CHAPITRE VII
Le jour fixé pour l'union de mademoiselle Adélaïde Servigné avec M. Célestin Bouvier approchait, el tous les préparatifs de cette solennité conjugale se faisaient sans qu'il en coûtât beaucoup, car la boutique de madame Servigné avait fourni tout le trousseau de la mariée, el les deux cousines y travaillaient sans relâche.
Un matin, elles étaient toutes deux dans le comptoir, lorsqu'un homme, d'une figure peu revenante, entra; el sous le prétexte d'acheter diverses marchandises, il resta beaucoup plus de len)ps qu'il n'en était besoin, causant avec M. Bouvier, et s'informant de la famille : à quand le mariage, quelle était la mariée, etc. Annette, qui avait de la répugnance à se tenir dans la boutique , était toujours cachée entre les marchandises étalées et baissait la tête le plus qu'elle pouvait; ce qui, par parenthèse, occasionnait une guerre sourde entre elle et Adélaïde qui, l'accusant de fierté, lui demandait mille petits services dont elle aurait fort bien pu se passer.
Annette, aux questions multipliées de l'étranger, l'examina; et, au moment où il allait se retirer, elle remarqua qu'il portait à son cou un cordon de montre de femme qui ne lui était pas inconnu : ce fut quand il sortit, qu'elle se rappela que ce cordon
en cheveux était celui de la montre de Pauline. Kile soupçonna l'acheteur d'être un des brigands de la forêt ; les brigands la firent penser à l'étranger et à tout ce qui s'en était suivi : son apparition singulière dans l'église, le présage que lui avait fourni son livre de prières, et surtout le carreau de mort sur lequel elle s'était assise. Enfin, Annette, pardessus tout, remarquait que son voyage avait été rempli d'événements presque tous malheureux : l'étranger avait manifesté de l'aversion pour son cousin; de son côté, elle en avait ressenti pour M. Bouvier; elle comme lui avaient eu le même geste de répugnance; sa cousine ne lui plaisait pas; sa tante épousait la haine d'Adélaïde; enfin, elle était dans une gêne singulière en habitant cette maison. Cette rêverie, à laquelle Annette était souvent en proie , portait un singulier caractère de peine et de souffrance, au milieu de laquelle le souvenir et l'image de l'étranger venaient se mêler sans y apporter beaucoup de charmes.
Le soir Charles reçut une lettre pendant le souper, el parut en proie à une joie qu'il dissimulait avec peine; au dessert, il annonça que, par le crédit du duc de N***, il venait d'être nommé à la place de procureur du roi près le tribunal de première instance de Valence, el qu'on allait, au moment où la personne lui écrivait, en expédier la lettre de nomination, etc.
— Ah ! grand Dieu , mon cher fils ! s'écria la mère Servigné, te voilà dans les honneurs! diable, mais lu vas tenir un rang!... Sais-tu que j'ai des papiers qui prouvent qu'avant la révolution nous étions nobles, et que mon grand-pèreallailaux états de Languedoc? Tu peux l'appeler de Servigné, mon enfant!... el nous quitterons le commerce pour ne pas te faire honte... ou nous le ferons en gros...
— 0 mon frère , reprit Adélaïde en profilant d'une respiration de sa mère, que je suis aise!... laisse-moi donc t'end)rasser.
— Mon neveu, dit madame Gérard, recevez mes compliments ; vous voilà un pied dans l'étrier, continuez, et faites fortune : on ne vous souhaitera jamais autant de bien que moi...
M. Bouvier enchérit encore sur les félicitations, el finit en disant :
— Eh bien , cousine Annette, vous êtes la seule qui ne disiez rien...
— Ma fille, reprit madame Gérard, n'a rien à dire puisque Charles est son prétendu.
— Ce sont deux noces à faire, répliqua Adélaïde.
— Qu'en dites-vous, ma chère cousine? demanda Charles.
A ce moment tout le monde regardait Annette qui, par son silence et la froideur de son maintien , avait attiré l'attention.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
— Elle se repent!... disait toul bas Adélaïde à son frère.
— Mon cousin, répondit Annelte d'une voix émue, vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet; rien ne peut changer ma résolution , à moins que le temps et votre conduite...
— Vous êtes folle , cousine , reprit Charles en regardant tout le monde et faisant un geste qui annonçait qu'il allait expliquer ce que ces paroles avaient de mystérieux. Annetle est fâchée contre moi et me boude parce que j'ai fait la connaissance de L... , la maitresse du duc de W*, quand elle est venue ici sous le nom de Pauline et qu'elle a voyagé avec nous. Je pardonne volontiers à ma chère cousine en faveur de son inexpérience du monde et des intrigues nécessaires pour arriver : il faut ne pas connaître la société pour se fâcher d'une aventure aussi heureuse pour moi dans ses résultats, et je vous demande à tous si je n'aurais pas passé pour un grand sot de ne pas profiter d'une circonstance pareille.
— Et tu as bien fait! s'écrièrent ensemble madame Servigné, sa fille et son prétendu.
Madame Gérard gardait le silence.
— Charles, répondit Annette, cette dernière explication meconfirme dans ma résolution. Je vous plains d"étre arrivé par de tels moyens; je souhaite qu'ils vous réussissent et que vous obteniez les plus hautes places, vous avez assez de mérite pour les occuper; mais vous perdez beaucoup dans mon esprit, et même trop , pour m'avoir jamais comme compagne dans la vie. N'accusez que vous-même de ce refus public, car vous ne deviez pas le provoquer d'après ce que je vous avais dit il y a peu de jours. Je serai éternellement votre amie, je disputerai à tout le monde ce titre, et je ne crois pas qu'on puisse vous aimer d'amitié autant que moi; mais voilà tout ce que je puis vous offrir. Nous avons été assez frères pour que cette explication de famille n'ait rien d'offensant, mais, si quelque chose vous y blesse, je vous en demande mille fois pardon. Au surplus, le peu de fortune de mes parents me rendait un parti peu sortable pour vous, aussitôt que vous auriez obtenu une place dans l'ordre judiciaire, et celle que vous occupez est tellenicnl élevée, que je ne doute pas que vous ne trouviez, dans votre union, un autre moyen de fortune. Si je vous tiens ce langage peu séant dans la bouche d'une demoiselle, en ce qu'il a de la fermeté et une assurance beaucoup trop grande , c'est que la bonté que mon bien-aimé père et ma tendre mère ont pour moi, m'ont fait croire que jamais ils ne disposeront de moi contre mon gré.
Annette avait parlé avec tant de modestie, une telle douceur de manières, une si grande tendresse de voix, que ses paroles eurent un charme profond, dont personne, excepte sa mère, no fut touché; en-
fin, son discours avait eu, de plus, l'importance qu'acquièrent les discours des personnes silencieuses : aussi Charles, ne s'attendant pas, d'après le caractère modeste d'Annette, à ce qu'elle le refusât aussi ouvertement, répliqua avec aigreur :
— Ma cousine est amoureuse du propriétaire de Durantal, et il n'est donc pas étonnant...
-^ Charles, dit Annette avec le calme imposant de l'innocence, ne commencez pas votre ministère par une calomnie.
Servigné resta comme atterré sous le regard d'Annette.
On sent combien une scène pareille dut augmenter le froid qui régnait entre chacun : aussi le soir, lorsque madame Gérard se coucha , sa fille eut avec elle une grande conversation dans laquelle il fut convenu entre Annette et sa mère qu'elles partiraient aussitôt que le mariage serait terminé.
La noce devait se faire dans le local du restaurateur qui se trouvait hors de la ville, et sous le berceau de tilleuls où l'on avait prononcé le nom d'Annette. Madame Servigné aurait bien voulu célébrer la fête autre part, surtout depuis qu'elle savait que son (ils était nommé procureur du roi :mais sa maison n'offrait aucun moyen de parer à cet inconvénient, et les maisons de ses amis étaient tout aussi petites et rétrécies que la sienne. L'orgueil naissant de madame de Servigné s'en tira en prétendant que la noce se ferait à la campagne.
Enfin ce jour arriva, et les détails d'une telle solennité sont tellement connus, que l'on ne trouvera pas extraordinaire qu'on en fasse grâce au lecteur. Qu'il suffise de savoir que l'on ne fit aucune faute d'orthographe dans les actes de mariage, que le prêtre n'oublia pas de demander le consentement aux époux, que la mariée avait une robe blanche, vêtement que toutes les mariées s'ingèrent de porter, que le marié paraissait content, qu"il y eut assez de monde à l'église, qu'il y en eut davantage au dîner, et nous arriverons alors à ce qui va intéresser beaucoup plus.
Sur les sept heures du soir, tous les invités se réunirent pour danser sous les tilleuls. Ces tilleuls étaientdisposésenrond,de manière que leurs feuillages formaient un dôme de verdure cl une salle où l'on dansait mille fois mieux que dans toute autre, car où la joie, la joie divine peut-elle mieux s'épancher qu'en plein air?... Là, sans que l'âme se réliécit comme entre les nmrs boisés d'un salon, le ciel pour plafond, le soleil pour lustre, le sein d'une terre parfumée pourplanchcr, son gazon poursicge, qui diable n'eut pas dansé?... Aussi dansèrent-ils avec cette franche gaieté du Midi, avec cet entraînement irâme qui ne se trouve que sous le ciel niériilional. L'orchesire ne valait pas grand'chosc, le
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galoubet allait à (aux; les ménétriers, s'ils avaient eu des airs notés, n'eussent guère distingué un sol d'avec un mi; mais l'on sautait de coté et d'autre comme si c'eut été la dernière fois que l'on dut danser sur le globe, ou que le lendemain Ton eiit dû leur couper les jambes.
11 y avait un monde, un monde fou, comme on dit quelquefois; et la joie du Midi est bruyante!... Bien des gens ne conçoivent pas comment l'on peut s'amuser sans cris, et les gens de cette noce étaient tous du parti des cricurs.
Madame Scrvigné et beaucoup de personnes de la famille remarquèrent, dans la foule, quelques ligures brunes et revêches, joyeuses comme les autres, mais un peu plus enluminées, et s'étonnèrent de ne pas les reconnaître : plus d'une fois madame Servigrié alla demanficr à son fils et à son gendre :
— Connaissez-vous cet homme-là?
Et, à ces questions, Charles répondait ;
— Ali ! dans une noce, les amis de nos amis sont nos amis.
Et l'on ne sautait que de plus belle.
Annetle se tenait toujours à coté de sa mère, évitant de danser le plus qu'elle pouvait, car cette grossière expression de joie, ce tumulte, ne convenaient guère à son âme chaste , pure et contemplative, amie du calme et de la paix, comme de la recherche et de l'élégance. La nuit arrivant, l'on suspendit à chaque tilleul des quiiiquets pour pouvoir continuer le bal. A l'instant où l'obscurité devint assez forte polir que Ton eut besoin de ces lumières, les gens étrangers à la noce vinrent insensiblement se grouper aulour d'Annctte.
L'un d'eux, très-bien vêtu, Tinvita à danser. La contredanse finissait par un tour de valse, Annette fit observer à son cavalier qu'elle ne valsait jamais : alors ce dernier lui dit très-poliment qu'à chaque tour de valse ils se retireraient en dehors du cercle pour laisser valser les autres, et qu'après ils reprendraient leur place pour figurer. Annette ne trouva rien d'extraordinaire à cette proposition toute simple. Pendant la première figure, son partenaire fit un signe à un autre homme assez âgé et très-bien vêtu; et, sur ce signe, il en fut rejoint; Annette trembla involontairement en le reconnaissant pour l'homme qui portait la montre volée à l'actrice : elle fut d'autant plus troublée de cette circonstance que, par l'effet d'un hasard probablement combiné par son danseur, elle se trouvait loin de sa mère et placée du cùté de la route où les voitures de ceux qui étaient invités à la noce étaient stationnées.
L'inquiétude d'Annette n'avait rien de fixe , elle étaitvaguc et ne pouvait porter sur rien, car elle ne se connaissait aucun ennemi : elle était enviroimée de plus de deux cent cinquante personnes , et rien
ne pouvait faire croire à un malheur. Cependant il y a de ces pressentiments qui imposent, et qu'une jeune personne du caractère d'Annette était plus portée qu'aucune autre à écouter.
Sa frayeur fut bien plus forte et ses craintes devinrent sérieuses, lorsqu'elle s'aperçut, en examinant son danseur, qu'il tournait les yeux sur la route, et qu'une des voitures , attelée de deux chevaux , s'approchait de l'endroit où elle dansait. Une idée vague que l'étranger voulait peut-être l'enlever se glissa dans son âme : enlin, depuis que son partenaire dansait avec elle, elle entendait un bruit d'acier dont elle ne pouvait se rendre compte ; elle crut d'abord qu'il venait de l'argent qui sonnait peut-être danssa poche, mais à force de l'examiner, elle crut, par les formes des instruments qui paraissaient dans la poche de côté de son habit, que c'étaient des pistolets. Annette, profitant alors d'un balancé, y porta la main comme par mégarde, et en acquit la preuve. Annette effrayée, mais sansle faire paraître, ditàson partenaire qu'elle se sentait si fatiguée que, ne pouvant pas continuer, elle le priait de la laisser rejoindre sa mère. Son cavalier, avec politesse, y con<;entit, et, lui faisant observer qu'ils ne pouvaient pas traverser la contredanse, il lui donna la main, et se mit en devoir de la guider, en dehors ducercle, vers la place qu'occupait madame Gérard. Annette ne savait pas si elle devait le suivre, et hésitait, lorsqu'une dispute s'éleva de l'autre côté; des cris se firent entendre, et tout le monde se porta vers l'endroit où la querelle éclatait : à ce moment la pauvre Annette sentit qu'on lui mettait un mouchoir sur la bouche; elle eut beau se débattre, elle fut enlevée par deux homtnes et portée vers la voilure sans qu'elle pût jeter un seul cri, et sans que l'on s'aperçut de sa disparition, car l'obscurité, le tumulte, tout favorisa cet enlèvement.
Cependant la pauvre Annette se débattit avec tant de courage pour ne pas être mise dans la voiture, que les brigands, craignant de lui faire mal, lâchèrent le mouchoir, et Annette fit entendre des cris perçants qui attirèrent l'attention. Madame Gérard vint chercher sa fille et ne la trouva pas; elle la demanda, et personne ne put lui dire où elle était. 3îadamc Gérard se mit à crier de son côté ; la querelle finissait, et personne ne voyait Annette. Le silence s'établit, et la mère reconnut, dans le lointain, la voix de sa fille qui criait au secours; mais bientôtles cris cessèrent, et quoique les jeunes gens eussent couru dans la direction du lieu d'où la voix partait, ils ne virent rien. Cet événement fit suspendre le bal, et l'on doit juger du trouble et de la confusion que madame Gérard répandi t dans l'assemblée par ses plaintes et ses pleurs. L'indignation fut au comble, cl sur-le-champ quelques personnes mon-
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lèreiit à cheval , et sur l'avis que donna un domestique que les ravisseurs avaient pris le chemin de Duranlal, ils s'élancèrent sur celte roule pour la parcourir.
Lorsque Charles Servigné apprit celte circonstance, il en tira la conclusion qu'Annette était enlevée par l'étranger de la voiture : il la communiqua à sa mère qui le redit à sa fille, qui le dit à son mari, de manière que tout le monde fut bien persuadé qu'Annette Gérard aimait le riche Américain, possesseur de Durantal, et que c'était ce dernier qui l'enlevait. Le nouveau procureur du roi fut secrètement joyeux de pouvoir commencer son ministère par une affaire dans laquelle Annette se trouvait compromise, et où, en paraissant la venger, il satisferait à son amour dédaigné, et surtout se venge- ' rait du mouvement de mépris que l'étranger s'était permis dans la diligence.
Ces pensées furent, malgré lui, dans son âme, et Ton peut dire qu'il y a peu d'hommes dans le cœur desquels elles n'auraient pas surgi.
Pendant que la noce interrompue était en proie au tumulte cl à la confusion, et que madame Gérard pleurait sa fdle, Annette criait toujours, emportée qu'elle était par cette voiture rapide ; elle voyageait par des chemins de traverse, et souvent ses guides parcouraient les champs ensemencés. Annette, voyant bien que ses cris étaientinutiles, se mil à pleurer sans écouter rien de ce que lui disaient ses conducteurs. Ces derniers n'étaient plus les mêmes hommes qui l'avaient enlevée : l'un s'était trouvé à cheval en postillon, et l'autre dans la voiture: celui-là ne faisait aucune violence à Annctle, et seulement l'empêchait de se jeter par la portière de la calèche. Enfin, sur le sommet d'une colline, Annette aperçut deux hommes qui se promenaient : de loin, elle agita son mouchoir en appelant au secours. Elle crut voir ces deux ombres se mouvoir et l'une des deux courir avec une force et une agilité étonnantes : l'éloignement ne lui permettait pas de croire que l'on pourrait atteindre la calèche, et elle perdit toute espérance quand la voiture, ciilrant dans une gorge de motilagnes, s'arrêta devant un rocher creusé, au fond duquel brillait une lumière. — Mademoiselle, lui dit son conducteur, ne craignez rien ; il ne vous sera fait aucun mal , et dans quelque temps on vous ramènera à Valence cl chez vous sans que vous ayez à vous plaindre de nous.
Annette, sans répondre un seul mot, entra dans la caverne avec les deux hommes qui la gardaient. On la conduisit vers le fond où elle distinguait avec peine un lit et quelques meubles; il faisait humide, et le silence qui régnait lui permit d'entendre retentir sur la route, au-dessus du rocher, les pas précipités d'un homme.
Elle était parveime au lit, une lampe éclairait faiblement quelques chaises et une table, et cette lueur rougeàlre se perdait sur les parois, de telle sorte qu'à cinquante pas on ne distinguait plus rien. Annette effrayée ne disait mot, lorsque tout à coup un homme fond sur les deux gardes et les terrasse avant qu'ils aient pu se reconnaître ; il s'empare d' Annette, la prend dans ses bras, la serre avec une force étonnante ; puis il reprend sa course, et franchit la caverne avec la même rapidité qu'il venait de mettre à la parcourir. Il sort, regagne le sommet du rocher, et court à travers la campagne en emportant Annette tremblante.
Cette dernière, pour ne pas tomber, avait été obligée de passer ses bras autour du cou de son libérateur, et, lorsqu'elle fut sur le rocher, la lueur de la lune lui permit de reconnaître l'étranger de la voiture à sa grosse tête frisée si remarquable. Annette alors ne savait plus si c'était un libérateur ou un ennemi; quoi qu'il en soit, elle ne cria plus et n'osa même pas se plaindre de la force avec laquelle l'Américain serrait ses deux jambes mignonnes : il paraissait mille fois plus fort et n'avoir rien à porter, tant il mettait de vitesse à franchir les espaces. Jupiter, enlevant Europe, n'était pas plus léger.
Après un gros quart d'heure, pendant lequel l'étranger ne ralentit en rien son pas, Annette vit de loin une masse énorme d'arbres et les murs d'un parc : elle y arriva bientôt, et l'Américain, la posant à terre avec précaution, tira une clef de sa poche, ouvrit une grille, et dit à Annette :
— Vous voici à l'abri des poursuites de vos ravisseurs.
D'après cette phrase, la tremblante Annctle n'eut pas autant d'inquiétude, et elle suivit l'allée sombre et tortueuse qui se trouvait devant la grille que son libérateur venait d'ouvrir.
Ils marchèrent en silence, etéclairés par la douce lueur de la lune qui éclairait malgré le sombre toit formé par le feuillage. Annette ne savait que dire, et l'Américain n'osait même pas la regarder. Enfin, après une marche assez longue, Annctle aperçut les lours d'un ancien chàleau féodal, cl elle ne larda pas à y arriver.
— Mademoiselle, dit l'étranger en modérant le volume de sa voix et tâchant de prendre des inflexions douces, je vous offrirais bien de vous faire reconduire à Tinstant même où vous pourriez le désirer, mais la nuit est avancée, nous ne connaissons ni le nombre, ni les intentions de vos ravisseurs, et je crois, sauf votre avis, qu'il serait plus prudent de rester à Durantal.
Annelle interdite ne sut que répondre : elle regarda timidement Télranger, et baissa ses yeux en apercevani celte grande, niâlc c( terrible ligure qui
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semblait déposer tout ce qu'elle annonçait de pouvoir et d'énergie à Taspect d'Annctle. La jeune fille en fut en quelque sorte llattée ; l'étranger, interprétant son silence, tira un sifflet, et, sifflant trois coups, fit venir deux domestiques auxquels il demanda de la lumière; il attendit avec Annette sur le perron jusqu'à ce qu'ils fussent revenus.
Les deux domestiques accoururent avec des bougies, et guidèrent Annette et leur maître, à travers les appartements, dans un magnifique salon qu'ils éclairèrent aussitôt.