‹ Œuvres de BarnaveChapitre 2 sur 56 · M. BÉREN&ER DE LA DROME · texte numérisé non relu

M. BÉREN&ER DE LA DROME

Lue à l'Académie des Sciences morales et politiques, dans les séances des 17, 24 juin et 1« juillet 1843.

La tombe est maintenant fermée sur presque tous ceux qui ont pris part à notre grande révolution. împrudens ou coupables, les uns ont été emportés par la tempête qu'ils avaient eux-mêmes soulevée ; les autres, plus heureux, après y avoir échappé comme par miracle, ont été vus, au milieu de nous, achevant paisiblement une vie pleine de passions et d'évènemens; entretenant les générations nouvelles de cette époque de folies sanglantes, de sublimes dévouemens, où le bien comme le mal se sont élevés à leur plus haute puissance , et où tant de crimes ont été rachetés par tant de gloire.

La postérité est venue pour ces hommes dont les actes sont séparés de nous par un demi-siècle.

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A ceux d'entre eux qui, entrés avec l'ardente sincérité de la jeunesse dans la voie des réformes, n'ont su ni en calculer la portée, ni en arrêter les effets, il serait injuste de ne pas tenir compte de la nouveauté d'une situation à laquelle rien ne ressemblait dans les annales des peuples. Ces entraînemens qu'explique l'inexpérience seraient aujourd'hui sans excuse ; nous connaissons pour les avoir parcourus, les chemins qui mènent fatalement aux abîmes ; nous connaissons aussi quels sont les caractères de la véritable grandeur , par quels moyens elle s' acquiert , à quel prix elle se conserve ; mais nos pères dont le malheur a fait notre sagesse, n'avaient pas, comme nous, appris d'un passé tout vivant encore, que ce n'est pas en flattant la multitude qu'on la sert ; qu'on ne peut légitimer l'exagération par le patriotisme, l'injustice par la nécessité, et sacrifier à des considérations qui n'ont qu'un temps, les principes éternels sur lesquels la société repose.

Cette lumière qui aujourd'hui s'est faite pour tous ne leur avait pas encore révélé que le vrai civisme est dans le devoir, le courage dans la modération, l'éloquence dans la vérité, et qu'il n'y a de célébrité durableque celle qui cherche son point d'appui dans la raison publique.

Et, toutefois, dans le passé même qui nous a légué de telles leçons, planent au-dessus des excès des partis quelques nobles figures d'hommes politiques dont

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la calme austérité n'a été altérée ni par l'énergie de leurs convictions, ni par la contagion de l'effervescence générale. Barnave est de ce nombre. S'il devint victime, ce fut sans avoir été persécuteur. Que cette vie si courte et si bien remplie n'ait pas été complètement exempte d'erreurs , on ne saurait le nier ; mais ce fut le seul tribut qu'il paya à son époque, et la passion la plus aveugle ne saurait lui reprocher la plus légère souillure. Hormis un mot, un mot irréfléchi qui lui fut arraché par la contradiction, et qu'il a douloureusement expié, depuis lors, par un de ces amers repentirs connus seulement des belles âmes , il honora constamment la première de nos assemblées législatives, non moins par les qualités de l'homme de bien que par les facultés brillantes de l'orateur. Aux regrets que sous ce double rapport fait naître sa fin prématurée, se joint celui de voir à trente-deux ans, s'arrêter sous la hache le progrès rapide de cette haute intelligence préparée par de sérieux travaux à un nouveau genre de gloire. Si Barnave eût vécu, nous compterions sans nul doute (et le public en aura la preuve sous les yeux) un penseur profond, un grand écrivain de plus.

Sa mémoire appartient à la France. Mais c'est au Dauphiné surtout à s'en enorgueillir; auDauphiné, où il reçut le jour , et où il respira , dès son enfance, ce pur amour de la liberté qui distingua de

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tout temps cette noble province entre toutes les autres.

La famille de Barnave est originaire de Verchény, petite commune du canton de Saillans, dans le département de la Drôme. Son grand-père avait suivi la carrière des armes, et y était parvenu au grade de capitaine; son père, né dans le môme lieu, le 20 mai 1709 , entra dans celle du barreau et alla se fixer à Grenoble. Après y avoir été procureur au parlement, il devint avocat consistorial, titre qui, à cette époque, faisait jouir de la noblesse personnelle. C'était un homme d'un jugement droit et sûr> profondément instruit, sévère dans ses mœurs ; il obtint une grande estime dans sa profession.

La mère de Barnave appartenait à une famille noble et ancienne du nom de de Presle ; fille et sœur de militaires avancés dans les grades supérieurs de l'armée, elle se tint pour fière et honorée de la part d' estime et de considération que son mariage lui avait faite, et à laquelle elle ajouta tout l'éclat qui s'attache à la réunion des dons les plus aimables de l'esprit, delà figure et du cœur.

Barnave naquit à Grenoble le 22 octobre 1761. Il eut un frère et deux sœurs; tous reçurent dans la maison paternelle le bienfait d'une éducation solide. La religion réformée, que professaient leurs parens, ne permit pas à ceux-ci de les faire élever dans les

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établissemens publics ; Barnave eut un précepteur. Il apprit de lui le latin , un peu de mathématiques , et plus tard, l'anglais et l'italien. Il cultiva avec succès les arts d'agrément, la peinture surtout. Insensiblement ses études devinrent plus fortes. La philosophie, le droit public, l'histoire, le captivèrent tout entier, une de ces sciences le délassant alternativement de l'autre, et les utiles enseignemens de l'éducation de famille lui en facilitant la culture, par la vive impulsion et le développement précoce donnés à son intelligence.

Son père, absorbé par les travaux de son état, ne pouvait consacrer beaucoup de temps à ses enfans; c'était leur mère qui s'occupait d'eux avec la sollicitude la plus active et la plus éclairée. Aussi Barnave lui avait-il fait dans son cœur, tout en gardant à son père l'attachement et le respect le plus profonds, une partplusgrande de tendresse et de confiance. Barnave père, cependant, aimait à s'entretenir en famille des évènemens les plus remarquables de notre histoire; il se plaisait à raconter les actions des grands hommes; alors sa figure froide s'animait; il parlait, il peignait avec chaleur, et l'impression qu'il faisait sur l'esprit de ses jeûnes auditeurs était trop vive pour ne pas être durable. Barnave fils ne perdait aucun de ces entretiens.

A l'éducation du foyer se joignait, pour nourrir et fortifier cette jeune âme, une influence extérieure

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bien propre à agir efficacement sur elle : la population au milieu de laquelle était né et grandissait Barnave, amie de l'ordre, mais prompte à s'irriter contre toute apparence d'oppression; généreusedans ses sentimens, mais jalouse à l'excès de ses droits, ne laissait échapper aucune occasion de manifester sa haine contre le privilège.

Une circonstance qui en elle-même offrirait peu d'intérêt, si elle n'était un symptôme des dispositions du pays, put frapper l'esprit de Barnave encore enfant :

Sa mère l'avait conduit au spectacle ; toutes les loges étaient prises, une seule restait inoccupée, elle était réservée pour un complaisant décrié du duc de Tonnerre, gouverneur peu aimé de la province. Mme Barnave s'y plaça ; aussitôt le directeur du théâtre, puis l'officier de garde vinrent la prier poliment de se retirer; comme elle ne crut pas devoir déférer à cette invitation, quatre fusiliers lui furent envoyés pour l'intimider; elle résista. Un ami de M. Barnave, qui était dans la salle, courut le prévenir ; il vint, elle le rassura, mais un ordre du gouverneur arriva bientôt, qui enjoignit de faire vider la loge et d'employer la force s'il était nécessaire ; le parterre prenait parti, M. Barnave lui dit : « Je sors par ordre du gouverneur ; » aussitôt toute la bourgeoisie, qui ressentait l'injure faite à un de ses membres, sortit en même temps; la salle se vida, et quand M. et Mme

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Barnave arrivèrent chez eux , ils trouvèrent leur maison remplie d'une société nombreuse qui les avait devancés et qui était venue leur témoigner de sa sympathie. Cette soirée se termina par un bal et une collation que M. et Mme Barnave improvisèrent et auxquels les personnes les plus notables de la ville prirent part.

Le duc de Tonnerre écrivit au gouvernement ; il présenta cet événement comme une sorte d'émeute, mais il fut blâmé par la cour, et dès ce moment la police du spectacle, qui jusque là avait appartenu à l'autorité militaire, lnifut ôtèe et attribuée à l'autorité civile.

Le spectacle demeura long-temps désert; la bourgeoisie faisant corps et animée du même esprit, ne voulut pas y retourner avant que Mme Barnave eût reçu satisfaction, et qu'elle y eût elle-même reparu, ce qu'elle fit l'année suivante^ la prière des autorités et pour sauver de sa ruine une entreprise à laquelle se liait l'existence de plusieurs familles.

Cet événement se passait en 1770 ; il annonçait déjà ce travail des esprits qui, plus tard, devait se porter sur des objets plus sérieux.

Barnave éprouvait lui-même, et de bien bonne heure, cette impatience de l'injustice, qui ne s'apaise qu'au moyen des réparations qu'elle exige ; il n'avait que seize anslorsque obéissant àlafois au mou-

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veinent d'une affection protectrice et à un préjugé qui existait alors dans toute sa force, il se battit en duel à l'épée pour son frère, moins âgé que lui de deux ans , et qui avait été insulté par un homme dont la vie obscure n'avait pas respecté sa jeunesse. Il fut blessé près du cœur; sa blessure ne fut pas dangereuse, mais une ligne de plus, elle devenait mortelle.

Quelques années plus tard, ce frère qui venait d'être admis dans le génie militaire, et qui montrait des dispositions si remarquables pour les mathématiques , qu'après son examen , l'abbé Bossu dit n'avoir pas vu encore d'élève plus instruit, ce frère, dis-je , tomba gravement malade à Paris. Barnave n'écoutant que son cœur, emprunta de l'argent, partit à franc étrier , sans en prévenir sa famille , qu'il ne voulut point alarmer, arriva auprès de lui, l'entoura, pendant trois mois qu'il vécut encore, des soins les plus tendres et malheureusement les plus infructueux; il ne le quitta qu'après avoir reçu son dernier soupir.

Barnave revint auprès de ses parens pour leur offrir ses consolations. Quelques pages qu'il consacra à la mémoire de ce frère chéri , montrent combien son affection était vive, et combien aussi il la sanctifiait par l'élévation et la pureté de ses sentimens. « Quand une pensée douce vient m' émouvoir, disait- » il, je t'appelle, ô mon frère! je t'appelle à ma

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» jouissance; je t'appelle surtout lorsque mon cœur » médite un projet honnête , et c'est en voyant sou- » rire ta physionomie que j'en goûte plus dèlicieuse- » ment le prix. Souvent tu présides aux pensées qui » viennent animer ma tête avant le sommeil ; je ne » me cache point de toi ; mais il est bien vrai que » lorsque mon âme est occupée de ses faiblesses, je » ne cherche plus tant à t' appeler; alors, je ne te » vois plus sourire. . . Oh ! ta belle physionomie est » pour moi un guide plus certain que toute la morale » des hommes ! »

Une perte si douloureuse rendit le caractère de Barnave plus sérieux et réfléchi, quoiqu'il le fût déjà beaucoup, car de bonne heure il avait habitué son esprit à la méditation, en consignant par écrit ses jugemens sur les hommes et sur les choses. Nous avons de lui un recueil rédigé dans le cours de l'année 1781, qu'il avait intitulé : Dictionnaire de pensées, ou Recueil de morale , de philosophie , de poésie, de sublime, de frivole, d 'exact, d'inexact , de vrai, de faux, de conjectural, rangé par ordre alphabétique. BaFnave avait vingt ans. On est surpris de trouver dans ces pages autant de pensées fortes et vraies, autant d'aperçus fins, et qui annoncent une maturité d'esprit si supérieure à celle qu'on a d'ordinaire à cet âge; et cependant, comme il ne mettait personne dans la confidence de ses études

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