CHAPITRE XXIX
Annetle frémit en voyant l'appareil de puissance déployé pour garder un seul honnne qui toujuurs fut résigné ],es cours, les corridors même étaient garnis de soldats et de gardiens. Ce fut en arrivant à son cachot que celte terrible idée, dont elle n'avait jamais vu la conséquence face à face : «Demain il mourra!... )> vint frapper son âme.
A ce ihomenl, la mort se mil en elle, et, quand on lui ouvrit la porte, die apparut à Argow conmie l'ombre d'Annette et non comme Aimelle elle-même. 11 en fut frappé, et lui dit :
— Eh, (ju'as-lu, mon ange?... tu es changée!...
— Oh, oui! dit-elle, car je t'aime mille fois davantage! je t'apporte tout ce qu'il y a de tendresse sur la terre, réunie dans un même cœur, et ce cœur t'appartient!... (Ici des larmes vinrent dans ses yeux, et elle lui ajouta' : Demain!...
— Demain, reprit-il, ô ma chère âme! demain, ton époux prend son vol vers les cicux ! l'échalaud est la marche dernière qui mène au temple quand le cœur est devenu pur!... Vis avec cette idée... et pense que la mort est plus légère que les remords!... Va, l'enfer, en voyantque je tâchais de lui écîiapper, conduit par toi, n'a pas lâché un instant sa proie!... Il m'a tenté jusqu'au dernier moment! et quand ils m'ont délivré, l'odeur delà poudre, les cris, l'incendie, avaient je ne sais quel attrait que je n'ai repoussé que par ton image adorée... alors j'ai vu que j'étais devenu vertueux !... je le suis uiaintcnant! et la terre est pour moi trop étroite, elle me rappelle mes crimes... ma guérison sera complète sur ce tréteau, devant cette foule !...
— Dieu du ciel ! faites que je ne le quitte pas!...
— Reste en exil ! répondit Argow, ange lulélairc que le Dieu de bonté envoya au criminel pour lui donner salut et joie !.. la lâche n'est pas accomplie... rends mon ami vertueux! guide n)on fils dans la voie céleste!...
— Oui ! dit-elle entlamniéc et le visage brillant; car lu seras toujours avec moi !... l'étoile brillante, dont le feu jiur guide le voyageur, est élernelle comme la voule qu'elle éclaire; mon ami , lu seras celte étoile pour Aimelte , pour la famille ; el , comme une grande pensée dirige et le poêle el le peintre, tu animeras toute noire vie... si je reste!... ajouta-l-elle avec un souiiir.
Lue lampe accordée par la\eur éclairait le cachot, el répandait une lueur liinèbre. C'était la dernière
ANNETÏIi ET LE CRIMINEL.
nuit du condamné, cl quoique toule créature vivante luie le meurtrier, Argow avait entre ses bras une ionmie qui gracieusement caressait sa chevelure, son visage. A les voir, on eut dit Léandre reçu, à la faveur d'une nuit orageuse, par lîcro, et le Icnticinain les flots devaient emporter Famant chéri
dans l'immense abîme
Annettc effrayée jeta un cri perçant; en vain son mari la pressat-il de lui dire ce qui avait occasionné ce cri , elle se garda bien de lui avouer la vision horrible qu'elle venait d'avoir : elle avait revu , malgré elle, cette ligne rouge sur le cou d'Argow! cette ligne fine comme la lame d'un couteau...
— Annctte, lui dit Argow avec calme, écoule! Oublie, je l'en supplie, le cruel moment de demain! songe que j'ai vu tant de fois la mort, que je sais que ce n'est rien... pense que dans ce cercle qui paraît affreux, et où ma tête sera irrévocablement prise, je serai tel qu'aux Italiens, lorsque tu m'ap- [)ris que nous serions unis... Sois digne de moi!... grande, énergique!... et songe que je te fais ma dernière prière... Accorde-moi ce que je vais le demander... Quand je serai mort, ensevelis-moi toi-même... à la nuit, et que Vernyct fasse élever un modeste monument qui dise combien je fus criminel, mais combien aussi je fus repeiitant... Annette! Annetle!...
Elle pleurait, son courage l'abandonnait...
— Tu mourras donc? . disait-elle.
Et, pendant quelques instants, ce fui tout son discours. Elle se jeta à genoux, et dit avec ferveur :
— Dieu! père des hommes! tu le sauveras, au moins!. . tu lui donneras l'entrée d'Éden... Ah! que nous y soyons réunis à jamais !...
A ce moment, un rayon de la lune, par l'artifice de son cours, entra par les barreaux, et vint illuminer Argow et Annetle qui étaient à genoux; Annetle regarda son époux, et le vit si brillamment éclairé et si resplendissant, par l'effet de cette lueur qui se répandait avec grâce sur les surfaces , qu'elle se leva et dit :
— Ah ! voilà mon époux de gloire !.. le voilà !... il est prédesliné pour les cicux ! et c'est moi qui l'y ai conduit!...
Cette idée lui donna une force, un courage, une énergie que les discours d'Argow fortifièrent; et, dans un moment d'enthousiasme :
— Faisons la Pâque, comme les Hébreux quand ils partirent pour la terre promise!... s'écria Argow; un dernier repas en Egypte ! uîie dernière nuit remplie par l'amour et la religion !... entourons le dernier acte de l'homme vivant de tout ce qu'il y a de graiid , de beau, de délicat
— Son dernier baiser m'a donné la mort! dit
Annetle en fermant la porte de la prison. Je ne le verrai donc plus!...
Elle était comme égarée, elle courait par toutes les rues de Valence, sans pouvoir trouver son chemin. Le crépuscule du matin avait une fraîcheur qui la faisait frissonner sans qu'elle s'en aperçût. Elle vit au loin des hommes qui travaillaient sur une place avec de la lumière.
— Je leur demanderai mon chemin, dit elle. Elle s'avança vers eux avec un frisson giacial, et,
les yeux hagards, elle prit la main d'un homme en veste, en lui disant :
— Mon ami, quelle heure est-il?...
— Cinq heures...
— Pouvez-vous m'indiquer mon chemin?...
— Volontiers... où allez-vous?
— Pourquoi donc ces bois, ces charpentes?
— Elle est folle !... dirent en chœur les trois hommes à voix basse.
—Vous ne voyez donc pas que c'est l'échafaud? .. et que ce malin Ton...
Elle n'entendit pas l'horrible mot, car l'infortunée jeta un cri et tomba entre les bras du bourreau. A ces marques de douleur, il reconnut madame de Durantal : elle était là, à deux pas de l'hôtel de Charles; les deux hommes la conduisirent à la porte, l'assirent sur la borne, sonnèrent et se retirèrent en disant :
— Pauvre fenmic!...
L'autorité avait jugé à propos d'indiquer l'exécution pour le matin , afin de ne pas laisser le temps aux amis du condamné de réunir des forces et de commettre, une seconde fois, des attentats aussi grands que ceux dont Valence avait été témoin la nuit du jugement. Néanmoins, malgré toutes les précautions prises pour exécuter M. de Durantal devant le moins de monde possible, la nouvelle de son arrestation et celle de son supplice matinal semblèrent voler. L'on prévit, par l'espèce d'instinct qui anime les masses, que cette sanglante tragédie du peuple aurait lieu le lendcnjain : l'on vit passer, l'on entendit construire l'échafaud, et , de toutes parts, le peuple accourut.
La place était vaste, l'échafaud se trouvait au milieu, et il était gardé par un escadron tout entier de gendarmerie. Celte place ne semblait pas assez large pour contenir les fl(;ts du peuple qui s'y pressait. On ne voyait, du Jiaut des fenêtres, qu'une mer agitée que formaient les tètes noires des hommes et les têtes garnies de bonnets d'une multitude de femmes. On était pre.'^sé comme pour une fête publique, et il y avait un épouvantable flux et reflux, car le monde en abondant cau.saitdes mouvements intestins parmi celte foule, connue s'il y (>iil régné un ouragan.
ANNETTE Eï LE CKIMLXEL.
Les fenêtres étaient toutes ouvertes ol garnies (Je spectateurs, comme pour un tournoi. Si elles n'étaient pas pavoisces , il y avait, pour la commodité des gens qui regardaient, des coussins, des tapis... ^e (aut-il pas être à son aise pour voir un supplice?... les fenêtres avaient n)cnie deux ou trois rangées de tètes!... On loua des croisées, tant il fut difficile de savourer la dernière douleur d'un homme. H y avait beaucoup de femmes!... en France!... au xiV siècle! .. et cette scène , si clic ne se renouvelle pas souvent à Valence, se reproduit souvent dans ce royaume pendant l'année!... Si la postérité lisait des romans, et s'ils ne mou raient pas en un jour... elle demanderait où était située la France?... En Europe, là où furent jadis la Grèce et Rome.
Les uns riaient, les autres parlaient, il y avait un brouhaha comme au théâtre, avant que la pièce ne commence : peu s'en fallait que quelques voix ne se plaignissent des retards. Cependant on doit dire que généralement le condamné excitait le plus grand intérêt, et lorsqu'on parlait de madame de Durantal, pas une âme ne restait froide à son malheur. On se racontait la manière dont Jacques avait été pris, et quelques-uns exprimaient le regret de ne pas avoir appris qu'il se fut enfui. Aussitôt qu'il paraissait quelque chose dans la rue par laquelle le tombereau devait passer, un hourra s"élevait, produit par je ne sais quel sentiment... Pour un homme qui raisonne il y a de quoi frémir!.... Si cette masse de peuple vient donner au malheur, par sa présence, une marque de plainte et des larmes, il serait sublime pour un criminel de voir courir le monde entier ; mais si le coupable se trouvait seul avec le bourreau, le ciel, un ami et sa conscience, la justice et la religion, je crois que tout ce qui a vie et raison admirerait ce groupe dans la solitude, en se reportant , par la pensée, à cette dernière scène.
— Le voilà!... le voilà!. . le voilà!...
Ces paroles furent dans toutes les bouches, et celte voix collective fut comme le dernier mugissement d'une tempête qui cesse tout à coup. Les tètes se tournèrent vers un seul point, et le silence le plus épouvantable qui jamais ait régné dans une foule s'établit comme s'il eut été ordonné par un pouvoir magique.
Il ne fut troublé que par le conducteur de la charrette, qui fouettait son cheval, et par le roulement des roues sur le pavé; cette fatale charrette avait paru, et, pour l'honneur de l'humanité, toutes les âmes s'étaient réunies dans une même pensée, la plainte de la misère!... Argow était dans le tombereau avec M. de Montivers; et, pour ceux qui ne connaissaient pas le criminel personnelle-
ment, et sans le costume du vénérable prêtre, on eût pris M. de Montivers pour le condamné. Jacques de Durantal était à ses cotés, et soutenait le bon prêtre qui pleurait :
— Allons , mon vénérable ami, vous qui m'avez réconcilié avec le ciel, vous, mon père en Dieu, du courage!... notre séparation n'a rien de cruel, si les espérances de l'homme ne sont pas vaines : je vais être heureux, et je quitte une enveloppe grossière pour ne plus garder... vous savez!... cette belle robe d'innocence... oh! votre sermon... il est toujours là, dans mon cœur.
En disant ces mots, Jacques regardait le firmament avec une expression angélique; la beauté du ciel semblait avoir décoré sa figure de quelque chose de brillant; les remords avaient disparu pour faire place à l'espoir; et, quand ses yeux tombèrent sur la foule, ce ne fut que pour y distribuer des sourires de bonté qui semaient les regrets. Le char marchait entre deux haies silencieuses; en fermant les yeux, l'on eût cru qu'il n'y avait persmne.
Le malheur voulait que l'habitation de madame Servigné ne fût pas loin de cette place, comme on l'a vu, de manière que les cris de n Le voilà !... le voilà!... n suivis de ce silence, parvinrent à Toreillc d'Annette et la rendirent comme aliénée.
— Ah! ils l'ont tué!... un seul coup!... s'écriat-clle : et cette ligne rouge, la voilà!... Oh! je puis rire, maintenant, car tout ce qui est sur la terre m'est indifférent!...
11 fallut toute la force de Charles et de M. Gérard pour la contenir; elle les saisissait et lançait des cris indistincts, comme un être privé de raison et qui ne parle aucune langue.
— Ma fille!.... ma fille!.... disait madame Gérard d'une voix affaiblie, ma fille !...
— Ma fille!... répéta Annette, je n'ai plus de mère, de père ! tous mes parents sont dans la place, maintenant, sur ce tréteau!...
Pendant un temps qu'aucune des personnes qui tenaient Annette ne put déterminer, on n'entendit que des plaintes incohérentes... des pleurs... des sanglots...
Cependant le char était arrivé à l'échafaud ; Argow y monta, leva les yeux au ciel, dit à M. de Montivers :
— Je vous recommande Annette! ce fut...
oh! c'est un ange! Adieu
La foule allait s'écouler en silence, lorsqu'une scène elfra van te eut lieu avec la rapidité de l'éclair.
— En recevant le coup, il murmurait Annette!... dit un homme qui était le plus près de l'échafaud.
ANNETTE ET LE CRIMINEL
Soudain un granil corps presque gigantesque s'élança sur l'échafaud; il avait les bras nus, il les trempa dans le sang de Jacques, et, montrant ses mains au peuple :
— Je n'essuierai ce sang, s'écria-t-il, que lorsquV/ sera vengé!... Vengeance !... vengeance!... tu seras terrible .'...
Cette action, ces paroles furent comme un coup de foudre. Vernyct, car son nom fut proclamé par le peuple, se jeta au milieu de la foule, qui, saisie d'horreur, se rangea comme si le feu passait, afin de n'être pas tachée du sang que Vernyct présentait en tendant les mains : il s'élança sur un cheval et disparut.
Jl y eut alors, parmi la foule, comme un réveil.
— L'avez-vous vu ?
— Oui, il avait un grand manteau noir.
— Moi, disait un autre, je n'ai vu que ses bottes.
— Etait-il grand !
— Il a bien choisi, disait le premier, le côté où il n'y avait point de gendarmes...
— Son visage était bien bouleversé!.... il avait l'air d'un lion qui déchire sa proie!...
Enfin, il n'y avait pas une personne qui ne parlât de cette apparition qui fut comme un météore... Ce cri de vengeance!... avait retenti dans toute la place comme le son d'un clairon, et cette dernière scène de la tragédie éclipsait l'affreux dénoùment.
La place se vida lentement; mais enfin, à la chute du jour, tout avait disparu, et le calme régnait seulement là; car, dans ^out Valence , on ne parlait que du serment de Vernyct, et l'on cherchait quelles seraient les victimes de cette promesse sanglante!...
L'autorité, active et prudente, prit toutes les mesures nécessaires, afin que cette insensée fidélité n'eût aucune suite fâcheuse ; mais les gens qui connaissaient ce qu'avait déjà fait Vernyct, et qui jugeaient son caractère aigri par les événements, n'étaient pas sans de vives inquiétudes. L'on conseilla à M. de Rabon, le chef du jury, et à M. Ruysan, le procureur du roi, de se tenir sur leurs gardes; mais ces derniers, soit par courage civil, soit confiance dans les mesures de l'administration, restèrent dans la plus grande sécurité, protégés qu'ils étaient par leur conscience.