'est mal!... c'est un brave homme tel que les tillacs n'en ont jamais porté de nieilleur; ne lui avons-nous pas juré de garder le >ccret?N'a-t-il pas toujours donné loyalement à charun ce qui lui revenait dans les prises, et ne nous a-t-il pas tous enrichis?... Est-ce sa faute si nous avons tout mangé comme des brigands que nous sommes, sans dire seulement un pauvre petit Ave? Si nous avons fricassé nos sacs d'or comme des goujons, lui, il a su garder les siens, qu'on les lui laisse!... Songez que c'est lui qui nous défendait, et qu'il aurait plutôt sauté seul sur un tillac que de nous livrer !
— Hé! s'écria le maître maçon, pourquoi nous a-t-il dénoncés aujourd'hui?...
— Oui, reprit Flatmers, c'est un traître!... ce gros taureau-là s'est enrichi , il tient à la vie , aux jouissances et à ses millions; il ne nous estime pas plus qu'un zeste d'orange; il faut lui apprendre à vivre, et lui faire savoir que, si l'un de nous va à l'échafaud par sa faute, il devra l'accompagner.
— Flatmers, Flatmers!... reprit le vieux Tril)el, quel est celui de nous qui s'est présenté devant notre ancien, comme étant dans le besoin, à qui il n'ait pas donné quelque billet de mille francs?...
— Et quand je les ai mangés, je me moque bien de ses billets!...
— C'est mal, Flatmers, et tu es un coquin sans reconnaissance ! mais je veux bien qu'il nous ait dénoncés!... moi, je vous répondrai que vous êtes des inabéciles et que c'est de votre faute , car vous avez fraternisé avec lui sur le chemin , vous l'avez compromis, on l'aura interrogé, et, comme il a été déjà poursuivi, il n'aura pu échapper qu'en nous dénonçant.
— YAi bien , puisqu'on le poursuit, dit le maître maçon en faisant signe de la main pour demander silence, il faut le forcer à se rembarquer avec nous et recommencer nos courses. Allons nous mettre, jour de Dieu! au service des insurgés d'Amérique , nous ferons un métier de braves gens, et nous ne serons plus, comme des voleurs de rien, occupés à haricoter sur les grandes routes. Quelle vie que de crever des chevaux à demander la bourse à des voyageurs sans le sou!... risques pour risques, allons piller les possessions espagnoles en vrais marins!... Nous nous battrons en même temps pour la liberté, et nous deviendrons quelque chose; l'ancien sera amiral, et nous, capitaines, lieutenants, officiers, au service des républiques!...
Ce discours fut suivi d'un hourra général que le gendarme fut seul à ne pas partager.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda Tribel.
— Ce que j'ai, reprit-il, je sais que ceci est le
UG BALZAC. I.
meilleur parti, mais il a bien des difficultés : d'abord, l'ancien le voudra-t-il? Écoutez..., vous savez si jamais chef a, pendant dix ans, plus travaillé que lui : il n'a pas eu un moment de repos, et je gage mon sabre qu'il est resté garçon tout ce temps-là!... Il était toujours occupé de nos affaires, à l'affût des bâtiments marchands, des vaisseaux de guerre, plaçant, vendant les marchandises si bien que nous n'avions que la peine de manger notre argent. Or, vous apprendrez que notre ancien est amoureux d'une jeune et jolie filfe, et vous savez que ce qu'il a aux pieds il ne l'a pas dans la tète, que ce qu'il a dans la tète il ne l'a pas aux pieds; partant, je crois qu'un homme qui s'est fait une aussi jolie coquille que Durantal , et qui , après tant de fatigues et de privations, vient à avoir de l'amour pour une jeune créature, aura de la peine à se mettre en campagne et à risquer le bonheur qu'il a l'espoir d'atteindre... Un cri général , mais élancé à voix basse , fut le résultat de cette harangue.
— Tuons-la!...
— La tuer!... reprit Tribel, êtes-vous fous?... prenez-la, cachez-la, dites qu'elle est morte, et forcez notre ancien à se rembarquer; mais ne faites pas un crime inutile
— Approuvé!,., dit le maître maçon.
A ce moment les deux sentinelles revinrenj, en faisant signe de se taire, et le gendarme, allant voir quelles personnes s'approchaient, reconnut Annette et s'écria :
— La voilà !...
On la regarda attentivement, et, lorsqu'elle fut passée, Navardin, le capitaine, prit, de concert avec ses gens , les mesures nécessaires à l'enlèvement d'Annette.
Pendant que la pauvre Annette , qui ne se connaissait pas un seul ennemi dans le monde, était ainsi l'objet d'une conspiration formidable, elle marchait en silence dans la campagne, cl Charles se trouvait assez embarrassé pour entamer la conversation par laquelle il voulait cclaircir tous ses doutes.
— Ma cousine, dit-il enfin après un long silence, j"espcre avoir bientôt une place.
— J'en serai enchantée pour vous, répondit Annette avec un air tout à la fois plein de froideur et de bienveillance, soyez certain que je prendrai toujours un bien grand intérêt à fout ce qui pourra vous arriver d'heureux...
— Comme vous dites cela, ma cousine! on croirait qu'en sollicitant cette place, si je l'obtiens, je n'aurai travaillé que pour moi seul , et que vous n"ètes pour rien dans celte affaire.
Charles , comme on voit , mettait sa cousine dans l'obligalion de s'expliquer.
ANiNETTE ET LE CRIMINEL.
— .l'y suis pour beaucoup, Charles , puisque je n'aurai plus d'inquiétudes sur votre sort, et que vous serez honorablement plaeé.
— Je n'ai janaais eu d'inquiétudes pour mon sort, ma cousine, puisque vous devez être un jour ma femme...
— Ah! dit-elle vivement, Charles, je ne crois pas vous avoir fait la promesse de vous accepter pour mari; mais l'eussé-je promis, vous ne devriez plus y compter; les contrais que l'on fait ainsi d'âme à âme sont subordonnés à des conditions que je n'ai pas besoin de vous expliquer; vous avez assez d'esprit, et vous connaissez assez les lois pour m'entendre; or, vous-même vous avez déchiré le pacte que quinze ans d'amitié avaient sanctionné, et je jure qu'à moins d'une conduite à laquelle je ue crois plus, vous n'aurez jamais ma main.
Annettc avait parlé avec une telle force, une telle chaleur, que Charles en était réduit à faire des gestes de dénégation; enfin il répondit, avec une amertume ironique :
— Lorsqu'on a l'intention de manquer à ses serments et de détruire tout ce qu'il y a d'amour entre deux cœurs, tel est l'esprit humain que l'on ne manque jamais de prétextes, et le proverbe est juste qui dit que le maître trouve la rage à son chien quand il veut le tuer : lorsque l'on devient moins religieux. Ton cherche des taches à la robe des saints; cependant, Annette, il vous serait difficile de spécifier la moindre chose et de trouver une base à une pareille accusation.
— Suis-je, s'écria Annette avec la dignité de l'innocence, suis-je de caractère à changer? et surtout est-ce moi qui chercherais des prétextes?
— Mais enfin, ma cousine, en quoi ai-je manqué à mes serments? et à l'aide de quelle fiction me prouverez-vous que je ne vous aime plus , et que j'ai cessé de vous marquer la tendresse, le respect, la fraternité dont je vous ai entourée dès notre enfance?
— Charles, si vous voulez me voir rougir, pour la première fois de ma vie, des paroles qui sortiront de ma boucbe, je vais vous le prouver, ou si vous m'entendez et que vous ayez encore quelque peu de respect pour la vertu , vous m'en dispenserez en rentrant en vous-même.
Charles Servignc, d'après cette phrase, commença à croire que sa cousine avait pu apprendre quelque chose de son intrigue avec Pauline; alors il conçut rapidement que, s'il en était ainsi, le cœur de sa cousine lui serait à jamais fermé : il continua donc en ces termes, mais poussé par l'esprit de vengeance et de dépit qui faisait déjà frémir son cœur d'une rage concentrée :
— !\Ta cousine, je commence à entrevoir la lu-
mière que vous voulez mettre sous le boisseau ; ce n'est pas tant à cause de moi , qu'à cause de vous, que vous prenez le rôle d'accusatrice! vous craignez que je ne vous reproche le véritable motif de ce changement ; je le devine, vous ne m'aimez plus...
— Oui, Charles, je ne vous aime plus, repritelle avec cette franchise d'innocence qui tient de l'audace, oui, je ne vous aime plus, dans le sens que vous donnez à ce mot, mais je vous aimerai toujours!... Allez, Charles, on ne brise pas en un instant les lions que tant d'années ont tressés, on n'oublie jamais un frère ! toute ma vie je me souviendrai du plaisir que j'avais à vous aller chercher à Sainte-Barbe , à vous amener à la maison, à vous dire tout ce que j'avais dans le cœur, à recevoir toutes les sensations du vôtre; et, quand vous ne seriez plus rien pour moi , que j'aurais à me plaindre de vous mille fois plus encore, il me serait impossible de ne pas vous tendre la main, et de ne pas voir votre visage avec plaisir: fussiez-vous criminel, je traverserais des pays entiers pour vous sauver; mais faire route à travers une mer aussi orageuse que la vie sans pouvoir compter sur l'immutabilité de celui qui nous accompagne, oh! la femme est un être trop faible et trop débile! Mon cœur est plein d'amour, mais Dieu l'aura dès à présent tout entier si sa créature n'est plus digne de moi.
— Dieu, reprit Charles sans être touché du langage sublime d'Annette, Dieu m'a tout l'air d'être pour vous, là-bas, à Durantal.
— Charles, répliqua Annette rougissant et d'une voix tremblante, j'ignore ce que vous voulez dire.
— Si vous l'ignoriez, vous ne rougiriez pas, reprit-il , et vous auriez pu me dire sans détour que l'étranger, qui est venu probablement tous les soirs au salut, est pour quelque chose dans le changement de vos sentiments à mon égard.
— Si vous étiez venu au salut, vous sauriez, répondit Annette, qu'il n'est pas venu tous les soirs.
— C'est dommage ! répliqua Charles avec ironie; mais comment expliquerez-vous l'heureux hasard qui l'a fait s'asseoir à côté de vous et ne pas vous quitter des yeux pendant tout le salut?...
— Il me semble, reprit-elle avec une incroyable dignité, que je ne vous dois aucun compte, et que la seule chose que je puisse vous devoir, c'est le motif de notre séparation.
— Aussi vous gardez-vous bien d'aborder cette question-là.
— Charles, dit-elle, il faut en finir; apprenez donc que je sais combien cette femme de la voiture vous est chère. J'aurais préféré pour vous une tout autre femme, et une actrice m'a toujours apporté à l'esprit une idée pénible ; elle peut faire votre bon-
ANNETTE ET LE CRIMINEL
un
heur comme une autre, mieux qu'une autre même, à ce qu'il parait; ainsi...
A ce mot, les larines gagnèrent Annctte.
— 0 ma cousine! avez-vous pu croire?... reprit Charles avec assurance.
— Charles, dit-elle en le fixant, l'on ne ment pas devant moi!... vous pourriez m'abuser facilement par un seul mot, et je vous aurais cru sur un seul regard si je n'avais pas des preuves convaincantes. Il a fallu, Charles, dit-elle avec bonté, le trouble d'un amour aussi violent que le vôtre pour oublier que vous étiez le dépositaire de la petite somme destinée à notre voyage; et lorsque nous avons été attaqués, vous ne vous êtes pas aperçu qu'elle était passée dans mes mains sans que vous me l'ayez remise...
— Si vous me l'avez prise en jouant, pendant que je dormais.
— Et, reprit-elle, si c'était un autre, le colonel, par exemple, qui vous l'aurait prise et qui... Tenez, Charles, continua-t-elle en rougissant, je m'arrête; vous devez comprendre que je sais tout. Vous n'êtes plus, dit-elle, qu'un cousin que j'aimerai toujours d'une tendresse de sœur, en plaignant vos écarts; mais pour être votre femme, cessez de croire à cette union; vous ne m'aimez pas... si vous m'aviez aimée, vous ne m'auriez pas tenu le langage que j'ai entendu.
— Ainsi, ma cousine, répondit Charles en prenant un air dégagé, vous ne laissez même pas d'espoir : pour une jeune fllie qui se pique de quelque dévotion, ce n'est guère imiter la clémence céleste qui, au moins, donne quelque chose au repentir.
— Votre discours ne l'annonce guère.
— Ma cousine, continua Charles , je puis vous jurer que je ne suis pas indigne de vous, que je n'ai jamais cessé un instant de vous porter l'amour le plus tendre, et que je donnerais mille fois ma vie pour vous.
— Ah ! cessez, cessez, Chai'les; ces paroles n'ont aucun prix pour moi, du moment qu'elles ont pu être prononcées à d'autres, et que je le sais.
— Eh bien, ma cousine, rien ne peut m'empôchcr de croire qu'une àme comme la vôtre n'ait plus aucune indulgence pour celui qu'elle a aimé (ici Annette fit un signe de tête négatif), sans qu'il y ait une autre cause ; jurez-moi donc que vous n'aimez pas le propriétaire de Durantal, l'étranger de la voiture.
— Comment, dit Annette, voulez-vous que j'aie un sentiment aussi grand pour un homme que j'ai à peine aperçu?
A ce moment ils entendirent le bruit d'un équipage, ils se retournèrent et aperçurent une calèche qui venait si rapidement qu'ils n'eurent que le temps
de se ranger. Ils y jetèrent les yeux ensemble. Annette rougit, et son cœur battit en reconnaissant l'étranger.
Charles Servigné observa le regard mutuel de l'inconnu et de sa cousine, et mettant sa main sur le cœur d'Annette avant qu'elle pût l'en empêcher :
— Annette, dit-il avec un son de voix extrêmement grave, votre cœur, vos yeux et votre rougeur me donnent une terrible réponse !...
— Mon cousin, reprit-elle avec un mouvement indéfinissable par lequel elle lui prit froidement la main et la repoussa, à votre âge et au mien, il ne vous est plus permis d'interroger ainsi mon cœur; il y aurait eu, ajouta-t-elle d'un air de hauteur, bien plus d'inconvénient dans ce geste, si je vous eusse aimé; mais, maintenant... je ne sais si je dois m'en fâcher... En vérité, dit-elle en riant, vous allez faire tout ce qu'il faudra pour que je m'intéresse à cet étranger.
— Il a, dit-on, dix ou douze millions!... répondit Charles avec un ton perçant d'ironie.
— Voilà, dit Annette, une insulte qui m'est vraiment sensible : je ne croyais pas qae Charles Servigné dut me faire sous-enlcndre un jour que je m'attacherais à quelqu'un, en mettant l'or pour quelque chose dans la balance. Cette dernière phrase me fait voir que vous ne m'avez jamais comprise, et si, comprenant mon âme, vous l'avez proférée, c'est une telle injure que cette phrase suffirait pour vous priver de mon cœur. Au surplus, je vous pardonne tout; et, je vous le répète, rien n'altérera mon amitié...
C'était peut-être la première fois de sa vie qu'Annette parlait aussi longtemps : d'après son caractère méditatif, tout, chez elle, se passait dans l'âme, et elle restait presque toujours silencieuse et réservée. Cette scène était, de sa vie, la seule où elle se trouvât obligée d'entrer dans un pareil débat , aussi la jeune fille était-elle animée et soutenue par cet esprit d'innocence et de pureté angélique qui donnent tant de courage et de fierté.
Après cette dernière explication, elle parut comme débarrassée d'un poids énorme.
Charles gardait un profond silence : en ce moment une rage sourde remplissait toute son âme, et un levain terrible de regret, de haine, de jalousie, de vengeance, fermentait dans son cœur. Il connaissait assez sa cousine pour savoir qu'elle était à jamais perdue pour lui, et, comme il l'adorait véritablement, qu'il avait assis sur son âme la masse totale de ses affections, on doit s'imaginer à quelle cruelle anxiété il était en proie.
Le chemin se fit en silence de son côté, car Annette affecta une tranquillité d'esprit qui redoublait encore l'angoisse de son cousin : elle parut plus af-
MG
ANNETTE ET LE CRIMINEL
Icctueusc que jiiinais, el eut même plus de liberté
qu'auparavant.
Revenu au logis, Charles versa toute sa rage dans
le cœur de sa sœur qui, loin de calmer sa haine,
l'anima encore davantage; et, sur la description
que Charles lui (il du propriétaire de Durantal,
Adélaïde s'écria :
— Eh! c'est lui qui nous a suivies le premier jour que nous avons été au salut, et Annette a pris
chaudement son parti quand je me suis avisée de
blâmer sa figure.
Depuis quelques jours l'aversion d'Adélaïde pour Annette s'était augmentée sans que l'on put assigner de cause certaine à cette répugnance pour sa cousine. Soit qu'Annette eut témoigné de l'éloignement pour les opinions acerbes de sa cousine, dont le caractère était en général disgracieux et rêche, soit qu'Adélaïde trouvàtqu'Annctte valait mieux qu'elle pour la beauté cl la douceur, soit encore qu'elle fut mécontente de ce qu'Annette renonçât à l'alliance de son frère, on ne pouvait plus douter de son éloignement pour sa cousine.
Annette s'en aperçut bien ; mais douce et humble comme elle l'était, elle pallia tout, et ces germes de dissidence ne parurent point aux yeux des deux mères.