‹ Œuvres de BalzacChapitre 29 sur 78 · CHAPiTRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPiTRE XYIII

Au milieu de la route de Valence à F***, c'est-àdire à dix lieues de Durantal, il y avait une petite maison qui était depuis longtemps abandonnée à cause du péril qu'il y avait à l'habiter; mais depuis un mois les voyageurs la revoyaient peinte à neuf, bien réparée, et une enseigne qui portait : <i A la jolie Hôtesse, » invitait à s'arrêter. Les contrevents étaient verts, les fenêtres du bas bien grillées par de bons barreaux de fer; enfin , tout indiquait l'aisance, et comme cette mai'^on était située à moitié chemin de Valence à F***, la nouvelle hôtesse devait faire une fortune tout aussi brillante que ses prédécesseurs ; car tous les voyageurs s'y arrêtaient. Mais il faut dire aussi que tous les aubergistes y avaient été successivement assassinés, et que les voleurs leur prenaient leur fortune aussitôt qu'elle valait la peine d'être prise...

11 fallait donc que celle-là eut fait un accord avec les malfaiteurs, et leur pajàt une rente! C'est Q,e que vous verrez !...

En ce moment, une jeune fille d'environ dix-huit ans, mise avec toute la recherche que comporte le joli costume de ce charmant pays, attendait sur la porte de l'auberge, et regardait sur la route avec

ANNETTH ET LE CRIMINEL

une curiiisiU- plus fitrlo qu'à l'unlinaire : (.•-ir elle ctail ciirioiiscdc sou iiatuiol,(Jcraiil ([u'aiiiioiiçaiciit un charmant iicz retroussé, des yeux qui voyaient en côte, de petites oreilles, jolies comme les amours, et qui devaient entendre à travers une porte de quinze li^Mies d'épaisseur, llélas! il n'y a que les curieuses qui se perdent!

— Il ne viendra pas! dit-elle.

Et, abandonnant son poste avec un peu d'humeur, elle vint se rasseoir dans un joli comptoir en regardant d'un air iridifîérent les gens qui dînaient. • — "Mademoiselle, dit l'un d'eux, vous ne craignez donc rien dans cette maison si voisine de la foret, et dans laquelle il est arrivé tant de malheurs?

— Oh! dit-elle, j'ai des protecteurs : il y a ici, tout auprès, un garde foreslier qui, au premier coup de cloche, arriverait!... et puis, je n'ai jamais d'argent ici;... d'ailleurs on m'a dit que je n'avais rien à craindre !... ensuite nous sommes du monde ici : j'ai une servante et un garçon...

Comme elle achevait ces mots, elle entendit au loin le bruit du galop d'un cheval.

— C'est lui!... c'est lui!... s'écria-t-elle.

Et elle s'échappa en courant de toutes ses forces, sans s'inquiéter des voyageurs qui s'en allèrent sans payer... Elle aurait, en ce moment, laissé prendre toute sa fortune.

Elle accourut sur la grande route au-devant du cavalier :

— Ah! te voilà donc enfin! je t'ai attendu un jour, deux jours, des siècles!...

Le cheval s'arrêta, elle le flatta de la main, le caressa, l'embrassa, et lui dit :

— Toi, ton orge est préparée, elle est vannée, criblée, et l'avoine aussi... Bonjour, toi!...

Et elle embrassa avec toute la ferveur de l'amour le cavalier qui était descendu. Il y avait dans ses mouvements, dans son parler, dans toute sa personne, une vivacité, un charme que rien ne peut rendre.

Vernyct (car c'était lui) passa la bride de son cheval autour de son bras, et, soulevant doucement Jcanneton, la jolie hôtesse, il la serra contre son cœur, et lui baisa le front :

— Bonjour, petite.

Et il sourit en la caressant de la main.

— Viens donc vite, dit-elle en le tirant par l'habit; viens... je t'ai préparé un joli dîner dans la chambre en haut.

— Quel cœur!... s'écria Vernyct en entrant dans cette modeste auberge.

Cette maison n'avait en bas qu'une vaste salle et une cuisine, au bout de laquelle était une chambre à coucher. Dans la grande salle il y avait au plancher d'en haut une vaste trappe : elle servait à mon-

ter dans le grenier qui se trouvait au-dessus, et ce, par le moyen de l'escalier le plus simple que les ingénieurs aient jamais inventé: une échelle. Mais au-dessus de la cuisine et de la chambre à coucher delà cuisinière, était un autre grenier que A ernyct avait fait lambrisser et arranger de la manière la plus fraîche et la plus gentille. On y montait par un petit escalier qui doiniait dans la cuisine. C'était là la chand)re où Jeanneton avait préparé le repas et tout le reste.

Lorsque Vernyct y fut, elle le plaça dans un fauteuil antique, et s'assit sur ses genoux : elle l'embrassa, le regarda, mais tout à coup se leva et redescendit. Elle fut conduire elle-même le beau cheval dans l'écurie, et l'arrangea de manière à ce que rien ne lui manquât :

— Il aurait été joli que ce futMariequi fil cela!... dit-elle en sortant de l'écurie.

Elle remonta avec la promptitude de l'écureuil, et revint s'asseoir sur les genoux de Vernyct.

— Sais-tu une chose? dit-elle. Mon pauvre bijou est mort, ce pauvre animal! c'est à lui que je dois ton amour, il a bien souffert! Y avait-il chevreau au monde plus joli que lui ? Je n'aime pas qu'il soit mort, cela ne me dit rien de bon!... Comme tu me regardes !...

—Es-tufollc!. ..dit-il. Turasenterré,n'est-cepas?

— Oui, dans la cave, sous la salle... je n'aime pas cet endroit-là!...

— /y mourrai peut-être.'... dit A'ernyct en riant, et toi aussi. 0 femme!...

— Parlons d'autre chose, reprit-elle, je n'aime pas ton rire... Voyons, mais, dis-moi, comment te trouves-tu dans cette chambre si simple, enquittant les beaux appartements de Durantal?

— Très-bien, ma pauvre petite.

— Comment, pauvre? je suis la plus riche de 'toute la terre! j'ai ton cœur... n'est-ce pas que je

l'ai?... qu'il est à moi?

— Oui, petite, fais-en tout ce que tu voudras; car tu as tout ce que le ha,sard a mis d'amour chez lui. Je ne peux rien donner au delà. Je suis brusque, bourru, aimant le tapage et la mort; mais à tes côtés je n'aime que la paix et la tranquillité, la joie et les douceurs.

— Quand les impératrices auraient trente mille lieues de terre à gouverner, s'écria Jeanneton, elles n'auraient pas encore la dixième partie de mon bonheur!... Mais embrasse-moi donc, mon cher protecteur, et alors je serai dans les cieux!...

— Je ne sais comment j'ai fait pour faimer, dit Vernyct, j'ai toujours porté malheur à toutes celles que j'ai aimées : en Amérique, on a tué Jenny; à Saint-Domingue , on a brûlé Maya;... que t'arrivera-t-il à toi?

ANNETTE ET LE CRIMINEL

— Du bonheur.

— Tu ne sais pas, dit Vernyct, que nous courons des dangers, tout riches que nous sommes?

— Et lesquels?

— Mais rien que d'être envoyés dans l'autre inonde...

— Sainte Vierge! que me dis-tu là?

— C'est la vérité !

• — Oh ! tu ris, ce n'est rien.

— aiais si cela était?...

— Si cela était, je mourrais avec toi!... Allons, viens te mettre à table , mangeons comme l'autre jour avec la même assiette, la même fourchette et buvons au même verre !

Elle l'entraîna, et lui prodigua mille caresses pendant le repas : puis, folle comme on a dû le voir, elle prenait une cuiller, et lui barbouillait le visage avec de la crème, lui tirait les cheveux, jouait avec les pistolets qu'il portait toujours sur lui, l'embrassait sur les yeux, et tâchait de tellement le presser sur son cœur, qu'il y restât comme empreint véritablement.

On pouvait déployer un amour plus mystique et plus religieux, mais rien n'était si ardent et si tendre que le cœur de cette jeune fille. Elle aimait sans seulement s'inquiéter des hommes, de leurs lois, et du ciel; à peine savait-elle le nom de l'être qu'elle aimait : elle ne voyait que lui; les biens, les honneurs, les richesses, rien, rien ici-bas ne lui paraissait valoir une caresse, un regard, un sourire, une parole.

On voit qu'il en était dans cette obscure auberge comme dans le magnifique château de Durantal, et que l'on y rendait au lieutenant le même culte qu'Annette au capitaine.

Pendant que ces deux êtres étaient ainsi aimes par deux femmes qui les comblaient de plaisirs, et adorés par tous les malheureux de tout un pays (si bien qu'aussitôt qu'ils sortaient, ils étaient suivis des bénédictions de chaque pauvre paysan), il y avait à Durantal un cercle de gens qui s'occupaient, avec toute l'activité d'un comité directeur, de savoir l'histoire de leur fortune, de leur amitié, et qui briilaicnt de connaître ce qu'ils avaient si grand soin de cacher. Ainsi Argow était placé dans son château comme sur un baril de poudre, et une étincelle pouvait tout faire sauter. Aussi avait-il soin de vivre dans une retraite absolue. Déjà M. de Secq s'était [iiésentc une fois en s'annonçant comme le maire de Durantal, et n'avait pas été reçu : cette circonstance avait piqué la curiosité et aiguisé les langues.

— Comment! disait mademoiselle Sophy, il a positivement refusé de vous recevoir?

— Oh ! mon Dieu oui !...

— Mais, c'est un parti pris ! il faut qu'il y ait des

Page 1