‹ Œuvres de BalzacChapitre 72 sur 78 · DES AMIES DE PEXSIOX ET DES AMIES INTIMES · texte numérisé non relu

DES AMIES DE PEXSIOX ET DES AMIES INTIMES

Louise de L...., fille d'un officier tué à Wagram, avait été l'objet d'une protection spéciale de la part de Napoléon. Elle sortit d'Écouen pour cpouset un commissaire-ordonnateur fort riche, M. le baron V...

Louise avait dix-huit ans, et le baron quarante. Elle était d'une figure très-ordinaire, et son teint ne pouvait pas être cité pour sa blancheur; mais elle avait une taille charmante, de beaux yeux, un petit pied, une belle main, le sentiment du goût, et beaucoup d'esprit. Le baron, usé par les fatigues de la guerre, et plus encore par les excès d'une jeunesse fougueuse, avait un de ces visages sur lesquels la république, le directoire, le consulat et l'empire semblaient avoir laissé leurs idées.

11 devint si amoureux de sa femme, qu'il sollicita de l'empereur et en obtint une place à Taris, afin de pouvoir veiller sur son trésor. U fut jaloux, comme le comte Almaviva, encore plus par vanité que par amour. La jeune orpheline, ayant épousé son mari par nécessité, sï'tait llattée d'avoir quelque omi)ire sur un homme beaucoup plus âgé qu'elle.

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

Elle en atloiiclail des égards et dos soins; mais sa délicatesse fut froissée, dès les premiers jours de leur mariage, par toutes les habitudes et les idées d'un homme dont les mu'urs se ressentaient de la licence rcjiuljlic.iine. (l'était un prédestiné.

Je ne sais pas au juste combien de temps le baron ht durer sa lune de miel, ni quand la guerre se déclara dans son ménage; mais je crois que ce fut en 181G, et au milieu d'un bal très-brillant donné par M. ])..., nmnilioniiaire général, que le commissaire ordonnateur, devenu intendant militaire, admira la jolie madame li..., la femme d'un banquier, et la regarda beaucoup plus amoureusement qu'un homme marié n'aurait du se le permettre.

Sur les deux heures du matin, il se trouva que le banquier, ennuyé d'attendre, était parti, laissant sa femme au bal.

— Mais nous allons te reconduire chez toi, dit la baronne à madame B... ]\I. ^'..., offrez donc la main à Emilie...

El voilà l'intendant assis dans sa voilure auprès d'une femme qui, pendant toute la soirée, avait recueilli, dédaigné mille hummages, et dont il avait espéré, mais en vain, un seul regard. Elle était là, brillante de jeunesse et de beauté, laissant voir les plus blanches épaules, les plus ravis.^anls contours. Sa figure, encore émue des plaisirs de la soirée, semblait rivaliser d'éclat avec le satin de sa robe; ses yeux, avec le feu des diamants; et son teint, avec la blancheur douce de quelques marabouts qui, mariés à ses cheveux, faisaient ressortir l'ébène des tresses et les spirales des boucles capricieuses de sa coiffure. Sa voix pénétrante remuait les fibres les plus insensibles du cœur. Enfin elle réveillait si puissamment l'amour, que saint François d'Assise «lit peut-être succombé.

Le baron regarda sa femme qui, fatiguée, dormait dans un des coins du coupé. Il compara, malgré lui, la toilette de Louise à celle d'Emilie. Or, dans ces sortes d'occasion, la présence de notre femme aiguillonne singulièrement les désirs implacables d'un amour défendu. Aussi les regards du baron, allernalivemenl portés sur sa femme et sur son amie, étaient-ils faciles à interpréter, et madame B... les interpréta.

— Elle est accablée, cette pauvre Louise!... ditelle. Le monde ne lui va pas, elle a des goûts simples. A Ecouen, elle lisait toujours...

— Et vous, qu'y faisiez-vous?...

— Moi... monsieur? Oh! je ne pensais qu'à jouer la comédie. C'était ma passion!

— Mais pourquoi voyez-vous donc si rarement madame de V...? Nous avons une campagne à Saint-Prix, où nous aurions pu jouer ensemble la comédie sur un petit théâtre qn? j'yai fait construire.

— Si je n'ai pas vu madame de V... , à qui la faute?... répondit-elle. Vous êtes si jaloux que vous ne la laissez libre ni d'aller chez ses amies, ni de les recevoir.

— Moi, jaloux! — s'écria M. de \ \près

quatre ans de mariage et après avoir eu trois enfants !...

— Chut!... dit Emilie en donnant un coup d'éventail sur les doigts du baron. Louise ne dort [;as!. .

]ja voiture s'arrêta, et rinleiidanl offrit la main à la belle amie de sa femme pour l'aider à descendre.

— .l'espère, dit madame B..., que vous n'empêcherez pas Louise devenir au bal que je donne cette semaine ?

J.e baron s'inclina respectueusement.

(]e bal fut le triomphe de madame B... et la perte du mari de Louise; car il devint éperdument amoureux d'Emilie, à laquelle il aurait sacrifié cent femmes légitimes.

Quelques mois après cette soirée où le baron conçut l'espérance de réussir auprès de l'amie de sa femme, il se trouva un matin chez madame B..., lorsque la femme de chambre vint annoncer la baronne de V...

— Ah ! s'écria Emilie, si Louise vous voyait à cette heure chez moi, elle serait capable de me compromettre. Entrez dans ce cabinet, et n'y faites pas le moindre bruit. .

Le mari, pris comme dans une souricière, se cacha dans le cabinet.

— Bonjour, ma bonne!... se dirent les deux femmes en s'embrassant.

— Pourquoi viens-tu donc si matin ?... demanda Emilie.

— Oh! ma chère, ne le devines-tu pas?... J'arrive pour avoir une explication avec toi.

— Bah ! un duel?

— Précisément, ma chère. Je ne te ressemble pas, moi! J'aime mon mari, et j'en suis jalouse. Toi, lues belle, charmante, tuas le droit d'être coquette, tu peux fort bien te moque de B..., à qui la verlu parait importer fort peu; mais comme tu ne manqueras pas damants dans le monde, je le prie de me laisser mon mari... 11 est toujours chez toi, et il n'y viendrait certes pas, si tu ne l'y attirais. Tiens, tu as là un bien joli canezou !

— Tu trouves? C'est ma femme de chambre qui me l'a monté.

— Eh bien, j'enverrai Anastasie prendre une leçon de Flore. . . Ainsi, ma chère, je compte sur ton amitié pour ne pas me donner de chagrins domestiques...

— Mais, ma pauvre enfant, je ne sais pas où tu vas prendre que je puisse aimer ton mari... 11 est

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gros el gras comme un député du centre. Il est petit et laid. Ah ! il est généreux, par exemple, mais voilà tout ce qu'il a pour lui, et c'est une qualité qui pourrait plaire tout au plus à une fille d'Opéra. Ainsi, tu comprends, ma chère, que j'aurais à prendre un amant, comme il te plaît de le supposer, que je ne choisirais pas un vieillard, comme ton baron. Si je lui ai donné quelque espérance, si je l'ai accueilli, c'était certes pour m'en anmser et t'en débarrasser, car j'ai cru que tu avais un faible pour le jeune de Rostanges...

— Moi!... s'écria Louise, Dieu m'en préserve, ma chère!... C'est le fat le plus insupportable du monde! Non, je t'assure que j'aime mon mari'... Tu as beau rire, cela est. Je sais bien que je me donne un ridicule, mais juge-moi... Il a fait ma fortune, il n'est pas avare, et il me tient lieu de tout, puisque le malheur a voulu que je restasse orpheline... Or, quand je ne l'aimerais pas, je dois tenir à conserver son estime. Ai-je une famille pour m'y réfugier un jour?...

— Allons, mon ange, ne parlons plus de toul cela, dit Emilie en interrompant son amie, car c'est ennuyeux à la mort.

Après quelques propos insignifiants, la baronne partit.

— Eh bien! monsieur, s'écria madame B... en ouvrant la porte du cabinet où le baron était perclus de froid, car la scène avait lieu en hiver; e!i bien !... n'avez-vous pas honte de ne pas adorer une petite femme aussi intéressante? Monsieur, ne me parlez jamais d'amour. Vous pourriez, pendant un certain temps, m'idolâtrer comme vous le dites, mais vous ne m'aimeriez jamais autant que vous aimez Louise. Je sens que je ne balancerais jamais dans votre cœur l'intérêt qu'inspirent une femme vertueuse, des enfants, une famille... Un jour je serais abandonnée à toute la sévérité de vos réflexions. Vous diriez de moi froidement : <t J'ai eu cette femme-là!... 1' Phrase que j'entends pronoiiccr parles hommes avec la plus insultante indifférence. Vous voyez, monsieur, que je raisonne froidement, et que je ne vous aime pas, parce que vous-même vous ne sauriez m'aimer...

— Hé ! que faut-il donc pour vous convaincre de mon amour?... s'écria le baron en contemplant la jeune femme. Jamais elle ne lui avait paru si ravissante qu'en ce moment, où sa voix lutine lui prodiguait des paroles dont la dureté semblait démentie par la grâce de ses gestes, par ses airs de tète et par son altitude coquette.

— Oh! quand je verrai Ironise avoir un amanî, reprit-elle, quand je saurai que je ne lui ai rien enlevé, et qu'elle n'aura rien à regretter en perdant voire affection; quand je serai bien sûre que vous

ne l'aimez plus, en acquérant une preuve certaine de votre indifférence pour elle... oh! alors je pourrai vous écouter!... Ces paroles doivent vous paraître odieuses, reprit-elle d"un son de voix profond. Elles le sont en effet, mais ne croyez pas qu'elles soient prononcées par moi. Je suis le mathématicien rigoureux qui tire toutes les conséquences d'une première proposition. A ous êtes marié, et vous vous avisez d'aimer!... Je serais folle de donner quelque espérance à unhomme qui ne peutpas être éternellement à moi

— Démon !... s'écria le mari. Oui, vous êtes un démon et non pas une femme !...

— Mais vous êtes vraiment plaisant!... dit la jeune dame en saisissant le cordon de sa sonnette.

— Oh non! Emilie!... reprit d'une voix plus calme l'amant quadragénaire. Ne sonnez pas, arrêtez, pardonnez-moi!... je vous sacrifierai tout!...

— Mais je ne vous promets ricnl... dit-elle vivement et en riant.

— Dieu! que vous me faites souffrir!... s"écria-t-il.

— Eh ! n'avez-vous pas dans votre vie causé plus d'un malheur? demaiida-t-elle Souvenez-vous de toutes les larmes qui, par vous et pour vous, ont coulé!... Oh! votre passion ne m'inspire pas la m.oindre pitié. Si vous voulez que je n'en rie pas, failes-la-moi partager.

— Adieu, madame. Il y a de la clémence dans vos rigueurs. J'apprécie la leçon que vous me donnez. Oui, j'ai des erreurs à expier...

— Eh bien, allez vous en repentir, dit-elle avec un sourire moqueur, en faisant le bonlicurde Louise ; vous accomplirez ain-i la plus rude de toutes les pénitences !...

Ils se quittèrent. Mais l'amour du baron était trop violent pour que les duretés de madame B... n'atteignissent pas au but quelle s"élail proposé, la désunion des deux époux.

Au bout de quelques mois, le baron de V... et sa femme vivaient dans le même hôtel, mais séparés. L'on plaignit généralement la baronne qui, dans le monde, rendait toujours justice à son mari, et dont la résignation parut merveilleuse. La femme la plus collet-monté de la société ne trouva rien à redire à l'amitié qui unissait Louise au jeune de Rostanges, et tout fut mis sur le con)pte de la folie de M. de V...

Quand ce dernier eut fait à niadamc B... titus les sacrifices que puisse faire un homme, sa perfide maîtresse partit pour les eaux du Mont-d'Or, pour la Suisse et pour Tllalie, sous prétexte de rétablir sa sanlé.

L'intendant mourut d'une hépalile, accablé des soins les plus touchants que lui prodiguait son

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épouse; et, d'après le chagrin qu'il témoigna de l'avoir délaissée, il paraît ne s'être jamais douté de la participation de sa femme au plan dont il était victime.

Cette anecdote, que nous avonschoisie entre mille autres, est le type des services que deux femmes peuvent se rendre. .

Depuis ce mol <i Fais-moi le plaisir d'cnimencr mon mari?... » jusqu'à la conccpliundudranie dont riiépatite a été le dénoùment, toutes les perfidies féminines se ressemblent. Il se rencontre certainement des incidents qui nuancent plus ou moins le spécimen que nous en donnons, mais c'est toujours à peu près la même marche. Aussi un mari doit-il se défier de toutes les amies de sa femme. Les ruses subtiles de ces créatures mensongeresses manquent rarement leur cITet, car elles sont secondées par deux ennemis dont l'homme est toujours accompagné : Tamour-propre et le désir.

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