CHAPITRE XIX
M. de Secq s'avança gravement vers le lieutenant qui, sans attendre qu'il ouvrît la bouche, lui demanda: «Que voulez-vous ?...)! absolument comme les suisses des ministères.
— Monsieur, lui rçpondit de Secq, j'arrive au nom de la loi, du roi.
— Et cœtera, ajouta le lieutenant en riant.
— Monsieur , reprit de Secq sans se déconcerter, nous avons la plus profonde estime pour 31. de Durantal et sa vertueuse femme, ils sont les bienfaiteurs de cette campagne; mais le rapport qu'on a fait à Tautorité d'un fait singulier et extraordinaire nous amène... Nous sommes désolés de cette circonstance désagréable pour lui; mais nous avons pris les précautions qui marquent notre respect, nous sommes venus au matin...
— Monsieur, reprit Vernyct en rinlerrompant, j'ignore encore ce dont vous voulez parler; mais M. de Duranlal est en ce moment à Valence, et vous ne le gênerez en rien. Ainsi , lorsque vous m'aurez expliqué le sujet de votre visite judiciaire, je vous aiderai de tout mon pouvoir à atteindre le but... Voici, ajouta-t-il en souriant, la seconde que nous fait la justice , et la première était on ne peut plus déplacée.
— Monsieur, répondit de Secq, voudriez-vous avoir la bonté de nous conduire à la grotte en rocaille qui se trouve dans le parc, et, chemin faisant, je vous expliquerai l'objet de notre visite. Vous nous aurez excusé, datis rcniam, lorsque vous saurez que nous serions répréhensibles de ne pas agir ainsi. Votre jardinier, monsieur, a découvert, en bêchant à l'endroit de la grotte, un cadavre!... il parait que c'est celui d'un homme!...
Ici Vernyct se mit à éclater de rire, et de telle manière qu'il était obligé de se tenir les flancs. M. de
Secq, le juge de paix , le greffier et le garde, interdits, se regardaient les uns les autres, et de Secq-, commençant à soupçonner quelque mésaventure, tremblait d'autant plus que le juge de paix, qui ne s'était prêté à cette démarche qu'avec la plus grande répugnance, lui lançait des regards foudroyants.
— Venez, messieurs, venez ! leur dit Vernyct en riant toujours.
Et, prenant de Secq par la main comme une dame, il le guida en ajoutant :
— Venez... dresser procès-verbal.
Ils entrèrent dans le parc, et le juge de paix, saisissant un moment où Vernyct était en avant, poussa le coude au maire et lui dit :
— Quand je vous disais que vous alliez me compromettre.
— Palienza, comme dit Cicéron, répliqua de Secq en faisant bonne contenance.
Alors le juge de paix, se tournant vers son greffier, le garde champêtre ell'ouvrier qu'ils avaient requis de venir, leur ordonna de rester à l'entrée du parc :
— Car, se dit-il, puisque nous allons faire une sottise, qu'au moins il n'y ait pas de témoins bavards.
Quand ils furent arrivés à la grotte en rocaille, précisément à l'endroit où Vernyct et Argow avaient enterré Navardin , le chef des voleurs de la forêt de Saint-Vallier, Vernyct, regardant de Secq avec malignité, lui dit :
— Voulez-vous que ce soient vos gens qui ouvrent la fosse (fe ce cadavre?...
— Oh, monsieur! reprit de Secq, faites-le faire par votre jardinier.
Alors Vernyct appela un nègre qui leur était tout dévoué, à Argow comme à lui , car ils l'avaient sauvé de la mort, et lorsqu'il fut venu :
— Milo, lui dit-il, prends cette pioche, et mets à nu tout ce terrain-là!...
— Maitre, ?7 avoir jà fouiller, car avoir vu, moi, Marinet regarder et mettre de côté la pioche et sti chevel...
En achevant ces mots, il montra au bout de la pioche la poignée de cheveux qui y était restée.
— Lejardinier avait raison!... s'écria de Secq en regardant le juge de paix étonné.
— Pourquoi, dit Vernyct, Marinet a-t-il recouvert le corps et remis la terre après s'être aperçu de cette singulière chose? Qu'on le fasse venir! mais avant, laissez votre pioche et prenez-en une autre, puisque Marinet s'est gardé d'employer celle qui « des cheveux au bout, messieurs, cette précaulionlà annonce des raisonnements en plus grande quantité que n'en contient la cervelle de Marinet !...
Le maire rougit, car c'était lui et le curé qui avaient conseillé à Marinet d'agir ainsi..
ANNETTE ET LE CRIMINEL
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— Il aurait fallu, reprit Vernyct,au moins laisser le terrain en même état, puisqu'on laissait la pioche.
Pendant ce temps, le nègre mettait le corps à découvert : il le souleva avec sa pioche, et la plus grande confusion régna sur la figure des deux fonctionnaires de Duranlal en voyant un chevreau, et en reconnaissant que les cheveux noirs, attirés par la pioche, étaient des poils de la tête du chevreau, lis les confrontèrent, reconnurent que le coup de pioche avait porté sur la tète; et ils se regardèrent l'un l'autre en ne sachant que résoudre.
Alors le juge de paix alla vivement à la rencontre de Marinet ; et, lui faisant voir la pioche, il lui dit :
— Reconnaissez-vous cela pour votre pioche et celle touffe pour les cheveux?...
— Oui, monsieur, dit le jardinier.
— A quelle heure avez-vous mis à nu le corps de la victime?... reprit de Secq en riant.
— A dix heures et demie du soir, répondit le jardinier stupéfait.
— Y voyicz-vous clair?... reprit le juge de paix.
— J'avais, sous votre respect, une lanterne.
— Vous n'aviez pas de besicles? reprit de Secq.
— Non, M. le maire.
— Eh bien, je le crois , continua le maire ; allez, mon cher, vous êtes un imbécile, et vous ferez mieux d'avoir des longues-vues avant de compromettre les autorités.
— Pourquoi , dit ^'crnyct, ne pas nravoir prévenu d'une semblable chose?...
— Monsieur, vous n"y éliez pas.
— Marinet, dit Vernyct d'un air sévère, vous n'êtes plus au service de 31. de Durantal , je n'aime pas les valets qui cherchent à nuire; mais, en faveur de l'ancienneté, Ton vous fera une pension viagère de cent écus; allez... et une autre fois ne prenez pas des chevreaux pour des hommes. 31aiatenant, messieurs, poursuivil-il, c'est à vous à l'engager à garder le secret ; et, quant à moi, je vous le promets.
Marinet restait stupéfait ; il s'en alla à la grotte, et voyant le chevreau, la pioche , la touffe :
— C'étaitpourtantbien un homme!... s'écria t-il.
— Malheureux!... lui dit de Secq qui Tavait suivi, si tu répètes une calomnie semblable, et si tu ne gardes pas le silence sur une semblable méprise, gare à toi !...
Vernyct emmena les deux fonctionnaires vers le salon ; là, il dit à son nègre de voir si M. de Durantal n'était pas revenu de Valence, et, en prononçant cette phrase, il lui lança un regard significatif.
— Messieurs , dit-il à de Secq et au juge de paix, M. de. Durantal a bien regretté de n'avoir pu jusqu'ici vous recevoir , et son dessein était d'aller
vous visiter; mais, s'il est de retour, je me charge de vous faire connaître le bienfaiteur de la contrée, et de vous faire déjeuner avec lui; d'autant plus qu'il est assez nécessaire de s'entendre avec vous pour tout le bien qu'il médite de faire encore dans le pays. Il veut choisir parmi vous l'administrateur de l'hôpital qu'il fait construire, et fonder une école gratuite d'enseignement.
— Oh! dit de Secq, je ne crois pas qu'il y ait en France un mortel plus bienfaisant, plus vertueux que M. de Durantal ; je ne passe pas devant une chaumière que je n'entende la chanson de reconnaissance que les paysans ont faite pour lui et madame, et ils la chantent à leurs enfants... Que Dieu conserve longtemps un homme aussi utile!...
— Messieurs, je vous prierai de garder le silence sur votre expédition devant M. de Durantal, et en voici la raison : on n'inhume par un chevreau dans un parc sans motif; le voici : M. de Duranlal a été nourri par une chèvre qu'il a aimée beaucoup, et c'est naturel.
— Oh! la belle âme!... dit de Secq.
— Oui , dit le juge de paix.
— Ce pauvre bouc, dont vous avez vu la dépouille, reprit Vernyct, était le dernier enfant de sa nourrice, et M. de Durantal y tenait singulièrement : il est mort dernièrement, et je lui fais accroire qu'il vit toujours... vous sentez?...
— Oh! très-bien, dit de Secq.
Maintenant, pendant que le nègre va lever les arrêts auxquels Vernyct avait condamné Aimette et Argow qui, heureusement, ne s'en étaient pas aperçus, expliquons celle énigme au lecteur.
La nuit pendant laquelle Marinet, muni de sa lanterne, avait été fouiller la grotte, était celle où Vernyct revint de chez sa chère Jeannelon. Il venait à travers le parc, et son cheval , marchant sur les gazons, ne faisait aucun bruit; le lieulenant avait aperçu Marinet et sa lanterne, et l'avait épié. En le voyant explorer la grotte, et sa pioche se lever et se baisser tour à tour, il comprit qu'il fouillait à l'endroit où lui et Argow avaient enterré Navardin. 11 s'en fut donc à l'écurie, éveilla son nègre, lui demanda le plus profond secret, s'en alla pousser une reconnaissance sur le terrain; et là, le pressant danger lui fit venir une idée lumineuse, ce fut de rcmplacerlecorps du brigand par celui du chevreau chéri de Jeanneton , et de brûler Navardin dans de la chaux vive. Alors dans la même nuit , au moyen (le chevaux excellents, le changement eut lieu, et ladrcssc du nègre amena une parfaite ressemblance ^.
« Les nègres sont en rffil Ires ndroils pour ces sortes de travaux.