CHAPITRE XXY
Le lendemain, la place sur laquelle est située le palais de justice, était couverte de monde, et, dès son ouverture, la salle des assises fut envahie.
L'accusé excita par son arrivée un murmure de faveur et d'intérêt qui prouvait bien que les assistants ne l'avaient connu qu'à Valence ou à Durantal. Il était toujours le même, calme et d'une douceur aussi grande que sa cruelle énergie fut jadis furieuse. Sa figure brillait, et ses yeux annonçaient une grande suavité religieuse dans tous ses sentiments. Le bonheur même répandait sur tous ses traits son auréole gracieuse; car, à l'instant où il paraissait, il sortait de sa prison, et Annette, alors, l'avait comblé de mille preuves d'amour, l'avait enivré de tous les dons d'un cœur pur, mais exalté par les circonstances.
En ouvrant la séance, le président fit passer aux jurés la seconde épingle qui avait été remise la veille d'une manière si extraordinaire sous les yeux de la justice, et elle fut trouvée exactement pareille à celle que portait Argow, le fragment s'y rapportait également, de manière que, pour le moment, l'on n'apercevait aucun indice qui put faire penser que l'un avait, préférablement à l'autre, donné la mort À M. de Saint-André.
Après avoir demandé à Charles s'il n'avait plus aucun témoin à faire entendre en faveur de l'accusé, le président donna la parole à M. de Ruysan pour soutenir l'accusation ; mais ce dernier, par un adroit artifice, déclara qu'il s'en tiendrait à une réplique à l'avocat de l'accusé, parce que l'accusa-
tion n'était que trop prouvée par les faits, que pour lors il se contenta de paraphraser en concluant à la condamnation d'Argow.
Un sourire de dédain parut sur les lèvres de Charles, il se leva , et, à ce moment, le plus profond silence s'établit dans l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent sur l'avocat qui semblait être le centre de toutes les pensées de cet immense auditoire. Le bruit d'une araignée, attachant son mince réseau, aurait pu facilement être entendu.
Charles n'avait ni notes ni livres, il était simplement debout au barreau, ce qui excita Tétonnement des avocats de Valence. Jetant alors un coup d'œil plein de finesse sur les jurés, il dit, d'une voix qu'il savait rendre, à son gré, flatteuse et pleine de charme :
— Je n'en appellerai pas, comme on le fait, à votre sagesse : la flatterie est inutile en de pareilles occasions, et l'on sait fort bien que des hommes impartiaux ne condamnent pas de gaieté de cœur un homme à mort ; aus.'^i, par le même motif, je ne chercherai pas, pour vous convaincre, de ces arguments que l'on tire de certains raisonnements métaphysiques sur lesquels on se rejette toujours : c'est dans les faits, et dans les faits tels que les débals les ont présentés, que j'irai chercher notre défense : et, en les expliquant avec bonne foi à des consciences pures, vous trouverez des preuves contre l'accusation.
(c Nous ne sommes plus au temps des quarts de preuve et des scrupules de probabilité pesés par des juges, la société vous députe pour juger en son nom, et il vous faut, avant de donner la mort, une clarté et une lucidité qui n'existent plus maintenant que l'accusation est arrivée en présence des faits dont elle avait donné le détail avec tant d'art. Ainsi vous n'oublierez pas que c'est de notre coté que se trouvera la lucidité, et que c'est nous, accusés, qui vcnoîîs éclaiicr la justice comme s'il ne s'agissait pas de nôtre vie.
ic Des témoins vous ont assuré avoir vu Jacques de Durantal à une réunion composée de l'élite de la société de Paris. Ces témoins n'ont plus revu depuis l'accusé : ils n'avaient que la vérité à dire, et ces témoins l'ont vu à Paris, à minuit, le 11 octobre. '>
Ici Charles fit parvenir aux jurés le billet d'invitation de M. Badger, à M. Maxendi, pour cette soirée.
— Messieurs, reprit-il, ce nom de Maxendi est celui d'un chef de sauvages qui sauva la vie à mon client; car l'innocence doit tout expliquer, et ces noms que l'on vous a dit être supposés pour échapper aux poursuites, sont l'eirotdela reconnaissance; car celui d'Argow, que Jacques a porté jusqu'à ce qu'il eût pris celui de Maxendi, fut le surnom que
ANNETTE ET LE CRIMINEL
lui donna Téquipage du premier vaisseau sur lequel il ait navigué.
>: Mainlenaiil, messieurs, je pourrais vous donner à peser dans l'asile de vos consciences comment il a pu se faire que, le 13 au malin, Jacques de l'Uranlai fût à A... y après èlre passé par ^'ans-la- Pavée, cl s'y èlre arrêté; mais le moyen de l'alibi est explélii"; ce sera le dernier reluge de Tinnucence, nous avons mille preuves à doimer avant celle-ci.
i( Vous connaissez la posiliofi de l'accusé et la mienne; c'est moi, son parent, qui l'ai en quelque sorte amené sur ces bancs!... une femme, pour avoir empêché sa fuite, s'est punie devant vous!... Je défends mon parent parce que s'il a beaucoup fait pour le crime, il a l'ait ciicorc plus pour la vertu; aussi, le sauver est mon plus cher espoir, et, plus encore, c'est désormais un devoir pour moi... fùt-il coupable!....
«iDéijulant parun Ici aveu, il faut que jesois ijien certaiii de son innocence et de la force de nos raisons; mais vous remarquerez que cette loyale franchise régnera dans mon discours, et c'est par TefTet de cette sincérité que notre justilication viendra, non pas des témoins à décharj^e, mais des dépositions mêmes des témoins que k* ministère public a fait comparaître pour prouver l'accusation.
it Je ne répondrai pas à l'accusation quand elle i retend que Jacquc avait intérêt à faire périr M. di- Saint-André : en temps et lieu l'on verra le contraire. Je prends donc les débals à l'instant auquel ils ont conmicncé.
« Jacques, disent les témoins, a été à huit heures et demie à l'évèché, il en est revenu à neuf; et, depuis, personne n'a pu vous affirmer qu'il soit ressorti de son auberge. Première obscurité. On vous a ensuite établi qu'il était parti à une heure du matin.
ic Voici donc une circonstance bien forte : pesezla!... Nul témoin à charge ne peut affirmer l'avoir vu sortir de l'auberge une fois qu'il y fut rentré en revenant de l'évèché à neuf heures; de neuf heures à une heure qu'il est parti, il y a quatre heures, et c'est pendant ces quatre heures que le crime a été commis, dit Taccusation. Ouel est le devoir du nùnistère public? C'est de vous faire suivre un accusé dans toutes ses actions : ii doit vous le montrer en quelque sorte ujarchant au crime et le commettant... Or, ici, l'accusation n'a pour preuve, au milieu de ces ténèbres, que la déposition de monseigneur l'évêque; et ce dernier peut facilement être repoussé dans son témoignage, car ce vieillard, prévenu par les antécédents de la vie d'Argow, a pu croire que l'assassinat de son frère était le fruit de la haine du chef contre le matelot.
u Nous, messieijr?, nous serons toute lumière en
n(tus justifiant. A son premier pas, l'accusation est comme interdite, car elle ne peut pas prouver que nous soyons sortis de notre auberge.
« Maintenant, remarquez que la marchande de fer a déclaré avoir vendu sept cramj)ons de fer dans la soirée, mais elle n'a pas précisé l'heure. Si l'accusé a commis le crime, et qu'il prouve être revenu de l'évèché à neuf heures, il faut, pour que l'accusation soif prouvée, qu'elle le montre sortant de son auberge à neuf heures et demie au moins pour acheter les crampons. Observez, messieurs, que nous marchons dans le sens de l'accusation.
(t Sorti de l'auberge, achetant des crampons, où serait-il allé?...
<( 11 conste qu'il est parti avant une heure. Seraitce en deux heures et demie de temps qu'il aurait envahi révêché, tué M. de Saint-André, qu'il serait revenu à l'auberge, et qu'il y aurait repris tranquillement son sommeil dans son lit, sans être aperçu de nul être au monde, à travers tant d'obstacles! L'hôtel d'Espagne était encondjré de voyageurs, la porte était restée ouverte, ce qui suppose 'une grande surveillance, et aucun témoin ne peut vous dire : <; Je l'ai vu sortir, aller, venir dans les rues. 'I La marchande de fer a une famille, son quartier est populeux !... Que de vide dans l'accusation!.. Bien plus, le réverbère de la rue était allumé, et voici une preuve qu'il aurait fallu surmonter l'impossible pour consommer ce crime : c'est que, le 11 octobre, les réverbères ne s'allument qu'à dix heures et demie, à cause de la lune ;cn voici l'attestation du maire d'A -.y, et de l'entrepreneur de l'éclairage. Ainsi l'accusé, selon ces renseignements certains, aurait eu encore moins de tcmj.s.
ic Or, dans cette soirée fatale, pendant que personne n'a vu ressortir l'accusé auquel il était bien permis de dormir après un voyage aussi prompt que celui qu'il a di'i faire, on a vu, des témoins ont même conduit un inconnu qui n'est pas l'accusé, cet inconnu a déposé un paquet dont le contenu a prouvé qu'il s'était introduit dans l'hôtel avec rinlcntion d'y mal faire. On ne peut pas affirmer qu'il soit sorti, M. de Saint-André est assassiné, et c'est nous que l'on accuse!... Il y a preuve contre l'inconnu, et à peine s-upcon sur nous, et nous sommes sur les bancs du crime !. .
ic Ici, je prie M. le président de faire rappeler deux témoins, le.alet de chambre de M. le marquis, cl la servante de l'auberge û^Esjogiie; car je vais avoir deux renseignements qui prouveront ou notre culpabilité ou notre innocence. >
Les deux témoins rappelés, Charles écrivit ai président deux demandes à faire. Le président demanda au valet de chambre à quelle heure M. U marquis de Saint-André s'était couché.
ANNETTE ET LE CimUNEL.
— A dix heurci, rcpo!i<iil-il.
— Comment pouvez-vous doiiner une date aussi certaine? demanda le procureur du roi.
— Parce que ce fut après avoir soupe, et lorsque j'eus desservi à neuf heures et demie, que monsieur causa avec son frère une demi-heure environ, et, comme j'attendis tout ce temps, et que ce fut alors que j'aliai déshabiller M. de Saint-André, ces petits évéiienients ont gravé l'heure dans ma tête.
— Les draps de Laccusé annonçaient-ils qu'il se fut couché dans son lit, à votre hôtel? demanda le président à la servante.
— Oui, monsieur.
— Messieurs, reprit Charles, Taccusé, en se couchant à neuf heures et demie, n'aurait eu que deux heures et demie de repos pour se remettre de la fatigue de son voyage, et l'on n'oubliera pas que, s'il partit à une heure, ce fut pour aller chercher la liiîe de 3L de Saint-André, qu'il s'était engagé à ramener le lendemain.
— Pourquoi ne la ramena-t-il pas le lendemain? Il connaissait donc la mort de M. de Saint-André, qui cependant ne fut connue qu'à dix heures du matin..., demanda 31. dcRuysan.
— M. le procureur du roi, je n'imagine pas qu'un plaidoyer soit une controverse, et vous m'interrompez au moment où j'allais au-devant de l'objection. Vous saurez donc que mademoiselle de Saint-André ne voulut pas venir, et qu'elle s'évada. C'est chose prouvée, et l'accusation établit ellemême que l'accusé fut alors incarcéré, non pas par la justice, mais par l'amant de mademoiselle de Saint-André qui craignait son courroux; et, s'il s'évada de la prison d'Aulnay, ce fut pour aller se venger de cet enlèvement.
<i Pouvions-nous retourner à A., y? Je le demande!... Maintenant, supposons que le véritable criminel ' soit cet inconnu, admirez comme de la part de l'accusé toutes ses démarches sont naturelles, sont vraies.
« 11 arrive à A. ..y ayant fait un voyage d'autant plus fatigant qu'il a été rapide, si tant est que ce soit lui; et après avoir rencontré un homme qu'il ne s'attendait pas à trouver, qui peut le livrer aux tribunaux comme pirate, il fait un traité, permis à un père seul de le faire! par lequel 31. de Saint- André s'engage à ne pas le livrer aux tribunaux, s'il lui rend sa fille.
« Remarquez que Jacques pouvait s'enfuir en Allemagne, qu'il avait mille partis à prendre plutôt que de tuer 31. de Saint-André. (Jr, il sort, va se coucher, repose, et, à minuit, (idèle à ses engagc-
' Tous ces détails ne sont pas inventés à plaisir; celle plaidoirie est conforme aux événements qui arrivaient dans Pou-
ments, il vole chercher la fille de son amiral. J'ai dit le reste tout à l'heure. Est-ce clair?... n'est-ce pas la vérité?... 3Iessieurs, ce qui n'est qu'une probabilité va devenir une réalité. En effet, parmi les pas qu'on a mesurés dans la chambre de 3L de Saint- André, et ceux qui furent également mesurés dans le jardin, l'accusation a omis de dire qu'il s'en trouve d'étrangers, qu'on en a rcmarqtié d'autres, et ces pas bien distincts, pourquoi ne seraient-ils pas ceux du véritable coupable. 11 s'y trouve des pas exactement les nôtres ?. .. Messieurs, si l'accusation n'a plus que cette preuve, condamnerez-vous un homme parce que la marque de ses pieds forme une marque exactement pareille à celle d'un aulre homme?... 3Iais une chose que l'on n'a pas remarquée et qui I jette encore plus d'obscurité sur l'accusation, c'est I que Ion ne vous a pas dit dans quel sens allaient I ces pas!... s'ils venaient de la cheminée au lit, du lit à la cheminée, ou de la porte de la chambre au lit ; si, dans le jardin, ils venaient de Ihôtel au mur de clôture, ou du mur decîôture du jardin à l'hôtel. Ici je demanderai à l'accusation : u Par où penset-on que nous nous soyons introduit ?;> Déterminez le terrain sur lequel nous devons nous défendre!... Voyons ! Est-ce par la porte? Le concierge nous aurait revu, reconnu!... Par le jardin? 11 faut le prouver... et, sur trente maisons qui font face au jardin, nul habitant ne nous a vu!... Ensuite que de diffîcullés dans l'exécution! tandis que nous n'avions que tout au plus deux heures. Eh ! comment, messieurs, l'auteur de ces pas et du crime ne serait-il point cet inconnu qu'iine marchande de fer a pu désigner faussement pour l'accusé à cause de l'éloignenient du réverbère que l'attestation du maire vous dit être à treize pas de la boutique, sur la gauche? Cet homme, une fois introduit, et que l'on n'a pas vu sortir, n'a-t-il pas pu se cacher dans l'hôtel après y être entré, et n'a-t-il pas calculé d'avance qu'il sortirait par la cheminée et le jardin, au movcn de sa corde et de ses crampons?
<; Le fait est que 31. de Duraiilal n'a pas paru à l'évêché, et que l'accusation est muette sur Iheure du crime. Nous, portant un (lambeau de vérité sur cette partie, nous prouvons que cet assassinat a du être commis au moins à minuit, car les crampons n'ont été achetés qu'à dix heures et demie, et, d'après les difficultés, il fallait au moins une heure et demie pour arrivera la victime!... Or, nous sommes partiàunehcure,et nous avions dormi longtemps... Jlais, messieurs, supposez le crime commis dans ritilervalle de dix heures et demie du soir à six heures du malin, rien ne l'empêche : ici l'accusation
vragc supprimé; mais, comme on voit, jai jeté tonte la clarté possiMe ]tour(|Me le lecteiir/iU au fait.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
contre nous croule loul entière. Car enfin n'y avaitil que nous qui eussions inlcrèt (Je tuer M. de Saint- André? Savez-vous ce qui existait entre lui et l'inconnu?
<; Or maintenant quelle preuve avez-vous pour croire que c'est Jacques qui est njonté par-dessus le mur, qui a franchi les étages de l'hôtel jusqu'au sommet, et comment?... Le dernier crampon se trouve au second étage, comment aurait-il monté jusqu'au second avec ses mains?... N'est-ce pas impossible?... N'cst-il pas plus naturel de penser que celui qui s'était introduit dans la chambre, sortant par la cheminée, a fiché ses crampons et y a attaché ses cordes, et qu'arrivé au second, il s'est laissé couler jusqu'en bas au moyen de sa corde? Que d'obscurité! que de ténèbres dans l'accusation!... Quelle clarté dans nos actions!...
» L'acte d'accusation est clair, dit-on... Demain, contre un inconnu, avec des circonstances moins aggravantes, j'en ferai un aussi lucide. Jugez donc!... Non, nous sommes innocent!...
«Que l'accusation retrouve l'inconnu !... Voilà le coupable!... >
Ici un murmure d'approbation, même de la part de quelques jurés, accueillit ce plaidoyer, sous les raisonnements duquel M. de Ruysan semblait accablé... Il examinait, pendant ce temps, l'épingle d'Argow et celle remise la veille par l'inconnu.
— 31ainlenant, continua Charles, cet inconnu d'hier, qui a demandé ce sauf-conduit, ne serait-il pas ce coupable qui, pressé par ses remords, est venu donner ainsi une preuve en faveur de l'innocent?...
Ici Argow dit à voix basse :
— Grand Dieu! quelle puissance vous avez donnée à la parole de l'homme!...
Et il jeta un profond soupir.
— Que reste-t-il, continuaCharles avec une énergie et une véhémence croissantes , que resle-t-il à l'accusation?... Une épingle !...non, je me trompe, deux !... S'ilétait permisdeplaisanterdans un sujet aussi grave, je voudrais vous faire rire, messieurs, sur une accusation qui. prouvée, entraînerait la mort, et qui s'appuie sur deux épingles cassées comme sur des béquilles... Ainsi donc, tant que l'on ne prouvera pas que l'épingle de Jacques est celle qui a donné la mort, tant que l'on ne prouvera pas que l'autre est une épingle non mortelle, vos épingles ne pourront pas nous atteindre.
<i Nous ne dissimulons pas que l'accusation aurait été plus grave sur le chef des pirateries; mais si nous avons été condamné en Amérique, nous ne le serions jamais en Europe, car devant des juges européens le corps du délit manquerait, n
Ici Charles se livra , avec une éloquence entraî-
nante, à la description des nombreux bienfaits par lesquels Jacques avait cherché à se faire pardoniier ses erreurs. Il s'éleva à tout ce que l'art oratoire a de plus passionné et de plus persuasif, et il récapitula si bien tout ce que son plaidoyer avait de logique et de bonnes raisons, que, lorsqu'il fut terminé, une salve d'applaudissements se fit entendre, et sur la place on cria unanimement :
— Il est sauvé!...
M. de Durantal avait écouté Charles comme s'il
eut parlé pour un autre; et, lorsque M. de Ruysan se leva , il se retourna vers ce dernier avec une complète indifférence.
— 3Iessieurs, répliqua M. de Ruysan, j'avoue que jamais accusation n'a été détruite avec autant de succès...
A ces paroles, un murmure de joie s'éleva dans l'assemblée.
— Je convien.s que, pour la soutenir sur le chef de l'assassinat de 31. le marquis de Saint-André, il faut de nouvelles preuves, mais j'en ai une... une palpable... f
''. L'épingle de M de Durantal ; et celle qui nous t, a été remise hier, non pas, comme le prétend l'avocat, par le vrai coupable, le fut par un ami de l'accusé; et ceci tient à un raisonnement très-juste et si naturel, que c'est le premier qui soit tombé sous le sens de l'avocat dans la défense. Mais voici ce que je remarque : c'est que l'épingle ou l'arête de poisson qui nous a été donnée hier, est teinte de la même substance que celle qui couvre l'arête de Jacques; mais l'arête de Jacques, à l'endroit où elle est fracturée, n'est plus teinte à l'endroit de la fracture, puisque le poison dans lequel elle a été trempée n'a enduit que la surface; et celle qui nous a été adressée est recouverte de substance vénéneuse à l'endroit même où cellede Jacques n'enapoint...;»
Ici les jurés demandèrent unanimement à voir celte différence.
Pendant qu'ils examinaient cette différence, M. de Ruysan requit le président de demander deux chimistes et deux naturalistes , et de soumettre les épingles à leur analyse.
L'audience fut donc suspendue.
Pendant cette suspension, M. de Ruysan reçut deux lettres, et ces deux lettres excitèrent en lui une vive émotion. L'audience fut reprise à sa requête, et il déclara qu'une lettre anonyme venait de le menacer de la mort s'il persistait à vouloir faire condamner Argow. II déposa la lettre au procès, et déclara que rien ne pourrait l'empêcher de faire son devoir.
— Ces lettres, dit Charles, peuvent plutôt nuire que servir à l'accusé; car, à la place de M. le procureur du roi, j'agirais de même.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
— L'autre IcUre, s'écria M. de Ruysan, est la plus importante, car M. le procureur général nî'annonce que l'inconnu dont la défense s'est tant occupée, celui qui a pénétré dans l'hôtel de M. l'évéque d'A y, a été retrouvé...
«t En effet, messieurs, la présence de cet inconnu a été, pour le ministère public, l'objet de longues recherches dès l'origine des poursuites comme pendant le cours de l'instruction, et nous ignorons alors entièrement la nature des dépositions que fera ce nouveau témoin; elles peuvent être favorables ou défavorables; mais cette circonstance nous force à demander que la cour s'ajourneà demain, le témoin n'arrivant que ce jour. 11
On obtempéra à celte demande, et l'issue du procès fut encore reculée d'un jour.
Le lendemain, même foule et même impatience. Les deux chimistes furent d'accord que la substance qui recouvrait l'épingle d'Argow leur était inconnue, mais que celle qui enduisait l'épingle apportée était une substance tellement facile à créer, qu'ils offrirent d'en produire, en taisant toutefois le nom de cet acide vénéneux, pour en dérober la connaissance au public.
Les deux naturalistes reconnurent également que l'arête qui produisait l'épingle d'Argow provenait d'un poisson qui leur était inconnu, mais que l'autre provenait du saumon, et qu'on l'avait même taillée et arrangée...
Enfin parut le témoin si important dans le procès, l'inconnu sur lequel Charles avait rejeté avec tant de talent tout le crime.
Il fut contemplé avec une vive curiosité par toute l'assemblée, et l'on vit un Auvergnat, petit, gros, et tel que l'avaient dépeint le concierge et le valet de chambre.
On confronta l'Auvergnat avec eux; ils déclarèrent que c'était bien lui qui s'était introduit dans l'hôtel de l'évêché.
L'Auvergnat déclara se nommer Jean Gratinât, être d'Auvergne, et demeurer à V..., dans les montagnes du Cantal.
— Avez-vous été à A.... y? demanda le président.
— Oh bien 1... répondit-il.
— Combien de temps?
— Six mois.
— Qu'étiez-vous venu faire?
— Gagner ma vie.
— Pourquoi vous en êtes-vous allé sitôt?
— Parce que j'avais fait fortune.
— Comment cela?
— Un gros monsieur m'a donné douze mille francs, et m'a fait reconduire, dans une belle voiture, à mon pays, pour avoir porté un paquet à l'évêché...
— Rien que cela?
— Et lui dire où était située une chambre... Une profonde terreur régna dans l'assemblée...
Charles parut abattu.
— Reconnai triez-vous l'homme qui vous a donné les douze mille francs?
— Oui.
— Est-ce l'accusé?
— Non.
Cette réponse fut accueillie par un murmure d'étonnement.
— Connaissez-vous l'accusé?
— Oh bien!...
— Comment le connaissez-vous?...
— C'est lui qui m'a promis les douze mille francs, c'est lui qui m'a fait épouser Jeannette, c'est mon bienfaiteur... c'est à lui que j'ai donné les renseignements, et c'est lui qui m'a donné le paquet à porter à l'évêché.
— Accusé Jacques, demanda le président, reconnaissez-vous cet homme pour l'avoir rencontré àA....y'.^
— Oui...
Alors M. de Ruysan prit la parole, et soutint l'accusation avec une facilité et une éloquence dignes de son prédécesseur.
Charles répliqua; mais le plaidoyer qu'il fit ne roula plus que sur des raisonnements spécieux, pleins de logique, mais de cette logique qui ne résulte plus des faits, qui ne s'appuie plus que sur les raisonnements métaphysiques.
Le président résuma les débats avec talent, et posa la question qui n'était nullement embrouillée. Les jurés entrèrent dans la chambre des délibérations, et y restèrent quatre heures et demie.
Au moment où ils rentrèrent dans la salle, il y eut un mouvement de terreur et d'attention dans' l'assemblée, et le chef du jury déclara, dans la forme imposante prescrite par nos lois, le oui de conviction qui s'échappaitde l'unanimitédes consciences.
Argow fut condamné à subir la peine de mort. '
A ce moment Argow se leva, et, s'adressant aux
jurés :
— Messieurs, leur dit-il, si par hasard il vou s restait quelque doute, et que l'un de vous fut tourmenté par sa conscience, je déclare que je suis coupable... Ayant satisfait à la terre, j'espère que les cieux nie pardonneront!...
Le criminel inspira, par ces paroles, une pitié qui se glissa dans tous les cœurs, et sur la place, lorsque la condamnation fut apprise par la multitude, il y eut un grand cri qui prouvait l'intérêt qu'il avait inspiré.
La salle était vide, Jacques dans la prison; et Charles, désolé, la mort dans l'àmo, fut chercher
ANNKTTK ET Li: CfllMIXKL.
Aniielte, cl l'cinmciier clioz lui pour la prépnrcr à celle fatale uduvellc qui (îl Tobjet des conversailniis de toute la ville de Valence.
COAPITUE XXVI.
Annelte était assise dans le salon de madame Servignc la mère : elle était sur un fauteuil, et, pâle, égarée, elle regardait Charles dont rclTroi et la feinte tranquillité rendaient sa figure un théâtre où se jouaient mille passions diverses. M. et madame Gérard, mornes, abattus, changés à ne pas les reconnaître, étaient debout avec madame de Servigné, Adélaide'el madame Bouvier. Tous rangés en cercle autour de Charles, ils attendaient sa parole avec une anxiété sans égale.
— Celte heure, dit Annette, me sera comptée pour des siècles d'enfer!...
— Pouvez-vous soutenir un seul mol? lui dit Charles avec une espèce de férocité qui n'était que le résultat de celle horrible situation.
— Je suis chrétienne!... répondit Annette.
— Il est condamné à mort!... répondit Charles.
îladame Gérard et Adéiaide tombèrent évanouies... madame Servigné recula épouvantée; mais Annette se leva; ce mouvement, produit par une horrible. convulsion, fit tomber son peigne, ses cheveux se déroulèrent et devinrent épars sans qu'elle y fit la moindre allenlion. Elle, si chaste et si pure! elle que son cou nu épouvantait jadis !...
— Charles!... viens!... Sortons!... il me faut de l'air... j'éloufîe; je n'élouITc pas de peur... non... un je ne sais quoi s'empare de moi... sortons!...
En disantces paroles, ses yeux s'animèrenl, il y brilla une expression d'énergie sauvage ; elle leva ses bras comme si elle eût voulu exercer une force supérieure qui lui vint malgré elle.
Elle saisit son cousin, l'entraîna sans vouloir lui dire un seul mot et courut conmie poussée par un démon.
Quand elle fut dans la rue elle s'écria :
— Ah! je respire!... oh! que l'air est bon! qu'il fait frais!...
En ce moment, l'horloge du palais sonna minuit.
— Que voulez-vous faire?... demanda Charles.
— Ce que je veux!... s'écria-t-elle avec une énergie croissante, Dieu du ciel ! ce que je veux ! je veux une seule chose, le sauver!... c'est mon éternelle pensée!... c'est ma vie! mon âme!... Ou je ne connais pas mon pouvoir, ou je le sauverai!... J'ai en ce moment une terrible puissance!... viens, et lu vas voir comme je soulèverai loul un peuple. On l'aime, mille bras voulrnl le délivrer, il ne faut
qu'une voix pour les rassembler, qu'une volonté pour les faire agir, il faut une àme à cette masselà!... je serai sa volonté, son àme, sa vie! .. Éveillez-vous!... au secours!...
— Taisez-vous, ma cousine, vous allez vous perdre !...
— Eh! que m'imporle de me perdre, s'// est perdu?... Avenir, fortune, vie, je veux tout sacrifier, je veux le sauver!.... seulement un an!... une minute!... Ilolà ! braves gens, venez ici, venez m'aidor !...
— Tais-loi !... lui dit un homme enveloppé d'un grand manteau, et dont le chapeau était rabattu sur le visage... lais-toi!si l'on délivrait les hommes avec des paroles, ton cousin l'aurait fait.
— C'cst^ ernyct!.... s'écria-l-elle, // est sauvé!...
— Te lairas-luî... dit Vernycl, ne prononce pas un mot, et viens avec moi. J'allais te chercher, car il n'y a que loi qui puisses le déterminer à nous suivre : enveloppez-vous de ce manteau, prenez ce poignard, et venez ! . . .
— Pourquoi un poignard?...
— Pour vous défendre,
— Ah ! dit-elle, je ne veux blesser personne.
— Enfant, dit Vernyct, on enlève des prisonniers avec des roses, n'esl-ce pas?...
— Marchons!... dit-elle, marchons!...
— Oui, dit Vernyct, vous serez notre étendard.
— Ah! répondit-elle en marchant, si l'amour créait des armées, vous seriez bien puissant...
Ils marchèrent en silence, mais, au détour d'une rue, ils furent arrêtés, et l'on cria à voix basse :
— Qui vive I
— Baphnis et l'ancien! répondit Vernyct. Puis, allant vers les Lrois personnes qui gardaient
le passage, il leur demanda :
— Où est .1 eanneton? . . .
— Nnlle part, répondirent-ils.
Alors Vernyct passa sans difficulté
Nous allons décrire, le plus succinctement qu'il sera possible , la prison de Valence et sa position. Cette prison était un ancien presbytère qui, pendant la révolution, avait subi celle triste destinalion. Ce presbytère était situé sur une petite place carrée à laquelle aboutissaient deux rues dilTércnles ; l'une menait à Duranlal, et l'autre à la roule de Paris.
La place était formée par des maisons presque toutes bâties en bois, et les deux rues dont nous venons de parler étaient opposées l'une à l'autre en parallèle, de manière qu'elles longeaient les murs de la prison qui alors se trouvait séparée par trois côtés de toute espèce d'habitation, car sa façade donnait sur la place, et de chaque côté étaient les rues.
ANxNETTE ET LE CRDILNEL.
La porlc de la prison était garnie de l'er, et cliaque croisée, chaque issue, sur la place comme sur les rues adjacentes, étaient enjolivées de gros barreaux de fer et de treillages en fd de fer qui ne laissaient aucun espoir de salul; enfin, il y avait toujours à cette prison un poste Irès-considérabie de soldats de la ligne, outre les gendarmes de service. Ce poste était situé à côté de la porte même, et la salle du corps de garde communiquait avec le rezde-chaussée du presi)ylère. Il y avait toujours une sentinelle en faction à la porte de la prison, mais sa guérite était du côté gauche, parce que le poste, étant à droite, avait sa sentinelle particulière, ce quifaisaitdeux hommes de garde pour la porte seule de la prison, sans compter les autres sentinelles.
L'administration, d'après le grand intérêt que l'on avait manifesté pour Jacquesde DurantaL^mais craignant aussi l'active amitiéde Vernyct et la puissance d'Annette sur la multitude des campagnes, avait ordonné, dès le commencement du procès, de doubler la garde, et de faire de fréquentes patrouilles dans Yidence.
A'ernyct, pour qui la délivrance d'Argow était un sujet de contenter son ardeur, et que de semblables aflFaires aiguillonnaient, avait résolu de venger son ami tout en le délivrant, et , dans sa haine contre la ville où les hommes l'avaient si justement condamné, il prit des mesures telles, qu'il fallait de grands secours à la prison pour empêcher cette délivrance.
En ce moment le terrible lieutenant, tenant Annette sous le bras, parcourait avec activité tous ses postes, car l'instant fatal approchait. 11 avait donné pour signal le son de la cloche quand elle sonnerait une heure du matin.
11 avait réussi à rassembler, pendant tout le temps que le procès et son instruction durèrent, une trentaine de ses anciens corsaires, c'était tout ce qui en restait : il avait été à Vans-la-Pavée, à Paris, d'abord recueillir tous les renseignements qui servirent si bien Charles dans sa première défense ; mais ensuite, pour convoquer une réunion générale de ses anciens marins. Ceux que l'on a vus, au commencement de cette narration, arrêter la diligence, n'y manquèrent pas; et, avec les trois nègres dévoués, Yernyct réunit Ircnle-sept hommes, qui, tous, les nègres exceptés, avaient coopéré aux pirateries d'Argow. Vernyct les avait pérores, et celle harangue ferait pâlir celle de Catilina à ses complices, s'il nous était permis de la rapporter. Le serment qu'ils prêtèrent tous fut aifrcux ; voici la conclusion : « L'on jurait d'obéir à Vernyct comme jadis l'on obéissait au capitaine, le but était la délivrance de rancicn{nom qu'ils ne cessaient, comme on l'a vu, de donner à Argow); que si l'on y parve-
I)E BAI.ZVC. I.
nait, ceux qui resteraient en vie seraient transportés aux Bermudes; qu'on leur compterait une somme fixe, et qu'ils iraient ensuite où bon leur semblerait; que, s'ils ne délivraient pas leur ancien, ils le vengeraient en désolant le pays jusqu'à ce qu'ils fussent tous morts, jusqu'au dernier, les brigands, s'entend. »
Maintenant la suite va faire voir comment Vernyct s'y et iit pris pour délivrer son ami.
Il arrive sur la place avec Antiette qui, en proie à une horreur que rien ne peut rendre, ne réfléchissait plus, et n'avait plus qu'une seule pensée, la délivrance de l'être qu'elle adorait.
— Qu'avez-vous Kà?.,. dit-elle à Vernyct, en sentant sur le dos de ce dernier une foule d'instruments.
— C'estunehaclie,mon tromblon et ma giberne...
— Dieu ! que va-l-il donc arriver?...
— Je ne sais pas encore comment cela se passera, mais nous sommes en guerre depuis que l'arrêt a été rendu!...
— Le sauverez-vous?...
— Oui, ou nous périrons.
— Tous?... demanda-t-el!e.
— Oui!...
— Tant mieux!... reprit-elle avec le regard et les gestes de la folie; mais, Vernyct, écoutez!... si l'on échoue, promettez-moi de me tuer!... car si je survivais... je ne me tuerais pas, moi!... Ah! ajouta-t-elle, je savais bien que mes pressentiments étaient tous vrais!...
II faisait en ce moment une horrible obscurité; un silence étonnant régnait, et l'on n'entendait dans la place que les pas des deux sentinelles de la prison. Une heurp sonna...
Vernyct tressaillit, et Annette lui demanda co qu'il avait.
— Nous allons commencer à ce moment une vie d'enfer!
Annette jeta un cri, en disant :
— Ah ! je ne pourrai jamais voir de telles scènes!...
— Voulez-vous le sauver?...
— Oui! dit-elle.
— Eh bien, fermez les yeux sur tout ce que vous allez voir!... la mort pourra vous atteindre; mais Jeanneton y est bien, elle! avec moi!...
— Me voilà!... cria doucement une petite voix de femme.
— Silence!... lui répondit Vernyct, et prends Annette avec toi, rends-toi dans la maison qui est au coin de la rue de l'aris, et resles-y avec madame jusqu'à ce que Milo vienne vous chercher.
L'intrépide lieutenant resta seul; et, à ce montent, une ombie gigantesque, projetée par la lu-
ANNETTli ET LE CRIMlxNEI..
iiiièrc (Je la lune qu'un image laissa paraiire un montent, se dessina sur le pavé.
— Ln , dit Vernyct : tjiii rire?
In homme parut cl rc|)on(lil à voix basse :
— L'ancien!
Au bout d'un gros quart dlicure, trente-sept hommes avaient comparu ainsi, lenlement et mystérieusement, devant A'ernyct; ils semblaient marcher sur du velours, car ils ne firent aucun bruit, et ils se rangiTont le long des maisons qui, de l'autre côté de la place, formaient le parallèle de la façade de la prison. 11 les passa en revue pour s'assurer qu'ils y étaient bien tous.
A^anl fait, il se dirigea vers la rue qui menait à Hurantal, et là, demanda à une troupe également rangée contre les maisons, si Jacob était venu... A ces mots, un homme de la taille et de la corpulence d'Argow se présenta , il était habillé absolument de même, et, à quelques pas, il devenait presque impossible de ne pas s'y tromper.
— Enveloppe-toi de ton manteau pour n'être pas reconnu, lui dit-il, et prends garde de te faire tuer, au risque de passer pour un lâche
Enfin il s'assura par lui-même de l'arrivée d'une des voilures d'Argow, et il ordonna d'y atteler six chevaux qui se trouvaient dans une maison qu'il avait louée sous un nom emprunté '. Il revint dans la place, et, retournant à la maison dans laquelle Jeanneton avait peine à contenir Annette, il s'assura que les trois chevaux sellés et bridés étaient prêts, ainsi que plusieurs déguisements.
L'horloge annonça en ce moment une heure et demie, cl les nuages étaient tellement noirs et rassemblés, qu'on ne pouvait rien voir. Alors, à un signal donné par Vernyct, une^boutique fut ouverte, un homme parut avec une torche, et les trente-sept brigands, jetant des cris effroyables, s'élancèrent sur le corps de garde et sur la prison avec la rai)idilé de l'éclair ; Irente-sept fagots furent lancés contre la porte, et l'homme à la torche y mit le feu.
A celle brusque et vigoureuse attaque, les deux sentinelles, sans crier qui vive, tirèrent ensemble cl au hasard sur cette masse, en criant : n Aux armes!... » Le poste entier sortit; mais il fut enveloppé et combattu par les assaillants...
La fianime, attisée par l'homme à la torche, s'éleva dans le bûcher préparé, et bientôt le feu prit à la porte de la prison.
Aux cris terribles lancés par les soldats et par les brigands, tous les habitants de la place furent éveil-
' L'arlifite «loni le terrible liciilenanl se sert pour tromper la vii;ilance des trcnJarmes, est à peu près le même, dans un autre sens, que eelui dont Catherine II se servit <{uand elle s'empara du pouvoir. Kn effet, au moment où la foule la pro-
ies, et, apercevant des llammes, ils descendirenl sans seulement se vêtir, en criant : » Au feu!... au feu!... » En ce moment, de tous les côtés, arrivèrent des habitants, parmi lesquels étaient un bon nombre de paysans des environs de Durantal, chez lesquels Vernyct avait fait répandre le bruit qu'on allait délivrer leur bienfaiteur.
Cette action, ce tumulte, rapides comme la pensée, furent en mouvement comme par magie. La troupe des brigands combattait a\ec une extrême vaillance contre les soldats ; les ballessifflèrcnt dans l'air, les cris augmentèrent, la terreur se répandit comme une pluie d'orage, et d'horribles flammes éclairèrent le Ibcàlre de l'action. Au milieu des brigands était ^ ernyct qui les dirigeait et les encourageait, quand tout à coup, sur un geste qu'il fit , ilsse^angèrenten demi-cercle, et Vernyct lança sur le poste une telle décharge de mitraille, que tous les militaires, comme anéantis, disparurent, s'enfuirent ou moururent sans qu'on eiit su comment. Alors, le lieutenant, s'élançant avec sa hache vers la porte qui brûlait, lui donna, à travers les flammes, de tels coups de hache, et ses satellites firent tant d'efforts, qu'elle céda sous leurs coups, ils entrèrent pêle-mêle par la porte principale, par celle de communication entre la prison et le corps de garde, et furent suivis de la multitude. La maison d'où l'homme à la torche était sorti l)rùlait, les habitants des maisons voisines déménageaient, en sorte que rien n'était curieux comme le spectacle offert par cette place qui, un instant avant, était muette, tranquille, sombre et vide.
Elle était remplie d'une foule si abondante et si tumultueuse, qu'on ne pouvait ni en sortir ni y entrer; et, parles trois issues, la foule y abondait toujours. Le tocsin sonnait, on entendait au loin la générale battre,» et des cris horribles étaient lancés dans les airs par les prisonniers qui sentaient la fumée remplir la prison, et par les incendiés qui sauvaient leurs effets, en tâchant de se faire jour à travers ce fleuve de peuple : de là des combats pirticuliers qui établissaient au sein de la foule niêiiic des scènes d'horreur. A la lueur effrayante de l'incendie, on aperce\ail les flammes dans la prison, et une épaisse fumée s'élevait du faite de ce palais du crime : il semblait que ce fût un volcan prêt à lancer une lave terrible et lumineuse.
On entendait un combat qui devait être sanglant, dans l'intérieur de la prison; les détonations d'armes à feu, les cris surpassaient ceux de la place, et l'on voyait, par la porte cl les fenêtres, des poutres
clamait impératrice, un faux convoi, Ici que pourrait être celui d'un cn)|)creur, ti-avcrsa le pcu|ile, qui dut croire qui' Piei'i'c II était mort.
(iVo/f (le l'atfleur.)
ANNETTE ET LE CRhMINEL.
enflanimccs loniber, des prisonniers se sauver en désordre, les uns nus, les autres couverts de leurs vêlements comme d'un chapeau préservateur. Les pompiers arrivaient avec leurs pompes ; le tumulte et la confusion, les cris et Thorreur étaient au comble, et tous ces attentats affreux se commettaient par des hommes plus affreux encore, et au profit d'un seul homme, auquel la société devait donner la mort, et qui la méritait mille fois.
Au moment où Tatlaquc de la prison commença, et que Thorrible tapage se fit entendre, Argow^ était àgenouxdanssa prison, etpriaitDieu, avec ferveur, de lui pardonner ses crimes en faveur de la coupe d'humiliation qu'il devait épuiser jusqu'à la lie.
Les cris, la fumée, le tumulte, le tirèrent de sa méditation, et, quand il se releva frappé par le bruit de la mousqueterie tirée dans l'intérieur de la prison, il entendit de grands coups de hache que l'on donnait dans sa porte, et vit paraître Milo, et plusieurs hommes ensanglantés, brûlés, et dont les figures annonçaient la chaleur d'une action dangereuse.
— Sauvez -vous!... vous êtes libre !...
Argow resta muet et immobile.
— Jacques, suis-moi !... lui dit Vernjct.
— Non!... s'écria avec indignation le criminel ; vous avez sans doute emporté d'assaut la prison, vous avez...
— Ah! le voilà qui déraisonne!... s'écria Vernyct en l'interrompant : allons! tais-toi, vieux radoteur!... et toi, Milo, va chercher d'autres arguments... Vous, dit-il à ses brigands, gardez-le! et ne récoutez pas !...
En ce moment des détachements de gendarmerie à cheval et des troupes de ligne arrivaient, en hâte, par les rues afljacentes et cherchaient â se faire jour à travers la multitude pour s'établir sur la place. A force de pousser, de battre et de fouler aux pieds cette multitude immense, la force armée avait fini par entrer dans la place, et essayait de se mettre en ligne, toute confondue qu'elle était avec le peuple. Alors la foule, poussée par sa propre force vers la prison, par un horrible flux et reflux de têtes humaines, se replia tout à coup et brusquement sur elle-même, et un détachement des brigands, jetant un terrible hourra de joie, criait à la délivrance, et portait en triomphe le criminel!... La foule, rangée en demi-cercle devant la prison, les vit passer : ce chœur, armé jusqu'aux dents, et composé d'hommes aux vêtements brûlés ou en désordre, et ayant d'horribles figures rendues plus horribles encore par l'effroyable réverbération de l'incendie à reflet rougeàtrc, conduisit Argow vers la voiture que le peuple apercevait, et dont les six chevaux hennissaient. A cette vue, et au cri général : » Il
cstsauvé!... il est sauvé !...ii répété par des milliers de voix, l'escadron de gendarmerie à cheval, stimulé par le chef, fendit vigoureusement la foule sans s'inquiéter des malheurs, et passant rapidement sur leventre dechacun; chacunhurla, beugla, cria : les jambes, les bras, les oreilles furent meurtris ; mais, au moment où les gendarmes arrivèrent à la voiture, elle partit au grandissime galop vers Durantal, et l'on vit l'escadron la poursuivre à toute bride. Les brigands qui venaient de porter Argow à sa voiture se mêlèrent à la foule; mais tous, selon les instructions de leur chef, coudoyèrent, foulèrent cette masse, et vinrent devant la prison se former en bataille.
Milo avait été chercher Annette et Jeannelon. Il les fit passer par les débris d'un mur du jardin de la prison que Ton avait abattu, et il les amena, à travers l'incendie, jusqu'à Argow, qui refusait obstinément de partir.
Plus on attendait , plus la force armée, que sur les avis réitérés l'on ne cessait d'envoyer, mettait de régularité dans ses mouvements et de patience à s'ouvrir un chemin dans la foule que l'on faisait écouler. Le danger devenait pressant, et si Vernyct n'avait pas compté sur de grands délais, il avait pris des précautions en cas de malheur; aussi, en ce moment, tous les brigands se tenaient sous le por che enflammé de la prison, et s'apprêtaient à soutenir un siège, s'il le fallait, et à s'enfuir par les derrières aussitôt que le sauve qui peut ! aurait été proclamé, car ils avaient un autre rendez-vous général après l'expédition. Ceux qui seraient blessés devaient être mis à mort par les vivants, et nul ne devait se laisser capturer.
Ce fut en ce moment critique qu'Annette et Jeanneton traversèrent les corridors enflammés, et arrivèrent, conduites par Milo, dans la cellule où le criminel haranguait, avec son ancienne énergie, ses anciens corsaires, et tâchait de les faire rentrer dans le devoir et de les soumettre aux lois. Cet homme, condamné à mort, prêchant au milieu d'un incendie, et s'obstinant à périr, offrait un tableau curieux.
— Tu ne veux pas te sauver!... s'écria Annellc en se précipitant sur lui, et le couvrant de ses larmes.
Elle était les cheveux épars. les }eux égarés.
— Je suis condamné à mort!... reprit-il.
— Eh bien! soit, dit Annette, mais il est des morts glorieuses que l'on peut aller chercher quand on est condamné. Sauve-toi, et va mourir, au milieu d'un combat , pour l'indépendance d'un peuple ! meurs en héros, en écoutant les cris de liberté, d'indépendance ou de victoire!... Cours voir tout un peuple l'appeler son libérateur : meurs ainsi.
ANNETTE ET LE CllIMhNEL.
«■l iiDii sur un ccliarauil , au tniliou d'un |)(-u|ilf curieu...... J'u seras mon époux de f^loire, et je combattrai à les côtés, je mourrai avec toi !...
— Douce colombe, s'écria Jacques, tu es là au mih'eu de i'borrcur et de l'infamie comme un ange, et ta voix send)le celle du ciel !...
— Écoulc-la donc, et vis pour léguer à ton fils un héritage de gloire, au lieu du sanglant héritage d'opprobre dont ton sang arroserait sa tète !... Viens!... viens!... suis-moi !... Ou'/V vive!... qnïl vive!... s'ccria-t-elle avec enthousiasme.
Et, voyant l'incendie s'accroitre, la fumée devenir épaisse, elle sentit couler en elle un autre sang, une autre énergie qui lui étaient envojés comme du ciel; elle regarda Argow, le saisit, et, le soulevant, elle Teujporta à travers le corridor embrasé, en pliant parfois sous ce faix chéri. Elle fut suivie de .Icanncton et de Vernyct qui l'admirèrent éviter les poutres enflammées, et voler à travers l'incendie comme une créature privilégiée que les flammes eussent eu ordre de respecter.
Ace moment une horrible détonation eut lieu, et annonça, par le bruit des tambours qui retentirent, que les soldats avaient rcmportéla victoire. Vernyct courut à travers les flammes, il rallia les brigands épouvantés, il les réunit, et, ayant lancé une dernière décharge sur la troupe, il s'écria , d'une voix tonnante :
— Sauve qui peut!...
A cet horrible cri répété, ils s'élancèrent tous dans le jardin, et léguèrent aux vainqueurs une maison que l'incendie gagnait déjà.
Cependant Annette, Jeanneton, 31iIo. Argow, s'étaient déguisés : montant alors sur trois chevaux, ils se sauvèrent à toute bride sur la route de Paris, et l'abandonnèrent au premier chemin de traverse qui se présenta. Vernyct avait de l'or sur lui.
Laissons-les fuir...
On finit, à Valence, par faire un cordon de troupes autour de la prison qu'on laissa brûler; on dissipa la foule avec une peine infinie, on éteignit le feu des maisons, et trois jours après l'on rechercha et l'on ensevelit les morts que l'on put retrouver dans les décombres.
L'on avait arrêté une foule de persoimes, l'ordre était rétabli, non sans peine, et diverses relations, toutes plus exagérées les unes que les autres, couraient par toute la contrée sur ]'é\énement de celle terrible nuit.
L'on portait le nombre des brigands à trois cents, et mille autres choses pareilles.
Lne circonstance certaine, c'est que, parmi les personnes arrêtées, l'on n'en reconnut aucune qui put être suspecte. L'on n'avait pas encore de nouvelles de la voilure que les gendarmes poursuivaient.
et la police de \ alence agissait avec la |ilus grande activité dans tout le département pour parvenir .1 retrouver le criminel et les auteurs de l'horrible attentat dont on vient de lire les détails. Mais la multitude des témoins enfanta une multitude de versions, et l'autorité, occupée de la foule d'incidents que cette affaire présenta, se perdit dans le dédale des mesures à prendre.
L'on trouva, le quatrième jour, le corps du concierge et tous ceux dos employés de la prison. On reconnut sur la place les corps de huit soldats, de vingt personnes de la ville, et, dans la prison, neuf corps de personnes incoimues, que l'on présuma devoir être ceux des complices de \ernyct, attendu qu'ils étaient tous hommes, et qu'auprès des corp . il y avait des armes.
Voilà tous les renseignements que l'on eut. et d'après lesquels on se mit à agir. Nous laisserons cette affaire, et, dans le chapitre suivant, nous marcherons avec les fugitifs.
CSO CHAPITRE XXVII.
Annette était en croupe sur le cheval d'Argow, Jeanneton sur celui de Vernyct, et le Ddèle Milo galopait en avant pour lever les obstacles qui pour-, raient s'opposer à leur fuite. Mais n'ayant éprouvé aucune difficulté à sortir de Valence, une fois qu'ils eurent atteint la grande route de Paris, ils lâchèrent la bride aux excellents chevaux que Vernyct s'était procurés, et, en quatre heures, ils mirent une quinzaine de lieues entre eux et Valence, et se trouvèrent dans la campagne à l'abri de toute poursuite, tant que les événements de \ alence ne seraient pas officiellement transmis par l'autorité aux moindres fonctionnaires.
Ifs avaient eu soin d'éviter tous les villages et toutes les habitations; mais dès que le jour parut ils furent forcés de chercher un asile, car le cheval de Milo était mort de fatigue, et cet avertissement leur prouva que les leurs ne tarderaient pas à les abandonner.
Alors Vernyct indiqua un village retiré dans les terres, et ils s'y rendirent. Annette n'avait pas cessé, pendant touteceltc route si fatigante pourelle, détenir son mari embrassé, et, lorsque les circonstances le permettaient, elle le couvrait de baisers, et, quand ses discours annonçarent qu'il désapprouvait cette fuite, elle lui rappelail, par de douces et lendres paroles, qu'elle portait dans son seinunenfantqu'il ne fallait pas abandonner. Celle Annette qu'on a vue si religieu.se, si rigide, courbait maintenant la religion tout entière sous son amour, et, quand celui qui
ANNUITE ET LE CRIMINEL
jadis ne connaissait même pas l'image du Christ lui disait qu'ils transgressaient toutes les lois divines et humaines, cette vierge pure répondait : c Pi nous réussissons, c'est que Dieu le veut!... » P.'iroles qui, de tout temps, ont clé l'argument des vainqueurs.
Ils entrèrent tousdans une misérable cabane dont le dehors annonçait une auberge, et là, Vernyct tint conseil avec Jcanneton et Milo; car Annette et Jacques étaient incapables de penser aux choses de ce monde : ils ne voyaient qu'eux, et encore le temps leur paraissait-il troj) court. Argow, en s'occupant exclusivement de son épouse chérie, trouvait moyen de faire taire Thorrible souffrance de son cœur par une si douce volupté, et il goûta un plaisir incoiinu à l'aspect du sourire patient et forcé qui errait sur les lèvres adorées d'Annette. Ce sourire étaitcomme un manteau qui cachait un enfer de douleurs...
En ce moment, ils oublièrent cependant tout, car les habitants de la maison étant absents, et pour la première fois se trouvant au sein de la misère, Argow cherchait à placer Annette sur une couche qu'il décora de tous les vêleuienls dont il pouvait se passer : de son côté, Annette tâchait de lui persuader qu'elle était bien, qu'elle ne souffrait pas; et ce combat mutuel d'attentions, d'égards, cette curieuse envie de lire, dans les yeux l'un de l'autre, leurs désirs, enveloppa cette chétive cabane du voile diapré de Tauiour, et leur donna la faculté d'oublier leur cruelle position.
Pendant qu'ils étaient ainsi presque heureux au sein du malheur, "Vernyct, Milo et Jeannelon se consultaient sur le seuil de cette cabane
— Nous avons encore deux jours et deux nuits, au moins, disait Vernyct, avant que l'on se mette réellement à notre poursuite ; mais, alors, tout sera contre nous... Que faire pour regagner Valence, Durantal et la route qui nous mènera à nos relais
pour aller à A m où j'ai ordonné que nos
deux vaisseaux nous attendissent? car on devait savoir qu'ils étaient à Fréjus, et j'ai sagement change leur position.
— Nous ne pouvons plus aller à cheval!... dit Milo; monsieur, vous et nmi , iions bien à pied, mais ces deux dames?...
— C'est vrai, répondit Vernyct; eh bien! nous les abandonnerons...
— Nous séparer de vous!... s'écria Jeannetoii, j'aimerais mieux marclier toute ma vie sans me reposer une minute! Ah! \ous ne nous connaissez, pas!... Madame Annetie!... cria-t-elle.
El Annelie accourut.
— Madame, ils veulent nous laisser ici et s"en aller sans nous!... esl-ce que vous ne vous sentez pas la fiirce d'aller jusqu'au bout du monde à pied?.,.
— .le n'irais pas seule..., répondit Annette avec un délicieux regard; mais, avec lui, je marcherais mille ans sur des cailloux, et pieds nus!...
— Mais, dil Vernyct en admirant l'enthousiasme de ces deux êtres charmants qui se tenaient par la main et regardaient le ciel comme si elles étaient i nspirées, tant leur exaltation et leur courage étaient rehaussés par ces cruelle scirconstances, mais, mesdan^es, vous avez des souliers de satin et des bas de soie!...
— Quand nous les aurons usés, reprit Annette, tîous prendrons des souliers de paysan!...
— Chère Annette, dit Argow en serrant sa femme dans ses bras, vous êtes des créatures toutes célestes!...
}>"ingénieuse sollicitude du nègre lui avait déjà fait trouver le pain noir des habitants de la cabane, cl il faisait cuire des poulets qu'il avait attrapés et arrangés. Pendant qu'il apprêtait le repas, Vernyct dit à Argow :
— Nous avons trente-cinq lieues à faire avant de regagner l'endroit où mes hommes seront rassemblés; et, pour être sûrs que nous pouvons nous rendre au mouillage où sont nos vaisseaux, il faut que nous y soyons dans deux jours : or, comme nous devons passer par les campagnes de Valence et de Durantal. car le rendez-vous est à une lieue de l'auberge de Jeanneton, dans la forêt, il est nécessaire de faire, pendaiil la nuit et par les routes de Ira-* verse, ce trajet périlleux, Ene fois chez Jeanneton, t;ous sommes sauvés, car les relais sont préparés.
— Vernyct, lui dit Argow, le ciel m'est témoin que tout ce que tu fais est contre ma volonté...
— Ah! dit Vernyct, voilà encore du radotage!... Oh! mon pauvre capitaine!...
Milo vint leur dire que le repas était servi : .leanneton, toujours gaie et folle, même au sein des périls, avait fait, de l'un de ses jupons, une nappe, et les mouchoirs servirent de serviettes. Elle lit mille plaisanteries en les voyant manger avec leurs doigts; et, lorsque les possesseurs de la cabane entrèrent et virent le nègre qui leur demanda ce qu'ils voulaient, ils furent saisis de frayeur : ce fut Jean- ■i'.eton qui leur persuada de manger de leurs poulets avec eux, et qui les rassura en leur parlant patois. Le repas fini. Vernyct les surprit encore bien davantage en leur laissant deux pièces d'or, et leur recommandant le secret.
Vernyct était, d'eux cinq, celui dont le costume (levait donner le plus de soupçons : il avait sur sa '.1 le un madras à moitié brûlé, son manteau l'était au.'Jsi de tous cotés : il portait une ceinture large et rouge qui contenait des pistolets; son tromblon, qu'il nommait sa fille-, était passé en bandoulière avec un sac plein rie balles et de charges de poudre,
ANiNETTE ET LE CUIMLXEL.
et ses bottes teintes de sang, (Je liuue et de itoussière, son pantalon rempli de taehes, ses gros gants brûlés, tout annonçait cl indiquait l'auteur de l'incendie de Valence; aussi Milo gagna-t-il avec peine de pouvoir mettre en urdre les vêlements du lieutenant, et lorsqu'un se mit en roule, le bon nègre ne craignit plus de voir leur petite caravane arrêtée au premier village à cause de léquipageduchef. Le troniblon, le sac, tout l'ut soigneusement caché sous le manteau, et le madras fut légué au premier fossé que l'on rencontra.
3Iilo resta constamment en arrière; Vernyct et Jeaniieton,se tenant par la main, formaient l'avantgarde, et au milieu, à cent pas de distance et de iiilo et de Vernyct, Annettc et Argow marchaient ensend)Ie.
— Ah! disait-elle, je l'aime bien niieux errant et vagabond que sous les verrous de cette horrible prison !...
— Et Uieu?... répondit Argow.
Annette baissa la tôle, cl une larme roula sur sa joue.
Ils marchèrent toul le jour avec un courage inouï, et, malgré mainte cl mainte alarme, ils réussirent à refaire, à pied cl sans être aperçus, tout le chemin qu'ils avaient parcouru à cheval, pendant la imit.
Ils arrivèrent sur le soir aux environs de Valence, mais du côté de Paris. Annette et Jeanneton «étaient si fatiguées, qu'Argow portail sa femme, et le nègre Jeanneton. Les souliers de salin étaient déchirés, les pieds des deux femmes étaient ensanglantés, et cependant elles ne jetaient pas un seul cri de plainte ; lorsque Vernyct et Argow les regardaient, elles trouvaient encore assez de force poi;r sourire, et les douces mains d'Annette caressaient, comme par instinct, les cheveux d'Argow; car elles étaient si horriblement fatiguées que c'était tout au |)]ussi leurs yeux pouvaient regarder dans la campagne pour veiller au salut des fugitifs.
Alors la imil était venue, et Vernyct, en s'orientant, reconnut qu'ils approchaient d'un bois épais ; ne voulant pas se hasarder à entrer soit dans une auberge, soit dans un village, ils se jetèrent dans le bois.
Ilss'yavancèrcntavec précaution; Vernyct tenait a fille toute chargée à la main , et allait en avant.
— Nous sommes là dans une belle salle pour passer la nuit !... dit Jeanneton.
— Chut!... s'écria de loin Vernyct; au diable es femmes!... elles parlent toujours.
Ce chut les Ht rester en suspens ; ils s'arrêtèrent, et, dans le silence de la nuit, ils écoutèrent leurs cœurs battre avec violence.
— J'ai une ofiroyablo pour!... dil Annellc à voix bas'^o.
— Soyons résignes!... lui répondit Argow.
— Je te fatigue?...
— Non...
Alors ils entendirent une voix ranquc qui leur cria un lOui \ ive ]..." suivid'un horribicjuremenl.
— IJuplinis et l'ancien.' répondit Vernjct s'apprêtanl à combattre.
— Ou est Jeanneton?... demanda joyeusement l'inconnu.
— Partout et nulle part, répondit Vernyct.
Et sur-le-champ il dit à la pelilc troupe d'avancer.
Alors ils virent briller uiie lumière, et en un instant ils furent dans une espèce de grotte au milieu de laquelle ils aperçurent un homme qui faisait griller un mouton toul entier... Vernyct reconnut un de ses trente-sept acolytes, et ce brigand, après avoir témoigné la plus vive joie en voyant son ancien et sa compagnie, raconta comment il avait été poursuivi tout le jour parles gendarmes, et comment il avait trouvé cet asile, comptant le lendemain regagner, au péril de sa vie, le poste indiqué par le lieutenant.
Les événements de la nuit dernière, la course à cheval et la fatigue morale, enfin tout ce qui avait agité Vernyct et ses compagnons était si violent, qu'après avoir partagé le repas du fugitif, ils succombèrent tous au sommeil. Quand Annelte les vit ainsi couchés et ensevelis dans le repos, elle trembla cl dit à Jeanneton :
— Ma sœur, car tu l'es d'àmc cl de courage, écoute ! veillons-les! l'une de nous sera en avant à cent pas, l'autre à cent pas en arrière, nous jetterons un seul cri en cas d'attaque, et celle qui ne criera pas viendra les avertir.
Alors, ces deux femmes, toutes mourantes qu'elles étaient, se traijièrent à la dislance convenue, et s'assirent sur leurs châles. Elles eurent la constance surhumaine d'écouler, pendant toute la nuit, le moindre bruit du feuillage, les pas des animaux, le vol des oiseaux, et de veiller ainsi à la sûreté des proscrits.
Elles eurent le bonheur de voir l'aurore paraître et le soleil se lever sans avoir eu l'eu de troubler le repos des criminels : elles renlrèrent, et leur arrivée réveilla en sursaut le lieutenant qui fut stupéfait de leur courage et de leur constance. 11 embrassa Jeanneton à l'étouffer, en lui disant :
— Nous ne sommes rien, nous autres!...
Et l'intrépide lieutenant essuya, avec son manteau, des larmes qui roulaient dans ses yeux.
On tint encore conseil, et, grâce aux connaissances topographiques du compagnon d'infortune que ^ ernyct avait rcnconlré, on connut parfailcnienl bien les chemins que l'on devait parcourir |)ii;ir éviter Valence cl Duranlal, et arii\cr néan-
ANNETTE ET LE CRIMINEL
moins à la forci qui se trouvait non loin de la demeure de Jeanneton.
Lecorsaire leur promit de toujours aller un demiquart de lieue en avant, et de tirer un coup de carabine au moindre danger.
— Si je rencontre les gendarmes, ajouta-t-il. n'ayez pas la moindre inquiétude sur mon compte, je ne cours aucun risque, car j"ai l'habitude de me sauver de leurs gritTes.
La caravane se remit donc en marche ; mais cette journée fut tout entière employée a faire des détours, des contre-marches, des courses rapides et tout à coup ralenties. Annctte et Jeanneton avaient enveloppé leurs pieds mignons de linge, et s'étaient fait des sandales avec les débris du chapeau du corsaire; alors elles purent marcher, mais lentement, et, dans les grandes occasions, Argow et le nègre les portaient.
Ils approchèrent de Valence , aux environs de laquelle on ne les cherchait certes pas; mais en apercevant les maisons, ils eurent une terrible peur, et ne tournèrent la ville qu'avec la plus grande difficulté : les chemins creux, les hauteurs, furent soigneusement suivis, et, quand il fallait traverser une plaine, Annette et Jeanneton étaient employées comme à l'armée les éclaireurs.
Enfin la nuit vint, et ils n'avaient encore rien mangé depuis le malin, mais ils avaient réussi à aller en deçà de Valence, vers Durantal, et il ne leur restait plus que quinze lieues à faire-pour gagner l'auberge de Jeanneton où se trouvait le premier des relais préparés par Vernyct pour atteindre le mouillage et s'embarquer.
A ce moment ils se trouvaient à cent pas d'un village distant de deux lieues de Valence, et de trois de Durantal. Le coi'Saire se replia sur la caravane, et revint dire qu'il venait de voir une auberge séparée d'environ six cents pas du reste du village : elle était située sur la grande route, de manière qu'en cas de surprise, l'on pouvait, en trois bonds, se réfugier dans un endroit inaccessible qui lui était connu pour lui avoir déjà servi de retraite ainsi qu'à ses camarades. Il s'engagea à introduire sans danger la petite troupe, et, sur cette assurance, l'on se dirigea vers Tauberge.
Lecorsaire entra seul,ct(iemandatroischami)res et un souper pour huit personnes. Ayant vu l'aubergiste seul avec sa femme, il ressortit, flt entrer Annette, Jeanneton, Vernyct et Argow,en masse, dans une salle basse, contiguë à celle où se tenaient ordinairement les voyageurs. Quant à 3IiIo, il lui dit de s'introduire par les fenêtres, parce qu'il était trop connu comme domestique de madame de Durantal.
En voyant passer ces cinq personnes dans un pareil équipage, la (erreur s'enq)ara de lliùle et
de sa femme ; et, pendant que Vernyct et Milo, qui était monté par la croisée, arrangeaient la table, l'on entendit la conversation suivante :
— As-tu vu comme ils étaient armés?
— Oui ; mais que penses-tu de ces gens-là?
— Hum!... ils n'ont pas bonne mine... ce sont peut-être les brûleurs de la prison...
Alors le corsaire entra subitement, et leur dit :
— Comment, vous n'avez encore rien mis à la broche?... Vertu de grenadier! voulez-vous bien faire rôtir tout ce que vous avez!... Tenez, dit-il en leur montrant vingt pièces d'or que Vernyct lui avait remises, voilà ce que vous gagnerez ce soir, si vous voulez observer deux choses : discréîion et silence... Cinq cents francs ou votre maison brûlée... choisissez...
— Oh ! c'est tout choisi ! dit la femme ; quand il viendra quelqu'un, nous tousserons; et mon homme, pour ne pas vous déceler, car je vois qui vous êtes. . .
— Silence !... s'écria le corsaire.
— Vous servira par l'autre porte : tenez, monsieur, voici la clef de la porte du jardin.
— C'est bon, dit le corsaire; allez vite en besogne...
Le souper ne tarda pas à être îervi et toutes les armes étaient préparées en cas d'attaque. Le souper terminé, tout le monde était trop fatigué pour se remettre en route; alors on résolut de coucher dans l'auberge. On dressa pour Vernyct et Argow une échelle appuyée contre la croisée de leur chambre, eniin le corsaire et Milo veillèrent toute la nuit en faisant sentinelle.
Il n'y eut encore aucun événement, et ils passèrent dans l'auberge même une partie de la matinée; mais sur le midi, pendant qu'ils s'apprêtaient à quitter l'auberge, et au moment où ils étaient tous réunis dans la chambre haute qui donnait tur l'escalier, ils entendirent entrer beaucoup de personnes , et l'aubergiste et sa femme tousser avec une violence et une complaisance très-significatives. La terreur les fit rester muets et sans force; ils prêtèrent l'oreille et entendirent laconversation suivante.
— Eh bien, la mère, vous êtes donc enrhumée ce malin?...
— Oh ! mon Dieu, oui , monsieur le brigadier; mais vous vous portez bien, à ce que je crois?
— Parbleu ! non, car depuis trois jours nous faisons un métier que jamais je ne pensais faire étant gendarme!... et voilà sept honnnes qui sont sur les (l'cnls comme moi!... Vous savez ce qui s'est passé?
— Oui. qui est-ce qui ne le saurait pas?... (Ici le corsaire dit à voix basse à Vernyct : Ils ne sont que sept!... ) On m"a dit qu'il y avait eu au moins trente bourgeois de Valence de tués, une maison de brûlée, sans compter la i)rison.
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A.\iM-TTE I-T U: CRIMINKL.
— Bah! dil le goiidaniu- en riant , rllcs étaionl assurées!... DoMnez-iiuiis du vin.
— Oiio voiiez-voiis donc l'aire par ici? Iciii' dcnianda-l-elle en leur versant à boire.
— Vous ne savez donc pas, leur dit le brigadier en mettant son sabre entre ses jambes, cet enraj^é... Vernyct, qu'ils ra])pelient, c'est un lion, cet hommelà !... c'est celui qui a délivré son ami M. de Durantal... n'avait-il pas fait courir après une voiture vide!... on ne l'a atlrapéequ'à douze licucsde Paris, et l'on n'a trouve qu'un bourgeois de Valence qui ressendjiait à M. de Durantal...
— C'est, par ma loi, drôle ! s'écria l'hùtesse.
— Oui, mais ce qui n'est pas drôle, c'est que nous avons crevé nos chevaux , et que nous sommes revenus à pied.
— Ah ! c'est vous qui avez couru?
— Oui , moi et bien d'autres; mais nous ne sommes revenus que sept, parce que l'on a laissé les camarades en surveillance sur toute la route.
— Oh! dit l'hùlcssr , ils no peu\ent pas vous échapper.
— Hum ! dit le gc:i(Jarme, ce sont de Hers hommes !...
— Ou'y a-t-il de iiouveau à Valence?
L'hôtes?e leur versait du vin à cliaque iiistant, et
le corsaire, croyant s'apercevoir qu'elle voulait les griser, fit signe à Vernyct de rester tranquille. Annette se mourait de peur, et parlait à Argow pour le contenir, car il voulait se livrer plutôt que d'occasionner de nouveaux malheurs.
— Il y a , reprit le brigadier, que l'on a découvert que c'est Vernyct , l'ami de Jacques , qui avait mis tout en mouvement. On a arrête bien du monde, et l'on a fait des poursuites : on instruit une affaire dans laquelle tout le monde est compromis : les gens les plus inconnusoiil eu peur, mais des témoins ont déclaré que madame de Durantal , son mari, son nègre, s'étaient enfuis par la route de Taris, et l'on est sur leurs traces... on les a vus je ne sais où, et il y a ordre de visiter toutes les auberges.
— Dieu merci , ils ne sont pas dans la mienne , dit l'hôtesse, car je ne crois pas qu'il leur prenne envie de retournera Durantal.
— C'est égal, il faut visiter tout... A boire!,.. On a mis tout le pays en état de siège... Croyez-vous qu'on laissera des brigands rôlir la jjrison, le concierge , brûler la moustache à tout un poste , en risquant d'incendier une ville, délivrer un condamné, sans qu'on les extermine tous?... Vous n'avez personne en bas?...
Le brigadier se leva et visita la chambre où Ion avait dîné la veille.
— Diable ! vous avez eu du monde.
— Oh ! ils sont partis.
— Ouels étaient ces gens-là ?
— Des uiarchands...
— Restez, vous autres!... dil le brigailicren montant l'escalier.
1/ijôtessc pâlit, tout en espérant qu'ils se seraient sauvés, i.e brigadier parvint;"] la chambre où étaient rangés le corsaire, ^ ernycl et le nègre, et, en ouvrant la porte, il les aperçut qui tous trois tenaient leurs armes braquées. En les voyant, il dit :
— Oh, oh!... chut, ami... c'est Golburn!... Allons, s'écria-t-il à haute voix, la mère, il n'y a personne !...
Vernyct et 31iio se regardaient avec le plus profond étonnement, quand le corsaire leur dit ;
— C'est un des nôtres qui de tout temps a été gendarme...
Au bout de dix minules, !e brigadier remonta, et leur dil :
— Allez par X..., il n'y a encore personne, je crois; mais prenez bien des précautions, car nous sommes semés comme les cailloux, et dans chaque \ illagc il y a des postes de la ligne.
Depuis longtemps le brigadier était suspect, cl il y avait toujours, dans les houimrs qu'on lui donnait à conduire, un surveillant auquel son grade était promis, si l'on pouvait le convaincre de [teriidie et de trahison. Ce surveillant, en voyant Golburn retourner à l'auberge et laisser ses sept hon)mes sur le chemiii, conçut des soupçons, cl revint avec préeau lioii daîis l'auberge : il y entra, et moulant l'escalier, il se montra brusquement avec sors monde.
— Perdus! perdus!... s'écria le corsaire en voyant les chapeaux bordés et Golburn se langer du côté des gendarmes, en leur disant :
— Vous voyez que je ne médisais pas en vain que cette sorcière d'hôtesse nous cachait quelque chose... en avant!...
Un combat très-vif s'engagea entre les geridarmcs elles trois défenseurs d'Argow ; mais, après trois décharges de mousqueterie, les gendarmes abandonnèrent la place en laissant trois morts : le brave corsaire avait une bicssur'» si grave, qu'il pria le nègre de l'achever, afin de ne pas lond)er au pouvoir de l'ennemi.
Vernyct et le nègre avaient reçu deux balles, mai-, elles avaient porté dans les chairs, et, après s'être pansés, ils rejoignirent en hâte Argow, Aiinette et .leannelon, qu'ils trou\èrcnt dans l'eiulroit indique par le corsaire.
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