‹ Œuvres de BalzacChapitre 36 sur 78 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

31. de Rabon était le chef du jury, et, à l'instant décrit dans le chapitre précédent, il se leva, et interpella ainsi le président :

— 31. le président, une personne que je ne pourrais désigner et qu'aucun de mes collègues n'a vue par suite de l'attention que nous prêtons à l'acte d'accusation qu'on lit en cemomen% vient de lancer sur notre table une note ainsi conçue :

i( Si M . de Dtiranfal est condamne et s'il est exécuté, le chef du jniy et l'un des jurés dont la voix aura été contraire à l'acquittement, périront, eux et leurs familles!... d

31. de llabon remit la note au président; 31. de fiuysan fil sur-le-champ un réquisitoire auquel la cour obtempéra, et il sortit pour faire commencer les poursuites sur cet attentat, l'un des plus graves que l'on puisse commetlro contre les lois (ie son pays. L'audience fut troublée et l'on chercha rncorc vaiiicmont une ecule personne à accuser de

ANNETTE ET LE CRIMINEL

celte singulière circoiislance, car Jeanneton, mise avec la plus grande élégance et qui se trouvait auprès des jurés, ne (ut reconnue par personne pour la Jeanneton qui gardait des chèvres à Durantal, et c'était elle qui, par le conseil de Yernyct, avait glissé ce papier sur le bureau des jurés. Elle avait soufflé sur ce papier plié en quatre, et sa douce haleine avait conduit le papier criminel jusqu'aux doigts de 31. de Rabon; ce petit manège fut favorisé par l'attention générale et par le poli du bois dont était fait le bureau.

Après cette longue interruption , l'on reprit l'acte d'accusation dont la lecture remplit cette première séance.

»... Argow avait intérêt, reprit le greffier, à commettre ce crime, et les faits suivants établissent sa culpabilité.

<i Monseigneur l'évêque d'A....y, soupçonnant l'affreux pirate de ce crime, en apercevant son frère mort, fit appeler la justice, et l'on examina avec soin le corps du contre-amiral.

»! 1° L'on découvrit que la mort lui avait été donnée violemment, mais sans lésion, car il était glacé par l'effet d'un poison subtil et d'un poison végétal qui ne laissait aucune trace. Cependant, on découvrit à l'artère du bras une piqûre, et les médecins n'hésitèrent pas à déclarer que cette piqûre légère était la cause de cette mort subite.

<t 2° En dépouillant les chairs avec précaution, autour de celte piqûre, on aperçut un fragment de deux lignes environ de hauteur et d'une finesse imperceptible, qui se trouvait dans la plaie. Les médecins, munis de ce résidu d'une substance inconnue, l'ont enfoncé dans le corps d'un chien qui, à l'instant même où le fragment eut percé le tissu de sa veine, expira, et les mêmes symptômes qui parurent sur le corps de M. de Saint-André parurent sur le sien.

«1 Alors les recherches les plus minutieuses eurent lieu, et l'on vit sur le parquet les traces des pas d'un homme qui serait sorti par la cheminée. On examina la cheminée avec soin, et Ton reconnut, aux traces laissées dans son passage, qu'un homme s'était introduit par le tuyau de cette cheminée : le faîteau en avait été démoli, et les débris s'en trouvèrent dans la cour.

<i Dans le jardin, on découvrit des pas d'homme imprimés sur le sable qui , par l'effet du hasard , avait été ratissé dans la journée, et la mesure , la description minutieuse du i>icd, soit en allant, soit en revenant, a été prise.

« En examinant le haut de la cheminée, on découvrit un crampon de fer, il était neuf, et une marchande a déclaré en avoir fourni sept, dans la soirée pendant laquelle le crime a été commis, à un

homme d'une taille moyenne, el elle a désigné Argow. On a en effet retrouvé les sept crampons sur la muraille de l'hôtel qui donne sur le jardin.

u La femme qui tient l'auberge où Argow était logé, déclara que ce dernier avait été absent pendant le temps de la nuit et Theure à laquelle le crime a été commis.

u D'après ces renseignements, on se mit à poursuivre Argow qui se faisait appeler Maxendi; mais les recherches furent vaines, parce qu'il sut les éluder toutes.

<[ M. de Durantal a, au moyen d'une épingle formée par une arête de poisson , tué un taureau furieux dans son parc, et le taureau mourut aussitôt que l'épingle entra dans le sang du taureau.

u La bague qui contient cette épingle a été saisie sur lui au moment de son arrestation, et cette épingle venimeuse est cassée à sa partie inférieure, et le fragment trouvé sur le corps de M. de Saint- André se rapporte parfaitement bien à cette épingle ; la couleur du poison dans lequel elle est trempée est uniforme dans le fragment et dans l'épingle, et une foule de témoins reconnaissent M. de Durantal pour l'homme qui vint à A y.

<i Les pas décrits et la trace du pied sont exactement les mêmes que ceux que produisent les pieds de M. de Durantal, etc., etc.

(; A ces causes, etc.. »

Cet acte d'accusation était dressé et signé par le procureur général de la cour royale à G'** , sans nulle participation du parquet du tribunal de Valence.

Le lendemain, la séance fut ouverte dès le matin; l'affluence était encore plus grande que la veille : l'on commença par l'appel des témoins. Sur la liste, mademoiselle Sophy se trouva l'un des derniers, et elle était, au moment où l'interrogatoire commença, placée entre le bureau de M. de Ruysan et le tribunal de la cour.

— Comment vous nommez-vous? demanda le président à Jacques.

Il se leva et répondit :

— Je ne m'appelle ni Argow ni Maxendi; j'ai pris le nom de Durantal parce que je possédais cette (erre, et qu'en effet je n'ai aucun nom propre... je m'appelle Jacques...

A ces mots, mademoiselle Sophy jeta un cri perçant; elle regarda, avec la plus grande anxiété, le prévenu et tour à tour le président du tribunal, puis (Ile parut en proie à l'horreur la plus profonde.

Ici, Charles se leva et dit aux jurés :

— Messieurs, vous remarquerez que nous ne sommes point Argow ni Maxendi, et que Ion n"a, en aucune façon, établi l'identité.

— Avocat , dit le président , vous ne devez pas

ANNKTTI- ET LE CUIMLXEL.

faire encore celte observation, elle rentre clans l'ordre de votre plaidoyer, et vous avez tort de jeter d'avance...

Il s'arrêta, car son voisin, le président du tribunal, lui parlait à voix basse.

— Où ètes-vous né?... demanda le président à Argow.

— A Duranlaljcn 1780.

— Où est la preuve de celte assertion?... Jacques lit parvenir au président un parcliemin

crasseux, et niadenioiselle Sophy , y ayant jeté les yeux, s'écria d"une voix altérée :

— Mon fils! oh! je t'ai livré!...

Elle tomba comme une masse privée de \ic; et, en tombant, son crànc, portant sur le coin du bureau des juges, s'ouvrit, et le sang jaillit nicnic sur le président.

Elle était morte roidc, autant par la violence du coup que par l'horrible révolution qui s'était faite en elle.

Cet événement causa une sensation extraordinairCj et, sur-le-champ, Charles s'élança vers mademoiselle Sophy, et, s'assurant qu'elle n'existait plus, s'écria :

— Celte mort subite, messieurs, nous prive d'une des plus fortes preuves en notre faveur, car vous ignorerez à toujours si cette demoiselle n'a pas eu deux enfants qui se ressemblassent tellement que les crimes de l'un pussent être attribués à l'autre. Je prends acte de ce moyen à l'instant môme pour faire voir qu'il entrait dans notre défense avant l'événement même, mais la cause présente des moyens de défense qui ne nous l'auraient fait employer que comme surcroît.

Celte observation de Charles produisit une grande impression.

En ce moment, le président de Valence, devenu pale et presque sans connaissance, déclara se récuser; sur un mol qu'il dit au président de la cour, cette récusation fut admise; cl ces événements, en plongeant l'assemblée dans une incertitude et un effroi cruels, aiguillonnèrent vivement la curiosité publique.

La séance fut longtemps interrompue; car il fallut erdcver mademoiselle Sophy, et cette opération nécessita beaucoup de temps.

Enfin le président, que cet événement avait, comme tout le monde, , visiblement ému, reprit l'interrogatoire de l'accusé.

— Reconnaissez-vous celle bague pour vous avoir appartenu?

— Je crois l'avoir portée..., répondit Jacques de Durantal.

— Avez-vous servi sous M. de Saint-André?

— Oui. monsieur.

— Eaisiez-vous partie de léquipage de la frégale la Duphnis'/

— Oui, monsieur.

— A quelle époque?

— En 180...

— A quelle époque rentràles-vous en France?

— En 181...

— Avez-vous connu mademoiselle de Saint- André ?

— Oui, monsieur.

— Est-ce vous qui avez été à A — y, chez monseigneur l'évéque, dans l'intention de lui acheter sa terre?

— Oui, M. le président.

— En quel temps?

— Je ne saurais en vérité préciser l'époque de mon voyage.

Celte réponse causa un visible plaisir à Charles Servigné.

— Avez-vous vu M. de Saint-André, le contreamiral, à A. ...y?

— Oui, M. le président.

— Etait-ce le soir ou le malin?

— Ce fut le soir et ce fut le malin, je le vis deux fois.

— 3îessieurs les jurés, dit Charles, remarqueront que l'acte d'accusation ne mentionne qu'une visite.

— Quand ctes-vous reparti d'A....y?

— Quelque temps après avoir vu M. le contreamiral.

— Èles-vous resté, tout le temps qui s'écoula entre voire visite et votre départ, à Thôlel d'Espagne où vous logiez?

— IS(»n, monsieur.

— Qu'avez-vous fait pendant ce temps?

Ici Charles, se levant brusquement, dit au président :

— Monsieur, je m'oppose à ce que mon client réponde; car ou il avouera que pendant ce temps il a tué M. de Saint-André, et son aveu ne peut servir en rien, les lois se refusant à ce qu'un prévenu s'accuse lui-même, ou il gardera le silence et niera, alors de toute manière la quc3lion est inutile; il vaudrait mieuv Jious demander sur-le-champ : ic Ètes-vous coupable?... »

Le président se tut, mais M. de Ruysan s'écria d'une voix sévère :

— Eh! depuis quand s'élèvc-t-il du barreau une voix qui impose des lois au pouvoir qu'a le président de diriger les débats? on vous interroge!... gardez le silence si bon vous semble ; ne l'avez-Vous pas gardé insolemment pendant toute l'instruction?

— Nous en avions le droit I répliqua Charles.

— Eh bien [ gardez-le dune encore en ce moment, ef n'oubliez pas que c'est par faveur que le minis-

AKiN'KTTE ET LE GKlMilSEL.

tèrc public et ia cour ont permis qu'un avocat général plaidât comme un simple avocat!

— Je me soumets, dit Charles, à fout ce que cette réplique a de grave pour moi, puisque l'accusé garde le silence : je n'ai ici d'autre vue que son salut.

— Accusé Jacques, d'où teniez-vous celte épingle ou cette arête?

— D'un chef de sauvages de l'Amérique septentrionale.

— Avcz-vous été arrêté à Charlestov.n et condamné comme pirate?

— Oui.

— Je ferai observer, dit Charles, que l'acte d'accusation n'a fondé en rien sa sévérité sur nos prétendues pirateries, et que la piraterie étant même reconnue, nous ne pourrions pas être condamnés pour ce crime.

— Aussi, reprit le président, ne fais-je celle question que pour établir Tidentité que vous annonciez vouloir détruire! N'est-ce pas avec cette épingle que vous avez tué récemment un taureau dans le parc de Durantal?

— Oui, M. le président.

— Le chef de sauvages qui vous remit cette arête empoisonnée en avait-il plusieurs?

— Je l'ignore.

— Des gens de votre équipage, ètes-vous le seul qui possédiez une arme semblable?

— Je l'ignore.

— Avez-vous communiqué seul avec ce chef?

— Non, monsieur.

— Étiez-vous plusieurs de votre équipage?

— Oui.

— En est-il revenu beaucoup en France avec vous?

— Tous ceux qui échappèrent aux combats livrés devant Charlestovvn pour en faire lever le siège revim'ent avec moi en France.

— Pourquoi, après avoir fait un établissement aussi considérable que celui que vous fondâtes à Vans-Ia-Pavée , n'y étes-vous plus retourné depuis le meurtre de 31. de Saint-André?

— Les circonstances qui se sont succédé rapidement depuis deux ans ne me l'ont pas permis; mais je n'aurais jamais craint d'y retourner. Au surplus, cette terre n'est pas ma propriété, elle appartient à l'un de mes amis.

— N'avez-vous pas été arrêté à Aulnay-le-Vi- 00 m te?

— Oui ; mais ce ne fut pas comme criminel ; je fus l'objet d'une erreur.

— Alors pourquoi ofTrites-vous cent mille francs, et les domiàtes-vous pour vous échapper ?

— Parce que je voulais être rendu à Paris au plus tôt, et le ciel m'est témoin que ce n'était pas pour échapper à des dangers, mais pour satisfaire une

passion qui, à cette époque, m'agitait cruellement. Ici le président fit répandre du sable devant les jurés , ordonna à Jacques d'y marcher , et pria les jurés de voir la trace des pas et la marque des pieds d'Argovi'. Le greffier mesura exactement les dimensions de ces vestiges, et l'on passa à l'audition des témoins.

* Le premier fut la maîtresse de l'holel d'Espagiie à A. ...y. Elle déclara qu'elle reconnaissait parfaitement bien Argow pour celui qui était venu loger clie.? elle il y a deux ans.

— Combien de temps a-t-il demeuré dans votre ho tel?

— In jour et la moitié d'une nuit.

— Vous devez avoir apporté vos livres, et vous pouvez préciser le jour de son arrivée? demanda le procureur du roi.

— C'est, dit l'hôtesse, le 23 octobre 182...

— Messieurs les jurés remarqueront, reprit M. de RuYsan, que c'est le jour de la mort de M. le marquis de Saint-André, car on s'aperçut de cet assassinat le lendemain matin à six heures.

Le témoin interpellé ne pul pas affirmer à quelle heure et pendant combien de temps Taccusé fut absent.

La servante de l'auberge, interrogée, affirma qu'on avait amené des chevaux de poste à une heure et demie du njalin, et que l'accusé était dans sa chambre à une heure précise du matin.

On lui demanda quand il était sorti; elle répondit : Qu'il était sorti à huit heures du soir pour aller à l'évéché, et qu'il rentra une heure après; mais qu'à cnmpler de cette heure, elle ne pouvait pas afllrn^.Gr l'avoir vu sortir : cependant une circonstance qu'elle se rappelait fort bien , c'est qu'il sortit trois inconnus de l'appartement de l'accusé, et qu'à une heure du matin il s'clait trouve dans sa chambre sans qu'on l'eût vu rentrer.

— La porte de l'hôtel était donc restée ouverte?

— Oui, parce que nous avions beaucoup de per- ,'^onnes qui devaient partir.

— Avait-il l'air agité? demanda Charles.

— Non, répondit la ser\a!;(e, il riait souvent. Une marchande de ferraille à A--->y déposa que

l'aecusé, qu'elle reconnaissait parfaitement bien, en ce que, dit-elle, quand on avait une fois vu l'accusé, sa louriiuic et sa ligure se gra\aient aisément dans la mémoire, était venu dans la soirée du 23 octobre 182... acheter sept crampons de fer.

— Comment avcz-vous pu le reconnailre? demanda Charles ; vous avez, selon l'avis de plusieurs personnes, l'habitude de vous tenir dans une arrièrebii^itique, et vous n'éclairez jamais votre magasin.

— Ce fut, dit-elle, à la lueur du réverbère...

— Messieurs les jures, dit Charles, jugeront jus-

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qu'à quel point on peut croire à celte déposition si importante pour nous, car le réverbère n'est pas en lace de la boutique...

— Le réverbère est-il en face de votre boutique? demanda brusquement M. de Ruysan.

— l'as tout à l'ait, répondit-elle.

Ici le président déclara aux jurés que l'état de maladie dans lequel se trouvait M. Tévéque d'A...y, le caractère dont il était revêtu, et ses fonctions, n'avaient pas permis qu'il vint faire une déposition orale, mais qu'on avait dressé à A.. ..y un procèsverbal de son témoignage, et le président en donna lecture.

Cette pièce était tout entière favorable au système de l'accusation, et monseigneur rapportait un propos d'Argow annonçant évidemment lintcnlion qu'il avait de se défaire de son frère, le marquis.

l ne foule d'autres témoins, mais dont les dépositions offraient peu d'intérêt, furent entendus, et bientôt la série des témoins à charge fut épuisée. On commença à entendre les témoins à décharge.

Le premier fut M. Badger, l'ancien préfet, qui déclara que le 11 octobre, à minuit, M. Maxcndi était chez lui à Taris, et avait assisté à un bal qu'il avait donné ce soir-là.

Celle importante déposition fut confirmée par douze témoins, personnages marquants, qui avaient assisté à ce bal, et qui reconnurent parfaitement bien M. de Durantal.

Trois domestiques cl le concierge de l'évéché, tous au service de 31. lévéque d'A....y, déclarèrent que, sur les neuf heures ou neuf heures et demie du soir, un inconnu, mais qui certainement n'était pas Argovv, s'introduisit à l'évéché, en se faisant conduire, avec un gros paquel que Ton crut élre celui de 31. le contre-amiral, dans la chambre même de M. le marquis de Saint-André.

— Qui de vous l'a introduit? demanda 31. de Ruysan.

— C'est moi, répondit le valet de chambre de M. de Saint-André.

— Est-il ressorti? demanda le président.

— Je l'ai reconduit jusqu'à la porte des appartements.

— Concierge, demanda le président, avez-vous vu sortir cet homme par la porte de l'évéché?

— Oui, monsieur.

— L'avez-vous vu rentrer? demanda Charles.

— Je ne sauraisrépondred'uneinanièrecertaine.

— La porte de l'évéché resle-t-ciie ouverte?

— Presque toujours.

— Était-elle ferméealors? deraandaleprésident.

— Je crois pouvoir dire oui, si ma mauvaise mémoire me le permet.

— Dites oui ou non, répliqua Charles.

— Je ne saurais, dit le témoin.

— A quelle heure?

— Il était neuf heures et demie.

— A-t-on défait le paquet? demanda le président aux trois domestiques successivement.

— Oui, nnjnsieur, répondit le valet de chambre, il contenait des effets, des papiers, des brimborions tellement sales et mauvais, qu'on les brûla, car on vit bien que c'était par dérision qu'on avait apporté ce paquet.

— Laites le portrait de celui qui l'apporta.

— Il était pelit, gros, et avait l'air étranger : j'affirme celte partie de ma déposition.

— Comment était-il habillé?

— Grossièrement; il portait même des souliers ferrés.

Ici Charles, faisant observer que la liste des témoins à décharge était épuisée, soumit à la cour une demande.

— Messieurs, dit-il, nous avons un témoin à produire, mais notre devoir n'est pas de poursuivre des coupables, et je n'ai d'autre but que le salut de mon client. Je demande donc si la cour trouvera bon que nous fassions intervenir une personne obligée de garder l'anonyme, mais dont la seule présence fera arriver à la découverte de la vérité. Nous demandons qu'il lui soit permis de se retirer sans qu'elle soit poursuivie, du moins à l'instant même; sans cela, nous renoncerions à l'introduire.

M. de Ruysan s'opposa fortement à une chose aussi insolite, et dit que l'on ne traitait pas ainsi avec la justice ; mais le chef du jury, ayant déclaré que la conscience des jurés exigeait que la personne fut admise, la cour, après en avoir délibéré, permit à l'avocat d'introduire le témoin.

A ce moment, un homme d'une taille énorme fendilla foule, arriva devant le président, et, posant sur le bureau une épingle absolument semblable à celle saisie sur Argow, il s'échappa sans qu'il fut possible de le retenir. Celte singulière scène se passa avec la rapidité de l'éclair, et Charles ajouta :

— M. le président, et vous, mecsieurs les jurés, '\ vous jugerez jusqu'à quel point nous sommes embarrassés, lorsque nous vous dirons, sous la foi du serment , qu'hier une lettre anonyme que voici (et Charles la déposa sur le bureau) nous offrit, sous la Condition que j'ai eu Ihonneur de vous exposer, de faire arriver sous les yeux du tribunal la principale pièce de conviction. J'ai répondu, comme la lettre me l'indique, de vive voix en entrant à l'audience, que je ne demandais pas mieux, cl j'avoue, dans la sincérité de mon âme, que j'ignorais le résultat.

La séance fui levée, et toutes les circonstances de

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(0 procès extraordinaire, ainsi que la dernière qui, certes, était bien singulière, aiguillonnèrent la curiosité publique au dernier point.

Les juges, lesjujés, les avocats, M. de Ruysan, rassemblée entière, nul enfin n'avait seulement pu entrevoir l'être extraordinaire qui semblait être sorti de dessous la terre, et s'être envolé; car la 'foule étonnée avait à peine gardé le souvenir de l'empressement avec lequel elle s'était partagée en haie pour le laisser passer, d'après un geste plein de puissance et d'autorité.

Le lendemain futattendu avec d'autant plus d'impatience, qu'il était vraisemblable que les plaidoiries auraient lieu, et que dans la nuit le jury prononcerait son arrêt. Une multitude de paysans, venus des campagnes de Durantal, étaient arrivés pour savoir le sort du bienfaiteur de ces contrées.

Annette ignorait tout, et vivait dans un oratoire, en priant le ciel pendant le temps qu'elle ne pouvait pas voir son épou.v de gloire.

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