‹ Œuvres de BalzacChapitre 41 sur 78 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Vernyct et ses quarante camarades, n'ayant pas été atteints par la gendarmerie qui les poursuivait, se retirèrent dans les bois ; mah l'autorité ne tarda pas à prendre les mesures les plus vigoureuses pour détruire cette horde de brigands. Un régiment d'infanterie et toute la gendarmerie de Valence furent commandés par un habile officier qui fut obligé de combattre Vernyct, absolument comme s'il se fût agi d'une armée entière. Pour Vernyct, aussitôt qu'il eut connaissance de la guerre qui lui était déclarée, il se mit en campagne, et parcourut le pays en se livrant à des excès qui le rendirent le fléau de cette contrée.

Il tombait à l'improviste sur les postes des troupes, et les détruisait; il arrêtait sur les routes, même en plein jour, et se livrait à toutes les cruautés que lui dictaient et son désir de vengeance et son naturel sauvage, que les événements arrivés à son ami avaient aigri ; cependant, d'après les diverses aventures rapportées, et don t on tenait registre à Valence, l'on remarqua que le lieutenant et ses complices ne fifisaient jamais de mal aux paysans, aux ouvriers, aux malheureux, et même que sa vengeance ne s'exerçaitquesurceuxquifaisaientpartied'unccerlaine classe de la société ; ainsi, il était impitoyable pour les gens de justice, les administrateurs ou ceux qui tenaient à l'administration; il était cruel pour les gendarmes et les moindres individus attachés à la police : souvent il ordonnait de laisser aller les soldats sains et saufs, et se contentait de retenir les officiers comme otages; quelquefois il donnait de l'argent à ceux qui en manquaient, et il payait tout ce qu'il prenait.

Dans les fréquentes rencontres qu'il eut avec les troupes, les officiers ne purent s'empêcher de lui rendre cette justice, qu'il était difficile de montrer plus de bravoure et d'audace que lui et que ses gens. Sa résistance fut si longue, et son adresse était telle, que Ton se vit oblige de lui faire des propositioris qu'il n'accepta jamais.

Enfin, lorsqu'un de ses gens était blessé, qu'il devenait impossible de le transporter, et qu'il étail

menacé de tomber au pouvoirderennemi,ilyavait ordre de l'achever; car Vernyct et ses gens craignaient par-dessus tout l'échafaud sur lequel Argow avait péri. Lorsque le hasard voulait qu'un brigand totnbàt entre les mains des assaillants, Vernyct annonçait aussitôt l'intention de mettre à mort tous ses prisonniers, et alors l'on échangeait le brigand contre un certain nombre d'officiers.

Cette lutte dura pendant un certain temps; mais, quelque habile que fût le lieutenant, il perdait souvent du monde, et il ne cherchait pas à recruter, quoique bien des mauvais sujets se fussent présentés à lui ; alors, au bout de trois mois, il se vil réduit à une douzaine d'hommes aussi adroits et aussi intrépides que lui.

Ce combat d'hommes en guerre avec la société pourrait, à lui seul, fournir le sujet d'un ouvrage qui ne laisserait pas d'être curieux par la singularité des maximes, le contraste des caractères et l'intérêt de cette ac(ion tumultueuse; mais ici une telle peinture n'est pas l'objet de cette conclusion, et nous n'avons rapporté succincteïnent l'histoire de cette horde, qu'alin d'arriver à la mort de Vernyct.

Après la mort d'Annetle et de son mari, Jeanneton s'était retirée à son auberge, et l'administration, instruite de la liaison qui existait entre le chef de cette bande redoutable et la jolie hôtesse, n'avait point inquiété Jeanneton, et semblait fermej- les yeux sur l'espèce de complicité de la jeune paysanne. Ce silence était assez facile à interpréter, et \'ernyct avait assez de ruse pour savoir qu'on ne lui laissait Jeanneton que comme un piège auquel on prétendait le prendre.

Néanmoins le rusé lieutenant n'en vint pas moins chez Jeanneton : c'était chez elle qu'il prenait ses repas, soit le jour, soit la nuit, lorsqu'il se trouvait dans ses parages. L'amour actif de sa maîtresse, les déguisements qu'il savait prendre, sa célérité, sa ijravoure le préservèrent pendaiil longlcinps des dangers qu'il courait. Ouelquefois Ton séduisit les espions qui rôdaient dans l'auberge; souvent Vernyct se maintint par la force; miùs le danger croissait, loin de diminuer.

TJn soir, le lieutenant avait fait donner, par ses douze hommoi, une alarme à tous les postes qui entouraient l'auberge, et, ayant éloigné tous ses ennemis, par cette ruse qui lui était familière, il arriva à l'auberge où Jeanneton l'attendait avec impatience, car il y avait environ huit jours qu'ils ne s'étaient vus, et il l'avait fait prévenir.

Jeanneton, avec la même joie, le même amour que le lecteur connaît, préparait donc elle-même le souper de Vernyct; un feu brillant illuminait l'aub-rge; chacun de ses gens était aux aguets, et la jolie hôtesse tressaillit en entendant les coups de

ANNETTE ET LE CRIMINEL

l'eu, les cris cl les coin l)als qui cinmeiiorcn tassez luiii les surveillants et les troupes. H était neuf heures (lu soir, la tahle mise dans la grande salle de Tauhcrge alteiidail le niailre de Jeaiuielon, et, comme cette dernière fermait la trappe qui se trouvait ati milieu de la salle, et dont nous avons donné la description précédemment, le cri rauque par lequel Vernyct s'annonçait ordinairement se lit entendre; elle laissa sur-le-champ celle trappe ouverte, se jeta à bas de la table sur laquelle elle élait montée, et courut au-devant du lieutenant.

Lui jetant les bras autour du cou. elle le couvrit de baisers, et l'emmena à celle table et devant ce foyer préparé pour lui avec tant de bonheur, et là elle redoubla ses caresses et ses questions.

— D'où viens-tu?... Pourquoi as-tu été si longtemps absent? etc..

El, sans attendre les réponses, elle lui renouvelle encore un discours tombant sur la nécessité de quitter un pays sur lequel il avait assez vengé la mort de son ami, lequel discours faisait toujours froncer les sourcils du lieutenant.

Cette fois il la regarde fixement, et lui dit :

— Jeanneton, ne sais-tu pas que je cherche la mort... que la vie m'est odieuse sans Tami qu'//« iiTunt massacré?

.leannelon baissa les yeux, sa tête tomba sur son sein, .et des larmes qu'elle chercha à cacher roulèrent sur ses joues.

— Jeannelonn'estdonc rien pour loi?... dit-elle à voix basse.

Vernyct alors la prit sur ses genoux, et, sans lui répondre, embrassa les joues de Jeanneton, partout où les pleurs avaient coulé.

— Est-ce qu'un moment pareil ne vaut pas loulc une vie?... lui dit-il après un moment de silence.

Jeanneton l'embrassa et lui dit :

— J'oubliais que du jour que je t'ai aimé je n'étais plus un être raisonnable... je dois partager toutes tes pensées; ainsi les sentiments sont les miens...

Elle le regarda, et alors, elle s'empressa de le débarrasser de son tromblon et de son sac, puis elle l'entraina à table; mais cette petite scène l'avait tellement émue que sa gaieté scndjlait éleinle.

En ce moment, un homme à cheval passa sur la grande route, sans que personne y fit attention : c'était un gendarme qui, voyant à travers les barreaux une vive lumière, jeta un coup d'o'il, et, reconnaissant Vernyct, il s'empressa d'aller chercher du secours.

Le lieutenant et Jeanneton finirent par oublier le momentd'allendrissement qui les avait si fortémus, cl la joie reparut au milieu de leur feslin. Joannelon folâtrait cl riail, lorsque tout à coup un bruit

de chevaux lui coupa la parole, elle regarda à travers les croisées, cl ses brillantes couleurs l'abandonnèrent; \ern\ct riait de son elTroi, quand le donicstique de l'auberge entra et leur dit à voix basse :

— Ils viennent!... ils viennent!...

■ Jeanneton, frappée, répéta :

— Ils viennent !...

— Il y a des gendarmes!... et un bataillon entier de soldats!...

— Des soldats!... répéta encore Jeanneton immobile.

En eiïel, le stratagème du lieutenant avait été réitéré tant de fois, qu'à celle dernière il n'avait pas complètement réussi : les chefs des postes s'claient contentés d'envoyer à la poursuite des brigands quelques soldats, en gardantia majeure partie de leurs gens, que, sur l'avis du genrlarme, ils venaient de mellre en marche sans faire de bruit.

— Jeanneton ! s'écria Vernyct.

Et l'infortunée, à ce son de voix, retrouvant toute sa raison, accourut en le regardant avec celle soumission passive qui émeut si puissamment.

— Jeanneton, répéta le lieutenant, ôtc la table, mets une échelle à la trappe, et sortez tous!...

Les domestiques et Jeanneton exécutèrent cet ordre avec une célérité incroyable, et, pendant qu'ils dressaient l'échelle, Vernyct, avec le sangfroid d'unejeune fille qui se mire, prenait son arme terrible, et examinait si les amorces, les charges, la poudre, élaicnt en état.

Jeannclon, lui jetant un douloureux regard, le vil se réfugier dans le grenier, et elle sortit de l'aulicrge au moment où le bataillon entrait. Elle fui saisie par un gendarme qui la conduisit de l'autre côté de la grande roule, et la remit entre les mains de quelques soldats. Elle frémit en voyant son auberge cernée par toutes les troupes, et la certitude qu'elle acquit de la mort de celui qu'elle aimait, la rendit immobile, blanche et muette comme une statue de marbre : ses yeux étaient fixes et attachés sur la parlie du grenier où se trouvait "\'ernyct.

Ce dernier, réfugié au bord de la trappe, tenait son trondjlon appuyé contre le plancher, cachait cette arme terrible sous un peu de paille, et son œil parcourait la salle avec curiosité.

Cette salle était pleine de soldats; la maison de Jeanneton fut bientôt parcourue et fouillée dans les moindres recoins, et, quand on vint annoncer au chef que le lieutenant ne se trouvait pas, tous les yeux se portèrent sur l'échelle ; alors, quand on aperçut Vernyct, il s'éleva un cri terrible : «i En avant! ■■> s'écria le capitaine qui grimpa le premier sur l'échelle. Sur-le-chanqi toute la troupe .«c groupa

AN NETTE ET LE CRI3ILNEL

au bas ilc l'éclielle, et, quand elle fut couverte de soldats, le lieutenant impassible lâcha la détente de son troniblon, et, avant qu'un seul fusil de ses nombreux adversaires ne l'eût couché en joue, réciiellc et la salle furent balayées, comme si un canon eut craché son (leuve de mitraille : chaque soldat était couché, mort ou blessé, et ceux qui ne furent pas atteints se sauvèrent.

Vernyct avança la tète hors de la trappe ; mais, voyant ce carnage, il essuya tranquillement son arme, la rechargea comme un chasseur piiurrait recharger son fusil après avoir tire sur une compagnie de perdreaux, et se mit dans la même position.

Les autres officiers traitèrent les fugitifs de lâches, et une seconde fois un second détachement eut le même sort. Alors on tint un conseil de guerre pour savoir quel parti prendre. Vernyct, assez fin pour ne pas ignorer que Ton ne reviendrait pas une troisième fois à l'assaut, débarrassa le plancher des morts qui l'encombraient, et, regardant par la fenêtre ses ennemis qui se consultaient, il hésita s'il ne se mêlerait pas parmi les morts en prenant Ihabit de quelque soldat, lorsque, tout à coup, il vit qu'on lui ôtait tout moyen de salut, car on formait un cercle de troupes autour de la maison, et il aperçut allumer des torches.

En effet, Ton avait résolu d'incendier l'auljerge et de l'entourer de manière à ce que Vernyct fut sur-le-champ fusillé, s'il faisait mine de vouloir se sauver.

Jeanneton criait comme une folle, et injuriait les troupes et les gendarmes, en exaltant le courage et l'adresse de Vernyct.

Les troupes disposées autour de l'auberge présentèrent à l'œil un cercle de fusils braqués sur la maison, et quelques soldats hardis jetèrent sur le toit et dans les salles des torches et des morceaux de bois allumés, tandis qu'à chaque décharge des fusils, les officiers, par une habile manœuvre, faisaient resserrer le cercle.

Jeanneton cessa ses cris à l'aspect des flammes qui ne lardèrent pas à s'élever de sa maison qui.^ au

bout d'une demi-heure, brûla tout entière. A chaque fois que les flammes de l'incendie, agitées par le vent ou par des poutres qui tombaient, semblaient se remuer vers un seul point, le cercle de troupes fusillait cette maison en dirigeant les balles sur l'endroit où la flamme semblait indiquer la présence du lieutenant.

A minuit, les flammes n'avaient plus trouvé d'aliments; tout était consumé, et. à la lueur des torches et de l'incendie, dont il s'échappait encore quelques légères flammes, les soldats étaient tous arrivés autuur du peu de maçonnerie qui subsistait encore, et, à chaque fois que quelque chose remuait, les soldats, toujours épouvantés par \ernyct, tiraient précipitamment.

Ils venaient tous de décharger leurs fusils de celte manière sur ces ruines fumantes, et chacun, certain de la destruction du lieutenant, s'était approché, lorsque tout a coup, du sein de cette cendre noire, s'élève, avec la rapidité de l'éclair, un fantôme noirci qui hurle, se jette sur le côté le plus faible du cercle, le rompt, tue quelques soldats à coups de massue, et, à la lueur des lumières, les soldats épouvantés reconnaissent le lieutenant à ses vêtements de cuir, à ses formes sèches et maigres !... La stupeur s'empare de tout le monde; A crnyct,les mains brûlées, les cheveux en cendres, s'élance vers Jeanneton, qui s'éiancc elle-même vers lui. A ce spectacle, tout le monde les fuit, s'écarte, et. pen- (iarit qu'ils se tiennent embrassés, une dernière fusillade les réunit dans une même mort.

Il paraît que le lieutenant s'était réfugié dans le caveau où jadis Jeanneton avait enseveli sun che- \reau, et que la voûte épaisse et tout en pierre du caveau préserva le lieutenant de l'incendie, mais que, ne pouvant supporter plus longtemps le défaut d'air et l'horrible chaleur occasionnée par l'incendie, il avait préféré une prompte mort que partagea .leanneton. On les trouva étroitement unis par leur dernier embrassement, et le j)ère (iérard les fit secrètement ensevelir à quelques pas d'Annelte et d'Argow.

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