‹ Œuvres de BarnaveChapitre 27 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Application des mêmes idées à l'Europe moderne.

Mais laissons ces exemples dont nous avons des notions trop incertaines et trop imparfaites, c'est l'histoire de l'Europe moderne qu'il nous est important de bien connaître, et c'est celle qui répand la plus haute évidence sur les principes que j'ai posés.

Dans les gouvernemens d'Europe, la base de l'aristocratie est la propriété de la terre, la base de la monarchie, est la force publique, la base de la démocratie, la richesse mobilière.

Les révolutions de ces trois agens politiques ont été celles des gouvernemens.

Pendant la plus grande énergie du régime féodal, il n'y eut de propriété que celle des terres; l'aristocratie équestre et sacerdotale domina tout, le peuple fut réduit à l'esclavage, et les princes ne conservèrent aucun pouvoir.

La renaissance des arts a ramené la propriété industriel^ et mobilière qui est le fruit du travail,

comme la propriété des terres est originairement le produit de la conquête ou de l'occupation.

Le principe démocratique, alors presque étouffé, n'a cessé depuis de prendre des forces et de tendre à son développement. A mesure que les arts , l'industrie et le commerce enrichissent la classe laborieuse du peuple, appauvrissent les grands propriétaires de terre, et rapprochent les classes par la fortune, les progrès de l'instruction les rapprochent par les mœurs, et rappellent, après un long oubli, les idées primitives de l'égalité.

On peut diviser en trois branches la grande révolution que l'influence du progrès des arts a opérée dans les institutions européennes.

1° Les communes acquérant des richesses par le travail ont acheté d'abord leur liberté et ensuite une portion des terres, et l'aristocratie a perdu successivement son empire et ses richesses; ainsi le régime féodal s'est écroulé sous le rapport civil.

2o La même cause appuyée par le progrès de l'industrie qui l'accompagne toujours, a affranchi l'Europe entière de la puissance temporelle du pape, et en a enlevé la moitié à sa suprématie spirituelle.

3o La même cause c'est-à-dire le progrès de la propriété mobilière qui est en Europe l'élément de la démocratie et le ciment de l'unité des états, a modifié successivement tous les gouvernemens

politiques. Suivant qu'elle a été plus ou moins fa- Aorisée par la situation géographique des lieux, elle a établi des gouvernemens divers ; la où le peuple s'est trouvé très fort dans un petit état , il a établi des républiques ; là où, dans une grande région, il n'a eu que la force de soutenir par l'impôt le pouvoir monarchique contre l'aristocratie, ennemi commun du prince et du peuple , il a graduellement établi des monarchies absolues ; là, où il a pu pousser plus loin ses progrès , après avoir servi long-temps d'accessoire au trône contre les grands, il a fait explosion, et, prenant sa place dans le gouvernement, il a établi la monarchie limitée ; là seulement , où il n'a pu que faiblement pénétrer, les formes aristocratiques et fédératives du gouvernement féodal ont pu se maintenir, et ont même acquis, par le temps , une forme plus solide et plus régulière.

C'est cette progression, commune à tous les gouvernemens européens, qui a préparé en France une révolution démocratique, et l'a fait éclater à la (in du xvme siècle.

Voilà les idées générales dont il reste à donner le développement et la preuve par quelques raisonnemens et surtout par des exemples et des faits. L'histoire entière de l'Europe en est la démonstration: si quelques étals semblent faire exception à la règle commune, on verra que les causes

qui les ont soustraites à la loi générale sont tellement évidentes, tellement déterminées, qu'elles ne sauraient détruire cette loi.

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