‹ Œuvres de BalzacChapitre 34 sur 78 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Charles, revenu à Valence, raconta à sa mère l'événement extraordinaire qui venait de changer son àme, et il s'écria :

— Sans lui, je serais mort !... j'ai tant fait contre lui, que je dois désormais lui consacrer la vie qu'il m'a sauvée!...

Il sortit pour aller chez le juge d'instruction de Valence.

En ctrel, Ton va voir quelle influence cette visite pouvait avoir sur le sort d'Argow.

Un mois avant, Charles Servigné, lorsque mademoiselle Sophy vint voir Adélaïde, avait été frappé des singuliers indices que présentait la conduite de de Secq et de son cousin. Il avait réfléchi à celte affaire, et, porté par la nature de ses fonctions à chercher et à deviner les crimes, il avait fini par écrire au procureur du roi d'A...y, dont Aulnay-le- Vicomle rcssorlissait, el il avait soumis, dans sa lettre à ce fonctionnaire, une foule de questions sur M. de Durantal, Vernyct, de Secq et Marguerite. Alors il était guidé par sa haine, et il avait présenté les questions d'une manière désavantageuse à son cousin.

Les recherches, les indices, les correspondances, avaient demandé un temps infini ; mais une chose qui étonna singulièrement Charles, ce fut qu'il ne

reçut jamais de réponse décisive de son collègue, et qu'au contraire ce dernier lui demandait des renseignements qui j)rouvaient que le procureur du roi (l'A. ..y connaissait tous les personnages sur lesquels (Charles avait appelé son attention.

Enfin, la veille du départ de Charles pour Durantal, le juge d'instruction de Valence lui avait dit:

— Nous avions depuis longtemps une correspondance avec Aulnay et A... y, nous avons maintenant toutes les pièces...

Cette phrase, que Charles entendit en silence el sans y répondre, lui fit voir que son cousin élait gravement compromis; toujours poussé par sa haine et son envie, il avait été sur-le-champ à Valence, pour exploiter à son profit la terreur qu'il comptait jeter dans l'âme de sa cousine ; mais l'événement dont on vient de lire le récit, les paroles touchantes de son cousin, opérèrent sur son cœur une révolution étonnante, et comme il savait que l'on ne pouvait commencer aucune poursuite contre son cousin sans lui, il accourait chez le juge prendre connaissance des papiers envoyés d'A...y, et les enlever.

Arrivé chez le juge, on lui dit qu'il venait de partir pour se rendre chez lui. L'impatience que lui causa une telle circonstance le fit revenir précipitamment.

Il le trouva en effet; mais le juge était chez madame Servigné, et, en arrivant dans le salon, il entendit sa mère qui racontait au juge d'instruction la singulière manière dont son fils venait d'être sauvé de la mort : elle détaillait, avec la complaisance des bavardes, la propriété de cette arête empoisonnée, et, en entendant ce sujet de conversation, Charles maudit la langue de sa mère, et se maudit lui-même d'avoir parlé. Son premier mot en entrant fut de dire :

— Monsieur, donnez-moi au plus tôt les papiers qui concernent Aulnay...

— Monsieur, dit le juge, c'est impossible, car celte affaire ne vous regardera pas ; vous n'êtes plus procureur du roi à Valence, et M. le préfet vous remettra probablement votre nomination à de plus hautes fonctions... Je sais qu'il a reçu de G*" un ciivoi qui vous concerne : je venais vous faire mon compliment.

Charles resla atterré, car il envisageait les conséquences de cette nomination intempestive, qui certes n'était pas favorable à M. de Durantal.

— Et qui est nommé à ma place?...

— Monsieur de Iluysan.

— Quoi! mon substitut! celui qui m'en veut le plus à Valence!... Monsieur, continua Charles en s'adressant au juge, ayez la complaisance de passer dans mon cabinet , je voudrais avoir

ANNETTE ET LE CRIMINEL

rhonneur di! m'enlrctenir avec vous un instant. Lorsqu'ils furent ensemble, Charles interrogea de. l'œil le sévère magistrat qu'il avait en sa présence, et lui dit :

— Monsieur, depuis quand le procureur général vous a-t-il instruit de mon changement?

— Depuis deux jours...

— Grand Dieu! s'écria Charles; et depuis deux jours M. de Ruysan exerce?...

— Oui.

— Maintenant dites-moi si les pièces que vous avez reçues du procureur du roi à A. ..y incriminent fortement M. de Durantal?

— Monsieur, il ne m'est plus permis de vous confier les secrets du tribunal, puisque vous n'en faites plus partie, mais je sais que l'estime que le ministère a pour vous, et la position dans laquelle cette affaire vous mettrait, ont été la cause majeure de votre changement,... car je l'ai appris à G*''* où jai été avec M. de Ruysan consulter le procureur général.

— Monsieur, je comprends !... dit Charles, pâle et blême, presque égaré; mais c'est une barbarie que de m'avoir caché l'arrivée des papiers d'A...y, car il y a longtemps qu'ils doivent être ici.

— Monsieur, reprit le juge avec une grande dignité, si je l'avais su, je crois que, tout en transgressant mon devoir, je vous l'aurais dit!... mais vous savez comme moi que nous basons notre opinion sur vos réquisitoires; enfin, c'est M. le procureur général qui a correspondu avec votre confrère...

— Je perds du temps!... s'écria Charles.

— Oui! lui répondit le juge avec un geste significatif.

Charles resta glacé d'horreur, et s'aperçut à peine du départ du juge.

— C'est donc moi, s'écria-t-il, dont la haine aura conduit un homme!... où? se dit-il. (Il frissonna, s'élança dans le salon :) Ma mère, ma sœur !...

— Qu'as-tu, Charles?...

— Gardez-vous de prononcer un seul mot sur M. de Durantal!... Adieu!

Et il sortit comme égaré, se dirigeant chez un loueur de chevaux pour pouvoir arriver à Durantal et prévenir sa cousine, s'il en était encore ten)ps.

Pendant qu'on selle un cheval et qu'on s'étonne que Charles se mette en voyage si tard, pendant qu'il récapitule en sa tête les moyens de salut pour son cousin, rétrogradons un peu, et voyons la cause du silence du juge d'instruction.

Le procureur du roid'A...y, voyant que M. do Durantal était le cousin de Servigné, crut que ce dernier voulait sauver Argow, et il adressa toutes les pièces au procureur général, en lui faisant obser-

ver de mener celte affaire importante avec le plus grand secret. Lorsque les pièces arrivèrent, il s'agissait de confronter avec Lesecq si M. de Durantal était bien Argow, et le matin même du départ de Charles pour Durantal, M. de Secq, mandé par la justice, avait été amené devant le juge.

— Vous ne vous appelez pas de Secq!... lui avait dit le magistrat avec cet air de conviction et cette autorité sévère qui imposent tant.

— Si, monsieur.

— Non, vous vous appelez Lesecq.

— C'est une erreur de copiste, car mon extrait de naissance...

— A été falsifié, car Tencre qui d'un L a fait un D a paru quelque temps après... Mais ce n'est pas l'objet de notre conférence : vous avez été maître d'école et vous ne possédiez rien?.. .

— Oui, monsieur.

— Vous êtes devenu riche le lendemain de la fuite d'un nommé Argow, arrêté par vous, par M. Gravadel, maire de votre commune, et par M. Marignon , le juge de paix , et ce fut à vous que la garde en fut commise...

— Cela ne prouve rien, monsieur.

— Cela prouve qu'il vous a donné de l'argent parce qu'il est extrêmement riche, et que vous l'avez accepté parce que vous étiez extrêmement pauvre : est-ce vrai?...

Ici Lesecq balbutia et voulut nier.

— Allons, c'est vrai, tout Aulnay le certifie.

— Monsieur, c'est vrai! dit Lesecq épouvanté.

— Ce n'est pas tout. Argow, l'assassin de M. de Saint-André, et l'affreux pirate qui a dévasté les mers, est de votre connaissance; vous l'avez revu!...

— Non, monsieur!... s'écria Lesecq.

— Monsieur, prenez garde! c'est M. deDurnnIal, et vous le savez...

Ici le pauvre maître d'école effrayé trembla tellement qu'il chancela sur ses jambes et tomba par terre. Cette frayeur plut au juge, et un sentiment de commisération se glissa dans son âme pour le pauvre maire.

— Monsieur, dit-il en l'aidant à se relever et le faisant asseoir sur son fauteuil, la justice n'ignore jamais rien quand une fois elle veut scruter la conduite d'un homme, car avant de le mander il faut que l'autorité ait des soupçons qui équivalent à des réalités; or, vous voyez que toute feinte est inutile; votre conduite renferme des crimes, car faire évader un assassin et recevoir de son argent est un véritable crime, et, si vous avez lu le code, vous devez savoir quelle est la peine; mais ce n'est rien au prix de votre dernière infraction aux lois! Comment! vous! maire d'un canton, chargé de veiller à la sûreté de tout un pays, vous reconnaissez un

AXNKTTE FT LK CRIMINEL

assassin, un pirate, un homme signalé comme le plus exécrable (les hommes, que toutes les sociétés poursuivent, et vous le laissez faire ses préparatifs de départ en paix?... Allez, monsieur, il n'y a qu'une confession franche qui puisse vous sauver, et il faut vous signaler par l'arrestation de ce misérable.

— Monsieur, dit Lcsecq, quant à la confession, je la ferai ; quant à l'arrestation, ne comptez pas sur moi. L'homme que vous voulez arrêter est mon bienfaiteur; faites de moi ce que vous voudrez, mais n'en faites pas un monstre.

Cette scène avait dès lors décidé du sort de M. de Durantal, et son arrestation avait été ordonnée. Par une de ces fatalités inconcevables, les gens chargés de cette expédition difficile avaieitt pris la grande route pour aller à Durantal, et, quand Charles sortit du château pour venir à Valence détourner forage qu'il avait amassé sur la tète de son cousin, l'escouade de gendarmerie était sur la route de droite ; un autre piquet avait pris le chemin du village, et des gendarmes déguisés rôdaient autour de la grille neuve par laquelle Charles était sorti : il n'avait pas éprouvé d'obstacle, parce que les gendarmes le reconnurent, et qu'il était seul dans son cabriolet.

D'un autre côté, Yernyct, le soir de l'arrivée de Charles à Durantal, ayant terminé tous ses préparatifs, avait, pendant la nuit, volé chez Jeanneton pour lui faire ses adieux. Il y était resté toute la ■journée, de manière qu'Argow et Annetle étaient livres sans protecteurs à l'horrible assaut que l'on allait donner à Durantal, sur le soir...

Laissons Charles sur la route galoper à toute bride, Vernyct chez Jeanneton qui l'accable d'amour, de caresses, et qui le tourmente; n'écoutons pas la scène d'amour la plus suave, la plus délicate, et les plus généreux propos qui aient été prononcés par des lèvres humaines, et revenons à Durantal, dans l'appartement d'Annette.

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