CHAPITRE XVII
Annette entrait donc, en re moment, dans ce chàleau que ses pressentiments lui avaient montré comme devant cire à elle, et elle y entrait avec l'homme qui lui élail apparu comme un époux dr gloire.
Elle mit pied à terre sous une voùle brillante; carie grand escalier avait, à chaque marche, deux vases de porcelaine dans lesquels les plus belles fleurs disputaient de parfums et de couleurs, et, de ci.nq en cinq marches, un élégant et simple candélabre supportait un globe de verre dépoli , contenant la lumière, ce qui produisait une masse blanchâtre de cette lueur qui charmait tant Annette. La voûte et ses sculptures avaient été nettoyées; le portique du haut était décoré de quatre magnifiques statues , et les deux portes des appartements brillaient d'or et de moulurei si délicates, que la jeune épouse, frappée d'une recherche tant en harmonie avec ses goùls qui avaient été si bien étudiés, se pencha sur le bras de M. de îluranlal, l'arrêta , et lui dit :
— Yoilà le rêve de mon âme ! elle se réveille en voyant son jour, son soleil et la réalité !... Oh ! que je suis heureuse !. ..
Elle pressa Argow sur son sein, et resta quelques minules jouissant de celle douce pression comme de la plus grande joie de la terre. Elle aurait voulu arrêter le temps !
Ce n'élait plus l'heure des presscnliments , des présages, ou elle les tournait à son avantage : elle ne s'ciperçut pas qu'elle avait un frisson causé par la fraîcheur de la vojte et par la présence des fleurs : enfin, elle ne marchait plus que d'enchantements en enchantements, .'^on époux Tinlroduisit dans ses appartements ; rien n'était plus riche, plus élégant : la grâce, la beauté, la recherche des ornements, des draperies, des meubles, étaient sans égales ; mais ce qui la liatla le plus, ce fut sa chambre à coucher : elle était exactement copiée sur sa chambre de Paris, si ce n'estque chaque ornement était exécuté d'une manière bien supérieure. Le cachemire blanc remplaçait la percale; la soie, le mérinos; et les marbres, les dorures, l'argent massif, y étaient prodigués.
— Annette, dit Argow avec une visible émotion lorsqu'ils furent parvenus à cette charmante chambre conjugale, celle chambre et ces appartements sont les rôties : vous y serez toujours maîtresse, quelles que soient vos volontés. Ici, votre mari ne sera jamais que Tamant le plus soumis, le plus tendre, le plus affectueux, l'amant des premiers jours de noire amour. A Os ordres n'auront pas le temps iTrirriver sur vos lèvros adorées, et ce sera toujours, comme aujourd'Imi, un geste , un sourire, un regard, qui, toujours compris, me diront vos chers désirs... et rien n'empêchera qu'ils soient exécutés ,. Oui, mon Annelle, ajoula-t-il en saisissant Isa main et la couvrant de baisers, tu seras mon unique amour, mon trésor de bonheur, lêlre sur la lêie duquel reposeront toule la vie, loule la féli-
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filé d'un iiiallit'ureux iinlii,Mic Ju ciel , cJo la k-rre, repoussé par toute la nature, mais qui ose prendre ton sein pour asile.
Elle entendait ces douces et tendres paroles avec un cliarnie inexprimable. Klle rencontrait donc ce qu'elle avait tant souliaité, un être qui conçut l'amour!.... Huelques larmes de bonheur sillonnèrent ses joues de rose, et lui servirent de réponse. Qu'on se figure une vierge aussi pure qu'Annette, dans une chambre conjugale doucement éclairée et brillante de somptuosilé ! Arineltc n'avait jamais eu de pensée qui put seulement rider le front de cette jeune et pure déesse que l'on nomme Pudeur; enfin, c'était une jeune (ille qui ignorait!... or, quel suave tableau !...
— Cette scène, dit-elle, me fait à ràmc comme une fête de TÉglisel... On demeurerez-vous donc? demanda-t-elle avec ingéimiîé, après un moment de silence.
— 3Ies appartements, répondit-il, sont là...
Il ouvrit une porte, et Amietle parcourut, avec un ravissant plaisir, les appartements d'Argow , qui se trouvaient en parallèle; car on avait consacré aux appartements des mariés toute laile du château qui avait sa vue sur la campagne de A alence.
— Ah ! c'est bien , dit Annettc, nous serons toujours ensemble, et je pourrai même \ous entendre chez vous!
La pauvre innocente n'y voyait pas d'autre raison, pas d'autre avantage!....
En se retrouvant sur le portique de l'escalier, Argow lui montra une galerie décorée comme l'escalier, éclairée de même, ePxVnnctte arriva aux appartements de réception : alors, dans un salon immense cl magnidque , elle retrouva M. et madame Gérard qui venaient d'arriver par l'autre route. Il était très-tard, et, après mille questions, madame Gérard, en mère discrète, conduisit sa fille dans la chandjre qu'elle venait déjà de nonnner la chambre (le Paris... Là, madame Gérard remplit le dernier devoir d'une mère en tâchant de dessiller les yeux de sa iille.
(Connue les oreilles des h imuses n'ont jamais entendu les discours tenus en pareille occurrence, il serait de la plus grande inconvenance de tâcher à les deviner, et nous laisserons chacun se (igurcr rétonnemenl d'Annclle à sa guise
Certes, il fallait céléurcr, par une lèle brillante, celte fête charmante du bel âge, celte fête qui n'en est une que lorsque l'amour, avec son ivresse, sa joie, sa plénitude, assiste à ce don précieux, à ce dernier sacrifice, qui n'en est plus un lorsqu'on aime, et qui devient un supplice pour une fouie d'êlres par la manière dont on se marie en Eu-
rope. ArgowetAnnelte, privilégiés entre nulle mortels, goûtèrent, dans l'empire de l'hymen, les mêmes charmes que deux amants. La chasteté ne cessa pas un moment d'habiter cette chambre céleste, et si la pudeur même pleura, ce ne fut que de plaisir.
En eH'cl , il y avait déjà plus d'un mois qu'ils étaient mariés, lorsque Annette, vaincue par tant d'amour, permit que celle chambre virginale quittât son nom ; et, dès lors, on jugea à propos de donner à Duranlal une fêle pour célébrer ce mariage qui, depuis l'arrivée de 31. et madame de Duranlal, occupait toute la ville de Valence.
Ce fut M. Gérard qui, en qualité de bureaucrate, rédigea les invitations , et cette petite occupation lui retraça un moment son cher bureau, dont l'absence se faisait sentir pour lui malgré son bonheur.
Le jour fut indiqué, et les personnes invitées; cependant mademoiselle Sophy, le maire de Duranlal et sa femme, ne furent point priés : Charles Servigné, madame Servigné, M. cl madame Bouvier, le furent ainsi que le préfet, M. Badger, les principales autorités de Valence, et la haute société, l'ersoniie ne refusa, quoique dans le pays on commençât déjà à se demander quel était le propriétaire de Duranlal; comment et où il avait amassé une si grande fortune ; quel rang il occupait, etc. ; mais les bruits que l'on semait sur la somptuosité du château, l'envie de voir une jeune personne épousée par amour, l'incertitude même de l'opinion puliHque sur le maître de cette belle propriété, furent cause de l'enipressement de chacun à venir.
Adélaïde, sa mère et Charles, furent avertis, |)articulièrenicnt par Annette, que leurs appartements étaient préparés au château; et, dans sa lettre, madame de Duranlal les conjura devenir aussi souvent qu'ils le voudraient, les assurant qu'ils seraierU toujours les bienvenus.
Trois jours avant la fête, Adélaïde cl son mari, Charles et sa mère, vinrent en effet au château de Duranlal; mais raffectueuse tendresse d'Annelte et ses gracieuses attentions ne firent qu'augmenter la haine secrète de madame Bouvier, qui comparait toujours sa position avec celle d'Annelte, et qui ne pouvait pas penser quesa cousine oubliât la manière dont elle avait été reçue à son premier voyage. Alors, plus Annette témoignait d'amitiéà sa cousine, plus cette dernière l'accusait de fausseté en croyant quelle agissait à contre-cœur. Pour Charles, en voyant celle qu'il devait épouser, celle qu'il aimait encore, briller ainsi au sein de l'opulence, et s'y trouver comme dans son élément naturel, il sentait redoubler sa rage, et souvent celle pensée se trouvait dans son cœur: u Oh ! si je pouvais détruire leur bonheur et descendre ici avec tout l'appareil de
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la justice , comme cela m'est arrivé déjà à tort !... )> Adélaïde et son mari furent ce jour-là, avec leur mère, faire une visite à mademoiselle Sophy, à laquelle ils devaient encore des sommes considérables. Là, Adélaïde parla un peu à cœur ouvert sur sa cousine, en y mettant toutefois des ménagements.
— Nous vous verrons sans doute au bal? dit-elle à mademoiselle Sopby.
— Moi , pas du tout , répondit-elle , je ne suis pas invitée!...
— l\i moi , dit aussi madame de Secq; il me semble cependant que M. et madame de Durantal auraient bien pu inviter les autorités du pays... Ce n'est pas pour la fête ! qu'est-ce que nous fait à nous devoir/eî/,r salons, letnr meubles, leu.v domestiques et eux-mêmes? mais c'est humiliant, et, comme disait ce pauvre curé : «t II ne faut pas que la pelle se tnoqzie du fourgon. »
— Satis est, reprit M. de Secq, assez , assez , ma bonne amie.
— Mais, dit M. de Rabon à madame de Servigné, connaissez-vous ce M. Durantal, le gendre de votre nièce? qu'est-il donc?... Tout le monde à Valence se demande cela... Il nous a dit ici, l'autre jour, qu'il n'était pas marquis; le préfet prétend qu'il est Américain; il y a une incertitude...
— Je l'ignore, dit madame Servigné qui, heureuse enfin, se voyait interrogée, et prenait la parole; ce que je sais, c'est qu'il a une fortune colossale : il nous a fait acheter beaucoup d'étoffes par un grand homme sec, qui est son ami, et il a payé comptant. Cette affaire-là nous a fait un bien étonnant, car elle nous mettra bientôt à même, mademoiselle, de vous apporter une bonne somme ; mais pour vous dire ce qu'est M. Durantal, je l'ignore complètement. II est ami du préfet, car le préfet vient...
— Ah! il vient!... dit M. de Secq; mais c'est dommage que je ne m'y trouve pas ! Si encore M. de Durantal venait à l'église, on pourrait encore le saluer, le voir; mais, non, il vitrenfermé, se promène en voiture ou dans son parc : il a fait restaurer la chapelle du château et on y dit la messe, ce qui n'arrange pas notre curé : s'il fait ses aumônes aux pauvres, c'est son grand sec d'intendant qui les remet, et il n'ôte même pas sa pipe de sa bouche pour vous parler : Quousque tandem patiemini? resterons-nous sans rien savoir bien longtemps?...
— Ils ne sont même pas venus me revoir, me remercier..., dit mademoiselle Sophy.
— Oh ! Annette n'a pas de tact ! dit Adélaïde.
— Je m'y suis présentée, reprit mademoiselle Sophy, et elle ne m'a pas reçue.
— Elle ne vous a pas reçue!... répéta Adélaïde avec un profond étonnement, et pourquoi donc madame ne vous a-l-clle pas reçue?
— Madame n'était pas visible..., répondit avec aigreur mademoiselle Sophy.
— Voyez-vous cela?... Madame n'était pas visible ! répéta encore Adélaïde avec un air moqueur ; elle va prendre des tons de grande dame : une petite ouvrière en dentelle!...
— Ah ! elle a fait de la dentelle?... s'écria mademoiselle Sophy; il ne manquerait plus que son mari ait vendu du fil ! Il a assez l'air d'un gros négociant, et il aura acheté la terre de Durantal comme une savonnette à vilain. Oh! si nous pouvions savoir son véritable nom !
— Dieu sait si la bonne volonté me manque!... dit madame de Secq; tu sais, mon ami, comme je découvre les secrets : Ce que femme veut, Dieu le veut, disait le pauvre...
— Nous le saurons quand nous voudrons, dit M. de Secq en interrompant l'inévitable citation de sa femme; car je puis demain le lui aller demander.
— Et que ne le faites-vous?... s'écrièrent à la fois mademoiselle Sophy, M. de Rabon, Marguerite et Adélaïde.
— Ah! diable! arnica xeritas sed magis ai/iicus Plato, ce qui veut dire qu'il est l'ami du préfet, et que, lorsqu'on aime sa commune, on se garde de heurter les notabilités sociales ; c'est ce que Cicéron explique dans le chapitre vu : vous le connaissez, M. de Rabon, de re publica, du budget?
— Mais, mon ami, reprit Marguerite, quand on a une fortune indépendante, on n'a besoin de personne, et l'on peut...
— L'on peut, dit l'ex-jugc de paix, être destitué...
L'on voit, d'après cette conversation, que la curiosité du cercle de mademoiselle Sophy était fortement excitée; que le besoin de connaître M. de Durantal formait un fonds d'entretien qui ne devait tarir que lorsqu'on aurait découvert la vérité; que mademoiselle Sophy était piquée au dernier point de n'être pas invitée au bal ; et que cet amourpropre blessé lui donnait l'envie de nuire aiix propriétaires du château.
De Secq était partagé entre l'envie de se glisser au château et son orgueil offensé. Ouant aux autres membres de la société, ils suivaient l'impulsion donnée par mademoiselle Sophy, et le curé luimême n'était pas content de ce qu'un autre ecclésiastique que lui eut été choisi pour être l'aumônier du château.
Qu'on pense à tout ce qu'ils supposaient d'un seigneur que l'on ne pouvait pas voir!...
Ce bal, dont il était tant question dans la contrée, se donna, et l'élite de toute la société fie A'alence s'y trouva. Le préfet, reconnaissant envers Argow,
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malgré le haul raiig.qu"il (jccupail, lui prodigua ces marques (raflettioii qui prouveiil une grande intimité entre deux hommes, et il (éla la jeune mariée comme si Annette eût été sa fille. Alors, les autres personnages, suivant l'impulsion que leur donnait la conduite du pr'.-mier magistrat du dcpartemenl, s'empressèrent autour de cette famille, et ne négligèrent rien pour se montrer dos amis réels. On parcourut Durantal avec d'autant plus d'admiration qu'elle était véritable, et tous les invités restèrent une journée entière. Vcrnyct avait pourvu à tout, et cet ami sincère, malgré la rudesse de ses manières, fut l'àme de cette fête : Argow et Annette n'eurent qu'à en faire les honneurs. Madame de Durantal semblait être prédestinée à jouer un tel rôle, et elle s'attira l'éloge vrai de tous ceux qui la virent : affable avec tout le monde, prévenante, gracieuse, sans prétention auprès des femmes, leur donnant des louanges délicates et paraissant s'oublier auprès d'elles, sj)iiituelle de cet esprit debonnecompagnie auprès des hommes, elle imprima à cette journée et à la fétc un cachet de grandeur, de bon ton et d'amabilité sans gêne, qui fit regarder cette jeune femme comme une des plus précieuses conquêtes que pût faire la ville de Valence. Chacun s'en fit l'un à l'autre l'aveu, et tous désirèrent de lui plaire. Elle eut même le soin de se faire pardonner l'extrême magnificence de son château auprès des personnes chez lesquellescc spectacle magique pouvait exciter l'envie ou la jalousie, et lorsque l'on parla de cette noce dans Valence, ce ne fut, de tous côtés, que discours flatteurs pour Annette et son mari.
A cette fêle, se trouva le président du tribunal de Valence, qui, le matin, avait vu mademoiselle Sophy : comme elle, il fut frappé de sa ressemblance avec Argow.
Charles et Adélaïde se trouvèrent alors les seuls dont les cœurs ne fussent pas à l'unisson. Charles, cependant, eut tous les dehors de l'amitié la plus vive; mais ce luxe l'écrasait, il ne respirait pas à l'aise dans ces appartements somptueux; et, lorsqu'il vit paraître Annette décorée de toute l'élégance d'une toilette fraîche et simple qui la rciîdait mille fois plus belle, il sentit dans son âme l'amour se réveiller dans toute sa violence, et en apercevant dans les traits d'Annette ce contentement radieux que produit le bonheur, il tressaillit, et sentit une haine horrible s'élever dans son cœur pour l'être qui lui avait arraché l'amour d'une créature dont il savait apprécier le prix. Il s'en alla de Durantal en emportant une aversion plus forte pour son cousin, et il la dégui-.a assez à j1. et madame Gérard , pour que ces deux êtres de bonté le crussent l'ami de leur laniille.
Bientôt Durantal devint solitaire, car M. et ma-
dame Gérard retournèrent à Paris pour mettre ordre à leurs affaires, afin de pouvoir revenir promptement, et rester désormais avec leur fille; car M. Gérard allait donner sa démission de caissier, et réaliser sa petite fortune, de manière à pouvoir vivre avec son gendre. Le bonhomme avait trouvé le moyen d'établir une administration entière dont il s'était créé le chef : cette administration était celle de la fortune de son gendre; et il s'était même fait arranger un bureau à Durantal.
Il ne resta donc plus au château que les deux mariés et Vcrnyct.
Aussitôt qu'Annette se fut habituée au changement que son nouvel état et l'habitation de Durantal apportèrent dans sa manière de vivre, elle se fit un autre thème sur cette nouvelle position sociale, et son mari reconnut en elle un de ces êtres supérieurs que le ciel envoie trop rarement sur la terre. En effet, elle commença une vie de bienfaisance et de bonté cxpawsivo qui fit goûter à Argow des plaisirs dont le malheureux ne s'était pas encore douté. Enfin, Vernyct lui-même fut attaché au char de la bienfaisante Annette, et il la suivit en grondant et fumant toujours sa pipe, car Annette ne put jamais gagner cette réforme sur l'esprit de l'indompté lieutenant.
Ces trois êtres parcoururent les environs et soulagèrent toutes les infortunes. Annette tenait un registre exact des familles malheureuses, et obviait à tous leurs maux, f^lle avait le soin de tout faire faire à son mari, comme pour grossir son trésor de bonnes œuvres dans le ciel, et racheter ses crimes par l'exercice de toutes les vertus chrétiennes.
Si l'on veut connaître comment se passait leur temps, il ne faut que montrer l'intérieur delà chambre d'Annette. La voyez-vous assisadans l'embrasure d'une croisée? Elle travaille avec ardeur à des chemises de la toile la plus grossière, et elle ne lève les yeux que pour les reporter sur Argow. Ce dernier est entouré de plans et de cartes; il s'occupe, avec Vernyct, de la construction d'un hôpital champêtre. Vernyct est là, les bras croisés, il se promène de long en large, il regarde ce tableau céleste, et il jure en lui-même ; car il n'ose plus jurer tout haut : il n'a juré qu'une fois, et, pour tout l'or de l'Amérique, il ne voudrait pas revoir l'expression des regards qu'Annette lui lança douloureusement.
— Dire qu'une petite femme, pas plus haute que rien, s'écria-l-il, a réussi à me faire tenir deux heures tous les dimanches dans une chapelle contre toute ma volonté!...
Annette se mit à sourire en regardant son mari.
— Continue, dit M. de Durantal, tu parles d'or.
— Oui, mais je jure bien, par la quille de la Daphnis, qu'elle ne me fera rien faire de plus... et
c'est moi qui ai fait restaurer cette chapelle où je vais!... je n'y complais guère : et c'est encore moi qui ai fait clouer tous ces tapis sur lesquels on ne peut plus cracher ni fumer! ... voilà de beaux chefsd'œuvre... Et le pis, c'est de voir mon ancien s'amuser à tracer des hôpitaux!... des greniers à malades!... courir à la chasse des pauvres comme si c'étaient des ortolans!... ne plus fumer!... Je l'avais bien dit que tout tournerait comme cela... Si je ne me tiens pas bien boutonné, ils finiraient par m'cncapuchonner ! ils me marieraient, et je n'aurais plus l'envie de vivre en brave et honnête.. .
— Brigand... n'est-ce pas? dit Argow en l'interrompant, donner des horions et en recevoir;... perdre ton âme?...
— Oh! oui, reprit le lieutenant, je finirai par vous quitter, et j'irai m'engager dans quelque régiment de pousse-cailloux pour me faire brûler la cervelle avec quelques vieilles moustaches ! . . . J'aime la fumée du canon !.. .
— Oh! nous quitter!... s'écria Annetle en sautant et jetant ses toiles, quitter vos amis, votre petite prêcheuse qui veut votre salut ! quitter Durantal!... ne plus sentir ces douces larmes couler quand je vous mène chez un malheureux!... Oh ! vous ne ferez pas une chose si cruelle... Eh bien! je ne vous tourmenterai plus pour vous faire agenouiller au lever-Dieu, vous fumerez dans les appartements.
— ^ Même dans le vôtre?... dit-il en la regardant avec curiosité.
Ici, elle jeta un regard plaisamment douloureux sur cette chambre étincelante de blancheur, elle prit Vernyct par le bras, et, le conduisant à un rideau de mousseline des Indes, elle lui dit :
— Est-ce que vous auriez le courage d'enfumer cela?...
— Oui, répliqua-t-il.
— Eh bien ! vous l'enfumerez, s'il n'y a que cela qui puisse vous faire rester avec vos amis!...
— Ah ! s'écria le lieutenant les larmes aux yeux, ya-t-il deux femmes comme vous dans le monde?... Que le diable remporte les fusils, les canons, les haches, les sabres, les vaisseaux, même les fins sloops! vivent les anges comme vous!...
— Eh bien, dit Annette en lui souriant, aimezvous un peu la religion? hein! convertissez-vous! soyez chrétien!...
— Oui, sois chrétien! ajouta Argow de sa voix forte.
— Oh ! pour cela ne m'en parle jamais... Si vous voulez que je sois tranquille ici-bas, laissez-moi au moins la vie future, puisque vous dites qu'il y en a une, pour me battre et enrégimenter l'enfer... Tudieu! voyez-vous les démons aller au pas de charge,
virer à droite, et, s'il y a des chevaux damnés, nous aurons de la cavalerie!...
— Oh! taisez-vous, taisez-vous, dit Annette, vous me faites de la peine.
— Yeux-tu te taire!... s'écria Argow d'un air impérieux.
Mais, radoucissant sur-le-champ sa voix, il fut à son ami, lui prit la main, et lui dit avec l'accent de l'amitié :
— Tais-toi !...
— J'ai tort... adieu, jem'exile4)Ourtrois jours!... Il sortit.
C'était ainsi que leurs jours se passaient au sein de ramitié, de la bienfaisance et de l'amour : Annette prodiguait tous les trésors de sa belle âme pour charmer la vie d'Argow. Toute la matinée était donnée aux doux plaisirs de l'intimité ; ensuite on courait chez les malheureux les aider de conseils autant que d'argent ; on travaillait avec courage aux layettes des accouchées, aux chemises des pauvres vignerons ruinés ; on entremêlait ces travaux de chants, de prières et de musique; et chaque journée était trouvée trop courte; mais jamais ils ne purent dire, comme Titus, qu'il y en eût de perdue ni pour l'amour, ni pour la bienfaisance, ni pour le ciel : aussi leur vie devint-elle pure comme l'azur du ciel!
CSO