CHAPITRE XXII
Il y avait environ une demi-heure que Charles était parti. Annette avait pleuré en le voyant s'échapper avec une telle rapidité et dans une agitation aussi grande.
— C'est la dernière fois que je le vois, et il ne m'a pas même embrassée!... quel trouble!... Ce qu'il a osé me dire aura déplu à Jacques...
Elle tomba dans la rêverie : il faisait sombre, car elle n'avait pas de lumière, et elle regardait le ciel qui brillait d'un éclat pur, les étoiles scintillaient.
— 0 beau pays de France, dit-elle, je vais donc le quitter pour toujours!... j'irai prier, j'irai aimer sous un autre ciel... Il est vrai que l'on aime et que l'on prie sous tous les cieux : ils sont la voûte d'un grand temple, partout ou il y a de la terre pour s'agenouiller on trouve une église, et partout où fleurit la verdure on aime. I^e cœur ne connaît pas tel ou tel lieu ; partout il est le même, et à ces Iles charmantes il sera en sûreté, rien ne viendra me ravir mon cher bonheur!... ah! ce me sera la France!... Je voudrais qu'il fût là pour le lui dire... Oh! quelleâmed'homme! quelle vertu!... Oui, c'est mon époux de gloire!...
Sa tête tomba sur sa jolie main, et des larmes délicieuses coulèrent sur son visage céleste ; et, la relevant tout à coup, elle dit vivement à une étoile qui brillait plus que les autres :
— Oh ! oui , bel astre, tu me dis qu'on lui a pardonné !...
Ellcétaitsublime en regardant cette belle planète, et elle élançait mentalement une vive et brûlante prière au ciel, lorsqu'une chouette cria trois fois, et ce cri lent, clair et funèbre, la glaça : elle retomba sur son fauteuil, et écoutant avec horreur, elle enlendit alors des pas précipités dans le salon qui précédait sa chambre.
— Ah ! s'écria-t-elle, ma mère arrive, et nous partirons!...
A ce moment un jeune et joli garçon de quinze ans entra brusquement avec un flambeau, il le posa sur la table, et Annette tressaillit en apercevant les marques d'effroi qui dérangeaient la beauté d'une figure virginale.
— Ah! oui, s'écria-t-il d'une voix douce et flûtée, il n'y a que vous qui puissiez être Annette!...
Il posa son doigt mignon sur la bouche d'Annette prête à parler , et dit à voix basse :
— Chut!... ils sont encore ici...
— Qui?... demanda Annette glacée d'horreur.
— Les gendarmes!...
A ce mot, madame de Durantal resta exactement dans la même positioh; ses yeux se fixèrent, sa prunelle ne vacilla plus, et elle eut l'air d'une statue posée sur un tombeau; elle devint pâle et horriblement contractée.
— Écoutez-moi, dit le jeune garçon : je suis Jeanneton, l'amie de Vernyct; il est venu me faire ses adieux, et voulait me laisser en France, quoiqu'il allât à rile des Mules (elle voulait dire aux iles Bermudes) ; je n'ai pas pleuré, je l'ai bien embrassé et bien fêté ;niais quand il a mon té à cheval,jemesuis esquivée; j'ai pris les habits de mon garçon (les plus beaux s'entend !) et quand Vernyct a été sur la grande route à galoper, il a entendu le galop d'un autre cheval qui suivait le sien, il a demandé qui
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était là, j'ai répondu : u Jeanneton ! » et il n'a plus osé me refuser de le suivre... Voilà que nous arrivons à l'avenue de Durantal tout à l'heure , et que nous entendons devant nous des chevaux comme s'il y avait beaucoup de monde ; et, à la lueur des étoiles, nous voyons briller les chapeaux et les sabres d'une troupe de gendarmes. Vernyct a vu qu'ils ali laient à Durantal, et m'a dit de tâcher de franchir j le saut de loup qui est devant la statue de je ne sais I qui, et de venir vous avertir de faire sauver M. de Durantal aussitôt qu'il aurait réussi dans un projet qu'il méditait : il m'a dit pour cela d'examiner ce qui se passerait; et, en cas de réussite, il m'a instruite de ce qu'il fallait faire. J'ai couru, j'ai sauté par-dessus le fossé, et je suis arrivée au grand portai! ; là, avant que les gendarmes ne sonnassent, j'ai entendu Vernyct qui a crié de loin avec sa voix terrible : I! Qui vive.'... n et il a fondu sur l'escouade en disant : « Qui ose entrer à mon château à l'heure qu'il est ?...Jene loge pas de militairesàDurantal!...» Alors il y a eu un chuchotement, et l'on a dit : «C'estlui !...c'estlui !... est-il seul?... courons!... » Après, j'ai entendu Vernyct crier : » Répondre%vous?... je suis M. de Durantal !... » Alors, il était près d'eux; ils l'ont entouré, ils lui ont dit qu'ils venaient l'arrêter, il s'est laissé emmener! c'est beau, madame! ah! mon Vernyct est généreux!...
— Oh! quel homme !... dit Annette.
— Chut, écoutez, ajouta la naïve Jeanneton ; il m'a recommandé tout, et en une minute ; c'est qu'il a une tête!... oh! c'est un bien brave homme!... Il faut, qu'il m'a dit, que madame Annette laisse ignorer à .Tacques que j'ai été arrêté pour lui, et il faut l'emmener, par la petite porte du parc, chez un voisin : il en aura le temps, parce que je ne ferai connaître l'erreur qu'à Valence, et aussitôt je viendrai le sauver; mais, a-t-il ajouté, il ne faut pas lui dire ce qui se passe.
— Nous sommes perdus!... Jacques ne voudra pas!...
A ce moment, Milo effaré arriva et dit : — Madame, il y a des gendarmes postés dans l'avenue du village, et l'on dit que l'on vient arrêter monsieur... J'ai réuni tout notre monde, nous sommes dans la cour, nous avons des armes, et nous allons...
— Milo, dit Annette, allez recommander aux gens de se tenir bien tranquilles et d'attendre mes ordres...
Milo sortit ; elle le rappela et lui .ajouta :
— Dites à M. de Durantal de passer chez moi à l'instant même.
• Annette se leva, parut recevoir une force supérieure, et, montant, en énergie, à la hauteur des circonstances, elle .s'écria :
— Dieu et lui, voilà mon cri... Mon enfant, nous le sauverons !...
—Quelqu'un arrive, dit Jeanneton, Dieu!... c'est du bruit qui vient du dehors...
Elle courut à la fenêtre, et cria :
— Un gendarme!...
En effet Annette, stupéfaite, aperçut le chapeau bordé de blanc et la tête d'un gendarme sur la pierre de la fenêtre : Jeanneton courut pour le précipiter, car il paraissait qu'il s'était servi du treillage qui était sous la fenêtre comme d'une échelle; mais la jolie hôtesse s'arrêta, car il cria :
— Ami!... où est madame de Durantal?...
— C'est moi !... dit Annette.
— Ecoutez, madame, je suis un vieux marin, et j'aime trop mon ancien pour le voir égorger... j'ai le poste du village, je viens vous prévenir que le parc est gardé partout, et que si le capitaine n'est pas encore arrêté, vous pouvez le faire évader de mon côté : je suis à la porte qui va à la maison de mademoiselle Sophy, j'ai placé une échelle à vingt pas de la porte, et l'échelle vous mettra sur le mur du jardin de mademoiselle Sophy, car le mur de son jardin touche le vôtre; mais allez doucement, que personne ne vous entende, je n'aurai pas d'oreilles.
— Que le ciel vous récompense!... s'écria Jeanneton ; mais Vernyct est arrêté à la place de M. de Durantal, et ils l'ont emmené...
— Dieu soit loué!... s'écria le gendarme, c'est digne du lieutenant!... eh bien, dit-il, nous ne tarderons pas à le savoir; mais sauvez-vous, parce que la justice va arriver pour saisir les papiers, pour verbaliser : ils sont chez l'adjoint du maire...
— Tenez , dit Annette en présentant au gendarme une épingle de diamant d'une grande valeur que portait Argow, et qu'elle avait aperçue sur sa pelote, tenez, prenez, car c'est l'épingle que portait celui que vous aimez...
— 0 généreuse et digne femme! je me ferais tuer pour lui et pour vous!...
A ces mots, le gendarme, que l'on doit avoir reconnu pour celui qui, au commencement de cette histoire, était avec les maçons sous la treille, descendit doucement et regagna son poste.
Mais au moment où sa tête disparaissait, M. de Durantal entra, et Annette se trouva dans le plus grand embarras, car voici ce que dit Argow :
— Que me veux-tu?... comme tu es pâle!... qu'as-tu?... que demande ce jeune homme?...
Annette mentir!... c'était bien chose impossible!... elle restait dans une horrible angoisse, levant ses yeux sur son mari, regardant Jeanneton et ne sachant que dire. Quelles âmes nobles, pures et religieuses, pourront comprendre ce sup-
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plice où l'amour était combattu par la religion!
— Il sagit, dit-elle enfin, de sauver quelqu'un, cl j'ai compte sur ton secours; celle jeune enfant est venue m'averlir...
— Il n'y a pas un instant à perdre!... s'écria Jeanneton; il faut venir, monsieur, tel que vous êtes, car il n'y a que vous qui puissiez...
— Oui, dit Annettc, il ny a que toi qui puisses le sauver... Viens, je vais l'accompagner, et nous te dirons ce dont il s'agit; la chose est si grave, que c'est ce qui cause mon efTroi.
— Allons donc sur-le-champ! dit Argow; mais faisons mettre nos chevaux...
— Non, répliqua Annclle, nous irons à pied à travers le parc, car c'est dans le village qu'il faut nous rendre.
Et Annette s'élança en lui disant :
— Viens donc!...
Argow étonne ne savait que penser, lorsque Jeanneton le prit par le bras et Tentraina à travers la galerie.
— Il s'agit , lui dit-elle, de venir au secours de Vernycl.
Alors Argow épouvanté les suivit. Ils traversèrent les jardins et le parc en silence, car Argow ayant demandé à sa femme : <: Comment se fait-il que Vernyct soit...? n Annette l'interrompit en lui fermant la bouche avec sa main, et dit à voix basse :
— Chut... silence!...
Ils arrivèrent à la petite porte du parc par laquelle Annette était entrée quand elle vint à Duranlal ; et là, Jeanneton, avec une adresse incroyable, mit une clef rouillée dans la serrure et ouvrit la porte sans faire le moindre bruit. On trouva, en tâtonnant, une échelle appliquée contre le mur du jardin de mademoiselle Sophy. Jusqu'ici tout allait bien, mais ils restèrent interdits, car Annette dit à Jeanneton :
— Comment ferons-nous maintenant?...
Ils entendirent à cent pas d'eux lebruitdesarmes des gendarmes et des voix confuses, ce qui rendait leur position plus difiicile. Alors Jeanneton dit à Argow :
— Monsieur, voulez-vous monter sur celte échelle? Et, lorsque vous serez sur la croie du mur, vous l'enlèverez et la reporterez de l'autre côté pour descendre...
— Mais à quoi cela vous servira-t-il? demanda Argow.
— Chut! dirent Jeanneton et Annette, chut!... silence!... et faites ce que nous vous disons...
— Ouand lu seras dans le jardin, ajouta Annetlc, restes-y jusqu'à ce que tu me voies venir, c'est moi-même qui viendrai te chercher...
Lorsque Annette et Jeanneton virent M. de Duranlal sur la crête du mur et qu'elles l'entendirent descendre, elles s'embrassèrent comme deux sœurs, en s'écriantà voix basse :
— Il est sauvé !...
Alors elles songèrent à se rendre chez mademoiselle Sophy, pour implorer son secours!...
En ce moment toute la société de mademoiselle Sophy était réunie et s'entretenait des événements extraordinaires et inouïs qui se passaient dans la commune de Duranlal.
— Il y a, disait M. de Rabon, trois piquets de gendarmerie à cheval et de la troupe, et dans ce moment l'on arrête M. de Duranlal...
— M. de Secq a été mande et forcé de comparaître ce malin devant M. le juge d'instruction, et il n'est pas encore revenu, ajouta le percepteur.
— Tout ce qui reluit n'est pas or, dit madame de Secq, et mon mari aura été dévoiler...
— J'entends du bruit ! s'écria mademoiselle Sophy.
En effet, Annette et Jeanneton suppliaient la domestique de leur faire parler à mademoiselle Sophy. Otle dernière, ouvrant la porte du salon, aperçut madame de Duranlal qui, alors, s'avança vers la vieille demoiselle et lui dit d'un son de voix qui aurait attendri un démon :
— Ah! mademoiselle, 31. de Duranlal vient d'échapper!... il est dans voire jardin, et je viens vous supplier de le cacher dans votre maison pendant quelque temps : vous lui aurez sauvé la vie ainsi qu'à moi! ma reconnaissance sera éternelle ; oh! sauvez-le!... je vous en conjure par Dieu, par son fils, par tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans le monde!...
Et, en disant ces paroles, elle so jeta aux genoux de la vieille fille étonnée et stupéfaite. Tout le monde accourut, et celte scène fut aussi pittoresque qu'un romancier pourrait le désirer. Dix personnes entouraient mademoiselle Sophy qui, froide et impassible, contemplait avec joie la belle et touchante Annette à ses pieds. La pauvre enfant épiait un sourire, un mot de cette tête antique; la vieille servante tenait un flambeau et restait dans le lointain tandis que Jeanneton , se croisant les bras,^ s'écria :
— Elle hésite, je crois!...
Ce mot fit regarder Jeanneton par mademoiselle Sophy qui reconnut la jolie paysanne qu'elle avait fait chasser du village ; la colère parut sur son visage, et elle dit à madame de Duranlal :
— Si vous êles conduite par cette petite gourgandine-là... je ne sais en vérité que penser de vous, madame!...
— Gourgandine!... s'écria Jeanneton, mademoi-
ANNETTI- ET LE CRIMINEL
selle oublie qu'à dix-huit ans elle avait fait un garçon tout aussi gros que le mien, et qu'il y a entre elle cl moi une difTérence : c'est que j'ai avoué mon enfant, et qu'aucune puissance humaine ne m'y fera renoncer !
Annctte se leva subitement, et secouant violemment Jeanncton :
— Vous nous perdez! dit-elle avec un cri sublime, songez qu'elle peut livrer mon mari !
En effet, mademoiselle Sophy avait le visage tout bleu de rage et de colère et s'écria :
— Marie, allez dire à M. l'adjoint que M. de Durantal est ici !
Annette ne jeta qu'un cri, et s'évanouit; mais, dans l'assemblée, il y eut un mouvement d'horreur qui fut rapide comme un éclair, et l'on s'écarta comme si la foudre eût tombé en éclats : M. de Durantal poursuivi n'inspirait plus qu'une douce pitié...
— Va ! s'écria Jeanncton furieuse, vieille et laide diablesse incarnée, horrible sauvagcsse et infâme scélérate, puisses-tu retrouver le fils que ta as méconnu et le voir massacrer sous tes yeux sans pouvoir le sauver!... les tigres ont plus d'humanité que toi !...
Elle s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit et sauta dans le jardin pour tâcher de sauver Argow. Cette vigoureuse et hardie tentative émut toute l'assemblée qui jeta un cri d'épouvante en la voyant disparaître.
Annette rouvrit un œil mourant, et trouvant en ce moment une noble énergie, elle se leva et s'écria :
— Je le sauverai!...
Elle se dirigeait vers la porte, lorsqu'un autre personnage entra et la prit dans ses bras.
C'était Charles!... Il avait rencontré Vernyctsur la route, et, voyant emmener un homme par un piquet de gendarmes, il accourut, et, reconnaissant Vernyct, il lui serra la main en signe d'amitié, et pria les gendarmes de le laisser parler à son cousin. On n'osa pas le lui refuser à cause du rang qu'il occupait dans la contrée, et Vernyct lui dit à voix basse : <i Votre cousin est sauvé ! il est chez mademoiselle Sophy : l'erreur ne sera reconnue qu'à Valence; courez vite, tâchez de le mettre en voiture : les relais sont préparés jusqu'à Fréjus. le mot d'ordre pour avoir les chevaux de cinq lieues en cinq lieues est : Pamour et Jeanneton. )>
— Chère cousine, dit-il, nous sommes sauvés!... OÙ est-il ?
A ce moment l'on entendit venir, au grand galop, des gendarmes, et l'on vit paraître à la porte l'adjoint du maire et le juge d'instruction avec des hommes qui portaient des flambeaux. La vieille servante les avait rencontrés sortant du château.
iiR B*i.7Ar. r.
En les voyant, Charles resta stupéfait et comme anéanti.
Voici le nouvel incident qui amenait ces personnages, au milieu de la nuit, dans la maison de mademoiselle Sophy. En racontant les mille incidents d'une telle catastrophe on est obligé de laisser en suspens une action qui marche aussi vite que le balancier d'une pendule ; mais le lecteur retiendra que ce que nous racontons longuement se passait en réalité avec la rapidité de l'éclair.
Ainsi, au moment où Charles, le juge, l'adjoint, le commissaire, la servante entraient dans le salon, et pendant que les gendarmes cernaient la maison sur l'avis de la vieille Marie, Jeanneton cherchait dans le jardin et appelait M. de Durantal qui ne venait pas, parce qu'il ne reconnaissait plus la voix d'Annetîe.
Lorsque à Valence madame Servigné raconta au juge d'instruction l'histoire de la bague, de l'épingle et du poison queM. de Durantal portaittoujours avec lui, ce fut un tel trait de lumière et une telle preuve du meurtre de M. de Saint-André ' , que ce magistrat jugea à propos de se transporter pour veiller à ce que cette bague fût trouvée sur M. de Durantal au moment où il serait arrêté. Voilà ce qui explique comment il rejoignit au château les personnes chargées de verbaliser. Il en sortait avec elles sur la nouvelle que M. de Durantal était déjà emmené, lorsqu'il rencontra la vieille servante qui leur dit qu'il était chez mademoiselle Sophy; alors le juge pressa le pas pour se trouver à cette catastrophe.
En arrivant, il demanda où était le prévenu, et personne ne put lui répondre Cette scène forma un tableau vraiment curieux.
Autour de mademoiselle Sophy étaient les huit personnes qui composaient la société. L'étonncment se peignait sur toutes les figures, et celle de mademoiselle Sophy annonçait une i)rofonde terreur, car elle commençait à réfléchir.
Le juge, l'adjoint, leurs suppôts, cherchaient des yeux M. de Durantal ; Charles , le coude appuyé sur la cheminée, dévorait des larmes cuisantes qui roulaientsurson visage abattu; Annette était debout, pâle, roulant des yeux égarés, et, lorsqu'elle aperçut venir le gendarme qu'elle reconnut pour celui qui leur avait donné un bon avis, elle tomba à genoux, et, comme si elle était seule, elle joignit ses mains, et, levant les yeux au ciel, elle fit une prière éloquente. Une multitude de lumières éclairaient diversement toutes ces figures parlantes et d'expressions si multipliées, et si l'on pense à l'intérêt d'une
' M. lie Saiiil-Andrc était, dans le Vicaire des Ardenneu, k'oonmiaiulantdu vaisseau dont s'empara Argow pour pirater, et eette frépale se nommait ia Daphnin.
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semblable situalioii, on aura un «les plus beaux tableaux qu'un peintre puisse offrir.
En ce moment un cri se fil entendre dans le jardin ; il était tellement perçant, il y résidait une expression de douleur si forte, si vraie, si expansive, si déchirante, que sultilenienl tout le monde se jeta aux fenêtres et l'on regarda ce qui pouvait la causer.
Trois gendarmes étaient entrés avec des flambeaux, ce qui jetait une lueur très-vive sur le jardin, et l'on vit dans renfoncement, et contre le mur, la pauvre Jeanneton succombant sous 31. de Duranlal; il avait chaque pied posé sur chaque épaule de la jolie hôtesse, et il atteignait déjà la crête du mur lorsque les gendarmes, en entrant, virent cette scène touchante, et, quand ils se dirigèrent sur Jeanneton , elle jeta ce cri d'horreur.
Alors M. de Duranld descendit; et, allant vers les gendarmes, il leur dit avec le plus grand calme :
— Si c'est moi que l'on cherche, me voici !...
Il fut amené, avec Jeanneton, devant le juge qui, sur-le-champ, se tournant vers le gendarme, lui dit sévèrement :
— Et pourquoi êtcs-vous venu nous avertir que Ton avait arrêté et emmené celui qui dit s'appeler de Durantal?...
— C'était la vérité, dit Charles au juge, car j'ai rencontré l'escouade.
T- C'est Yernyct probablement!... dit Argow. Charles fit un signe affirmatif, et une profonde horreur régna.
— Mademoiselle, dit Charles au désespoir en se tournant vers mademoiselle Sophy, votre ouvrage est complet ! . . . vos bavardages, vos soupçons, m'on t conduit à chercher la vérité , vous avez livré le criminel que vous aviez perdu, vous méritez une couronne, car vous avez atteint le dernier degré des devoirs de Vhomme social!... les légistes vous diront: « C'est bien!... -■> Le malheur, c'est que mon àme et mes mains ne sont pas pures de cet héroïsme social, mais je ferai tant que je rachèterai ma faute !
— Et que ferez-vous, monsieur? dit le juge en regardant Charles.
— Ce que je ferai? s'écria ce dernier, je défendrai mon cousin, et je le sauverai... j'en crois mon cœur saignant !...
— Non , dit Argow avec calme , rien ne peut me sauver... il faut que les crimes s'expient sur la terre... Et vous, mademoiselle, dit-il à mademoiselleSophy, la religion et mon Annelte m'ont appris à bénir les instruments de la volonté céleste!
En achevant ces paroles , il lança un regard plein de bonté à celle qui Tav.it .ivre.
— C'est digne de qui renie son fils!... dit la jolie
hôtesse à mademoiselle Sophy ; je doute vraiment que vous ayez eu une mère!...
Annettc s'était attachée à son époux et elle l'embrassait avec une force et une tendresse qui semblaient tenir à la folio. Elle ne pleurait pas, ses yeux étaient secs et brûlants.
— Est-ce qu'on ne me laissera pas avec lui, M. le juge?... dit-elle.
— C'est impossible!... répondit-il.
Annettc baissa la tête.
Comme un ange, Jeanneton souriait et conservait de l'espérance; alors le juge, se levant, fit examinera tout le monde les bagues que 31. de Durantal portait à ses doigts. Bientôt Ton sépara Annettc de force, malgré ses cris déchirants, et l'on emmena 31. de Duranlal tranquille et résigné.
A ce moment, Charles arrêta le criminel et lui dit :
— 3Ion cousin , je vous supplie de ne rien répondre à toutes les demandes que l'on pourra vous faire pendant vos interrogatoires. J^a loi, muette sur le refus d'un prévenu, vous en accorde le droit, et le débat oral, devant la cour d'assises, est le seul qui décide de votre sort. Je connais les lois, cette conduite n'est pas clèfemlne , et, comme je connais aussi les ressources des lois, c'est la seule qui puisse vous sauver : jurez-moi d'agir ainsi , et de vous renfermer dans un silence absolu?...
— 3Ionsicur, dit le juge d'instruction, vous vous compromettez en donnant de tels conseils à votre cousin; et, membre de la magistrature, vous ne devez...
— 3Ion cousin , jurez-le-moi par l'enfant que porte ma cousine...
— Oh ! jure-le !... dit Annettc en larmes.
— Je le promets, dit-il.
— J'y compte, répliqua Charles.
En les voyant partir, Annctte poussa un grand cri, et, parcourant des yeux le salon, elle dit à mademoiselle Sophy :
— 3Iademoiselle, je n'ai jamais maudit personne, je souhaite que Dieu vous pardonne; mais moi... oh ! jamais!... vous m'avez 6té plus que la vie !...
— Que le diable vous rôtisse! s'écria Jeanneton; je ne suis qu'une pauvre pécheresse, mais je suis plus riche que vous, car j'ai un cœur!... et vous navezqu'unepicrre, là!...(Elle montrait son cœur.)
— 3 ous avez fait votre devoir, dit Charles ; mais, moi , magistrat , je ne sais pas si je l'eusse suivi à la rigueur...
Ils sortirent en soutenant Armette, car elle ne pouvait pas marcher.
La société s'en alla saluer mademoiselle Sophy; elle resta seule avec la vieille 3Iarie qui lui dit ;
— 31. de Durantal a été arrêté précisément à la
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même heure que vous êtes accouchée, et dans ce même salon, et c'est aujourd'hui Tanniversaire ! Mademoiselle Sophy frémit involontairomeni,
CvSO CHAPITRE XXm.
Le lendemain, Annetle et Jeannelon qui avait repris les habits de son sexe, et qui était charmante avec la toilette que lui donna madame de Durantal, abandonnèrent le château avec Charles, et s'en allèrent à Valence, suivis de 31ilo et des deux nègres, ses compagnons.
Elle laissa le chràteau sous la direction d"un homme que Vernyct lui avait désigné comme homme de tèfe, et cet inconnu était un des brigands de la forêt qui , reconnu par Vernyct et engage à rentrer auprès de son ancien capitaine, avait de nouveau juré de défendre Argow et le lieutenant comme par le passé.
Annette rencontra à moitié chemin Vernyct que l'on avait relâché.
— Mort de ma vie!... s'écria-t-il en monlantdans la calèche où ils étaient tous trois, je le délivrerai , ou on m'enterrera sous les ruines de Valence!...
— Et il y aura des gens qui vous prêteront mainforte, dirent deux paysans qui passaient.
Ils s'arrêtèrent, et regardant Annette, ils la saluèrent et ajoutèrent :
— Nous venons d'un pays où, quand on a appris que le bienfaiteur du canton était arrêté, il n'y a eu qu'une voix pour jurer sa délivrance, quoi qu'il ait fait...
— Bonnes gens!... dit Annette, quelle reconnaissance!... Tenez...
Et elle leur jeta sa bourse et ses bagues précieuses.
— Est-ce du malheur! dit Vernyct ; tout était prêt, le départ convenu, les relais même préparés, car il semble que je me doutais de cela... Oh! je le délivrerai!... Tout Valence parle de cette aventure-là : il n'y a pas une personne qui n'en jase avec son voisin; dans les rues, dans les maisons, c'est une nouvelle qui se commente, qui se répand, qui vole... Ces imbéciles-là me montraient au doigt. Patience!... patience!... et moi, il faut que je prenne garde à ma lête, car elle me joue des tours... Du sang-froid , mon bonhomme...
Annettelui prit la main et la pressa sur son cœur.
— 0 digne ami!... dit-elle, rendez-le-moi! et fussiez-vous un impie, je crois que j'obtiendrais votre grâce en sacrifiant ma vie future tout entière!...
— Que deviendrai-je, dit Charles, si nous ne réussissons pas, moi qui suis cause de tout?...
— Vous?... s'écria Vernyct en lui présentant son pistolet, tuez-vous alors pour m'épargner de le faire...
— Terrible!... dit Annette en lui prenant le bras et détournant l'arme, y pensez-vous?...
— Je ne me tuerai pas, dit Charles, parce que j'espère lui être encore utile... je suis son avocat...
— Et votre place de procureur?...
— Je ne l'ai plus...
— Tant mieux..., dit Vernyct. Ah! ajouta-t-il, bonjour, petite!... je ne te reconnaissais pas.
Et il pressa la main de Jeanneton.
En arrivant à Valence, ils rencontrèrent M. et madame Gérard.
— Ah ! ma mère ! s'écria Annette en la revoyant, que n'êtes-vous arrivée trois jours plus tôt!... nous serions heureux !...
Et elle fondit en larmes.
M. et madame Gérard rétrogradèrent et ils vinrent tous s'établir dans la maison de madame Servigné et d'Adélaïde, qui étaient au désespoir. Rien n'égala celui du père et de la mère d'Annette, car c'était du désespoir seul : il ne s'y mêlait aucun sentiment comme à celui d'Annette qui était en proie à mille sentiments divers.
— Chère cousine, dit Annette en revoyant Adélaïde , je devais vous' envoyer hier le monument du dernier bienfait de la chère créature que la fatalité a perdue... tenez ! je vous le remets moi-même.
En disant ces paroles elle tendait à Adélaïde et à son mari une quittance de soixante mille francs que madame Bouvier devait encore à mademoiselle Sophy pour achever le payement total de ce qu'ils leur devaient.
— Il vous aimait parce, que vous m'apparteniez par les liens du sang..., dit-elle les larmes aux yeux.
A ce trait, toute la haine qu'Adélaïde avait pu concevoir s'effaça comme un nuage qui disparail dans le ciel.
Un silence terrible régna entre tous ces personnages réunis , et, au bout d'un gros quart d'heure, Annette s'écria :
— Mon cousin, faites en sorte que je puisse passer toutes mes journées avec lui!... dans sa prison!...
Charles sortit et ne revint qu'avec toutes les autorisations nécessaires pour qu'Annetle, A'ernyct et lui, entrassent dans la prison où Argow était détenu, à toutes les heures et pendant tout le temps que l'on pourrait voir le criminel.
Annette et son cousin se rendirent sur.-le-champ à la prison. Ils trouvèrent Argow dans la chambre la plus commode du lieu. Elle était toute nue, un lit et une chaise composaient l'ameublement , et sur le mur une foule de noms écrits attestaient le dés-
ANNETÏE ET LK CHIMLNEL.
espoir, le (lésœuvrciiiciil cl reiinui de ses horribles préticcesscurs. J.a seule fenêlre de cette chambre était grillée, et, dans l'espèce de galerie par laquelle il lallail arriver, il y avait deux sentinelles, et, au bout, le logement du concierge.
Annette en entrant eut un liorrible saisissement, elle ne retrouva des forces que pour voler sur les genoux de son mari. Il était calme, un léger sourire errait sur ses lèvres, et il embrassa Annelle avec cette douce et pure joie qui ranimait à Durantal lorsqu'il était assis prèsd'clledanscettccliambre de plaisir et de bonheur. Encore voyait-on dans ses traits celte teinte de satisfaction qui devait faire briller le visage des saints martyrs lorsqu'ils confessaient Jésus-Christ au milieu des tourments. Il semblait que l'assurance qu'il acquérait de pouvuir expier sur la terre des crimes commis sur la terre, lui donnât encore plus de sérénité dans l'âme que sa conduite précédente. Il avait plus de confiance à ce baptême de sang qu'il devait recevoir, qu'à celle robe d'innocence que ses bienfaits et ses remords lui faisaient revêtir aux yeux de Dieu.
Annette jeta un regard douloureux sur cette chambre, et reporta bien vile ses yeux sur Argow, comme si elle eût craint de s'être dérobé trop longtemps à elle-même le cruel bonheur de le voir :
— Ami, dit-elle, comme tu es mal ici!...
— Qu'importent les lieux, mon Annette! ce m'est un temple puisque je te vois.
— Comment, s'écria Annette, une créature aussi noble, grande, généreuse, a pu commettre une action blâmable!... oh! non, tu es innocent, mon cher amour, je le dirai à toute la terre... au ciel, aux juges !...
— Je suis coupable , Annette , répondit Argow 5 mais écoute-moi , je veux rester dans ton cœur ce que j'y fus toujours , c'est-à-dire , un être que lu as rendu, par le céleste contact de ton âme, pur et digned'avoirété innocent aux jours de son enfance, digne enfin d'avoir repris cette candeur sainte qui t'a décorée de sa grâce virginale. J'exige, mon Annette , que lu vives dans la solitude.
— Hé ! je ne vivrai qu'avec toi jusqu'au dernier moment!... s'écria-t-elle.
— J'exige, entends-tu, mon ange?... /ea^/^e, c'est un mot que ma bouche ne t'a jamais prononcé, je veux que lu ne puisses en rien connaître les détails horribles de ce qui se passera à la cour d'assises... tu me le promets?...
— Oui.
Pendant celte scène, Charles, appuyé sur la nmraille et les bras croisés, paraissait en proie à une agitation violente et à une grande méditation.
— Mon cousin, dit-il, vous vous souvenez de Voire promesse d'hier ou de ce malin? Lors de votre
arrestation , vous m'avez juré de ne rien répondre pendant le cours de vos interrogatoires, telle demande qui vous soit faite.
— Je tiendrai ma promesse.
— Oui, dit Annelle , c'est bien important, à ce que dit Charles, et il faut suivre ses avis, mon ami, car, en fait de lois terrestres, il connaît ce qui esi permis et ce qui est défendu.
— Ma cousine, répondit Servigné, voulez-vous un inslant nous laisser seuls?...
— J'aime mieux, dit Annelle, me fermer les oreilles, car je ne veux pas perdre une seule minute que je pourrais employer à le voir.
— Mon cousin, dit Charles à Argow, y avait-il des témoins du crime qui parait avoir été commis à A. ...y?...
— Aucun, car il n'y avait que \ernyct, et nous sommes la même âme.
— Est-ce vous qui l'avez commis?
— Oui...
A cette parole, une grosse larme roula sur le> joues d' Argow , et il passa ses mains sur son visage comme pour dérober son remords à des yeux humains.
— Il y a de l'espoir... beaucoup! mais il faudra obtenir de votre mari qu'il ne fera pas à l'audience des réponses qui lui soient désavantageuses... Si alors il voulait user d'une dénégation constante...
— Oh ! ne l'espérez pas!... s'écria Argow ; je dirai toujours la vérité quand on me la demandera.
— Ma tâche n'en sera que plus difficile, dit Charles; mais j'espère...
— Tu espères, Charles?... ah! lu me rends la vie!... dit Aimclte.
Chaque jour Annette vint au matin et s'en alla le soir. Vernycl n'entra pas une seule fois, car aussitôt qu'il sut que .son ami était emprisonné, il repartit avec Jeanneton, et on ne le revit plus à Valence. Charles, de son côlé, s'occupa enlièremenlderaffaire de son cousin, et, ayant reçu l'ordre de se rendre à C"* où i! était nommé avocat général, il envoya sur-le-champ sa démission, et s'inscrivit comme avocat à la cour royale de G"**.
Tant qu'Annclle ne vit pas le danger imminent, et au bout de quelques jours, elle redevint comme jadis, c'est-à-dire, qu'elle ne s'occupa qu'à combler d'amour, d'attentions et de recherches, son mari dont la sublime résignation, le calme et la fermeté la rassurèrent. Elle reçut, de beaucoup de personnes, des marques d'amitié; car généralement on la plaignit.
L'affaire fut instruite avec une célérité cl une activité extraordinaires; cependant l'éloignement de tous les témoins à citer qui se trouvaient pour la plupart à A....y , à Aulnay-le-Vicomte et à
ANNETTE ET LE CRIMINEL
\ aiis-la-Pavée, tous endroits situés dans le département des Ardennes, fit qu'il s'écoula encore deux mois avant que l'afTairc ne ftit portée au tribunal terrible du jury.
Les magistrats qui composaient la chambre d'accusation étaient tous révérés, et quand on apprit qu'ils avaient décidé que M. de Durantal serait mis en jugement , la ville de Valence lut plongée dans rétonnement, et les campagp.es, au milieu desquelles Annette et son mari avaient exercé leur bienfaisance active, furent frappées de terreur, de manière que cette cause devint l'occupation de tout un pays, et l'on sait que les pays méridionaux ne s'occupent pas d'une chose à demi.
M. Badger, le préfet, était tellement connu pour être l'ami intime et dévoué de M. de Durantal, qu'il reçut sa destitution , quoiqu'il eût agi avec finesse pour conserver sa place au moment où il pouvait sauver son bienfaiteur. En effet, il avait affecté la plus grande horreur pour lui, et avait pris des mesures si sévères que Ton commençait à l'accuser dans le public; mais cette conduite n'empêcha pas que l'on ne crut pas, dans une semblable circonstance, devoir lui confier le soin d'administrer le département au milieu duquel on allait juger son ami intime.
Bientôt la cour d'assises fut convoquée, et il \ int de Grenoble un conseiller de la cour royale pour présider. L'afiluence du monde fut extrême à Valence, et la curiosité publique était excitée au dernier point. L'on prit même des mesures envers la foule que l'on présuma devoir envahir la salle des audiences, et l'on réserva des places pour l^s personnes de distinction. Les avocats réclamèrent même leurs bancs; car ils étaient intéressés à la lutte qui allait s'engager. En effet, Charles avait fait preuve du plus grand talent pendant le temps qu'il exerça ses fonctions, et son histoire avait couru la ville : on connaissait sa haine primitive pour M. de Durantal, son amour pour sa cousine, et l'on savait que c'était lui et mademoiselle Sophy qui étaient la cause première de l'infortune de M. de Durantal.
D'un autre côté , M. de Ruysan était l'adversaire, l'ennemi avoué de Charles. L'affairedeM. deDurantal paraissait peu douteuse, conscquemuient la lutte entre ces deux talents devait être fort intéressante. Il est vrai de dire que la noble conduite de Charles et son refus de la place d'avocat général à C*' lui avaient conquis tous les suffrages, et lui faisaient pardonner les torts qu'il avait, eus envers son cousin, alors qu'il était procureur du roi.
Enfin le jour de la justice humaine arriva pour le criminel, et le premier jour, en présence d'une assemblée immense, les juges parurent sur leur tribunal, dans une salle majestueuse. Un grand cru-
cifix était placé au dessus du président qui, entouré des juges, se trouvait en face du public : les jurés se trouvaient à droite , et le criminel à gauche; le procureur du roi, M. de Ruysan , était presque à côté d'Argow, que des gendarmes gardaient à droite et à gauche, et Charles n'était séparé d'Argow que par la boiserie de l'espèce de stalle dans laquelle se trouvait l'accusé.
Quand Argow parut, tous les regards se portèrent sur lui avec une espèce d'avidité, et cette vue produisit dans l'âme des spectateurs des seiitiments divers. Cette figure avait contracté un tel caractère de sublimité et de grandeur, il régnait une telle sérénité d'àme sur ce front, où jadis brilla tant d'énergie, qu'il y eut généralement une tendance à l'admiration. Les femmes surtout connaissant, par la voix publique, la concorde et le bonheur qui vivifiaient son ménage , et la grandeur qui éclatait à Durantal, lui tenant compte enfin du dévouement profond d'Annette, furent influencées en sa faveur par son seul aspect Le hasard avait voulu que les seules croisées de la salle fussent du côté des jurés, ce qui faisait que tout le jour tombait, conmie un rayon du ciel, sur l'accusé, et qu'aucun des mouvements de sa figure ne pouvait échapper à ses juges. Au milieu du public privilégié, on remarqua un homme debout contre une croisée, il regardait la masse des jures qui attendaient le choix qu'on allait faire d'eux, et il la regardait avec une attention de tigre; son œil avait quelque chose de perçant ; il parcourait, de son regard terrible, rassemblée et principalement les magistrats, avec une curiosité sauvage. Cet homme, fortement contracté, souffrant, pâle, abattu par de grands travaux et des souffrances physiques, était Vernycl!... Sa figure annonçait une grande douleur morale, et de grandes résolutions.
Lorsque les jurés furent choisis, que les récusa. lions furent exercées de part et d'autre, A ernyct remarqua chacun des douze juges que la société donne aux criminels , et il sortit. Tout le monde étant assis , le président ouvrit la séance et les débats, recommanda le plus grand silence, et un greffier lut l'acte d'accusation.
Nous allons en rapporter succinctement les principales circonstances, afin que le lecteur soit parfaitement au fait de ce grand débat, et nous lui éviterons la prolixité nécessaire de l'acte qui tiendrait trop de place dans un moment aussi intéressant.
« Depuis longtemps (y était-il dit) les divers Etats ,i\,iienl été instruits de l'existence d'un exécrable pirate, nonuné Jrgotr, lequel infestait les mers d'Amérique. :>
A ce nom, il y eut un mouvement dans l'assemblée.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
i( Il L'I.'iit signalé par tous les gouverneinenls , et l'on sa\ait qne ses pirateries avaient coniniencé par ranéantisseinenl d'une flotte espagnole qui portait à Cadix l'argent de la Havane. Ce pirate était un contre-maitrc do la frégate la Duphnis, commandée en 18,., par 31. le marquis de Saint-André, contreamiral au service de France, et qui s'y rendait pour recevoir les ordres du gouvernement : Argow avait soulevé l'équipage, et s'était emparé du vaisseau après avoir déporté 31. de Saint-André et tous les olTiciers qui lui restèrent lidèles, et l'on remarquera que de tous ces ofTicicrs, déportés sur un rocher stérile, il n'y eut que 31. do Saint-André qui revint en France.
«1 Longtemps tous les gouvernements, effrayés des pirateries horribles de ce brigand qui dévastait
les mers, s'étaient concertés pour s'en emparer ;
mais son habileté et sa valeur, le dévouement de SCS satellites, le firent échapper à toutes les poursuites. Il vint un jour échouer sur une côte aux Étals-Lnis, et, euNOjé à Charlestown, il fut condamné à mort; mais, s'étant rendu utile à V Union parla vaillance de ses troupes, il obtint sa grâce.
ic L'immensité de ses richesses lui fit penser à jouir dos fruits de ses crimes. Il vint en France, décidé dès lors à vivre tranquillement, et, se fiant à son opulence et au genre de vie qu'il adoptait, il crut demeurer impunément sur cette terre hospitalière.
«i II y aurait vécu, en effet, sans être atteint par d'autres lois que par celles de la vengeance divine, si la Providence n'avait ordonné qu'il se décèlerait lui-même par de nouveaux crimes.
■ En 181.., Argovv, qui depuis son retour prenait le nom de 3Iaxondi, avait acquis plusieurs terres, et notamment la terre deDurantal. Un de ses amis, nommé Vernyct, et sur la complicité duquel la justice n'a pas obtenu assez de preuves pour le faire paraître à coté d'Argow... ;>
— Et c'est son regret!... s'écria une voix terrible qui sortit du milieu de la foule, au moment où le greffier lut cette partie du réquisitoire.
On chercha vainement l'interrupteur, et celte phrase parut émouvoir singulièrement Argow qui dit à voix basse à Charles :
— Oh ! un ami !. .
— '!.... avait acheté, continualegreffîer,soit pour le compte de son ami, soit pour le sien, une terre très-considérable à "\ ans-la-I*avée. 3lonseigneur révoque d'A....y possédait une terre voisine de celle de V ernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées les unes dans les autres, que 3Iaxendi et Vernyct se rendirent exprès à A.. ..y, pour acheter la propriété de monseigneur l'évéque d'A....y.
(i 3Ionseigneur était le frère de 31. le marquis de Saint-André, et ce dernier venait de rentrer en France, cherchant une lille chérie, nommée 31élanie, qu'Argow avaltcnlevée à Paris, et retenait prisonnière dans son château de V'ans, espérant épouser la (ille de son ennemi, et l'obliger ainsi à se taire, si par hasard il revenait.
ic Lorsque Vernj et et Argow se présentèrent chez monseigneur d'A....y, ils revirent 31. de Saint- André qui, n'écoutant que sa vengeance et la juste indignation que lui inspirait la vue d'un tel criminel, envoya sur-le-champ chercher la gendarmerie pour le faire arrêter. Ce fut alors qu'A rgo\v-31axendi découvrit à son ancien chef la situation de mademoiselle de Saint-André.
<c Le danger pressant dans lequel était sa fille obligea 31. de Saint-André à différer de livrer aux lois son ancien matelot, jusqu'à ce qu'il lui eut rendu sa fille, que ce dernier menaçait de la mort.
i: Après cette entrevue, 31. le marquis de Saint- André fut trouvé mort, et, dans la nuit, Argow partit.
''. Voilà les faits principaux , et maiïitenant commence un autre ordre de faits.
<: Argow avait intérêt à commettre ce crime, et les faits suivants vont établir sa culpabilité. »
A ce moment, l'audience fut interrompue par un fait singulier qui donna lieu à arrêter la lecture de lacle d'accusation.