‹ Œuvres de BalzacChapitre 30 sur 78 · UE BALZAC. I · texte numérisé non relu

UE BALZAC. I

raisons... C'est comme toutes ces aumônes et ces bienfaits... Croyez-vous que l'on dépense cent mille francs à bâtir, et cent mille écus à fonder un hôpital pour tout un canton, sans des raisons?... Ou c'est pour leur plaisir, ou c'est par conscience.

— Le fait est, reprit Marguerite, que tout a une cause; et, lorsque les gens sont tristes, c'est qu'il y a quelqiie anguille sous roche; lorsque les gens se renferment, c'est qu'ils courent des dangers à être vus... et, de tout cela, il résulte que leur conduite n'est pas claire.

— Une singulière chose, dit M. de Rabon, c'est que lorsque M. le percepteur a voulu inscrire sur son rôle le nom du propriétaire, le grand sec, qui cache aussi son nom, lui a dit d'inscrire le nom de M. de Durantal, sans nom de baptême.

— C'est vrai ! dit le percepteur.

— Or, à Valence, continua M. de Rabon, il a refusé de fournir ses pièces pour être porté sur la liste des électeurs, et le conservateur des hypothèques, qui est mon parent, m'a dit que le contrat de vente de Durantal portait un autre nom que celui de Durantal. n m"a promis de rechercher ce nom qui est très-bizarre.

— Oh! vous ne nous aviez pas encore dit cela!... lui répliqua mademoiselle Sophy.

— Je le crois, j'arrive de Valence...

— Et il n'y a pas de nom de baptême?... demanda-t-clle.

— Je ne vous dirai pas ! répliqua M. de Rabon.

— Les gens qui vont à sa chapelle, dit le receveur des contributions, prétendent qu'il est excessivement dévot, qu"il pleure quelquefois à la messe... et jamai", on ne lui a vu la figure tranquille... Oh ! il est facile, ajouta-t-il, de s'apercevoir qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans cette figure-là!

—^ Mais vous souvenez-vous, dit mademoiselle Sophy, que dans le temps il a donne au préfet tous les signalements des brigands de Sainl-Valiier, et que néanmoins l'on n'en a pas trouvé un seul :*

En ce moment le curé entra, et l'on aperçut surle-champ les marques d'une vive agitation sur sa figure. Il salua, s'assit, et dit :

— Il arrive quelque chose de bien singulier à Durantal !...

— Et qu'est-ce?... demanda-ton de toutes parts.

— Voici, répondit le curé : ce matin, Marinct , le vieux jardinier de Durantal, est venu me trouver : cethomme a toujours été mon protégé, et, dans toutes les circonstances de sa vie, il m"a toujours consulté. 11 était ce matin plein d'effroi. Hier au soir il ordonnait aux ouvriers de creuser, dans une grotte, les fondations d'un petit mur que madame de Durantal a demandé que l'on fit à l'insu de son mari, parce qu'elle veut, m"a-t-il dit, placer à l'entrée do

AXNETTE ET LE CRIMINEL

la grotte souterraine un sofa, une tal)Ic',ot. pour les préserver de l'humidité, elle adosse ces meubles à ce mur qu'elle veut décorer aussi. Marinet regardait faire les ouvriers, lorsque, en donnant un coup de pioche, l'un d'eux a enlevé, sans le savoir, des cheveux !...

— Des cheveux !... s'écria-t-on.

— Oui, et noirs comme du jais!... Alors Marinet, reprit le curé, en voyant cette touffe au bout de la pioche, a dit aux ouvriers qu'il était trop tard pour continuer, il leur a fait laisser leurs outils, et les a renvoyés. Quand il les eut reconduits, il revint à la grotte de rocaille, il s'assura que ce qu'il avait vu était des cheveux d'homme!...

— Oh! quelle horreur! s'écria-t-on.

— Gardez le plus profond silence là-dessus! dit le curé; or, en examinant le terrain, continua-t-il, il sentit une odeur très-méphitique s'exhaler du trou que l'on avait commencé de faire. Il prit une autre pioche, et pour vérifier des soupçons auxquels il n'osait pas croire, il continua de fouiller, et, après avoir écarté la terre, il découvrit le squelette d'un homme !...

A ces paroles , une profonde horreur se peignit sur tous les visages.

— J'en suis encore tout tremblant, dit le curé. J'ai conseillé d'abord à Marinet de remettre le terrain comme l'avaient laissé les ouvriers, et ensuite de se taire jusqu'à ce que j'aie réfléchi à la conduite qu'il devait tenir ; et, en effet, il y a de grandes réflexions à faire : car personne n'a disparu du pays depuis que M. Durantal y est, le corps peut être très-anciennement dans cet endroit, et les propriétaires actuels n'en rien savoir. Enfin, s'il y a eu un crime de commis, ce peut n'être pas lui : cet homme enterré là ne peut-il pas être un des maçons qui construisirent la grotte et qui aurait pu cire écrasé? ..

— Oui , mais on saurait qu'il a disparu! s'écria de Secq. Enfin, s'il est vrai qu'il existe un corps, il y a, de telle manière qu'on envisage la chose, une contravention aux lois de police ou un crime. Quel que soit le coupable, je n'en ai pas moins le droit de descendre à Durantal avec le juge de paix, et de faire un bon procès-verbal, d'avertir le procureur du roi; et siM.de Durantal n'est pas criminel, nous saurons toujours qui il est, sa famille, son pays; et si. par hasard, nous avions découvert un coupable, les autorités de Durantal auraient une certaine célébrité pour n'avoir pas été arrêtées par le nom et les richesses du coupable, comme Cicéron avec Verres...

— Ceci devient très-grave, dit mademoiselle Sophy.

— Dans une affaire semblable, fit observer le percepteur, il faut prendre bien des ménagements.

— Il n'en faut jamais avoir avec le crime! répliqua n)ademoiselle Sophy, et l'immense fortune de M. de Durantal est acquise sans qu'on sache comment; de plus, remarquez, s'il n'avait pas acheté Durantal, comment s'appellerait-il ?...

A cette observation judicieuse chacun se tut.

— Il a donc un autre nom?... reprit de Secq, et ce nom, pourquoi le cache-t-il?... Cependant il est vrai de dire aussi que le préfet le connaît, et que l'on m'a dit qu'il l'appelait quelquefois par ce nomlà , mais entre eux seulement!... Ici l'on peut dire cave ne carias, gare le pot au noir; car il est ami du préfet, et une démarche offensive...

— Mais, M. de Secq, reprit mademoiselle Sophy, vous êtes tellement indépendant par votre fortune, et vous jouissez d'une considération si éminente dans le département, que si que'lqu'un est maltraité là dedans, ce ne sera que le jardinier...

— Allons, sic itur ad aslra, c'est-à-dire, je ;?c««e le Jiuhicon... j'irai, M. le curé !... vous pouvez m'envoyer Marinet, et je me charge de tout.

— Ainsi, dit mademoiselle Sophy, nous saurons à quoi nous en tenir sur le compte de nos grands seigneurs, et nous apprendrons le nom de baptême de M. de Durantal... Je voudrais bien le savoir... Oh! M. de Secq, instruisez-nous de tout ce que vous aurez fait.

— Oh ! nous n'y manquerons pas, répondit Marguerite.

Voyons, de notre côté, comment au château l'on pouvait détourner l'effet de cette conjuration permanente qui venait de prendre une aussi dangereuse direction.

Vernyct était revenu, et Annette, en le voyant le matin , le tourmenta beaucoup pour savoir comment et par où il était entré à Durantal.

— Mais, disait-elle, on ne vous a pas vu rentrer! il faut donc que ce soit de nuit.

— C'est de nuit, reprit-il d'un air préoccupé.

— Qu'avez-vous ? dit Annette; comme vous répondez! Vous n'avez pas assurément passé la nuit à Durantal?...

— Non.

— Et vous êtes revenu cette nuit?...

— Oui.

— Ah! s'écria Argow, voici du mystère...

— Vous êtes donc mystérieux?... dit Annette en riant.

Vernyct ne répondit pas, il se contenta de regarder le délicieux tableau offert par ces deux êtres qui semblaient n'en faire qu'un seul si parfaitement bien, que la voix de l'un semblait l'écho de l'âme de l'autre; et ce regard avait quelque chose de si douloureux qu'Annette dit à Vernyct :

— On dirait que vous nous plaignez...

AXNETTE ET LE CRIMINEL

— Peut-L'lre! répondit-il.

Et, se reprenant, il regarda Argow et lui dit d'Une voix brusque :

— Mon ancien, suis-moi! ...

Cette parole avait quelque chose de si extraordinaire qu'Annelte en fut alarmée.

— Oh! qu'est-ce qu'il y a?... un feu quelque part?... oh! mes amis, restez!...

— Il n'y a de feu nulle part! répondit Vernyct. Et un geste impérieux qu'il fit indiqua à Maxendi

de venir.

— Mon ami, lui dit-il à voix basse quand ils furent dans le salon, je t'ai dit que je restais un diable occupé à faire feu sur tout ce qui pourrait vous gêner...

— Mon cher Vernyct, répondit sur-le-champ ArgOAv, je le défends de te mêler en rien de mes affaires avec les hommes, s'il te faut, pour me garantir d'eux et de leur justice, commettre une seule action blâmable... Je sais qu'à chaque pas je cours des dangers; mais ce que je sais, c'est que pour expier ma vie , il n'y a pas assez des pénitences et des autels ordinaires... Il n'y a qu'un autel pour moi, il se dresse partout ; il n'y a qu'une pénitence, on la décrète partout : cet autel est sous la voûte du ciel, sur une place publique, on le nomme échafaud!... j'irai le jour que la justice humaine m'appellera, tout en cachant ces lugubres pensées à Annette, car il faut qu'elle les ignore... Mais, je t'en conjure, ne cherchons pas à défendre notre vie par des moyens affreux , cela n'est pas chrétien... et cesse surtout de veiller sur moi... je sais ce que peut enfanter ta protection.

— Tues maître de toi, reprit Vernyct; mais, depuis que tu t'es enreligiosé, je suis redevenu mon maître, et je sais que j'ai hérité de toute l'énergie fie mon ancien capitaine.

— Non, tu ne l'as pas tout entière ! s'écria \rgow en levant ses mains vers le ciel, car toute mon énergie a passé du côté de la vertu !

— Soit, reprit le lieutenant; mais écoute ce que je te demande, c'est peu, et ce peu c'est : u Sauvetoi et sauve Annette. >

— Pas de lâcheté I... dit Argow avec un terrible regard.

— Je ne l'en conseillerai jamais î je te demande seulement de me laisser maître ici demain, et de rester dans ton appartement.

— Non ! dit Argow.

— Que le diable t'emporte ! . . .

Et le lieutenant le laissa retourner auprès d'Annette.

— J'espère, dit celte dernière en s'asseyant sur les genoux de son mari, que celte bouche là va me dire ce que ces oreilles-là ont entendu, parce qu'une

femme doit tout savoir... tout... Allons, dis? Mon ami, j'écoute! «

— Annette, répondit-il en l'embrassant, n'écoute pas, je t'en supplie... tu n'entendrais rien...

Annette se leva et s'en fui dans un coin , s'assit et ne dit pas un mot. Argow l'y contempla, et crut l'avoir fâchée; mais cette céleste créature, s'accusanl même de cette séparation plaisante, revint s'asseoir sur son mari, et l'embrassant avec amour, elle lui dit:

— J'ai eu tort de l'interroger... je sais que tu me l'aurais déjà dit, si cela se pouvait...

Argow, attendri, ne lui dit qu'une phrase, et celte phrase lit rester Annette épouvantée sur le sein du pirate :

— Mon Annette, dit-il bien bas, Femyct m'a vu donner la mort!... et... il n'y a encore que loi qui me l'aies pardonné !

Annette, à ce moment, tourna ses yeux vers le ciel , et le regarda d'une manière si louchante , que si les anges ont vu ses pleurs , la grâce du criminel a du être obtenue. Il y avait tant dans ce regard céleste!

— Eh, mon amour, dit-elle, que de fois n'as-tu pas donné la vie!... lu es une seconde providence pour tout un pays ! . . . rends l'existence à autant d'êtres que..., rétablis le bonheur autant de fois que tu as créé l'infortune... Oh! il restera le crime... je le sais!... mais je témoignerai de tes larmes !... Ah ! mon tendre ami ! mon noble époux de gloire! pourquoi avoir réveillé cette douleur?... je prie, j'espère... Oh! oui, tu seras sauvé!... une voix me le crie!...

Elle le prit dans ses bras et le serra contre son cœur en l'embrassant avec une effusion, une exaltation sans modèle.

— Oh! que je suis heureuse d'être femme, et de l'avoir rencontré!

Argow était à ses pieds, et les baisait avec l'ardeur de la folie :

— Bénie soit la vierge qui rend au coupable une conscience! qui lui met la prière sur les lèvres, et les pleurs dans les yeux ! 0 mon ange ! le ciel t'a envoyé pour me soutenir!...

Chaque jour voyait ainsi leur amour s'accroître , Annette devenir plus touchante, et leur présence, dans une chaumière, égalait celle du soleil dans la nature.

Cependant Vernyct ordonnait de fermer toutes les portes, et de ne laisser accès au château que par l'avenue qui donnait sur la grande route, et il s'était posté avec une longue-vue marine pour examiner tout ce qui passait sur cette route. Il avait perpétuellement occupé Marinet, le jardinier en chef, et ne le laissait pas une minute en repos. Infatigable , il allait de la loge du concierge à l'appartement

ANNETTE ET LE CRIMINEL

d'Argow, et paraiss,iit dans une f^randc conlenlion (IVsprit.

Enfin, le surlendemain de celle journée , c"esl-àdire, le lendemain du jour où de Secq avait pris chez mademoiselle Sopliy la délerminalion de descendre à Duranlal avec le juge de paix, Vernyct aperçut, au moyen dcsaw<fl/7«e, lemaireenécharpc, et le juge de paix en costume, déboucher par Taliée, suivis du garde champêtre et du greffier. Il abandonna sou poste, fut enfermer Argow et sa femme dans leur appartement, et revint dans la cour prêt à recevoir la justice avec les moyens d'une défense formidable, dont le chapitre suivant va nous faire connaître l'explosion.

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