CG
ANNETTE ET LE CIU.MINEL.
Cotte aventure lit rélléeliir > eniyct au danger de n'être pas entouré de gens lidèles; et, à l'exception des trois nègres qu'il avait délivrés, il résolut de renvoyer tous les autres domestiques, cl de les remplacer peu à peu par les [)lus lionnêles de ses anciens corsaires qui trouveraient ainsi une douce e\istencc. Poursuivons :
.Milo, le plus fidèle des trois nègres et le plus inlelligcnl, revint bientôt, disant que M. de Durantal arrivait à riiislanl de ^ alence, et qu"il comptait bien, sur la nouvelle qu'il recevait de la visite de ces messieurs, qu'ils déjeuneraient à Duranlai. Alors A'ernyct laissa les deux héros du chevreau occupés à admirer la magnificence des salons du château , et il fut prévenir Argow qu'il aurait à déjeuner le maire et le juge de paix de Durantal.
Le jardinier revenait tout stupéfait de sa grotte; il aperçut dans le saljn les deux magistrats, et, mettant un pied sur Us marches du salon, il leur cria :
— C'était bien un homme!...
— Il est fou !... dit de Secq.
— 31ais sa folie peut nuire!... répliqua le juge de paix.
— Bah ! s'il le répèle, nous lui donnerons sur les doigts, répondit le maire enchanté de pouvoir déjeuner avec l'ami du préfet, et dans ce château où il désespérait d'entrer. Comment, dit-il au juge de paix, ces bécasses de femmes et ces ardeliones , ces farceurs de chez mademoiselle Sophy, la revendeuse de propos et la marchande de caquets, qui fait des enfants et dit des oremus, peuventils chercher à noircir un homme comme M. de Durantal! le plus riche du département, le bienfaiteur de la contrée, homo probus , un homme d'or!... C'est de la canaille, plebs, plebecida, le commun des martyrs, et cela veut juger les grands!,.. M. de Durantal est assez puissant pour vous faire nommer juge au tribunal... Oh ! c'est le plus estimable de tous les hommes!... vous l'allez voir; c'est un superbe homme, petit, mais large, fort, à ce qu'on dit; il enlève une femme comme une plume : il est vrai que cela ne pèse guère , j'excepte madame de Secq.
A ce moment Vernyct rentra et leur aimonça 31. de Duranlai. En effet, l'on entendit le bruit de ses pas dans l'antichandjre : de Secq était devant la cheminée et en face de la porte, le juge de paix regardait la vue du parc par la fenêtre, et heureusement Vernyct causait avec le maire; Argow entre; de Secq , avec sa figure obséquieuse , leva les yeux, alla à sa rencontre , mais tout à coup s'arrêta, pâlit, et Argow fut en proie à la plus vive émotion. Le geôlier d'Aulnay reconnaît son prisonnier, celui auquel il doit sa fortune, et Argow, l'homme au-
quel il a du la vie, et le maître de ses secrets. Vernyct, s'apercevant d'un seul coup d'œil de cet incident extraordinaire, prend de Secq par le bras, l'entraîne vers une embrasure de croisée, et, pendant que, dans le chemin, le maire épouvanté lui dit à voix basse : « Oh, c'était un homme!... » le lieutcnantluirépondit : ^Silence!... » et l'enchanta par un regard comme le boa d'Afrique.
Pendant que le juge de paix saluait Argow stupéfait, le lieutenant dit au maire :
— Trouvez donc un moyen de renvoyer le juge de paix, afin que nous restions seuls... et surtout contenez-vous !...
Alors le lieutenant, sans se décourager, dit par lu fenêtre à Milo, qui avait l'ordre de ne jamais quitter Vernyct :
— Cours chei madame, et dis-lui de ma part de rappeler monsieur auprès d'elle, et de l'y retenir : il y va de beaucoup pour elle !
— 3Ionsieur le juge de paix, disait de .^"ecq, auquel la réflexion était revenue, qui voyait dans cette affaire un sujet de fortune et d'élévation : vous devriez avoir la complaisance d'aller à Durantal prévenir nos chères moitiés que nous déjeunons ici.
— Mais, s'écria Vernyct, on peut les faire prévenir, à moins que M. le juge de paix ne préfère y aller; mais par l'humidité qu'il fait je ne souffrirai pas qu'il y aille à pied. .Milo!... 3Iilo!... 11 mettra les chevaux et vous mènera.
— Mais, monsieur, je ne veux pas...
— Si , si ! pas de façons , dit Vernyct. Eh bien , qu'as-tu donc? ajouta-t-il envoyant la morne contenance d'Argow; que l'arrive-t-il? lu es pâle...
— Je suis résigné !... répondit lentement Argow.
— A bien déjeuner? répliqua Vernyct en riant.
— Milo, continua le lieutenant au nègre qui était revenu , mettez les chevaux ! conduisez et ramenez M. le juge de paix... lentement, ajouta-l-il tout bas.
— 3Ionsieur, c'est inutile, je vous assure, disait le juge de paix.
— Ah ! dit Vernyct. vous faites des cérémonies. Mais qu'a donc Milo? ..Durantal, il veutte parler...
— 3Ionsieur, répondit le nègre en s'adressant à Argow, madame vous demande : elle n'est pas bien...
Argow s'élança comme un trait, et Vernyct dit au juge de paix récalcitrant :
— Dépéchez-vous donc... dans une demi-heure nous déjeunerons...
— Dites à ma femme que je suis désolé..., ajouta de Secq.
Le pauvre juge de paix s'en alla de force comme Hazile dans Figaro.
ANNETTE ET LE CRI3IINEL
— Monsieur, dit le lieutenant à de Secq, remmenant dans le jardin au milieu d'une vaste pelouse, votre clonnement à l'aspect de M. de Durantal n'est pas naturel : vous savez quelque chose sur lui ! je suis son ami, et son ami à la vie et à la mort ! La phrase qui vous est échappée me fait croire que vous êtes instruit!... Prenez garde 1 il s'agit d'aller rejoindre le chevreau! aucune puissance humaine ne pourrait vous soustraire à voire sort, car je me dévoue au salut de Durantal. Voyons, que savez-vous? surtout ne me cachez rien!...
Il y avait une telle puissance dans cette dernière phrase. Yernyct la prononça en y déployant une telle volonté, si forte, si impérieuse, que de Secq tremblant, et subjugué à l'aspect de ce visage contracté d'une manière terrible et presque effrayante, lui répondit :
— Monsieur, je sais que M. de Durantal était possesseur d'une terre à Vans-la-Pavée, qu'il a enlevé mademoiselle 3Iélanie, qu'il a tué M. de Saint-André à A. ...y, et que le procureur du roi de cette ville l'avait signalé comme un pirate, sous le nom d'Argow ;... c'est moi qui fus chargé de veiller à sa personne, et il m"a donné cent mille francs pour le délivrer ..
— Eh bien, monsieur, comment voulez-vous agir, en ennemi ou en ami?... Répondez sur-le-champ, et songez qu'une syllabe, un regard, une parole équivoque, vous donneront la mort si, restant notre ami, ils vous échappaient, et que cela inûuât sur le sort de M. de Durantal; si vous restez ennemi, avant une heure vous n'existerez plus , car je vous tuerai! et je m'arrangerai de manière à ce que cela tourne comme le chevreau pour moi. Si vous voulez vous taire, vous devenez notre ami, vous aurez vingt mille francs par an pour votre silence, et celui qui a fait M. Badger préfet, servira de tout son crédit M. de Secq, afin de le faire parvenir...
— Monsieur, dit de Secq, jamais de ma vie, fut-ce mon ennemi , je n'enverrai un homme à l'échafaud, encore moins celui qui m'a donné tout ce que je possède ;... je ne puis pas répondre dos événements et des circonstances, mais je ne crois pas avoir jamais à parler sur votre ami.
— En vailii assez!... reprit le lieutenant ; par le canon de ce pistolet, cl il lit voir à de Secq effrayé un de ses pistolets qu'il portait toujours , je le lie à moi ! si tu manques à ta parole, ceci ne te manquera pas!... si l'on arrête Argow, lu meurs!... mais aussi je te permets de parler, si nous manquons jamais à satisfaire tes désirs...
De Secq tressaillait.
— Sois donc calme ! lui dit le lieutenant, et surtout songe à ne jamais fadresser qu'à moi quand lu voudras quelque chose. Reliens cela ! car si lu parles
à Argow, je te brûle le crâne. Maintenant rentrons. En s'acheminant vers le salon , il lui dit encore :
— Vous viendrez ici comme bon vous semblera, et vous en agirez comme ami de la maison.
Argow et Annette étaient déjà dans le salon. Annette effrayée regardait Vernyct avec une sourde terreur; mais ce dernier lui dit à voix basse :
— Ange du ciel, ne craignez rien.
— Eh bien, monsieur, dit Argow à M. de Secq, il parait que vous vous souvenez bien du punch dAulnay ?
— Je m'en souviendrai toujours, répliqua l'adroit de Secq, pour bénir la mémoire de mon bienfaiteur !
Ces paroles rendirent le calme à Argow qui n'avait tremblé que pour Annette. Le juge de paix revint, le déjeuner fut gai , et Vernyct eut soin que Milo versât souvent du Champagne au maire, et Milo était le seul doviesliqiie (pii servît à table, quoiqu'ils fussent plusieurs domestiques habituellement.
Quand les deux convives furent partis, enchantés d'Annette, et que de Secq s'en fut avec le plus profond respect pour cette céleste femm«, Vernyct dit en s'essuyant le front :
— Jamais combat, pas même celui de Charles- Town, ne m'a fait autant suer que celle journée!...
Annette lui prit la main et, la serrant avec amitié, lui dit :
— Brave homme!... oh! comment vous récompenser? j'ignore même retendue de vos services...
— Vernyct, dit Argow, j'espère que rien de mal. ..
— Enfant!... répondit le lieutenant en levant les éi>aules.
Il leur prit les mains à tous deux, les serra dans les siennes, et, les regardant avec attendrissement, il leur dit, en proie à la plus vive émotion :
— Mes amis, écoutez-moi, il faut quitter la France, la quitter au plus tôt ! vous, madame, tout lieu vous est égal; ainsi, comme quinze jours seraient déjà un relard, profilons des avis du ciel. Je vais dès aujourd'hui m'occuperde votre départ. Je songe que jamais je n'ai rien vu de si délicieux sur la terre que les iles Bermudes : le ciel, le climat, les plantes, tout est divin, digne de vous. Là, nulle justice n'enverra de recors, de gendarmes ni d'huissiers : c'est là que vous devez aller habiter, nous emmènerons M. et madame Gérard, nous emporlorons la charge d'un bâtiment de tout ce qu'il y a de commode, de joli , de précieux à Durantal et en France , et au moins vous serez surs de vivre toute \o!re vie sans alarmes, heureux! et vous y trouverez, je vous jure, les moyens d'êlre chrétiens comme partout, puisque c'est votre fantaisie ; c'est moi qui vous en 'conjure et vous en supplie.
— Je n'ai rien à dire contre un projet aussi raisonnable, répondit Annette.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
— Rien..., <lil Argow, ce n'est qu'une lâcheté!...
— Ce serait une làchclc, reprit Vernyct, si tu étais seul nu monde, mais tu auras des enfants !
Ce mot rendit Argow immobile; il répéta avec une es()ècc de frénésie :
— Des enfants!...
— Certes, dit Annettc, ajoutant un regard qui signifiait qu'elle en avait l'espoir.
— J'irai !... fut toute la réponse de Maxendi.
— Celle répons.", dit \'ernyctà Annetle, est l'assurance d'un bonheur éternel.
Ilicn n'était en effet plus sage et mieux combiné qu'ufi tel plan ; les événements qui se pressent vont nous ajiprendre comment la fatalité avait décrété sur son autel de fer que les pressentiments d'Annette, avant d'épouser Argow, étaient bien la voix de l'avenir.
aso