AUX ÉGOÏSTES
Fiant aures tum intendentes in vocem deprecaiionU meœ.
(Psalm.)
Comme les deax Gracchns, ces énergiques frères, Je ne viens point ici prêcher les lois agraires, Ni, dans les longs versets d'un mystique sermon, Convertir l'homme riche aux lois de Saint-Simon. Le temps viendra peut-être où, du grand héritage. L'équitable raison refondra le partage ; Les lois proclameront, après de longs retards, Que le sol maternel n'a point d'enfans bâtards. Et la première Charte octroyée à la terre Sur les points inégaux passera son équerre. Mais pour nos enfans seuls, sous un Code nouveau. Ce siècle d'or promis prépare son niveau ; Laissons mûrir des temps la sagesse profonde ; Si les vieux pilotis qui soutiennent le monde Étaient changés d'un coup par une brusque main. Ce monde crevassé s'écroulerait demain ; Aujourd'hui, cependant, que sa base chancelle. Il faut qu'on se prépare à l'œuvre universelle, Que l'égoïsme froid, si long-temps imploré. Prête au vieil édifice un étançon doré.
Méditez bien ceci» riches I l'heure est y^me De donner une veste à la pauvreté nue, A la faim, un pain noir ; à ce prix seulement Gardez votre manteau, mangez le pur froment. Hommes qui jouissez devant Thonime qui souffre, Pour sauver le vaisseau que demande le gouffre, Hâtez-vous de jeter à ce flot mugissant Votre lest superflu, dans la cale gisant ; De ce que vous donna le caprice céleste Démembrez uù lambeau, v(ms sauverez le reste ; Faites comme les rois : tant qu'ils peuvent l'avoir. Dans leurs rétives mains ils gardent le pouvoir ; Cramponnés jusqu'au bout sur un gothique trône, D'une Charte nodenie ils refusent l'aumône ; Pais, quand îh sont forcés dans leur dernier rempart. De leurs droits absolus ils eèdènt une part ; Contraints de diviser une puissance intacte, En face du pérH ils souscrivent le pacte. Et charmés d'obtenir un règne de sursis. Sur le bord du fauteuil ils demeurent assis. Soyez prudens comme eux ; sur un écueîl placée, La royauté de l'or est aussi menacée ; La faim, que si long-temps l'égoïsme exila. Vous présente atyourd'bui sa Charte, sign^z-la : Laissez-lui ramasser les miettes des centiines : A ce prix, tous vos biens vous seront légitimes ; Vous garderez encor vos chevaux, vos laquais. Vos châteaux dans les bois, vos hôtels swr lei quais, Vos tapis d'Aubusson, vos couches paresseuses, Vos loges d'Opéra que kMrgnent les dahseuses ; A vous l'or et l'argent, aux pauvres les deniers ; Grâce pour la fourmi qui hante vos greniers ! Même en jetant l'aumône à cette plèbe vile. Vous n'épuiserez pas votre liste civile.
2k8 NÉMÉSIS.
Hàtez-voas ; l'horizon est sombre et menaçant :
Ne soyez pas trop fiers d'un triomphe récent ;
Sans doute, dans Lyon, que la terreur comprime,
Le geste de la faim est puni comme un crime ; .
Dans le Nord, -dans l'Ouest, ou sur tout autre point,
Le désespoir vaincu meurt en serrant le poing ;
Long-temps à vos canons je promets la victoire ;
Mais ne vous targuez pas dun succès transitoire,
Écoutez aujourd'hui mon prophétique vers.
Ceci n'est point un songe, et mes yeux sont ouverts :
En vain la loi triomphe, en vain le sang ruisselle.
Rien ne comprimera Témeute universelle ;
D'un bout du monde à l'autre elle étend ses chaînons ;
Ceux-ci n'invoquent pas de politiques noms ;
Pour des soins plus pressans ils dressent leur supplique ;
Que leur font l'Empereur, le roi, la république,
L'orphelin de l'Ecosse ou Napoléon-Deux?
Que leur font les partis? ils n'attendent rien d'eux :
Us ont faim, et voilà le complot qui les pousse.
Explorons les cités, toutes ont leur Croix-Rousse ;
Des affamés partout, voilà le genre humain.
Os sont mille contre un et nous tendent la main.
Point d'espoir !.... rien n'émeut la stupide opulence, Même devant la mort elle reste en balance ; Un atome d'argent peut encor les sauver ; Non, pour garder le tout ils veulent tout braver. La peur de l'avenir à peine les effleure. Eh ! comment espérer une époque meilleure ? De sordides calculs sur le cinq et le trois S'alignent nuit et jour dans leurs cerveaux étroits ; La vertu charitable, au concours condanmée. Escroque à Monthyon son prix de chaque année ; L'autel de la pitié laisse éteindre son feu.
Et n'a pour desservant que rhomme au manteau bleu ;
On spécule partout sur le sale décime^
L'auri sacra famés est leur seule maxime.
C'est peu que le marchand, de ses doigts amaigris.
Caresse de vieux sous hideux de vert*de-gris ;
Qu'au poids de sa balance où la fraude lésine.
Il taxe d un impôt la mansarde voisine ;
Mais quoi I le riche, Thomme idole des salons,
Celui dont les laquais sont zébrés de galons.
Celui qui peut, comptant acheter à Tenchère
Un hôtel près la Bourse, avec porte cochère.
Un beau parc dans les bois de Meudon ou de Sceaux,
Va pincer les liards aux fentes des ruisseaux ;
Sous ses ongles crochus que Tavarice exerce
Tout, jusqu'aux brins de paille, est objet de commerce.
Et derrière la haie, en silence tapi.
Dans la moisson du pauvre il va glaner l'épi.
Ceux que fit le destin pour être les Mécènes
Des sciences, des arts et des lyriques scènes;
Ceux qui sur l'industrie aux paresseux ressorts
Devraient faire tomber l'huile de leurs trésors,
Trouvent l'art d'échapper à la taxe commune ;
On voit tel Député, libéral de tribune,
Qui pour sauver six francs, qu'un poète paîra.
Change un billet de Chambre en billet d'Opéra :
Aux théâtres royaux, sur la rampe qui brille.
Voyez ces publicains parés de leur famille.
Environna d'amis qui, rangés sur deux rangs,
Pour garantir leurs yeux font tourner les écrans ;
Eh bien ! le régisseur, pour eux et pour leur suite,
Réserve chaque soir cette loge gratuite.
Et du contrôle ouvert affrontant le commis, ^
Dans le tronc de l'hospice ils n'ont jamais rien mis.
Oh ! qui pourrait compter tous les tours de harpie
Joués soQg le manteau de la philanthropie I Quel cri d'étonnement si je livrais tout nus Nos arares titrés à Molière inconnus !
Ds pullulent surtout dans notre aréopage ; Je n'en évoquerai qu'un seul sur cette page : Aux prix des cinq cents francs par la loi dévolus. Traiteur hebdomadaire, il fête nos élus : Un jour, une Didon que ce tribun farouche Introduisait parfois dans sa morale couche, Aux portes du sénat, d'un geste menaçant, Réclama pour salaire un billet de cinq cent ; L'orateur féminin ne voulait en démordre ; Que faire? ne pouvant la rappeler à l'ordre, Ni calmer par la voix l'exigeante Bidon,- Dans le fond d'un couloir il lui glissa le don. Mais l'avare a toujours une ressource pr6te : Le budget supporta la dépense secrète.
Et pour récupérer ce cadeau clandestin, La semaine suivante expira sans festin.
Et ces honteux trafics, cette basse infomie, On ose les parer du nom d'économie I Ah ! depuis trois mille ans, un cahier à la main. De stupides riiéteurs prêchent le genre humain ; Ils frappent chaque joUr d'un éclat de colère Les prodigues enfans, les Cléon, les Valère, Ceux qui, d'un père avare oubliant les leçons^ Dans les sillons publics rejettent leurs moissons ; Tous les dissipateurs qui, sortant du notaire, Vont secouant partout le sac du légataire ; Le grand crime I oh 1 plutôt, faisons de sages vœux Que le monde soit plein de fils et de neveux. Glorieux héritiers, qui, de leurs mains prodigues, Des fleuves paternels ouvrent toutes les digues ;
Pour leur riche semence ub sUIod est partout, L'or même que leurs mains jettent dans im égout* L'or qu'on donne aux Phrynés, Tor qa» te dé haaaide, Pour sauver l'indigent remcmte à la muasarâe. Les fléaux de TÉtat, cancers des indigeos» Ce sont ceux que le monde a^peUe koon^es gens» Ceux dont la main se Earroe aax ^aér^ix services. Qui n'ont point de vertus et pas même des vices. Qui montrent en public un visage ingénu, Qui soldent leurs bi&ets quand le terme est venu : Ils ont soumis leur vie au joug mathémijtique ; La probité du Code est chez eux en pratique ; Un pauvre va mourir devant leur porte, eh bien I Qu'il meure, disent-ils, nous ne lui devons rien^
Vous ne lui dçvez rien, il est vrai, c'est justice :
Qu'au coin de votre seuil sa plaiid;e retenti^e ;
Sans doute; pour avoir sa part de votre pain,
Il n'a pas un billet signé de votre main :
Mais prenez garde, il est une lettre de change
Que tire l'homme à jeun sur l'homme heureux qui mange ,
Elle est au point d'échoir, escomptez-la ; l'huissier
Qui doit la présenter a le geste grossier.
Mais non, vous attendrez jusqu'aux dernières heures;
Nul cri ne trouble encor vos sereines demeures,
Et tant que le péril n'est pas dans vos salons,
Vous ajournez l'aumône à des termes plus longs.
Quand le journal du soir, par un triste message.
Refoule dans vos cœurs tout le sang du visage ;
Quand par le désespoir le pauvre suscité
Ensanglante le sol d'une grande cité.
Alors développant vos bourgeoises tactiques.
Vous cherchez à ce mal des causes politiques.
Vous voyez tour à tour dans votre optique étroit
Le club républicain et l'école-de-droit;
Nul doute, diteft-yous, que le mal ne proyienne
De Fenfant d'Holyrood ou de THomme de Vienne ;
Vous accusez le maire et le préfet du lieu,
Le parti radical ou le juste-milieu I
Oui, le juste^milieu, ce Typhon doctrinaire,
Est bien des maux présens la cause originaire.
Et si de nos beaux jours le dernier avait lui.
Je pourrais hardiment n'en accuser que lui ;
Mais un forfiiit plus noir fait siffler mes couleuvres :
La misère publique est fille de ses œuvres ;
La misère 1 voilà le formidable agent
Qui change en révoltés tout un peuple indigent ;
Ainsi de nos malheurs le grand secret s'explique ;
Les chances de l'Empire ou de la République,
Les rêves du moment ne font pas le danger ;
L'énigme a quatre mots : Lb Peuple veut MANfiBE 1
NOTES
Dans le Nord , dans l'Ouest. ........
AllasioQ à la révolte des ouvriers des mines d'Anzin et à celle des Yendéens.
Explorons les cités, tontes ont leur Groix-Roosse.
La Groix-Rousse est un faabourg de Lyon habité presque excliisivement par les ouvriers. C'est là que toutes les émeutes qui ont ensanglanté la seconde ville du royaume ont pris naissance.
Et n'a pour desservant que l'homme au manteau bleu.
L'homme au petit manteau bleu , si connu dans Paris , se nomme Champion. C'est un ancien bijoutier du Palais -Royal, retiré avec une vingtaine de mille livres de rente qu'il a gagnées dans son commerce , et dont il emploie une grande partie au soulagement des malheureux. Chaque hiver, M. Champion va lui-même tous les matins , sur la place du Châtelet , servir aux pauvres et aux ouvriers sans ouvrage une soupe nourrissante , préparée par ses soins ; et cela indépendamment des secours de toute sorte qu'il remet à domicile.
La semaine suivante expira sans festin.
Nous n'avons pas pu nous procurer de détails sur la très piquante anecdote citée ici par M. Barthélémy. Cependant , les cinq cents francs par la loi dévolus doivent faire penser qu'il s'agit du président de la Chambre qui a, comme Ton sait, des frais de table payés par le budget. Le président d'alors était M. Girod dé l'Ain.
TOM, II. a 3
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L'ESPAGNE ET TÔRRUOS.