CHAPITRE XX
On sent qu'il y avait une convocation extraordinaire de tous les membres qui composaient la société de mademoiselle Sophy, pour la soirée du jour où le maire et le juge de paix étaient descendus judiciairement au château de Durantal. Pour tout le littoral de la Méditerranée personne n'eût voulu manquer à cette assemblée, et mademoiselle Sophy avait même risqué le punch et les gâteaux pour aiguiser les langues.
De très-bonne heure le salon avait été décoré, les sièges préparés, les housses otées, et mademoiselle Sophy, prête aussitôt que son salon , ne tarda pas à voirarriver le curé, qui fut suivi de toute la société, moins M. et madame de Secq et le juge de paix.
— Kous saurons donc ce soir, dit mademoiselle Sophy, à quoi nous en tenir sur nos seigneurs.
— Il y a quelque chose de bien extraordinaire, dit M. de Rahon , c'est que j'ai appris que 3Iarinet est renvoyé.
— Renvoyé!... s'écria-t-on.
— J'ai vu ce malin madame de Secq, dit madame de Rabon , et elle m'a dit que ces messieurs avaient déjeuné au château.
— Et moi , dit le receveur des contributions , j'ai vu M. le juge de paix dans la calèche de M. de Durantal.
— A'oilà du nouveau ! s'écria mademoiselle Sophy ; au surplus, cela nous indique que ces messieurs sont instruits,
— Ces messieurs, dit M. de Rabon, tardent bien ; car j'ai six heures et demie.
Au bout d'une heure d'attente et d'impatience de la part des cxpectants , M. et madame de Secq et le juge de paix arrivèrent ; mais il y eut un grand su-
jet d'étojincment pour la société, c'est que le juge de paix garda le plus profond silence, et à toutes les instances, M. de Secq répondit :
— Nous avons fait une très-fausse démarche, et rien n'était plus ridicule que l'histoire de Marinct.
— Mais vous savez ce qu'est M. de Durantal ?
— Je l'ai vu, mademoiselle , et je n'ai pas été de but en blanc, ex abrupto, lui demander son âge, ses noms, prénoms et qualités.
Chacun se regarda et se dit en soi : << Il y a quelque chose là-dessous... » d'autant plus que de Secq et le juge de paix , détournant la conversation avec affectation, donjiaient beaucoup à penser, et témoignaient que les questions multipliées leur étaient à charge.
Lorsqu'on s'aperçut que leur volonté de se taire restait fixe et opiniâtre, on ne les tourmenta plus, et mademoiselle Sophy s'en alla auprès de Marguerite pour lui dire à voix basse :
— Votre mari sait quelque chose qu'il nous cache.
— Mais, reprit Marguerite, c'est qu'il ne m'a rien dit non plus ! et j'ai bien vu qu'il avait des secrets, car il est tout chose : lui, qui parle volontiers, n'a rien dit depuis qu'il est revenu. Il est distrait, je lui ai demandé mon sac , il m'a apporté sa cravate : je l'ai bien tourmenté pour savoir ce qu'il avait appris, il m'a dit, mais en colère comme jamais je ne l'ai vu, qu'il voulait que je ne lui parlasse jimais de cela. C'est bien dur à une femme irréprochable comme moi , et qui ai apporté une si bonne fortune, de ne pas savoir ce que mon mari apprend!
— Vous comprenez, dit mademoiselle Sophy, qu'alors ce n'est pas une chose ordinaire.
— Ah ! il m'a dit que j'irais au château tant que je voudrais, qu'il me présenterait à madame de Durantal, et que nous y serions comme chez nous.
— Diable!... s'écria mademoiselle Sophy; mais cela est très-extraordinaire!... Monsieur Laurent, dit-elle au juge de pa^ix, dites-moi donc un peu si l'on vous a invité à retourner au château vous et votre femme?
— Non, répondit le juge de paix.
— Vous a-t-on fait autant d'amitié qu'à M. de Secq?
— f)h ! bien moins qu'à lui ! car on avait un fier soin de lui, on lui a donné du Champagne, on s'est informé de sa femme, on l'a invité... on ne m'a seulement pas parlé de la mienne ! on l'avait mis à cOté de madaihe, et elle lui parlait beaucoup plus qu'à moi : mais il est le maire aussi !...
— Et ce corps?... dit-elle.
— Ce corps, répondit le juge en riant, c'est une histoire qui ferait rire tout le monde de nous!...
Il y avait environ un gros quart d'heure que de Secq était chez mademoiselle Sophy lorsque, contre
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l'ordinaire, il fit signe à sa femme de s'en aller, et lorsque mademoiselle Sophy lui dit en riant :
— Vous ne nous quittez pas?
— Si, répondit-elle ; car M. de Secq le veut. Une fille aussi fine et aussi astucieuse que Tétait
mademoiselle Sophy devait tirer bien des conséquences de la conduite de de Secq; et lorsqu'elle le vit partir avec le juge de paix, elle fit interrompre toutes les parties, et l'on se rangea avec la plus grande attention autour d'elle.
— Avez-vous vu, dit-elle à cette assemblée furieuse d'être trompée dans son attente et sa curiosité, avez-vous vu quelque chose de plus singulier que ce qui arrive? Avez-vous remarqué comme M. de Secq a été froid et même malhonnête envers moi et même envers vous? comme il était distrait, préoccupé!... On l'a engagé à venir au château, lui et sa femme ! il a été l'objet des attentions de monsieur et de madame, et le juge de paix en rien. 11 est maintenant devenu, et cela en un instant, l'ami de la maison. Or, on n'est ami des grands que dans trois cas : quand ils ont besoin de nous, quand on sert leurs plaisirs, ou lorsqu'on les fait trembler. Remarquezquec'estjM.deSecqqui a été le préféré; quel besoin M. de Durantal a-t-il de lui? comment peut-il servir ses plaisirs?... En rien; mais aussi comment peut-il le faire trembler?... Oh ! je le répète, il y a un mystère là-dessous, un mystère grave, et la préoccupation de M. le maire donne beaucoup à penser!... Si M. de Secq et sa femme sont bien reçus au château et que nous ne le soyons pas... je réponds qu'il y a un secret important.
La curiosité trompée de ce cercle dégénéra en une espèce de fureur, et Ton enveloppa le maire dans la proscription. Chaque soir l'on en parla, et lorsqu'on apprit qu'au lieu d'un corps on avait trouvé un chevreau, et que le jardinier, malgré sa pension de cent écus, soutenait qu'il avait vu un homme, on tint, chez mademoiselle Sophy, les propos les plus défavorables sur de Secq et les seigneurs de Durantal.
Mais ce qui donna une créance étonnante aux soupçons de mademoiselle Sophy, c'est la conduite de de Secq que l'on observa. Ce dernier resta presque toujours enfermé sans sa femme, ou bien il allait au château. Il cessa, par degrés, de voir mademoiselle Sophy, et défendit à sa femme d'y aller. On s'aperçut qu'il devint rêveur, taciturne, sombre, et qu'il perdit une gaieté qui était coimue. Marguerite avait conté leur fortune, et l'on savait que leurs biens consistaient en telle et telle ferme, et qu'ils n'avaientpasd'argcnt,ctde Secq acheta, pour trente mille francs, une partie des terres qui étaient derrière sa maison, en annonçant l'intention de bâtir et d'arranger sa propriété.
— D'où peut venir tant d'argent?... disait mademoiselle Sophy.
Enfin, qu'on se mette à la place du pauvre maire de Durantal ! il avait le malheur de savoir lire, et il lisait le code ; il y jetait souvent un regard furtif, et connaissait la peine portée contre ceux qui ne font point de révélation sur les crimes dont ils ont connaissance. Sa conscience était tourmentée; or il y avait un grand changement dans ses manières, et, outre ses terreurs particulières, il en avait une bien plus grande, c'est qu'il voyait toujours ce bout de pistolet que lui avait montré Vernyct. Ce grand changement dans sa conduite fut remarqué : sa femme était trop causeuse pour que le village ignorât que, depuis sa visite au château, M. de Secq ne dormait plus, qu'il parlait souvent seul, etc.; et mademoiselle Sophy, le soir, de tirer mille inductions de l'intimité de de Secq avec M. de Durantal et du changement total de son humeur et de ses manières. Elle en vint à dire :
— Nous savons comment la femme a eu sa fortune; mais elle ne nous a jamais dit d'où venait celle de son mari!... Qui est-il?... Que faisait-il?... oùestAulnay-le-\icomte?ctques'est-il passé là?. . Us y ont demeuré toute leur vie, on doit savoir ce qu'ils y étaient...
D'un autre coté, l'on apprit qu'au château l'on démcublait toutes les pièces et que l'on faisait de grands préparatifs de départ, et l'on apprit que, malgré la saison la plus avancée, on disait au château que l'on allait à Paris.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Sophy alla à Valence, et, comme elle connaissait tout le commerce, elle dina avec l'entrepreneur du roulage, qui lui dit qu'il avait un marché avec M. de Durantal pour transporter de ^ alence à Fréjus cent mille livres pesant, et qu'un emballeur de^ alence allait gagner des sommes énormes à emballer tout le mobilier de Durantal.
Quel nouveau champ de conjectures pour mademoiselle Sophy !... Elle alla chezM. et madame Bouvier, y vit Charles , et , devant le procureur du roi, elle se donna carrière et défila le long et le singulier chapelet de ses soupçons sur M. de Durantal et de Secq.
Elle fit remarquer l'obscurité, la complication de tous les incidents de leur conduite.
— On dit à Durantal que l'on part pour Paris, cl les meubles vont à Fréjus ; on part après trois mois de séjour et après avoir annoncé un établissement éternel; on a meublé Durantal comme un palais, et on ôte tout, absolument tout, et cela arrive quelques jours après celte descente judiciaire qui avait pour objet un cadavre, et ce cadavre est, dit-on, un chevreau. Le jardinier persiste à dire que c'est un
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homme; le maire suuliciit le seigneur, le seigneur est sombre et sauvage, et son nouvel ami devient tout comme lui, taciturne et rêveur... Qu'est-ce que M. de Sccq?... Il est d'Auiiiay-lc \ icomte... (Marguerite avait parh-, comme on voit.) Ne faudrait-il pas s'inlormcr de sa vie, de sa fortune?... est-elle patrimoniale?... Ah ! disait-elle, si j'étais ce que vous êtes, M. Charles, il y a longtemps que j'aurais écrit à Aulnay, et appris, par les anléccdenls de la vie do M. de Secq , quoi rapport il y a entre lui et M. de IJuraiilal. 11 y a quelque chose, car tout s'accorde à prouver qu'il existe une complicité; de Secq, qui n'avait pas un sou pour meubler sa maison et qui comptait sur ses économies, \icnt d'acheter pour trente mille francs de terres... etc.
Nous ne rapporterons pas tout ce que disait mademoisclIeSophy guidée par sahaine et sa curiosité, nous nous contentons de mettre le lecteur à portée de deviner tout ce que le bavardage a de puissance, de voir les fils de la trame que tisse l'envie , et de comprendre ce que c'est que l'opinion publique et son pouvoir.
Charles Servigné écouta le long discours de mademoiselle Sophy avec la plus scrupuleuse attention ; il la questionna, lui fit redire mainte et mainte circonstance, grava tous ces détails dans sa tête, et la quitta fortement préoccupé.
Elle revint à Durantal et raconta tout à son cercle qui la complimenta sur son esprit, son intelligence, et qui admira la finesse de ses aperçus. Sans les vieilles filles qui n"ont rien à faire qu'à s'occuper des autres, comment découvrirait-on tant de choses, et comment, sur de si petits indices, bàtirait-on des romans entiers?... Tantôt M. de Durantal était un banqueroutier, tantôt il était un personnage qui avait conspiré et qui se cachait, etc., etc.
Ah! si mademoiselle Sophy avait été priée du bal, M. de Durantal aurait été le plus gracieux seigneur que la terre eut jamais porté !
Un mois se passa de la sorte, et, au milieu de ce mois, mademoiselle Sophy avait reçu une lettre de madame Bouvier qui la priait de garder le silence sur M. et madame de Durantal, parce que tout ce qui s'étaitditchez elle, sur eux, faisait le plus grand tort à sa cousine. Elle déplorait cette conduite, et la conjurait de ne pas juger sans entendre.
Enfin, vers ce temps, les préparatifs de départ avaient été poussés par Vernyct avec une telle activité, qu'Annette écrivit à son père et à sa mère de placer toute leur fortu ne sur la banque d'Angleterre,
' Un troniblon csl un fusil extrêmement court, dont la crosse est Irès-épnisse el massive ; le canon est très-gros, très-fort, el contient une livre et demie de balles : ce canon se termine par en haut comme un cor de chasse, el eeUc arme ne se tire ordin;iircmeul rjuVn apimyanl la crosse onlie un mur. Quand
de venir les rejoindre sous huit jours, et de se préparer à un grand voyage. On n'attendait plus qu'eux.
De son côté, Vernyct avait acheté un vaisseau de transport et un vaisseau marchand qui n)ouillèrent à Fréjus, et dont il donna la garde et le commandement à deux anciens corsaires qui avaient servi sous Argow et leur étaient entièrement dévoués. Toute la fortune d'Argow avait été mobilisée, il ne restait en France que la terre de Durantal, l'hôtel de la Vieille rue du Temple et la terre de "\'ans ; mais cette dernière propriété, étant au nom de Vernyct, était depuis longtemps en vente, et c'est cette circonstance qui avait sauvé Argow des mains de la justice dans les Ardennes, car s'il eut possédé cette terre, il n'aurait jamais empêché de suivre ses traces.
Il ne restait plus à Durantal que les deux appartements d'Argow et d'Annette, qu'on ne devait démeubler qu'après leur départ, et c'ctaiti'infaligable Vernyct qui se chargeait de tout.
Un soir, il était occupé à emballer des collecliotis d'armes précieuses de la manufacture de Versailles, des haches, des pistolets, des carabines, mais, parmi, il y avait ce qu'on nomme un tvomblon , et cette arme terrible' était jadis l'arme favorite de Vernyct et d'Argow\
— Bah ! dit-il en riant, je veux garder cette pauvre fille, on ne se sépare pas comme cela de la compagne de ses périls!
Annette trembla à l'aspect de cette horrible machine de destruction , et elle fut effrayée de la manière dont Vernyct s'en servait.
— Oh! dit-elle, emballez tout cela ailleurs, car cela me fait mal à voir.
— Il y a cependant des armes plus terribles que vous caressez tous les jours.
— Que voulez-vous dire? s'écria Annette.
— Ne tenez-vous pas souvent embrassée la main de Jacques?...
— Eh bien ?...
— Eh bien , regardez l'anneau qu'il a à son doigt...
En ce moment Argow rentra, et Annette, l'emmenant à côté d'elle, lui demanda, en jouant avec sa main, ce que contenait l'anneau qu'il portait.
— D'oii te vient cette fantaisie?... lui demanda son mari.
— Elle me vient comme toutes les autres, répondit-elle ; mais on dit que c'est une arme...
— Qui t'a dit cela?...
on la lire, Icnorme quantité déballes que contient le canon, cliassce par une très-forte charge de poudre, s'écarte, et produit rcffet d'une décliarge de canon à mitraille.
Note lie iutilcur.
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— Vernyct...
— Eh bien, dis à Vernyct qu'il est un imbécile.
— Merci, dit ce dernier en riant ; mais le fait est que je le mérite, car j'oubliais qu'il n'y a que nous deux qui devons savoir ce que contient cette bague.
— Ah ! je veux le savoir, car je ne fais qu'un avec Jacques.
— Es-tu fou?... dit Argow en poussant violemment Vernyct.
Comme il achevait, l'on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et l'on annonça Charles Servigné. Au moment où il entra, Vernyct tenait un poignard, et, poussé par Argow, il arriva juste en face de Charles, de manière que ce dernier entrant brusquement, le poignard effleura son habit.
— Vous l'avez échappé belle! lui dit Vernyct, le poignard est empoisonné; s'il vous avait écorché, vous tombiez là!... Prenez garde, car je ne manque pas deux fois mon homme...
— Ah ! mon ami, dit Annette avec un peu d'humeur, allez emballer vos armes chez vous... vous m'avez fait trembler!...
Vernyct sortit en murmurant :
— Si je l'avais tué sans le faire exprès, j'aurais bien fait peut-être.. . cette figure-là m'a toujours dcplu.
— Charles, dit Annette, vous nous resterez à Durantal quelque temps, j'espère?...
— Mais l'on prétend que vous partez...
— Ah ! dit Annette avec un sourire, nous attendrons ma mère et mon père.
— Allez-vous loin ?... demanda Charles à Argow,
— Nous ne sommes pas encore décidés.
Telle fut la réponse ambiguë que les sévères principes de 3Iaxendi lui permirent de faire.
— Je viens vous apprendre, dit Charles, que j'ai l'espoir d'être nommé avocat général .. A mon âge, c'est une grande faveur...
— Mais vous la méritez, dit Annette.
Charles fut reçu- par 31. et madame de Durantal avec une rare cordialité, et Annette, sentant que sa séparation avec son cousin allait devenir éternelle, mit à le voir, lui parler et l'accueillir, une affeclueusc amitié, une tendresse si forte, si sentie, qu'il en fut ému. Tous les souvenirs de son enfance revinrent à sa mémoire : son amour pour sa cousine se réveilla avec une force invincible, et l'assurance qu'il avait du bonheur d'Annettc lui rendit Argow odieux au dernier degré de la haine.
Le lendemain de son arrivée, Annette alla promener avec lui dans le parc après le dîner : elle voulait lui montrer, dans une espèce de vallée suisse, dos \aches, des taureaux et une laiterie bâtie en marbre et presque semblable à celle du parc de Rambouillet. Us parvinrent ensemble au bas d'une
petite montagne factice, et s'assirent sur un banc en face de la prairie et à côté d'un massif d'arbres étrangers.
— ition cousin, dit Annette, depuis ce malin vos regards semblent un voile qui cache quelque dessein. Je n'ai pas voulu vous parler de leur expression devantM. de Durantal ; mais dites-moi, n'avezvous rien à vous reprocher? vous connaissez mon amitié pour vous, mon indulgence 5 j'ai pris le prétexte de vous montrer ma vacherie qui est pour ce pays une chose curieuse, ailn de vous parler de vous. . .
— Ma cousine, dit Charles avec une profonde émotion, je vous aime, que dis-je? je vous adore toujours!... et, toutes les fois que je vous verrai, je serai, comme vous le remarquez, combattu entre deux passions effroyables, mon amour, et la haine la plus violente pour celui qui m'a tout enlevé...
— Quel discours !... ô Charles!... est-ce vous qui parlez ainsi?... oubliez-vous qui je suis?...
— Je vois tout ; mais ma passion est si forte, que je ne vois plus d'obstacle, et que je sens qu'il faut que je quitte ce pays... je le quitterai, Annette! J'ai demandé à être changé de place, j'espère être nommé avocat général bien loin , dans le nord de la France, et là, je serai délivré de l'effroyable supplice de voir toujours unis et triomphants l'objet de ma haine et celui d'un amour sans bornes!...
A ce moment l'on entendit du bruit dans le feuillage, et Annette, apercevant son mari, tomba de frayeur.
— A'ous étiez là..., dit Charles épouvanté d'être arrêté dans ses desseins.
— J'y étais, j'ai entendu, et je vous pardonne!... 11 tenait Annette dans ses bras et lui prodiguait
des baisers qui la firent revenir, lorsque Charles, se retournant, jeta un cri affreux... Ln taureau comme enragé se précipitait sur eux, et rien ne pouvait les sauver de sa fureur, car la singulière scène qui venait de se passer ne leur avait pas permis de s'apercevoir de cet ennemi furibond qui n'était plus qu'à vingt pas d'eux et que le chàlc rouge d'Annette excitait encore. Charles et sa cousine jetèrent ensemble un cri terrible, et la peur les glaça tellement qu'ils restèrent immobiles... Tout à coup Argow, défaisant sa bague, en tira une épingle très-courte, et, se plaçant entre le taureau et Annette, il reçut l'animal de coté, et soutint son choc avec une vigueur étonnante : la tête de l'animal ainsi heurté porta sur le banc et le fit sauter; mais aussitôt qu'Argow eut effleuré la peau de l'animal furieux, ce terrible ennemi tomba mort. .*
L'étonnement d'Annette et de son cousin était égal à leur terreur, et ce n'est pas peu dire. Cette scène leur fut comme un songe, et ils regardaient le taureau mort et Argow tour à tour. Le mugisse-
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ment de l'animal en lonibant avait ctt' horrible, cl il leur semblait encore l'enlendre. Annettc tendait SCS mains pour s'assurer que son mari vécût; mais comme il tenait sa lataic épinf^le. il repoussa rudement sa femme de la main qui lui restait libre.
— Oli ! mon ami!... lui dit-elle en pleurant.
— Mais, mon ange, veux-tu que je te tue?...
— J'aime mieux la mort qu'un ])areil geste!... dit-elle.
— Et par quel miracle, dit Charles, nous avezvous sauvé la vie?...
— Cette épingle, répondit Argow, est trempée dans le plus subti! poison de la terre, et il n'y a que les sauvages qui le connaissent : ce n'est même pas une épingle, c'est une arête de poisson.
Charles serra la main d'Argow avec reconnaissance, et lui dit d'un air attendri :
— Je n'oublierai jamais que vous m'avez sauvé la vie, et je m'empresserai de le reconnaître.
Au bout d'une heure, Charles était parti pour Valence après avoir montré la plus vive agitation, cl Annette resta dans une incertitude cruelle, car. elle n'avait pas pu savoir de Charles la cause d'un départ aussi précipité après une telle phrase.