‹ Œuvres de BalzacChapitre 27 sur 78 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

La maison dans laquelle venait d'entrer 3L de Durantal et sa femme appartenait à une vieille demoiselle nommée mademoiselle Sarah Sophy.

Cette demoiselle avait tenu à Valence, pendant fort longtemps, une maison de commerce qu'elle venait de vendre à M. et madame Bouvier, les cousins d'Annette. Mademoiselle Sophy était la plus riche de tout le village de Durantal , et , de tout temps, sa maison avait été le rendez-vous des habitants les plus aisés ; elle était comme la reine de ce petit monde, et tant qu'au château les propriétaires furent absents, mademoiselle Sophy pouvait passer pour la première ûu village.

Or, dans tous les bourgs, v illes, capitales, villages, hameaux, de tout royaume européen, asiatique et africain , partout enfin où se trouvent agglomérés sept animaux qu'on décore du nom générique d'hommes , il se trouve aussi des intérêts qui se croisent, des amours-propres qui se froissent, des jalousies qui croissent, et la reine dû monde, l'Opim'oîi, y vient sur-le-champ dresser ses tréteaux, et, coirime un charlatan, parle sans cesse à la foule. Or, !a maison de niademoiselle Sophy était l'endroit où l'opinion régnait; elle la dirigeait, la modifiait, et cela avait eu lieu, dans l'origine, par un motif qui n'était plus connu que des vieilles têtes à perruque de Tcndroit; et ceux qui n'avaient pas l'honneur d'aller chez mademoiselle Sophy répétaient encore ces bruits dans ce qu'elle appelait leurs comentictiles : nous allons les traduire fidèlement au lecteur. Cette société secondaire de la petite bourgeoisie de Buranlal tenait son bureau cliez l'épicière du village. Or, voyez-vous madame Jacotat au coin de son feu, dans son arrière-boutique, entourée de sept ou huit habitants, fermiers, tailleurs, boulangers , tous membres de la petite propriété, et les industriels du canton.

— Oui, répétait madame Jacotat, ma mère m'a dit que mademoiselle Sophy avait été jolie, mais trèi-jolie, à dix-huit ans!... da!... qu'elle avait été amoureuse, mais comme on l'était dans l'ancien régime, bien plus qu'aujourd'hui : elle était donc amoureuse et aimée d'un jeune homme, le fils d'un président à mortier du parlement. Mais les parents de l'amoureux n'avaient pas voulu les marier, et l'on m'a dit que c'est ce jeune homme qui lui a acheté sa propriété à Durantal. Elle y vivait dans la retraite, et le jeune homme venait la voir clandestinement la nuit. On dit que c'est le président actuel du tribunal do Valence, et qu'il a tant aimé mademoiselle Sopiiy, qu'il n'a jamais voulu se marier. Le fait est qu'à Valence elle allait souvent chez lui, et lui chez elle, de manière que cette vieille mademoiselle

ANNETT]-: ET LK CUIMINFL.

Sopliy, qui l'ait l.iiilsa dévole et sa vertueuse, n'eu a [tas inuins eu un enfant de lui.

— Cn ctifanl'... s'écriait-on.

— Oui, un enl'ant, et elle n"a jamais osé le garder avec elle : on ne sait pas ce qu'il est devenu. C'est un crime cela ! l'ne mère doit, quelque chose qu'on pense d'elle, ne jamais se séparer de son enfant! Elle ne parle jamais que de vertu; elle a fait chasser la petite Jeannelon j)arce qu'elle a\ait fait un enfant avec le dernier gardo-chasse , ou avec un autre, n'importe! c'est le garde-chasse que l'on accuse : elle aurait du plutôt la secourir... mais voilà, on condamne dans les autres ce qu'on a fait soimême... (Ici l'épicière se croisa les bras.) Mademoiselle Sophy , reprit-elle, est riche, alors on va la voir! On fait comme si l'on ne savait rien, et elle est reçue au château, c'est-à-dire, elle l'était par les anciens seigneurs; mais le sera-t-elle par ceuxci? c'est une question.

— f)u'est devenue Jcannoton?... demandait un des auditeurs.

— La pauvre petite!... reprit l'épicière infatigable, voilà ce qui lui c-l arrivé : Le grand sec, qui est l'ami du nouveau propriétaire, Ta établie à dix lieues d'ici, je ne sais où. Elle a une auberge, une ferme, une habitation, je ne sais lequel, et le gardechasse a un emploi qu'^V lui a fait obtenir par le préfet, son ami. Aussi l'on a grogné contre celui-là, qui a l'air d'un bien brave homme : il ne s'en fait pas accroire : il vient m'acheter du tabac à fumer quand il lui en manque et qu'il est hors du château, car il en a sa pro\ision. Si j'étais en ville, j'achèterais bien ce laliac-là au poids de l'or!... car c'est du tabac des ilcs, et je dis qu'il est fameux, car mon homme en a senti le fumet, et il s'y connaît! mais pour les gens de Durantal, le nôtre est assez bon; les paysans ne sont pas au monde pour avoir leurs aises. Au surplus, le nouveau propriétaire fait travailler, c'est un brave homme! ça a autant d'écus que j'ai de grains de café!...

Ce fragment de la conversation do Tépicière it:struit suflisammcnl le lecteur des antécédents de la vie de mademoiselle Sophy, antécédents qu'elle cachait avec un soin curieux et sous un masque de

' Dans If Vicaire des A rdenncs, Mui'iiuerile était la servante dun cun- scpluagénaire, qui avait pour raanie de citer des proverbes. Dans ce roman, elle était dépeinte coninie une femme excessivement curieuse, encore plus bavarde, et elle avait manqué plusieurs fois épouser le niaitre d'école, ilonl il va cti'c (Hieslion dans la note suivante.

- Marcns Tullius Lcstcq était, dans le Vicaire chs A nlcmies, le niaitrc d'école du villajre d".\ulnay-le-Vicomle, aimant singulièrement l'ironie, méchant envers ses supérieurs, quoiqu'il lampàl devant eux ; fanfaron et souple à la fois : pauvre el attendant tout de tout le monde, il aurait préféré une plaisanterie à la richesse; insouciant , mais aimant à brouiller tout

dévotion qui, |)eut-élre, était véritable et sincère. Maintenant, avant d'iiilroduire nos deux mariés, il n'est pas hors do propos de faire connaître les personnes qui se Irouvaiortf anjrs chez mademoiselle Sophy, car elles doivent a\oir une influence sourde et cachée sur leurs destiuées.

Le curé y venait souvent; mais comme son rôle est très-court dans cette histoire, on peut se conlcntor do dire qu'au coin de la cheminée était un vieillard de cinquante ans, habillé, fait et parlant comme tous les curés de village : il n'est là que pour ordre; il écoutait avec patience, discourait quand il pouvait, et, depuis pou, le pouvait rarement à cause de l'arrivée récente d'un personnage qui ne sera pas inconnu à ceux qui ont pu lirele VicaircdesÂrdeti- «e.spendantlepeude temps qu'ilaétéencirculation.

Ce personnage était la femme du maire : elle pouvait avoir tronte-six à quarante ans, mais un léger embonpoint lui pormettaitd'en escroquer unopetite partie. Elle était mariée depuis peu et venait... d'où?... c'était un secret qu'elle avait très-bien su garder, malgré son amour pour les confidences, l'art do phraser qu'elle possédait mieux que maint député loquace, et sa tendance à tout apprendre et tout savoir. Elle était toujours bien mise, mais ses manières n'annonçaient pas une extraction bien franche, et quoique toujours occupée à bien parler, à s'étudier, à affoctor un bon ton,souventune phrase, un provorl)o commun, la faisaient ressemblera l'âne qui montre le bout de l'oreille sous la peau du lion. 11 y a six mois qu'elle ét;iil arrivée à Uurantal, où son mari était arrivé un beau jour muni d'une belle nomination à la place vacante do juge do paix.

Ce que Ton avait pu s.ivoir de cette inconnue, c'est qu'elle devait toute sa fortune à un vieillard respectable, un ecclésiastique, qui venait de lui laisser toute sa fortune par son testament, et souvent elle parlait du respectable M. Gausse en termes d'héritier content. A ce dernier nom, l'on doit recoiiiKiitrc Jlargucrilc ^ ! mais comment Marguerite a-t-ellc pu subitement franchir l'ospaoe qui se trouve entre une cuisine el un salon? On va l'apprendre. Marguerite était mariée!... mais à qui? à M. de Secq, juge de paix. Ue Secq ressctnblc bien à Lesecq -... Nous

le monde. Il aii-iva (|u'.\ri;ovv fui pris à Aulnay el rccoiiiiu comme pirate l'antaul que ma nu-moire me permet ce souvenir), et, dans celte occurrence, I esecq fui nommé poui'veiller sur le prisonnier; alors Ars.'ovv offrant cent mille francs pour sa délivrance, Lesecq délivra le pirate. Il esl nécessaire de faire connaître ces circonstances , puisqu'elles l'auraient été si /« V icairc des A rdenncs n avait pas été supprimé.

Or, comme celte suite était pré|>;iréc avant la saisie du Vicaire, je n'ai pas pu la publier sans y fair-e reparaître des peisonnajies du Vicaire, mais ce sont île ceux qui n'ont attiré, je Ci ois, sur l'ouvrage aucun bl.ime.

(.A'o/r.v de l'aulcur.)

allons donc encore rendre raison de cette nouvelle métamorphose du maître d'école qui jouait jadis un si grand rôle à Aulnay-lc-ViconUe.

Lorsque Marcus-Tullius Lesecq fut possesseur des cent mille francs que lui donna Argow pour le laisser échapper de la prison d'Aulnay-le-Vicomte, où on l'avait arrêté par hasard, Lesecq se trouva trop grand seigneur pour rester maître d'école à Aulnay-le-Vicomte : il vint donc à Paris, et son premier soin fut de redemander ses anciens prénoms At Jean-Baptiste, dont il s'était dépouillé pendant la révolution pour prendre les glorieux noms de Cicéron, son auteur favori, qu'il ne comprit cependant jamais. Alors en examinant avec soin son extrait de baptême, dans l'original, il reconnut que l'L était formé de telle manière qu'il pouvait hardiment passer pour un D : on n'oserait pas affirmer que l'astucieux maître d'école n'ait pas un peu aidé à la lettre. Quoi qu'il en soit, il prélendit qu'il était noble, que les Secq étaient très-connus, et il alla dans le monde sous le nom de M. de Secq. La protection du seigneur d'Aulnay lui fit obtenir la première justice de paix qui viendrait à vaquer ; mais cette justice de paix , qui devait être le premier bâton de réchellc pour l'audacieux de Secq, lui fut enlevée au bout de quinze jours par suite d'un changement de ministère; alors il eut soin de tellement crier que , pour le dédommager de cette disgrâce et de son voyage , on le nomma maire de Durantal.

Pendant l'intervalle qu'il y eut entre sa nomination et ses sollicitations qui furent longtemps infructueuses, il revint à Aulnay. Le curé était mort; Marguerite héritait au moyen du fameux testament qu'elle avait si longtemps poursuivi, et elle se trouvait riche de soixante à quatre-vingt mille francs. Lesecq, ou plutôt M. de Secq,^edevint amoureux fou de l'aimable gouvernante, et ils réunirent ainsi une fortune de près de deux cent mille francs. Alors, quand M. de Secq fut destitué de sa place déjuge de paix à Durantal et promu à la place distinguée de maire, il trouva très-honorable pour lui de rester dans un pays où l'on vivait à si bon marché, et où il pourrait jouer un rôle, car il remplissait les fonctions (le procureur du roi auprès du tribunal de paix, les jours où l'audience était consacrée aux affaires lie police, et il voyait dans l'avenir que 3L de Secq, incontiu comme maître d'école, cachant «a vie passec avec soin, maire de Durantal, et riche de dix mille livres de rente, serait à Valence et dans le pays une espèce de personnage , et qui sait si les circonstances ne le pousseraient pas plus haut!

Voilà le récit des événemenls qui amenèrent de Secq dans le même pays qu'habitait un homme que, deux ans avant, il avait tenu en prison et qui lui avait fait sa fortune.

Madame de Secq était donc dans le salon de mademoiselle Sopliy : 011 voit d'ici qu'elle était la personne la plus haute en dignité, et que, passant pour noble, elle tenait le haut bout. Or, l'on doit deviner l'air, l'importance qu'elle affectait : elle roulait ses yeux avec mignardise , lâchait de parler bas, et, par instants, élevait fortement la voix par suite de son ancienne habitude. Enfin , souvent iM. de Secq la pinçait quand elle disait un collidor, une casterolle, aiant-zhfer, el une multitude de paroles semblables. Le sévère M. de Secq pouvait bien corriger les mois, mais les gestes!... ces autres mots d'un langage presque aussi important, c'était bien la chose impossible.

Avec madame de Secq, ou Marguerite, comme on voudra , étaient le receveur des contributions et sa femme, deux personnages assez indifférents, mais aimant la médisance el les caquets ; un propriétaire de Durantal et sa femme tâchaient de mettre à fin, avec deux anciens marchands retirés, un boston dont on devait parler le lendemain , absolument comme dans la Petite Ville de Picard. Ce propriétaire était un véritable hobereau, chicaneur, processif, tenant à sa noblesse qui datait de cinquante ans, se piquait d'une parole, d'une démarche ; enfin, en ajoutant qu'il était exigeant, impérieux et bavard, l'on aura l'exact portrait de M. de Rabon. Mais au milieu de ce monde et à côlé de madame de Secq était mademoiselle Soph y. Elle pou va il a\oir soixante à soixantesix ans; son visage était très-bien conserve, mais elle se coiffait de manière à se vieillir : en effet, elle portait toujours un bonnet en baigneuse de soie noire et garni de dentelle noire; ses cheveux étaient poudrés et crêpés comme à l'ancienne mode; ses yeux gardaient une vivacité et une expression difiîciles à rendre. On voyait qu'elle avait dû être extrêmement belle, mais bonne... en aucune façon; seulement on devinait qu'elle pouvait l'avoir été pour un seul être. Un grand caractère était écrit sur sa figure : il y régnait de l'orgueil , de l'envie, el surtout une profonde dissimulation ; néanmoins, à travers l'expression de ces diverses passions, apparaissait une incjuiélude vague qui annonçait comme un remords, el un observateur aurait reconnu que cette fille cherchait à racheter quelque faute, envers la nature, par la stricte exécution des i)elites el nii- Mulicuscs pratiques de la religion.

Cette figure eonlraslait avec celle de Marguerite, qui n'avait aucune gêne, aucune dissimulation. 11 sera Irès-ulilc, avant de reprendre M. de Durantal et Annelle où nous les avons laissés, c'est-à-dire dans ranlichanibre avec toute la société qui élait accourue coniiiie nous l'avons dit, de faire assister le lecteur aux derniers propos tenus par ce cercle (le la haute société de Duranlal.

ANNETTE ET LE CRIMINEL

— M. cl madame Bouvier vont venir au cliàteau, avait dit mademoiselle Sophy ; car vous savez la grande nouvelle?... SI. de IJurantal épouse celte cousine de niadan.'c Bouvier, celte jeune personne qui a été enlevée !... Adélaïde lavait bien prévu !... Au surplus, quelle que soit la nature des événements qui ont lié M. le marquis de Durantal avec mademoiselle Gérard, le mariage ratifie et efface tout. Kous verrons cuminent elle se conduira ici... elle est jeune...

— Ah! dit madame de Secq, elle augmentera le cercque de notre petite société; car, lorsque ces messieurs étaient seuls au château, il ne pouvait pas y a\oir moyen de fréquenter...

— La dit-on jolie?... demaiida madame de Rabon en interrompant.

— Une figure de convention, répondit mademoiselle Sophy; elle a de la grâce. Au surplus, nous la venons...

Ce fut à ce moment que la cuisinière eflarée el tout épouvantée accourut en disant que des gens malintentionnés assiégeaient la maison; et, après une petite délibération , l'on se leva en masse pour courir recevoir 31. et madame de Durantal, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent.

Aussitôt que ces deux grands personnages furent introduits dans le salon, on les aniena devant le feu, les parties furent quittées, et Ion vint se grouper autour d'eux. Mademoiselle Sophy offrit sa place à Anneltc qui grelottait de froid , et , sur-le-champ , tous les visages prirent cet air courtisan et obséquieux que les inférieurs à petites idées affectent devant les êtres élevés en dignité , ou qui possèdent une grande fortune.

Lorsque Annette se fut réchauffée et qu'elle promena ses regards sur celte assemblée, aucune des figures qu'elle aperçut ne lui plut; néanmoins elle leur adressa un gracieux sourire (pouvait-elle ne pas sourire?j et clic dit à mademoiselle Sophy :

— Madame, nous avons interrompu le jeu... je vous en prie , continuez ! je suis bien fâchée du dérangement que je vous cause , mais le temps horrible qu'il fait et Terreur du postillon nous servent d'excuse...

Mademoiselle Sophy n'entendait pas ; elle contemplait Argow avec une curiosité extraordinaire.

— Comment?... le postillon... .Madame... C'est la première fois, dit-elle, que j'ai l'honneur de voir M. le marquis de Ouranlal...

— Madame, répliqua Jacques de Durantal, cessezdemedonncrun titre qui ncm'apparîitiit pas... je ne suis point marquis...

Pour un caractère aussi lier que l'était jadis celui d'Argow, cet aveu aurait pu paraître coûteux ; mais

il le faisait dans toute la sincérité de son âme el par une profonde humilité chrétienne.

Sur une certaine quantité donnée de femmes, il s'en serait trouvé beaucoup que cet aveu aurait affligées ou choquées; mais pour Annette, elle aimait trop son mari pour lui-même, et cette phrase no lui fit aucune impression.

— Mais, continua mademoiselle Sophy préoccupée , c'est le même son de voix... Voyez donc , ditelle en s'adressant à M. de Rabon, comme M. de Durantal res^emble à M. le président!...

— Oh ! répliqua M. de Rabon, ce sont de ces ressemblances qui disparaissent aussitôt que les deux ligures sont à côté Tune de l'autre.

— Habilerez-vous longtemps notre pays, madame?... reprit mademoiselle Sophy, se souvenant qu'Annette lui avait parlé ; je vous prie de m'excuscr : vous me disiez que le postillon... Cette ressemblance m'avait étonnée, etj 'a voue mon impolitesse... Avez-vous vu, à ^ alence, madame Bouvier ?

— Nous n'avons fait qu'y passer, répondit An- . nette.

Et à ce moment elle lança un regard à M. de Durantal comme pour lui dire :

— Oh !sortonsd'ici!... et que ces êtres ne s'interposent pas entre notre bonheur, comme jadis aux Italiens cette foule que nous avons abandonnée.

Ce regard fut vu et compris par Argow ; mais ii le fut aussi par mademoiselle Sophy qui s'en blessa fortement, d'autant plus qu'Argow demanda surle-champ si Ton ne pouvait pas envoyer quelqu'un au cliàteau.

— Mes gens, dit mademoiselle J ophy d'un air composé, ne sont guère en état d'y aller par le ten)ps qu'il fait ; mais l'on peut éveiller quelqu'un dans le village. ♦

— C'est inutile, dit Argow, car il me semble que le :i:ur du parc passe auprès de votre jardin, et il y a précisément une porte qui donne sur une allée couverte. Attendez, madame, dit-il à Annette, dans l'instant vous serez au château.

Argow s'élança et disparut; il fit sauter la porte, et, tnalgré le vent et la pluie, il vola vers Durantal avec la rapidité de l'éclair.

— Madame, dit mademoiselle Sophy, vous êtes sans doute mariée depuis peu?...

— Madame, nous sonunes sortis de l'église avanthier au matin \v)\\t monter en voiture : l'hôtel de 31. Durantal n'était pas préparé pour me recevoir, et nous comptions passer la plus grande partie de l'année à Durantal, de manière que nous avons préféré y célébrer notre mariage, notre famille étant à A alence.

— 11 y abien longtemps, dit mademoiselle Sophy, quejp n'ai assisté à des fêles au château de Durantal !

Assurément celle phrase signiQail : u Invitezmoi!... " mais Annette, qui la comprit parfaitement bien , jeta un regard scrutateur sur Tappartement et la maîtresse, et, d'après cet examen, ne crut pas devoir répondre à cette attaque d'une manière favorable, parce qu'elle ignorait si l'aspect de cette antiquité durantalienne conviendrait à son mari ; alors elle se contenta de sourire, en disant :

— Il y a donc longtemps que Eurantal est inhabité>..."

— Il est abandonné depuis la révolution : les propriétaires n'avaient plus assez de fortunepour y rester, carilfaut la fortuneimmensedeM. votre mari...

— Il est donc bien riche?... dit Annette avec surprise.

— II faut qu'il le soit , car depuis un mois l'on a dépensé plus de six cent mille francs pour meubler et décorer le château : tout est venu de Paris. Comment se fait-il, madame, que vous ignoriez...?

A ce moment, Argow rentra dans le salon, en disant :

— Madame, il y a une voiture à la porte du parc.

— Madame, dit Annette en se levant, je Vous remercie de votre aimable hospitalité ; j'étais morte de froid , et il aurait été scandaleux qu'en Provence une fiancée se fût trouvée gelée...

Elle salua gracieusement, et toute la compagnie se leva pour l'accompagner.

Arrivée dans la cour, Annette, en voyant l'eau et la boue, hésita d'y mettre son joli petit pied enchâssé merveilleusement dans un soulier de salin noir qui brillait comme une escarboucle; Argow la saisit avec avidi'é dans ses bras, et, saluant la compagnie, il l'emporta comme s'il eût tenu une fleur qu'il craignît de briser...

— C'est une pie-grièche, dit mademoiselle Sophy ' quand ils furent loin , et lui , c'est un fort grossier

personnage!...

La société regagna le salon de mademoiselle Sophy en commentant cet oracle de la sibylle du lieu. Marguerite voulut prendre la défense de la jeune femme; mais celle contrariété aiguisant la langue de mademoiselle Sophy, elle parla contre les nouveaux mariés avec toute l'aigreur de la vanité blessée. Inde irœ!.... Ce fut la source des malheurs !...

Page 1