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CHAPITRE IX

Alors Annelte ne se trouvait pas loin de la porte d'entrée du château, mais comme cette porte était décorée d'un hémicycle en pierre à l'extérieur, mademoiselle Gérard était cachée par le renflement de ce demi-cercle à l'intérieur : elle contemplait lechàteau et restait pensive, car un pressentiment invincible, malgré tous les présages du malheur et son opposition présente, lui faisait regarder ce château avec l'idée qn' il lui serait de quelque chose '.

En ce moment un homme franchit la porte et s'avance vers le château. Annette le vil cl fréniil; cet homme était celui qui avait dansé avec elle la veille, et qui, d'une main insolente, avait osé l'enlever el la mettre dans l'infernale voilure.

Aussitôt elle s'échappa par le côté des jardins, cl, avec la vélocité du lièvre poursuivi, elle regagna sa chambre, et, sonnant avec force, elle ordonna à la fennne de chambre qui accourut, de dire à M. de Durantal de venir sur-le-champ.

Argow ^ ne tarda pas d'une miimle. Annette étail

* Quoifiue ce personiia(;o se soil fait appeler marquis de Durantal, nous rappellerons tantôt Artiow et Maxendi, tantôt Jacques et >l. Dui'antal.

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ANNOTE ET I-E CRIMINEL

dans le salon qui piéccdail la chambre dans laquelle clic avail passé la nuit.

— Monsieur, dit-elle avec une dignité et une énergie étonnantes, l'iionime qui m'a enlevée et qui a porté les mains sur moi vient (l'entrer chez vous comme si le château lui était laniilier?...

Ayant donné à cette phrase l'air d'une interrogation, elle fixa les yeux d'Argow, qui lui répondit sur-le-champ :

— -Mademoiselle, je l'ignore; mais, quel qu'il soit, vous verrez jusqu'où ira ma vengeance.

— Pourquoi vous venger? dit Annette. Il n'a offensé que moi...

A ce moment un domestique entra et dit à Maxendi :

— Monsieur, un inconnu vous demande.

— Son nom?...

— Navardin, répliqua le domestique.

— Mademoiselle, dit Argow en se tournant vers Annette, ayez la complaisance de rester ici.

Maxendi se rendit à son grand salon, s'assit dans un fauteuil, dit qu'on pouvait faire entrer le ravisseur d'Annette, et ordonna que tout le monde se retirât.

— Capitaine, dit Navardin en entrant et gardant son chapeau sur la tête, tes gens ont décrété que tu te rembarquerais avec eux, et, comme tu dépends d'eux, il faut que cela soit.

— Navardin, reprit Maxendi d'un ton de voix dont le flegme alTecté cachait la plus violente colère, lu remarqueras que tu m'as appelé ton capitaine, que tu as dit mes gens... Contiime...

— Eh bien ! continua .Navardin tremblant malgré tout soi> courage, je viens chercher ta réponse... En effet, tu as dénoncé tous tes anciens camarades à la préfecture : ils sont forcés de fuir ou courent les plus grands dangers; ils sont sans fortune, et veulent en acquérir; or, pour n'avoir plus à te craindre, ils t'appellent au milieu d'eux : les possessions espagnoles sont révoltées, on peut courir la mer sans honte en se mettant à leur service.

— Navardin, répondit Argow d'une voix toujours croissante en force et en terreur, si j'ai dénoncé mes anciens camarades, c'est qu'ils m'y ont forcé pour mon salut : s'ils n'avaient rien dit en m'apercevant dans la diligence, on ne m'aurait pas soupçonné. 11 a été clair pour tout le monde que je devais vous connaître; obligé de parler, j'ai raconté à Badger, non pas ce que je savais, mais une histoire faite à plaisir. Voilà pour un point. Mes gens veulent de l'or? qu'ils aillent en chercher : mais à qui prétend-on que j'obéisse?... est-ce à eux à m'intiiner des lois? Réponds! lu te lais; je le crois, car c'est à eux d'en recevoir. Ils sont sans fortune, distu? C'est qu'ils l'on! mangée, car chacun a eu sa

part, cl le dernier matelot a eu cent mille écus au moins, sans compter ce que vous mangiez toutes les fois qu'on descendait à terre. Est-ce vrai?...

— Oui! répondit Navardin interdit.

— Tu crois que je dépends d'eux? reprit Argow en imprimant à sa voix un caractère terrible. Mille bombes ! je ne dépends de persotme au monde, et un pistolet me fera toujours raison de ma vie; je ne l'ai pas risquée cent mille fois pour la marchander maintenant : je me moque de vous tous connue d'une ailumetlo d'un liard, et si vous aviez le pouvoir de me faire bouger d'une ligne, vous seriez des dieux.

— Nous l'avons..., dit Navardin.

— Et comment?

— Chacun de nous peut te dénoncera l'instant.

— Ce serait un grand imbécile, car, d'abord ou il serait gueux et voudrait de l'argent, ou il serait riche et aurait quoique chose à perdre. Riche, il ne ne me dénoncerait pas parce qu'il périrait avec moi ; et gueux, je lui donnerais tout ce qu'il me demanderait... après, je ne le craindrais guère ! il se serait désigné!...

Ici la figure d'Argow, revenue à toute sa férocité primitive, exprimait par son seul aspect tout ce qu'il taisait.

— Ce n'est pas tout, dit Navardin; écoule! Nous l'avons juré le secret et nous te le garderons; mais nous avons pris un autre moyen ! Nous savons qui tu aimes !...

— J'en suis bien aise, dit Argow en saluant ironiquement Navardin.

— Et nous tenons en notre pouvoir la jeune fille que lu voudrais...

— r)ui la enlevée? s'écria d'une voix formidable Argow en se levant et interrompant Navardin, réponds!

— Moi! cria Navardin.

— Ah, c'est toi qui as porté sur elle des mains sacrilèges !...

Le terrible Maxendi faisait trembler par sa voix les vitres de l'appartement, il sauta sur le brigand, et, le saisissant par le collet de son habit, il le contraignit à le suivre.

— Ah ! disait-il, c'est toi qui as souillé par le contact de tes mains celle que iml n'est digne de toucher! viens, viens!...

Et il l'entraîna.

Il lui fit traverser tout l'appartement, et le jeta tout effrayé aux pieds d'Annette étonnée.

— Mademoiselle, lui dit-il, voici le coupable!... Navardin, lève les yeux!...

Et, d'un coup terrible, il lui prosterna la léte sur les pieds mêmes d'Annette, à laquelle il dit :

— Mademoiselle, foulez sa tète avec vos pieds! dégradcz-lo î . . . vengez-vous ! . . .

ANNETTE ET LE CRIMINEL

— Monsieur, dit Annettc tremblante à l'aspect de Maxendi en proie à une si violente colère, monsieur, je désire qu'on le laisse tranquille ! laissez, je lui pardonne !...

— Vous pouvez lui pardonner!... mais moi... je verrai!... Ce que ce dernier mot cachait n'était certes pas l'idée de la clémence.

Laissons pour un moment Argow, Navardin et Annette, dans cette singulière situation, et retournons à la porte du chàteauf

Vernyct y était accouru parce qu'il avait aperçu Annette s'enfuir à toutes jambes; et, comme Navardin était déjà entré, il ne savait à quoi attribuer cette course précipitée; lorsque, regardant dans la campagne, il vit au bout de l'avenue cinq à six personnes qui se dirigeaient vers le château : trois de ces personnes étaient vêtues de noir, et un homme en robe noire les guidait. Vernyct crut qu'Argow et )ui étaient découverts, et il cherchait en sa tète les moyens de se soustraire à cette attaque ; mais, pendant qu'il réfléchissait , le procureur du roi arriva près de lui. Ce procureur du roi était Charles, soutenu d'un juge d'instruction et d'un commissaire : il avait, comme on voit, fait diligence, et brûlait de mettre à exécution ses projets contre son rival.

— Que veut monsieur? demanda Vernyct d'un air arrogant.

— Monsieur, répondit Charles Servigné, c'est moi qui interroge et ne le suis jamais!...

— Encore faut-il que je sache, répliqua Vernyct, à quel titre, comment, et pourquoi vous entrez à Durantal?

— Nous venons, répliqua plus doucement le juge d'instruction, faire des perquisitions relativement à une accusation d'enlèvement qui est portée conire M. de Durantal, au sujet d'une jeune demoiselle nommée Annette Gérard.

Ces paroles firent sourire légèrement Vernyct qui, regardant alors le nouveau procureur du roi, le reconnut, lui tendit la main, lui prit la sienne, et lui dit :

— Eh! c'est notre cher compagnon de voyage! Entrez, monsieur, vous serez bien reçu à Durantal, de quelque manière que vous y veniez, en costume QU sans costume! Diable! la justice valençaise est expéditive.

Charles ne savait quelle contenance tenir, ce ton léger n'annonçait pas des coupables. Il répondit néanmoins :

— Monsieur, ne retardez donc pas son expédition, conduisez-nous au château avant que vous n'y semiez l'alarme !...

— Pierre, dit Vernyct , conduisez ces messieurs au salon.

Cette phrase sèche , plus sèchement dite encore.

accompagnée d'un coup d'oeil sur Charles, lui fit pleuvoir, en quelque sorte, le mépris sur la tête. Servigné se sentit violemment outragé , et Vernyct ne négligea rien pour cela, car il s'en alla lentement sans saluer le groupe. Pendant que l'on dirigeait Charles vers le salon, Vernyct cherchait Argow, et il le trouva au milieu de la scène que nous avons interrompue pour raconter ce nouvel incident.

— La justice, dit-il tout haut, vienî de descendre ici...

Ces mots produisirent un notable changement : Navardin se leva brusquement, Argow porta sa main dans son sein, Vernyct se mit à rire, et Annette étonnée contempla ce tableau curieux.

— Sors , dit Argow à Navardin , ce n'est pas à la justice à te punir...

Navardin sortit par le jardin , et Argow le suivit en le guidant vers une cave dont l'entrée se trouvait dans une grotte en rocaille.

Lorsqu'ils y entrèrent, Maxendi lui dit d'un ton inflexible :

— Navardin, il faut périr, car j'ai décidé.que ce serait ta punition pour avoir osé profaner, par le contact de tes mains, celle que j'ai choisie pour moi. Ai-je jamais seulement regardé vos maîtresses lorsque vous en aviez ?... N'as-tu pas manqué à l'obéissance et au respect que tu me devais ?... Or , où la justice n'a pas de prise, car je serais fâché de te voir entre ses mains, via justice à moi s'exerce : obéis à ton capitaine... avance!... c'est ton dernier pas !...

Navardin, en entendant cette sentence sortir de la bouche de son ancien chef, trouva qu'il était dur pour lui , qui était devenu à son tour capitaine , de périr de cette manière; alors il se retourna brusquemenl, et, tirant un pistolet de son sein, il ajusta, presque à bout portant, son ancien capitaine, auquel il enleva une boucle de cheveux.

— Ah ! ah!...ditcedernierenpassantlamain sur son front avec tranquillité, tu es digne de moi !...

En achevant ces mots, il ne lui laissa pas le temps de saisir son second pistolet. En efl'et , Argow prit Navardin à bras-le-corps, le renversa par terre avec une force si grande, qu'il ne pouvait opposer aucune résistance. Réunissant alors les deux mains du brigand sur sa poitrine, il les fixa d'une manière invariable en les tenant sous son pied de fer, et pendant que Navardin cherchait à se sauver de cette espèce d'étau, Argow tirait tranquillement de son doigt une bague d'or dans laquelle se trouvait une épingle; il la prit, et la plongeant dans la poitrine du brigand, ce dernier expira aussitôt que la pointe de cette arme d'un nouveau genre eut atteint le sang d'un vaisseau.

Maxendi revint vers la chambre d'Annelle tranquillement et comme s'il eut accompli un devoir.

ANNETTE ET LE CRIMINEL

Pendant qu'il avait ainsi vengé mademoiselle Gérard, il s'était passé une autre scène très-intéressante.

En effet , lorsque l'on eut introduit Charles et sa troupe dans le salon , au lieu de s'y arrêter , il avait continué ; et. pénétrant jusqu'à la chambre où se trouvaient Annettc et ^■ernyct, il fut stupéfait de revoir sa cousine, qu'il croyait sous des verrous.

En l'apercevant ainsi libre, son esprit malicieux en conclut sur-le-cbanip qu'elle s'était fait enlever volontairement , et pour excuser , aux yeux du public, son amour pour M. de Durantal, par l'idée que la force employée à son égard l'avait jetée à la merci des ravisseurs. Alors, satisfait de pouvoir se venger du mépris qu'Annetle avait pour lui, et cela à la vue de tout le monde, il lui dit d'un ton plein d'affection, et comme un père à sa fille :

— Ètes-vous libre, Annette?...

— Oui, Charles, répliqua-t-elle en appuyant sur cette syllabe.

— Oh ! Annette , reprit Charles Servigné, si vous êtes ici volontairement, quelle singulière comédie la passion vous a fait jouer devant une assemblée tout entière ! . . . Vous n'en avez sans doute pas prévu les effets, car j'ose croire, si toutefois votre caractère religieux ne m'en a pas imposé, que vous eussiez renoncé à votre dessein : votre mère est au désespoir; elle a pleuré toute la nuit, demandant sa chère fille à chacun. Cette nuit qui, pour les nouveaux mariés et pour votre tante, devait être une nuit nuptiale, a été une nuit de désolation !... Moimême, ardent à venger avec vous l'ordre social, j'ai armé les lois d'une célérité qui leur était inconnue : je me suis hâté, mes soupçons ont été bientôt pour moi des réalités ; j'arrive , je vous trouve , et quelques heures ont sulïi pour tout apaiser entre vous et votre ravisseur!... Oh! Annette, vous, si religieuse, si grande, si candide, si pure, où vous retrouvé-je!... quel chagrin pour madame votre mère! il l'emportera au tombeau !...

Le groupe, en entendant ces artificieuses et vindicatives paroles si bien colorées d'un air de vérité par les circonstances, trouva que le nouveau procureur du roi avait une éloquence touchante : mais Vernyct, qui étudiait Charles et semblait lire dans ses yeux, devina que ce discours n'était pas sincère 5 d'un autre côté, il était bien aise de voir Annette dégradée dans l'opinion publique , parce qu'alors Argow n'en ferait pas sa femme ; et cependant la haine secrète que le visage de Charles faisait naître en lui fut cause de sa réponse.

— Monsieur, lui dit-il, à l'instant où vous trouvez ici mademoiselle libre , vos fonctions cessent : vous deviez vous retirer, et lui épargner vos inconvenants discours.

— Ltes-vous son ravisseur?... lui flemanda Charles.

— Si je l'étais et qu'elle m'aimât , comme vous le supposez gratuitement, je vous aurais déjà jeté par la fenêtre, tout procureur du roi que vous êtes !

A ces mots qu'Argow entendit, il entra, et sa figure prit une expression terrible à l'aspect de ce groupe. Annette, comme une vierge au pied de la croix, était tellement accablée sous le poids du perfide langage de son cousin, que, semblable à un agneau que l'on frappe, elle regardait fixement Charles sans pouvoir répondre un seul mot.

— Monsieur, reprit Charles avec une grande dignité, ce que je dis à mademoiselle, je ne le dis pas à titre de magistrat, c'est à titre de père, de cousin, d'ami...

— Mon cousin, mon ami, mon père, reprit Annette les larmes dans les yeux, aurait pu me dire cela en particulier; il se serait surtout informé «i j'avais été enlevée volontairement avant de le supposer... Il ne m'aurait pas mis la mort dans le cœur en me disant que je tue nia mère!...

Ici les larmes d'Annettc devinrent si fortes qu'elle ne put achever ; elle tomba dans un fauteuil en se cachant le visage, et des sentiments bien divers s'emparèrent des cœurs.

— Qui la fait pleurer ici?... s'écria Argow en lançant un foudroyant regard qui fit trembler tout le monde (il palpitait de rage et semblait chercher sa victime). Je le saurai , dit-il , malheur à lui ! ...

— Monsieur, dit Annette , sublime d'effroi , vous me perdez en prenant ma défense!... Dites-leur donc que vous m'avez sauvée, que vous alliez me reconduire à l'instant, que... je ne sais', le monde pensera ce qu'il voudra, mais ma conscience est pure, elle est muette à me reprocher la moindre chose ! et Dieu, ma mère, mon père aimé, sont mes seuls juges !... Mais, mon généreux libérateur, cessez de parler comme si je vous étais quelque chose, il n'y a entre nous d'autre lien que celui de la reconnaissance.

— Qui peut expliquer un tel mystère?... demanda le juge d'instruction.

— Est-il besoin de l'expliquer? reprit Argow; mais, s'écria-t-il , je vais vous parler à tous. Vous allez retourner à Valence; écoutez-moi bien ! suivez de point en point ce que je vais dire. On a enlevé mademoiselle. Je me promenais avec mon ami que voici, hier soir, et j'ai de loin aperçu une voiture de laquelle partaient des cris : j'ai couru, j'ai délivré mademoiselle ; il était trop tard pour la reconduire à Valence , j'allais le faire ce malin quand vous êtes venus. 3Iademoiselie a passé la nuit au château de Durantal , voilà la vérité. Si dans Valence un être ose tirer de ceci une conséquence défavorable à ma-

ANiNETTE ET LE CRIMINEL.

rlcmoiselle , je jure que lui ou moi périra , el que , !:;{ je péris, celui que voilà me vengera !...

— Oui, dit Vernyct.

— Ce n'est pas tout, reprit Argow ; je vous permets de publier partout que j'aime mademoiselle, qu'elle a en moi un serviteur, un ami dévoué, que si jamais je me marie, et qu'elle me permette d'oser aspirer à elle, je n'aurai jamais d'autre femme; que quiconque lui fera mal, lui nuira, sera mon ennemi capital! que, dussé-je dépenser un million, je la protégerai désormais contre toute attaque, el quiconque osera tirer de ceci une Conséquence défavorable, je jure qu'alors il mourra, car il m'aura fait insulte, ou si je meurs, monsieur que voici me vengera!....

— Oui, dit Vernyct.

— Maintenant, messieurs, dit Argow en changeant subitement de ton , voulez-vous prendre quelque chose?... Pierre, des sièges...

— Quoi qu'il en soit, dit Charles, ceux qui ôht enlevé mademoiselle Gérard avaient un but, et la société ne doit pas rester sans vengeance; notre ministère nous impose le devoir de chercher ce but et les auteurs de l'enlèvement.

Ici Argow reconnut en Charles le jeune homme delà diligence, cette reconnaissance lui fit froncer le sourcil, et sa physionomie reprit un caractère terrible.

— Jeune homme, lui dit-il, tous vous trouvez sur mon j)assafje dans la vie!...

Il y avait un sens à ces paroles, elles firent impression sur l'assemblée.

— Vous y êtes mal!... prenez garde!...

Argow ne dissimula en rien l'aversion qui lui

dicta ces derniers mots.

— Je n'ai fait que mon devoir, dit Charles , et nulle considération ne m'empêchera de suivre toujours ce qu'il m'indiquera ; mais je dois vous prévenir que ma cousine a tout mon amour, qu'elle m'est promise...

— C'est faux!... s'écria Annette en voyant Argow dévorer Charles des yeux; je n'ai aucun motif qui ne parte de la vérité , pour démentir ainsi mon cousin Charles : vous savez que nous ne sommes rien l'un à l'autre, et, quand cela n'aurait pas été déjà, le discours que vous venez de tenir tout à l'heure, sur une amie que vous connaissez dès l'enfance, aurait suffi pour briser tout lien entre nous... Je comprends votre regard ironique, Charles ; mais sachez que je n'ignore pas que je suis à Durantal, que le maître n'entre pour rien dans ma protestation, et que ce qu'il a dit tout à l'heure n'a pas plus influé sur mon âme, que mon image sur la glace que je vois en ce moment. J'ignore qui m'a enlevée; mais, ce que je sais, c'est que ce n'est pas mon-

sieur, car, depuis que je suis ici, il ne m'a pas encore dit trois phrases. . . Vous me con naissez, Charles! et votre conscience doit vous crier que rien que la vérité ne sortira jamais de la bouche d'Annelte. Maintenant, monsieur, dit-elle à Maxendi, ordonnez, je vous prie, qu'on me reconduise seule à Valence : malgré le plaisir que j'aurais à être présentée à ma mère par mon libérateur, jcsens que...

— Non, mademoiselle, votre cœur vous dira, répondit Argow, que l'opinion d'êtres aussi éloignés de votre nature n'est rien. Permettez que j'ose réclamer l'honneur de vous accompagner. Si vous avez passé une nuit sous les voûtes de Durantal, vous pouvez, sans qu'il en soit ni plus ni moins, être reconduite à votre mère par moi.

— C'est vrai, dit Annette, ne pas le faire ce serait reconnaître du mal, et il n'y en a aucun.

Dans cette matinée, le caractère d'Argow venait de se déployer tout entier; Annette avait brillé de tout le lustre de l'innocence; el Charles se montra tel qu'il devait toujours être, enclin à satisfaire ses passions sous le masque de l'intérêt général ; orgueilleux , mais, par cela même, susceptible de sentiments nobles.

On déjeuna, tout le monde fut réuni autour de la même table , mais le déjeuner fut froid de conversation. Le juge d'instruction eut mille égards pour Annette, surtout pour le maître de la maison qu'il savait être l'ami intime du préfet et riche à millions. 11 lui parla de sa terre, du pays, de Valence, et parut enchanté qu'une semblable méprise lui eut procuré l'honneur de se trouver avec M. de Durantal; méprise qui du reste n'avait été faite que sur la volonté de M. le procureur du roi.

Argow, à cette phrase par laquelle le juge rejetait tout sur Charles , regarda Servigné avec une horrible expression de haine.

Le déjeuner fini, on monta en voiture, Annette fut seule au fond de la calèche, son cousin et Argow se mirent sur le devant, les autres personnes eurent leur voiture, et l'on partit pour Valence.

En chemin, Annette dit à M. de Durantal que, toute flattée qu'elle devait être de lui avoir inspiré les sentiments qu'il avait manifestés, elle le conjurait de n'y point persister, et surtout d'empêcher que les circonstances de celle matinée, sous ce rapport, devinssent publiques. Argow resta muet.

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CU.VPITUE X.

La calèche élégante de M. de Durantal s'arrêta devant la modeste boutique de madame Servigné, re qui produisit comme un spectacle pour tout le

ANNETTE ET LE CRIMINEL

voisinage. La tante, la cousine et la mère d" Annette étaient, comme hieri on le pense, accourues sur le seuil de la boutique, et le plus grand étonncment s'était emparé d'elles à la vue d'Annetlo dans ce brillant équipage. Adélaïde pensa soudain qu'elle épousait le millionnaire, et une effroyable jalousie S'élevait dans son cœur; madame Gérard, pour le moment, ne voyait que le l)(jnhcur de retrouver sa fille; et pour madame Servigné, oh! elle parlait! Qu'elle eût joie, allliction, tout chez elle s'exprimait par des paroles.

Argow, sans s'inquiéter du flux d'interrogations et d'exclamations qui sortait du gosier de la mercière, descendit en donnant la main à Annette, rouge et confuse; puis, la présentant à madame Gérard, il lui dit :

— 3Iadame, voici votre fille que j'ai eu le bonheur de pouvoir arracher à ses ravisseurs ; soyez persuadée qu'avant que la Justice ait seulement cherché son glaive (en prononçant ces mots il regardait Charles), on avait vengé votre fille : quant aux motifs de son enlèvement, dans lesquels, croyez-moi, votre fille n'était pour rien, c'est un mystère bien singulier que rien ne pourra découvrir. S'il m'était permis, madame, de réclamer un prix d'une obligeance aussi naturelle, je ne demanderais que l'honneur de pouvoir vous présenter souvent mon hommage et mes respects.

Madame Gérard , interdite de se voir, pour la première fois de sa vie, l'objet des respects d'un millionnaire en équipage et pour ainsi dire dans toute sa gloire , balbutia quelques remercîments en acceptant les hommages de M. de Durantal, qui remonta dans sa voiture et partit.

Adélaïde, sa mère et M. Bouvier avaient, pendant ce temps, examiné la figure de Charles, et l'embarras , I air sombre de ce dernier, leur avaient donné tellement à penser, que, chose extraordinaire, le silence régnait.

Lorsque chacun fut remonté, le silence d'Annetle et celui de Charles excitèrent la curiosité au plus haut point; mais l'état de gène dans lequel se trouvèrent ces deux acteurs qui étaient censés instruits. firent que l'on se sépara mécontents les uns des autres.

Madame Gérard et Annette étant seules dans leur chambre, la fille se jeta dans les bras de sa mère, et après lui avoir raconté ce que le lecteur sait déjà, voici ce qu'elle ajouta :

— 31a mère, cette aventure va faire grand bruit dans Valence : mon cousin et ma cousine, d'après ce que Charles s'est permis, ne la raconteront pas à mon avantage; alors je ne crois pas que nous ayons d'autre parti à prendre que de quitter Valence au plus tôt. Revenues à Paris, les discours de Valence

ne nous atteindront guère, d'autant plus que notre essai de voyage ne nous ayant pas réussi , nous ne reviendrons plus dans ce pays.

Madame Gérard approuva fort ce parti, parce qu'elle ne se trouvait non plus guère bien de l'hospitalité de sa sœur. En effet, les premiers jours ces quatre femmes avaient été charmées de se revoir; mais bientôt madame Gérard s'aperçut 1" qu'elle ne pouvait jamais parler; 2" qu'elle écoutait toujours les mêmes choses ; 5" qu'Adélaïde étaitjalouse d'Annette, etque cette jalousie produisait une foule de petites tracasseries insupportables; 4« qu'Adélaïde ayant fait partager sa haine à sa mère, et Charles ayant une animosité bien plus forte contre Annette, il s'ensuivit qu'on trouva madame et mademoiselle Gérard de trop dans la maison ; a" qu'on n'avait pas lardé à le leur faire apercevoir.

Alors il fut décidé que l'on quitterait Valence dans deux ou trois jours, et madame Gérard se garda bien de dire à Annette qu'elle voyait avec peine qu'elle allait s'éloigner de M. de Durantal, en qui elle entrevoyait un beau parti pour Annette, d'après les derniers regards que le millionnaire avait jetés sur elle.

Pendant que la mère et la fille discouraient ainsi, Charles racontait les événements de la matinée à sa manière ; c'est-à-dire que, par ses insinuations perfides, il faisait sous-entcndre beaucoup plus de mal qu'il n'en aurait dit en parlant ouvertement contre Annette. Adélaïde Bouvier ne considérait pas la chose si gravement que son frère qui parlait morale et mœurs; pour elle, être l'amie de M. de Durantal était un crime , en ce qu'Annette faisait preuve d'une grande supériorité.

— Mon Dieu! disait Adélaïde, qu'a-t-elle donc pour s'être fait enlever? Je lui vois une taille comme une autre, des yeux qui ne parlent qu'à l'église, l'air d'une fille qui est toujours dans le cinquième ciel et dans les espaces imaginaires, comme si elle rêvait je ne sais quoi... Voyez donc, on lui donnerait le paradis sans confession !...et cela s'enlève!...

— Ce que j'y vois, disait la mère, c'est qu'elles vont rester longtemps chez nous, à moins que l'Américain ne leur loue un bel hôtel à VJalence. Dame!... Annette va tenir un grand état!...

Nous passerons sous silence tout ce que l'araourpropre offensé, l'amour de parler, d'interpréter, et la haine, inspirèrent à ces parents que nous allons bientôt perdre de vue.

Au dîner, Adélaïde, après avoir accablé Annette de toutes ces petites et basses manœuvres que suggère la haine, et qu'il est impossible de définir et de décrire, parce que ces sortes de traitements consistent dans l'air de la figure, le son des paroles et les regards, Adélaïde, disons-nous, lui dit ironi-

ANNETÎE ET LE CRIMINEL

qiicmcnt : — Ma chère cousine, vous comptez sans doute rester encore longtemps à Valence?... je gainerais même que vous pensez à y demeurer...

— Non, répondit Annette, et ma mère

Elle s'arrêta comme pour laisser parler madame r.érard.

— Annette dit vrai, reprit en effet madame Gérard, je compte partir demain ou après-demain.

— Comment! ma sœur, s'écria madame Servigné , vous partez si vite !... oh ! que j'en suis désolée!... Et qui peut vous faire sauver comme cela?... Ce ne sont pas vos affaires !... ce n'est pas que vous soyez mal ici ? ce n'est pas l'aventure de ce matin ?. . . qu'est-ce donc?... Vous ne voulez donc pas voir mon Charles paraître à l'audience d'après-demain au palais? C'est mal cela ! après tant de temps d'absence se revoir si peu !...

Elle continuait toujours; mais là, Adélaïde, laissant parler sa mère, ajouta :

— Si c'est notre petit établissement qui gène ma cousine, qu'elle se rassure ! mon frère a loué un trèsbel appartement dans un hôtel à Valence, nous y demeurerons et ne ferons plus, dans quelque temps, le commerce qu'en gros.

Annette allait répondre, ce qui aurait fait un concert de trois voix , lorsque Charles , en parlant, imposa silence à tout le monde.

— Je suis désolé, dit-il , que ma cousine quitte Valence au moment où la place importante que j'occupe allai t me permettre de lui faire voir la haute société de cette ville, et je croyais franchement que cette haute société ne lui serait pas désagréable.

— Mon cousin, dit Annette, je n'oublierai jamais que je ne suis que la fdle d'un simple employé; la modique fortune de mon père ne me permet pas de si hautes destinées : le bonheur s'y trouve peu pour une femme, et il faudrait que le sort me fut bien fortement imposé pour jamais paraître à une si grande hauteur; pour les hommes , c'est différent.

— Ma chère sœur, répondait madame Gérard à sa sœur qui n'avait cessé de parler bas à son oreille, la santé de M. Gérard , et l'isolement dans lequel il se trouve , ne nous permettent pas une longue absence. Alors, si demain nous pouvons trouver des places, nous partirons... J'ai vu ma nièce, elle est heureuse et paraît devoir l'être longtemps avec M. Bouvier, ainsi je vous vois d'autant plus tranquilles que Charles vient d'obtenir un beau poste. Ce soir nous vous ferons nos adieux.

Cette détermination étonna fort la famille Servigné, et, chose qui l'étonna encore davantage, ce fut

' Nous laisserons ces personnages jusfiirau moment où ils reparailront, sans les suivre dans leurs aclions ; c"csl ainsi que plus d'un lecteur trouvera extraordinaire que M. Cliarles S( ivipné , qui a dû tout à Pauline et qui en a clé protégé pour

Dr. liAI./.VC. I.

de voir le lendemain Annette et sa mère faire leurs préparatifs de départ et leurs adieux. Charles ne put croire à cette résolution que quand il vit sa tante et sa cousine dans la voiture. Leurs adieux furent froids, et chacun en se quittant fut comme débarrassé d'un poids. Pour les Servigné, c'était le poids des bienfaits ; pour Annette et sa mère, celui de la gêne de se trouver avec des êtres si peu en harmonie avec eux.

La famille Servigné avait conduit les voyageurs à Ihntel des diligences, pour les accompagner jusqu'au dernier moment. En revenant au logis, Adélaïde, la première, aperçut de loin l'équipage d'Argow arrêté à la porte de la boutique : on hâta le pas, et Adélaïde, en faisant mille minauderies, apprit à Maxendi qu'Annctte venait de partir pour Paris. Sur-le-champ, sans remercier ni saluer, il fit signe à son cocher qui partit au grand galop!.,.

On parla longtemps et beaucoup à Valence de cette histoire singulière, mais on finit, comme on aurait fait partout, par n'en plus parler. Nous quitterons donc celte ville oii nous serons bientôt ramenés par les événements '.

Cependant Annette et sa mère voyageaient en silence : Annette, en effet, avait beaucoup à penser. Jusqu'à ce fatal voyage, sa vie s'était écoulée tranquille, pure et exempte d'événements , elle avait été circonscrite dans un cercle de devoirs fidèlenîent accomplis, dans le travail, la retraite et la paix. L'horizon de ses espérances s'était borné à rhymen de son cousin, et si ses regards se portaient plus loin dans l'avenir, c'était pour contempler la beauté des cieux, et songer, en faisant son salut, à acquérir l'éternelle félicité des anges. Pendant ce voyage, la source limpide de sa vie avait été troublée, son âme et sa prière avaient été constamment pures , mais elle venait de perdre l'ancre , sa vie n'était plus arrêtée à un but fixe : elle tendait bien toujours au ciel, mais elle avait perdu lo compagnon sur lequel elle comptait pour arracher les épines du chemin et la soutenir dans cette roule difficile. Le temps qui venait de s'écouler avait été marqué par des événements rares dans la vie , par (les aventures vérilablemoiil romanesques ; de plus, son cœur contenait le germe d'une pensée involontaire, car, malgré elle-même, elle pensait à cette multitude de présages parmi lesquels il ne s'en trouvait pas un seul d'heureux , présages qui tou.s entouraient l'apparition d'un étranger, d'un inconnu qui paraissait l'aimer. Cet homme apportait avec lui un monde tout nouveau : la richesse, l'é-

]c monionl i)enclanl lequel ils se sont vus, paraisse ne pas avoir plus de reconnaissance : c'étaient des détails inutiles que nous avons supprimés.

ANNETTE ET LE CRIMINEL

clat, un nom distingué; ses voitures portaient l'cnipreinte d'armes héréditaires; de là, une vie nouvelle, séduisante pour Anncttc dont l'àme était portée vers le luxe et léiégance , mais une vie dont la splendeur rendait cncore'plus dillicile le chemin du salut. Ensuite cet homme dont l'àme exaltée, violente, ré()oiidait à la bizarrerie de sa conformation brillante de force, ot qui péchait même par trop de sève comme un arbre aux branches luxuriantes, cet homme était-il un bon guide dans la vie?... Annetlc le connaissait-elle?... A cela elle se répondait, superstitieuse comme on sait, qu il lui était apparu comme donné par Dieu !...

Ce monde de réflexions plongeait Annette dans une incertitudecruelleetune méditation toute remplie de limage de M. de Duraiilal. Au milieu de cette rêverie, la nuit arriva insensiblement. La mère Gérard dormait, les autres voyageurs, car la voiture était pleine, dormaient aussi. La lune se leva de manière que l'on pouvait voir sur la route : Annette regardait machinalement le chemin; et, au milieu de ses pensées, se rappelait les événements qui marquèrent son premier voyage. Depuis un instant elle entendait le bruit d'autres chevaux que ceux de la voiture : elle se recueillit pour s'en assurer, mais elle crut s'être trompée en ne les entendant plus, soit que ce bruit se confondit avec celui que faisaient les chevaux de la voiture, soit que réellement il n'y eût pas de chevaux étrangers.

Elle arriva bientôt à l'endroit où la calèche d'Argow s'était cassée. Le souvenir de celte aventure devint plus énergique, et alors elle examina en ellemême et plus attentivement l'espèce de sentiment qu'elle portait à cet étranger, u Si elle était aimée autant qu'elle aimerait elle-même, si cet être à l'amour grand et énergique de l'homme joignait la pudeur, les délicatesses, la tendresse d"àme d'une femme, pourquoi?... )> Là, elle s'arrêta, et le bruit de chevaux devenant plus fort, elle eut peur; et, regardant sur la route, le premier objet qu'elle aperçut, ce fut , auprès de la portière, la figure d'Argow!... Il était à cheval suivi d'un postillon, et il se tenait constamment à côté de la voiture depuis qu'Annettc s'était aperçue de ce bruit étranger.

Aussitôt qu'elle l'eut vu, elle se rejeta au fond de la voiture avec une vivacité et une promptitude étonnantes, et son cœur fut comme frappé. Ce mouvement ressemblait à celui de la peur; mais il était du nombre de ces sensations indéfinissables qui en comprennent une foule d'autres : ainsi Annette fut à la fois flattée de cet effort et chagrine par pudeur, en ce qu'au jour quatre voyageurs allaient savoir qu'elle était l'objet de cette poursuite : elle eut de la terreur, parce que cette brusque appari-

tion, qui coïncidait avec sa pensée et l'expression extraordinaire de cet homme étrange, causèrent à son àme une surprise trop forte. Elle se trouva dès lors lancée dans une autre région de sentiments... Qu'allait-iV faire?... quel était son but?... Le trot de ces deux chevaux retentissait dans l'àme de la jeunefille, et malgré elle une voix secrète lui disait: <i Tu es bien aiinre! »

Il y avait, dans ce sentiment, quelque chose de plusvif, de plus séduisant pour un esprit defemrae, que dans ce qui avait produit le sentiment d'Annette pour son cousin. La grâce des premiers ans, la fraîcheur des idées, les caresses enfantines, les soins, forment un ensemble touchant; mais une amitié de frère et de sœur est loin de pouvoir entrer en concurrence avec la vigueur, l'énergie, la violence du sentiment d'un amant passionné, capable de dépasser à chaque instant les bornes de la raison et de la possibilité humaines, et qui peut acquérir, par la suite, tout ce que le premier sentiment a de fraîcheur et de beauté.

Annette, comme bien on pense, ne dormit pas. De temps en temps elle voyait Argow avancer de quelques pas et regarder dans la voiture, épier un des regards de celle qu'il suivait ainsi, et la contempler avec d'autant plus de plaisir qu'il avait plus de peine à obtenir ce doux aspect.

Au matin, Maxcndi se trouva si fatigué que, malgré toute sa force et l'habitude qu'il avait de souffrir, il suivait à peine la voiture, quelquefois il dépassait, mais sa douleur le forçait à rester en arrière. Les voyageurs éveillés s'amusèrent de ce manège, et comme le froid du matin contraignait Maxendi à s'envelopper d'un manteau, et qu'il était difficile de reconnaître à quelle classe il appartenait, les voyageurs riaient, et ce fut à qui plaisanterait sur le courrier. Parmi ceux qui se trouvaient dans la diligence, le voyageur qui était en face d'Annette ne tarissait pas.

— Ah! disait-il, il n'ira pas comme cela jusqu'à Paris, il faudrait être de fer!... S'il court après la fortune, il fait bien de courir vite ! si c'est un solliciteur, je parie qu'il est Gascon, il n'y a que les Gascons capables de courir ainsi, etc.

Madame Gérard se réveilla et ne manqua pas de voir celui dont on parlait : elle jeta une exclamation, et regarda sa fille après avoir reconnu Argow; Annette rougit, et le silence qu'elle réclama de sa mère, à voix basse, intrigua les voyageurs.

Heurcusenjcnt qu'au moment où un regard d'Argow mettait le comble à la curiosité des voyageurs, la diligence s'arrêta devant l'auberge où l'on devait déjeuner. Annette, sa mère et tous les voyageurs, se trouvèrent réunis dans la salle, et ce fut alors qu'Annette trembla en voyant Argow entrer dans

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iôl

celte salle et demander le conducteur, avec lequel il sortit.

Depuis Taventure de son cousin avec Pauline, Annetle, se souvenant de la gêne qu'elle avait éprouvée aux repas communs que l'on fait en voyage, s'était bien promis de ne jamais participer à de tels repas où souvent on se trouve compromis ; alors elle demanda pour elle et pour sa mère une chambre particulière. Aussi tôt qu'elle fut rendue à cette chambre dont les fenêtres donnaient sur la cour de l'auberge, elle entendit une vive discussion entre le conducteur et M. Maxendi.

— Je vous offre cent francs! disait ce dernier.

— Mais, monsieur, je ne le puis pas!...

— Deux cents ! continua Maxendi.

— C'est impossible ! .. .

— Trois cents, quatre cents, cinq cents, mille francs, deux mille francs!

Et en disant cela, la colère commençait à s'emparer de lui.

— Mais, monsieur, dit le conducteur, laissez-moi vous expliquer que ce n'est pas mauvaise volonté.

— Comment? dit Argow.

— Monsieur, ma voiture est complète, il n'y a pas de place, je suis sur l'impériale, je n'ai pas le pouvoir de déplacer quelqu'un.

— C'est vrai, répondit Argow; eh bien! faites venir celui qui se trouve en face de la jeune demoiselle qui est au fond.

Le conducteur reparut bientôt avec le voyageur.

— Monsieur, dit Argow, des raisons d'un ordre supérieur et que je suis obligé de taire, me forcent de prendre votre place dans la voiture ; je n'ai aucun droit à cela, et je ne puis m'en emparer qu'autant qu'il vous plaira de me la céder.

— Monsieur, répondit le voyageur, je ne puis vous céder ma place, parce qu'il faut que je sois à Paris après-demain pour affaires urgentes.

— Monsieur, nous perdons du temps, répliqua vivement Argow; je vous offre tout ce qui pourra vous dédommager.

— Rien ne le peut, monsieur.

— Eh bien, dit Argow, je vous offre une calèche pour vous et je vous paye votre voyage en poste.

— Ah ! s'il en est ainsi , s'écria le voyageur, j'accepte.

Argow proposa au voyageur d'aller à l'autre extrémité du village de S***, où sa calèche raccommodée devait se trouver, et ils s'en furent à l'inslatit même. Annette et sa mère, surprises au dernier degré, s'entre-regardèrent pendant quelque temps, et madame Gérard dit enfin à sa fille :

— Mais, Annette, par quel événement cet étranger a-t-il pu se prendre d'attachement pour vous au point de faire de pareilles folies?...

— Ma mère, je l'ignore ! répondit-elle.

Ah ! je voudrais qu'on pût avoir une faible idée d'Annette, prononçant ce mot devant sa mère! qu'on pût se la dépeindre interdite, les yeux baissés et relevés tour à tour vers sa mère, voir ces yeux brillants du feu pur de l'innocence, cette bouche sur laquelle la naïveté semblait siéger, et ce front élincelant de pudeur et de religion : ce mot, prononcé comme Annette venait de le dire, formait tout un discours.

Au moment où Ton remonta en voiture, Annette aperçut le voyageur qui était vis-à-vis d'elle passer dans la calèche d'Argow, et la première chose qu'elle vit en reprenant sa place, ce fut M. Maxendi à celle du voyageur. Elle s'y attendait, et elle put alors se mettre dans la voiture avec un air d'indifférence dont Argow ne pouvait pas se fâcher. Cependant Annette, trouvant en elle-même que cette conduite emportait avec elle un air de culpabilité, réfiéchissant enfin qu'elle agissait comme s'il y eût eu quelque chose entre elle et lui, prit la parole en lui disant qu'elle ne s'attendait guère à avoir l'avantage de voyager avec lui, et qu'il fallait une affaire bien importante pour lui avoir fait quitter le divin séjour de Durantal.

Honteuse d'avoir parlé, et craignant en parlant de faire soupçonner quelque chose, elle attendit, le cœur tout ému, la réponse de M. de Durantal.

Argow balbutia, sans regarder Annette, quelques phrases insignifiantes, et garda le silence. Une extrême agitation, une violente secousse semblait renmer tout son être : à voir le mouvement de son habit sur sa poitrine, on eût facilement cru que son cœur voulait briser les liens qui l'attachaient à son sein. Quand il osa contempler Annette, il baissa aussitôt ses yeux qu'il sentait exprimer une flamme terrible et jeter du feu. Il évitait le contact de la robe d'Annette, comme si cette robe eût été la tunique de Ncssus. Parfois il regardait madame Gérard, et cet homme, dont l'extérieur annonçait, tant de hardiesse, d'indépendance et même des nuances de caractère plus fortes encore, abaissait ses regards jusqu'à leur faire prendre une expression de prière et de supplication. Cette figure, qui n'avait jamais exprimé la crainte et le respect, cherchait à en contracter les traits. #

Annette aperçut sur les lèvres des voyageurs un sourire qui lui déplut si fort, qu'elle ne se sentit pas assez courageusement chrétienne pour le supporter une seconde fois. Elle n'ignorait jias que la présence d'Argow lui valait cet te pensée secrète des et rangers; aussi, au troisième relais, elle saisit un moment où les voyageurs étaient occupés par d'autres objets, et, regardant M. Maxendi, elle lui dit à voix basse :

— Monsieur, votre présence me déplaît; et, en

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vouscloif^iiaiit, vous l'oriez une action dunl il vous serait tenu compte en un monde meilleur.

Aces paroles, Vrgow parut ému, une sueur froi<Je coula sur ce front allier, il rej^anJa Aimelte par un fleccs regards dont l'expression à rendre n'appartient qu'au pinceau des Gérard, et il dit en tremblant :

— Vous plairais-je, en sortant?...

Annelle lit un signe de tète, une larme roula dans les yeux de Maxendi , il rétaïuha avec un dépit et une rage concentrée, puis d'une voix forte il s'écria :

— Conducteur, arrêtez !...

On arrêta, il salua tout le monde, regarda la jeune (ille, et disparut.

Ce fut une énigme pour tout le monde, excepté pour Annette. Ace moment, elle ne put contraindre dans son âme un mouvement de joie en voyant avec quel despotisme elle agissait, et avec quelle soumission elle était obéic En effet, les âmes grandement religieuses aiment le despotisme : d'abord, parce que les âmes empreintes d'un tel sentiment n'ont que de fortes idées, et que le despotisme n'est pas une idée dépourvue de grandeur et de poésie même; enfin, les cœurs religieux, ressentant le despotisme à un haut degré, aiment à l'exercer à leur tour : l'idée de Dieu ne doit passe trouver dans un cœur à coté de sentiments mesquins.

Or, cetèlrequ'Annette avait vu naguère déployer une énergie, une violence et un caractère extraordinaires, et qui semblait toujours courber tout sous sa volonté, cet être sacrifiait beaucoup pour obtenir une chose presque impossible; il y parvenait; et, sur un mut, sur un pli du front de celle qu'il adorait, il brisaitlui-mème son propre bonheur, ouvrage de tant de soins, de fatigues et d'argent, si toutefois l'idée de l'argent a pu entrer dans le calcul de la religieuse Annell". Quoi qu'il en soit, elle fut triste après le départ de Maxendi : elle regarda quelquefois changer les chevaux, et jeta en niéuie temps un furtif coup d'œil sur la route, mais elle n'aperçut plus ni cheval de poste ni amant.

Nous ne savons si jusqu'ici ces détails et le narré des événements ont plu; mais, ce que nous savons, c'est que si l'intérêt n'est pas encore né, il ne nailia jamais dans cet ouvrage. 11 est vrai de dire aussi que nous ne considérons encore ces détails que comme préliminaires, et que, s'il y a delà diffusion, elle a été nécessitée par la nature même des caractères de nos personnages qui, à l'exception de deux ou trois, sont maintenant tous connus.

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