‹ OEuvres de Berryer. Discours parlementairesChapitre 53 sur 62 · PROJET D' ADRESSE · texte numérisé non relu

PROJET D' ADRESSE

crifier de ma liberté à la tribune; mais je sais aussi quels sont les égards que je dois à une assemblée bîi les consciences sont animées par des convictions que je respecte, mais que je ne partage pas. Des idées d'abord émises , des expressions échappées dans la rapidité du discours, ne peuvent rendre soudainement ma pensée tout entière. Je vous prie de m'écouter jusqu'au bout. J'entendrai alors les réfutations, et je pourrai répondre aux interpellations. (Écoutez, écoutez.)

M. le ministre de l'instruction publique disait donc : Ne fait pas des rois qui veut; il n'appartient à personne, pas même à 3^ millions d'hommes, de faire un roi. On devient roi par la gloire, par la victoire, par la conquête, par son épée, quand on a protégé, sauvé, délivré son pays. C'est ainsi que Napoléon s'est fait roi. Ou l'on devient roi, parce qu'on est né prince, sur les marches du trône, parce qu'enfin (je me rappelle ces saillantes expressions), parce qu'on est du bois dont la providence fait les rois.

M. le ministre du commerce, en exprimant la* même pensée, a établi la même distinction ; il est remonté aussi au principe du gouvernement actuel qu'il a fait sortir des événements du 7 août 1830. Il s'est écrié qu^il était prêt à faire le 'sacrifice de sa vie pour le maintien de l'ordre établi, et il a fait une sorte d'appel aux membres de cette chambre d'imiter son e,xemple. Deux de nos collègues se sont récriés. Pour mon compte, je me crois dispensé de répondre. (Rires et murmlires.)

Mais, messieurs, remarquez-le; déjà l'année dernière, il y a, je crois, un an aujourd'hui même, dans une gravée occasion, M. le ministre des affaires étrangères, jetant le même regard, portant le même juge-

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ment, préparant les mêmes idées, le même système, sur ce grand événement du 7 août 4830, s'efforçait d'échapper aux graves embarras que le principe fondamental de la nouvelle Charte donne au gouverne* ment. Je le conçois, et je l'ai toujours si bien conçu que, dans la prévision des embarras qui en naîtraient pour la France, j'ai repoussé de toute la chaleur de mon âme, de toute la force de ma conviction, le principe politique qu'on voulait consacrer en 1830. Mais, enfin, il nous a été imposé, à nous qui protestions ; il est devenu, malgré nous,* le principe, la base des lois et du gouvernement. Je ne m'étonne pas qu'un ministre, sentant aujourd%ui les conséquences de ce principe, ait cherché à le déplacer ; et dans quel système s'est-il lancé? Il a présenté l'aurpre de cette révolution, sa marche pendant les premiers temps, ses conditions mômes au moment où il parlait, comme une suite d'illégalités manifestes, de viola* tiens de la loi fondamentale du pays.

M. le ministre, dont je ne voulais pas alors contra* rier le langage, présentait le gouvernement du 7 août comme un gouvernement qui n'avait eu d'autre base de droit que la nécessité. (Dénégations.) Oui, la nécessité ! messieurs, ma mémoire est fidèle. La nécessité! quelle ressource pour un gouvernement qui veut échapper aux conséquences du principe qui l'a fondé ! La n^'cé^st/^/ loi toujours funeste à ceux qui l'invoquent, loi toujours menaçante ! car peut*on savoir quand, comment^ dans quelle occasion on cessera de l'invoquer? (Mouvement.)

11 y a donc, au fond du système du gouvernement, une résolution bien arrêtée, un langage constamment adopté pour dénaturer le principe de la constitution en vertu de laquelle nous avons tous consenti à exer-

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cer nos droits politiques; et c'est ainsi que M. le garde des sceaux vous a dit qu'il n'y avait pas de gouvernement possible sans la loi d'hérédité.

Le système ministériel consiste donc à considérer le nouvel état de choses comme une personnification définitive de la souveraineté française, comme un droit immuable, hors de toute discussion, de tout examen; en sorte que la loi d'hérédité, après une légère déviation sans doute , aurait été reconstituée pleinement comme principe fondamental, comme base de tout le droit politique actuel de la France.

Messieurs, la question est grave. C'est à cette question que se rattachent toutes les hésitations dont je parlais en commençant, les contradictions apparentes du discours de la couronne et du projet d'adresse. C'est à cette question, je ne crains pas de le dire, et à la manière dont le ministère a essayé de la fausser, qu'il faut attribuer les menaces, les périls trop réels, le mauvais état de notre politique intérieure. Je n'hésite pas à le dire : s'il existe des associations, des assemblées secrètes, oîi l'on attaque la propriété, où l'on va, dans l'égarement des passions personnelles, jusqu'à professer ce qui serait, je parle ici le langage de M. le garde des sceaux, non pas des criïnes politiques, mais des attentats à la morale publique ; en un mot, des doctrines subversives de toute société; eh bien ! s'il existe de telles associations secrètes, c'est à la manière dont le rainistèjre s'est conduit, à celle dont il a envisagé le principe fondamental du gouvernement, aux efforts constants qu'il a faits pour dénier et repousser le principe de la souveraineté du peuple, qu'il faut s'en prendre.

J'ajoute que, sans la solution de cette question, il ne vous est pas possible d'arriver h un résultat bien

nécessaire dans cette dernière année de votre existence parlementaire, après avoir été, pendant trois ans et plus, chargés de donner la direction au gouvernement nouvellement établi, de le conduire, de le soutenir et de l'avertir dans sa marche. 11 vous serait impossible sans cela d'exprimer dans votre adresse, avec la sincérité, avec l'autorité qui conviennent à une chambre de députés, les véritables embarras, les véritables difficultés des affaires du pays, et d'indiquer le remède qui doit ou calmer ou prévenir ses agitations actuelles ou prochaines. Enfin, et ici je rentre tout à fait dans la pensée qui m'occupait quand je suis monté à cette tribune, sans la solution de cette question fondamentale, il n'y a pas liberté, sécurité de conscience, il n'y a pas loyauté pour quiconque entre dans cette chambre. J'aborde donc cette question.

Je ne reviens pas sur des faits incontestables, liln 4830, après les journées qui ont suivi les fatales ordonnances je pourrais dire un autre mot.

Yoix NOMBREUSES. Ditcs-lc douc! Faites aussi votre profession de foi !

M. Berrter. La tour de Ham m'empêche de dire tout ce que je pense.

Voix nombreuses. Très-bien l

M. Berryer. Après ces journées de combat, nous nous le dissimulerions en vain, et je me sers de celte forme de langage parce que j'y suis forcé, je ne comprends pas comment on peut s'épouvanter des mots; mais il y a des expressions qui, selon moi, sont consacrées par la loi que vous avez faite, et qu'on ne peut entendre reproduire au sein de cette assemblée, sans que tout-à-coup elles ne soulèvent un murmure que )e ne conçois pas. J'en ai eu un exemple au commencement de la séance. On ne peut donc pas se dissi-

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muler qu'en ^830 aux premiers jours d'août, c'est la souveraineté du peuple qui a été proclamée. La charte a été revisée (je parle de la charte de 1814); son préambule a été anéanti, parce qu'il était, et vous l'avez gravé en tête de la charte nouvelle, attentatoire aux droits imprescriptibles et inaliénables de la nation. Alors même, si je ne me trompe, M. le procureur général se plaignait de ce que ces expressions ne rendaient pas assez explicitement le dogme fondamental de la souveraineté du peuple.

Quand ce principe fut posé , quand cette loi fut faite, malgré nos protestations, des hommes d'étude et de méditation, imbus de doctrines politiques, des hommes aux sentiments monarchiques desquels je suis prêt à rendre hommage, malgré la mauvaise influence qu'ils ont exercée sur les premières années de la Restauration (on rit), des hommes qui plus tard étaient tombés du pouvoir, qui avaient été placés à la tête d'une opposition au sein de laquelle il y avait d'autres pensées que les leurs, ces hommes, aux jours de Juillet, se trouvant naturellement à la première ligne, à la première des positions politiques, appelés à exercer le gouvernement, ont compris le danger du principe de la souveraineté populaire.

Embarrassés de ce principe, ils ont voulu du moins manier la constitution de manière à persuader à la France qu'il n'y avait eu chez nous qu'une sorte de' révolution de 1688, un simple changement de gouvernement enfin, un simple changement de dynastie, lorsqu'il y avait en effet un changement de principe, le changement subit du principe régulateur de tout le droit social, c'est-à-dire une révolution entière, une révolution immense dans sa puissance actuelle, dans ses conséquences ultérieures; une révolution telle à

mes yeux que, dans Phistoire du genre humain, je ne connais pas une grande nation, autre que la nôtre, chez qui un pareil événement se soit jamais accompli. (Mouvement. M. le ministre de instruction publique demande la parole.)

M. Berryer. C'est de cette tendance des hommes alors au pouvoir à convertir en un simple changement dynastique le changement de principe, que nous devons faire dater la scission qui éclata si soudainement au sein de cette assemblée, peu de mois après la révolution, et au milieu de l'exaltation, de la joie, du contentement dont il semblait que les vainqueurs allaient jouir; car on s'était donné ce titre, en nous qualifiant nous-mêmes de vaincus.

Un orateur rappelait avant-hier les paroles d'un des membres du ministère au mois de novembre 1830, qui expliquait sa dissidence avec ses collègues par l'impossibilité où il était de prendre autant en défiance les principes de la révolution de Juillet.

Je l'avoue, messieurs, etj'en demande pardon à ces hommes que je reconnais habiles, je ne comprends pas comment ils n'ont pas envisagé comme une fohe de vouloir en trois années , devant un peuple auquel on ne dispute pas d'être le peuple le plus éclairé de la terre, devant une nation instruite, active, vigilante, qui avait vu les événements s'accomplir sous ses yeux, avait tout entendu, tout écouté, tout dicté, je dois le dir.e, je ne comprends pas comment ces hommes habiles ont pu croire qu'en peu de temps, devant un tel peuple, il serait possible de fourvoyer les esprits, de les égarer à ce point, de leur faire oublier le principe dont le gouvernement était sorti. Tout Tordre nouveau, était fondé. A moins qu'on n'ait pu croire qu'on avait affaire à un peuple d'enfants, a-t-on pu

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avoir la pensée de former d'un tel projet tout, un système ministériel, tout un système de cabinet?

Mais, messieurs, et ceci rentre tout«à-fait dans la question, aussitôt que le ministère fut formé , je dirai mieux en employant une expression de M. de la Fayette, aussitôt que la combinaison du 7 août fut acceptée, les bommes de l'opposition anti-dynastique sous la restauration ; les bommes qui tenaient fortement, depuis quarante années, ou moins^ selon leur éducation, aux principes qui avaient triomphé en 1789; les bommes qui se disent encore de l'école américaine; eniin tous ceux qui tiennent au principe de la souveraineté du peuple, et qui le considèrent comme un dogme protecteur de Tordre des sociétés, tous ces bommes attendirent les conséquences de ce principe posé en tête de la ebarte constitutionnelle.

Ils ne doutèrent pas qu'ils ne parvinssent, malgré leurs nuances d'opinion, au résultat de leurs conceptions politiques , par l'entière liberté de discussion, droit primitif, droit fondamental et qui découle inévitablement de la souveraineté du peuple. Et c'est ainsi seulement que je pense m'expliquer ces mots que, dans les premiers temps de la révolution de Juillet, j'entendais prononcer par tout le monde, et qui depuis ne l'ont été que par un petit nombre, ces mots de promesses de Juillet et de programme de l'hôtel de ville. £h bien! ces hommes du parti populaire^ je pense qu'on peut les considérer comme étant fort nombreux dans le pays.

Oui, nous avons cette situation triste et déplorable qu'il est plus d'un parti, plus d'une nuance d'opinions qui divisent notre malheureux pays. Et en peut-il être autrement, quand un grand peuple a été secoué par un événement comme la révolution de 1789, quand il

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a été traversé par tant de systèmes divers qui se sont succédé, par tant de gouvernements établis depuis TAssemblée constituante , à travers l'affreux comité de salut public , le consulat , le glorieux empire , jusqu'à la pacifique et prospère restauration? (Mouve^ ment.)

M. Berrter. Quand un peuple a' fait un tel chemin, a été remué par tant d'idées , quand il lui reste tant de souvenirs, on peut s'affliger toujours, à quelque opinion qu'on appartienne, par cela seul qu'on est de son pays et qu'on a au fond du cœur l'amour de la patrie (Très-bien!) ; mais on ne peut s^étonner de l'existence de partis opposés.

Tandis que les hommes du parti populaire.. • (Interruption au centre.]

M. Berrter. Si l'observation que je n'ai pas entendue a quelque importance, je suis prêt à répondre. (Non, non! Continuez.)

Les hommes du parti populaire se trouvaient en présence d'hommes dévoués au principe monarchique. Ces derniers, qui, comme M. le ministre de l'instruction publique, étaient convaincus que la France est monarchique; mais quij plus que lui, sans doute, pensaient que cette monarchie était réglée par une loi fondamentale, par une loi inviolable, ces derniers, obéissant aussi à ce qu'il a nommé l'électricité du bon sens , lorsqu'on a cru devoir appeler à la couronne le prince le plus près du trône, pensèrent qu'on allait le chercher trop loin. (On sourit.) Ces hommes, messieurs, je le répète encore une fois, protestèrent hautement contre la révolution qui s'opérait. La révolution l'emporta, la loi fut faite.

Ëh bien ! ces hommes, gens d'honneur, gens qui ne dissimulaient rien de leurs sentiments , c'est au

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moins un hommage que vous êtes disposés à rendre à celui d'entre eux qui est devant vous (oui! oui); ces hommes, profondément convaincus qu'une révo- ' lution qui passa sur le territoire ne put détruire le droit inhérent à la qualité de citoyen, de Français^ ces hommes n'ont pas conçu la pensée qu'ils dussent renoncer à l'exercice de leurs droits politiques alors que la loi fondamentale du pays promettait de les étendre.

Leur serment au roi des Français a été, à leurs yeux, l'engagement formel, l'engagement sacré, de respecter les lois, de repousser, non-seulement par euxmêmes, mais encore par leur influence auprès de ceux de leurs amis politiques qui pourraient ne pas partager tous leurs sentiments, toutes leurs convictions, de repousser, dis-je, toute attaque, toute tentative d'attaque illégale contre l'ordre établi, contre les pouvoirs constitués ; ils ont considéré que ce serment au roi des Français les obligeait à la stricte et consciencieuse exécution des lois, que ce serment les ferait regarder comme infâmes s'ils se jetaient dans une de ces conspirations odieuses que la loi punit de ses rigueurs, (firuit.) Mais !•••

Ne souriez pas, messieurs^ aux accents de ma voix : si elle s'anime, c'est que mon âme est profondément émue, com9ie mon esprit est profondément occupé. Il s'agit ici de mes convictions les plus profondes, de l'honneur de mon intelligence, de Thonneur de ma conscience, et je parleavecchaleur ! Oui, sans doute.

Ces hommes dont je parle ont cru aussi que le serment h la charte serait pour eux une garantie sacrée du droit inviolable de manifestation libre, de proclamation franche de toutes leurs opinions politiques.

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C'est cependant cette question da droit de discussion^ du droit de manifestation de toutes les opinions, alors même que ces opinions, par leur émission, par les professions de foi qui s*y rattachent, peuvent et doivent tendre. à changer te système du goavernement établi ; c'est ce droit de discussion qui émane du principe en vertu duquel tout existe en France aujourd'hui, c'est ce droit de discussion qu'on veut disputer, dont on se plaint, et avec lequel M. le garde des sceaux disait tout à l'heure qu'il n'y a pas de gouvernement possible.

M. GuizoT, ministre de finstrucHon pnblique. Oui, avec ce principe, il n'y a pas de gouvernement possible.

M. Berryer. Eh! qui vous dit le contraire?... (Rire général et interruption prolongée.)

Plusieurs voix. C'est encore là de la franchise.

M. Berryer. Oui, sans doute, avec de telles formes, il n'y a pas de gouvernement possible. Plus que vous, je suis convaincu de la réalité de vos embarras; je comprends vos efforts, je le répète. Je les ai prévus, et c'est pourquoi j'ai protesté contre ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il est adopté, ce principe, adopté malgré moi, adopté pour être la loi du pays. Je vis sous la loi que vous m'avez faite, et il serait étrange que vous vinssiez me disputer les conséquences les plus naturelles, les plus immédiates des lois que vous m'avez imposées.

C'est là. Messieurs, toute la question. Et quand les orateurs épars sur les bancs de cette chambre se demandent quelle est donc la dissidence sérieuse qui existe au fond des choses, la réponse est là, dans la dénégation du droit de discussion. C'est parce qu'on veut dénier le droit de discussion, l'enchaîner, que les hommes du parti populaire^ les hommes de 89 ou

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de l'école américaine sont confondus, avec la personne des monstres de 1793. C'est de même parce qu'on vent rendre odieux au pays l'exercice de la liberté fondamentale, que les hommes qui appartiennent .à l'opinion légitimiste sont tous présentés comme coupables, comme solidaires des excès qu'on a pu commettre dans l'Ouest au nom d'un paiçti qui les réprouve, excès contre lesquels j'ai, autant que tout autre, plus peut-êti^ que tout autre, le droit de protester. (Agitation.) Et sur ce point, je n'entrerai pas dans des discussions particulières. M. le ministre de l'intérieur nous a promis un rapport à cet égard; il n'oubliera pas sans doute les violations des lois dont ses agents se sont rendus coupables.

C'est enfin, Messieurs, parce que le droit de dis^ cussion est interdit, ou d\i moins parce qu'on le conteste, que vous avez vu surgir dans cette enceinte un débat pénible entre un honorable magistrat qui siège de ce côté (M. Bérenger) et M. le procureur général (M. Persil).

Le magistrat dont je parle, en 1815, dans un ouvrage qui restera comme titre d'honneur, éleva la voix contre les réactions de l'époque, réactions contre lesquelles j^ai le droit de dire que j'ai aussi élevé la voix, comme avocat, par dévouement à mes convictions sur les droits, les devoirs et les vrais intérêts de la liberté, de la justice et de la royauté légitiaie; convictions» que rien jusqu'à ce jour n'a ébranlées en moi.

Quant au procureur général, je l'avoue, je le déclare, je suis bien loin de partager ses sentiments. Je combats chaque jour et ses pensées et son système et ses actes; mais je veux respecter son caractère personnel , parce que j'éprouve toujours un

besoin impérieux d'estimer tout homme qui a le courage de son opinion. (Très-bien I)

Entre M. le procureur général et celui de nos collègues que je viens de signaler, un débat s'est engagé. L'un se plaignait de ce que des inquiétudes étaient soulevées contre le jury, de ce que des menaces étaient faites contre le jury, de ce qu'on voulait porter atteinte a cette grande institution ; et il se demandait s'il ne fallait pas accuser plutôt la multiplicité des poursuites contre les délits politiques.

M. le procureur général disait, au contraire^ que des réformations étaient nécessaires, qu^il les croyait utiles, et il se plaignait du grand nombre de déclarations du jury émises favorablement aux prévenus.

Ni l'un ni l'autre ne vous a signalé les causes de ces poursuites et de ces acquittements multipliés. La cause en est toute dans la question qui nous occupe. Les poursuites sont multipliées : il ne faut pas en accuser M. le procureur général; les acquittements sont multipliés, il ne faut pas chercher là un prétexte pour altérer, pour corrompre, pour détruire l'institution du jury.

Trop de poursuites sont exercées, je le conçois ; le système du cabinet est de faire poursuivre les écrivains qui usent du droit de discussion, et qui délibèrent dans les journaux ou dans les écrits sur l'ordre politique. Les jugements du jury sont en grand nombre, et presque tous en ce cas favorables aux accusés, parce que le jury composé de citoyens, parce que le jury n'ayant pas de système ministériel à soutenir et à défendre, parce que le jury, défenseur des droits de tous, sait la Charte, et qu'il acquitte les prévenus lorsqu'ils n'ont fait qu'user du droit accordé par la Charte elle-même; et je dirai que, depuis six

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mois, j'en ai peut-être eu par moi-même huit ou neuf témoignages.

Enfin, Messieurs, à la question qui m'a fait monter à la tribune, à cette nécessité ministérielle de repousser les légitimes conséquences du principe fondamental de la Charte, en déniant le principe vrai du gouvernement actuel, à cette question se rattache encore le langage que tenait M. le ministre du commerce (Écoutez ! écoutez !) venant dire, à la dernière séance, que la prudence, l'esprit de temporisation qui avaient signalé les législateurs de tous les peuples devaient nous avertir que c'était lentement et pas à pas qu'il fallait entrer dans la voie des améliorations, et c'est sous ce prétexte de prudence, mais à la vérité pour appliquer tout ce qui conduit au développement du principe primordial, qu'il repousse l'établissement d'institutions qui sont demandées

demandées partout.

Et ici. Messieurs, je m'attends bien que lorsque j'aurai achevé mon discours, complété ma pensée, le sourire va naître sur les lèvres d'un grand nombre d'entre vous. (On rit.) Les têtes ministérielles vont s'agiter, et j'entendrai retentir à mon oreille le mot d'alliance, d'alliance Carlo»républtcaine. ( Rire général.)

Que je me rencontre sur quelques points d'accord avec les hommes dont je ne partage pas les opinions, puisque je repousse le principe qui est la base de tons leurs dogmes politiques, cela ne tient pas à une alliance,... aune alliance mc^strueuse, impossible, alliance qui serait criminelle si elle était concertée, car il ne pourrait pas y avoir de bonne foi entre nous. (Sensation.) Non, il n'y a point alliance, mais il y a lutte collective» (Exclamations diverses.)

342 DISCOURS PABLEMENTAmCS. — 18S«.

La chambre est fatiguée; je vais précipiter la fin de mes observations.

Voix diverses. Non, non^ continuez.

M. Berrter. Je dirai tout, n'en doutez pas; mais j'irai vite... Point d'alliance, mais lutte collective. (Nouvelles exclamations.} J'avais prononcé ce mot. Cela tient au phénomène de la situation politique de la France, ou plutôt à Tétat vrai, simple, naturel, normal, de la France telle que les événements l'ont faite.

La France est partagée entre deux grands principes qui lui viennent, l'un de son ancien gouvernement, d'un gouvernement de quatorze siècles, l'autre de la grande révolution. Tel est l'état de la France... J'en demande pardon à la chambre, je perds de vue l'idée que je voulais lui présenter.

Plusieurs voix. Vous êtes fatigué..., reposez-vous.

De toutes parts. Reposez-vous ! reposez-vous !

M. Berryër. Sous l'influence d'une interruption que je cherchais à saisir, je m'écartais de la suite de mes idées.

La France est divisée en deux grands principes : l'un qui vient de son ancien gouvei'nement de quatorze siècles, l'autre de sa grande révolution. La France présente ce que j'appelais tout à l'heure un phénomène ; elle est monarchique comme l'a dit M. le ministre du commerce, comme l'avait dit avant lui M. le ministre de l'instruction publique; elle est monarchique par ses mœurs, par ses intérêts même, surtouttsi l'on considère ses rapports avec le reste des puissances de l'Europe. Mais en même temps que par tant d'éléments divers la France est évidemmetit un pays qui renferme un principe monarchique, disons la vérité, Messieurs, la France

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est une république de fait.... (Dénégations énergiques.)

La France est une république de fait par les principes qui ont triomphé dans son sein depuis quarante ans, par la grande division toujours croissante de la propriété, par Tabolî^sement complet de toutes distinctions sociales. Elle n'a pas même, dans cet état d'individualisme où elle est tombée, l'avantage des républiques anciennes.

La France est république enfin par la plupart des institutions qui lui ont été données. (Et ne pensez pas que je veuille inquiéter les esprits ou exciter des idées de désordre; je vous le jure, Messieurs, et vous savez que mes paroles sont sincères.) La France est république par ses gardes nationales, par ses citoyens armés sur tous les points du territoire.

Ces deux principes agissent Tun et l'autre. Le principe républicain tend à se manifester par une forme qui lui soit propre. Les partisan? de la république disent : Quand un pays est descendu d'un état monarchique à l'état de réalité républicaine que présente la France, la monarchie n'est plu3 qu'une fiction, et une fiction qui coûte cher.

A côté de cela , et en raison de cet esprit monarchique dont la France est animée, en raison de ses rapports avec l'étranger et pour mille autres causes, il est beaucoup d'hommes qui disent, et je dis avec eux, que la réalisation de cette forme de gouvernement serait l'événement le plus funeste dans l'état de notre vieille société française, avec nos habitudes d'action individuelle ; cette réalisation, je le répète, je la regarderais comme un événement funeste et à jamais déplorable pour la tranquillité intérieure et extérieure do notre pays. (Marques d'adhésion.)

Mais comment le prévenir? Les ministres vous disent : L'action du pouvoir, des lois qui fortifient le pouvoir, le concours de tous les agents du pouvoir. Ah ! messieurs, nous devons être bien éclairés maintenant sur la force des choses et sur la valeur des mots, nous qui avons vu tant et de si grands événe* ments passer sur nos têtes !

Nous avons vu tomber les deux plus grands pouvoirs qui puissent être établis au sommet d'une société : le pouvoir du génie consacré par la gloire, par la victoire, par la domination de l'Europe entière, puis le pouvoir consacré par la tradition d'une loi sanctionnée dans l'intérêt de tout un peuple partant de siècles d'expérience, un pouvoir dont les titres de long héritage se perdaient dans la nuit des temps. En présence de ce grand mouvement des esprits français, au milieu de toutes ces agitations qui ébranlent les éléments de notre société^ tout ce qui a droit au respect est tombée le pouvoir du génie n'a fait que passer, le droit consacré par les siècles n'a pu résister, et un pouvoir né d'hier, un pouvoir qui découle d'un principe que vous regardez Comme antipathique dans ses conséquences avec tout gou* vernement, un tel pouvoir espère tout obtenir contre les réalités de la société qui éclatent et se manifestent de toutes parts ; il demande de la force contre l'existence même des faits dont cette société se compose!... Vous figurez-vous ce pouvoir fortifié par les agents du pouvoir?... (Longue agitation.)

J'irai plus loin, messieurs; laiçsez-moi parler: c'est une pensée qui frappe mon esprit et dont il ne peut se défaire. Le pouvoir, par sa nature, par ses principes , par son origine , par ses actes , par les lois qu'il a obtenues, le pouvoir féconde la république.

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(Mouvemenl.) Malgré lui, il la féconde. Recueillez vos souvenirs, messieurs, et dites ce que rappellent les noms seuls des hommes à qui le pouvoir est aujourd'hui confié? Excitent-ils à la monarchie ou à la république? Demandez-vous ce qu'ont laissé dans les esprits les actes qui ont signalé les premiers jours de la monarchie nouvelle. Les chants répétés de toutes parts dans nos rues, un prince brisant à la voix du peuple les armoiries de sa noble famille , était-ce là marcher à la royauté, ou se jeter vers la république? (Profond silence.) Et la loi^ pour récompenser les vainqueurs de la Bastille , et cette loi qui , par une destination nouvelle , a eti quelque sorte ressuscité un monument profane consacré à la gloire de l'antiquité républicaine, le Panthéon, ces lois sont-elles devinées à fortifier la pensée, la doctrine, le sentiment monarchiques? Et la loi qui a aboli la commémoration du 2i janvier, quel est son effet sur la masse du peuple? Et quand, il y a quelques jours encore, on saluait les survivants des gardes françaises, quand on les félicitait d'avoir violé le commandement de leurs chefs pour se mêler dans la Bastille à l'insurrection du peuple^ favorisait-on, encore une fois, la monarchie ou la république? Et vous demandez maintenant que l'on vous soutienne contre des réalités que vous avez faites?...

Allez plus avant : interrogez la pensée de la société, et non vos agents, qui ne peuvent suffire à ce que vous exigez d'eux. Quelles institutions sont réclamées? Quels peuvent être leurs effets, leurs conséquences? Parlez donc à la société, et abjurez un mauvais langage; déchirez-la, cette adresse qui qualifie de passions insensées les légitimes prétentions des partis. Considérez que ^ dans tous les partis , il y a des bom-<

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mes qui sont vos concitoyens, vos pareils en amour pour le pays; qu'il y a des hommes généreux, sincères, éclairés, qui sont blessés, qui sont irrités dans la sphère de liberté où vous les avez appelés à vivre, de l'anomalie qui les choque de toutes parts.

On a beaucoup parlé de la centralisation ; on ne Ta considérée que sous le rapport des intérêts matériels ; mais ne comprenez-vous pas qu'un cœur généreux s'irrite contre une forme de gouvernement qui protège cette centralisation immorale, je ne peux pas lui donner d'autre nom, immorale par l'esprit de servilité, d'obséquiosité , d'intrigue, qu'elle jette au milieu du pays, eç offrant, dans cette quantité innombrable de places dont le pouvoir dispose, une pâture à toute incapacité ambitieuse, à toutes les cupidités inertes et sottes? (Bravos.)

Un homme a mérité la mésestime, la déconsidération dans sa province ; il vient à Paris, il sollicite auprès d^un commis, il traîne ses intrigues plus bas encore , il obtient un emploi et vient l'exercer avec audace à l'extrémité du pays. Est-ce là un ordre de . choses qui maintienne chez un peuple la dignité des caractères, qui fasse respecter l'ordre moral, qui consacre l'indépendance des individus?

Permettez-moi , messieurs , une réflexion bien pénible, pénible surtout pour ceux qui se sont faits les apôtres ardents des révolutions. Si je considère l'état de la vieille France avec ses usages, ses municipalités, ses privilèges, ses droits provinciaux, ses of-j fices, ses charges de judicature, de finances, ses habitudes invétérées comme une loi inviolable , je ne^ pense pas qu'avant la révolution de i 789, il y eût, en France, 20 ou 25,000 individus, dont l'existence dépendît du caprice d'un ministre ou d'un commis.

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