Bossut corrige, en imprimant grâce
5. Trias, lib. II, c. 3 1, art. XX, [p. 178]. Fulg. 1. 2. de Verit praedest. c. 4- Dura ergo prsecipitur nobis ut velimus, ostenditur quidhabere debeamus, sed quia id ex nobis habere non possumus, admonemur ut à quo nobis datur prœceptum, ab ipso petamus auxilium. Quod tamen non possumus poscere, nisi Deus in nobis operetur et velle. — Texte déjà utilisé, supra p. 1^5.
Ce n'est pas qu'ils n'ayent un pouvoir éloigné, tel qu'est la possibilité, par exemple, qu'ont tous les hommes d'estre sauvez. Car toutes les fois qu'on dit qu'on n'a pas le pouvoir de faire une chose, on n'exclud pas toujours ces pouvoirs éloignez, mais il est indubitable qu'on exclud toujours le pouvoir prochainement suffisant. Donc, quand il est dit qu'on ne peut avoir la volonté de prier, si elle n'est donnée de Dieu, il est certain que cette impuissance est pour le moins à l'égard du pouvoir prochainement suffisant.
Ces passages qui excluent formellement le pouvoir de ceux qui n'ont pas l'acte, sont aussi forts qu'on peut souhaitter : Mais cela n'empesche pas que ceux qui n'excluent pas formellement le pouvoir, et qui ne font qu'attribuer toujours l'acte à l'efficacité de la grâce, ont infailliblement la mesme force pour exclure ce pouvoir prochainement suffisant, puisqu'il n'est pas possible, comme nous l'avons tant dit, d'assigner pour unique cause de la foy et de la prière l'efficacité de la grâce, s'il y a dans tous les Justes un pouvoir prochainement suffisant qui en puisse estre la cause.
Concluons donc que tous ceux qui ont la foy et la prière, l'ont par une grâce efficace ; et que tous ceux qui ne l'ont pas, n'ont pas le pouvoir prochain de l'avoir. Il s'ensuit que tous ceux qui persévèrent à prier ont une grâce efficace qui les fait prier, et les fait persévérer à prier, et que tous ceux qui ont cette grâce prient, et que ceux qui ne persévèrent
pas à prier, sont destituez et de cette grâce efficace et d'une grâce prochainement suffisante, et que ceux qui sont destituez de cette grâce suffisante ne prient pas, et qu'ainsi un juste ne cesse point de prier qu'après que Dieu l'a destitué de la grâce efficace et prochainement suffisante pour la prière.
Ce chef capital de la doctrine de S1 Augustin se prouve invinciblement, et par le principe qui vient de l'eclaircir, et par tous les autres1.
Si nous trouvons que c'est un principe ferme que les Elus persévèrent jusqu'à la fin par des voyes tres-efficaces, c'est-à-dire que les seuls qui persévèrent jusqu'à la fin persévèrent par des moyens tres-efficaces, ne s'ensuivra-t-il pas qu'aucun de tous ceux qui ne persévèrent pas n'a le pouvoir prochain de persévérer, par le mesme raisonnement que nous venons de faire ? Car si les Reprouvez qui sont dans la justice ont le pouvoir prochain de persévérer à prier, et par conséquent d'obtenir la persévérance dans la justice, comment osera-t-on asseurer qu'aucun de tous ceux qui ont persévéré, et qui persévèrent effectivement, ne persévèrent que par des voyes très efficaces, puisqu'il n'y a nulle absurdité ny impossibilité que tant de personnes qui ont un pouvoir prochain de persévérer, persévèrent ; et qu'au contraire, il est moralement impossible qu'entre tant de milliers d'hommes qui ont ce pouvoir prochain, il n'y en auroit au moins un qui le réduise
i. Ici deux lignes en blanc au manuscrit.
en acte, et qu'il est vraysembiable qu'il y en aura beaucoup, et qu'il est absolument faux qu'il y ait certitude à dire qu'il n'y en aura pas un ? Si donc S1 Augustin établit positivement que tous les Elus sont sauvez par des grâces efficaces, et que tous les Justes qui ne sont point Elus, indubitablement ne persévéreront point, n'est-il pas indubitable qu'ils n'en ont pas le pouvoir prochain puisque, s'ils l'avoient, il seroit impertinent d'assurer qu'il ne seroit jamais réduit en acte, puisque la qualité essentielle de prochain est telle qu'elle met l'homme dans une ^certitude] absolue de la réduction à l'acte. Et cependant, qui ne sçait que c'est un principe de ce Père répandu dans tous ses ouvrages et fondamental de sa doctrine, que les Elus, c'est-à-dire tous ceux qui persévèrent, persévèrent très-certainement par des moyens tres-efficaces, et que les Justes reprouvez très certainement ne persévèrent point.
Si c'est un principe ferme dans la doctrine de S* Augustin, qu'Adam et les Anges avoient un secours prochain suffisant pour ne point s'éloigner de Dieu, par lequel ils pouvoient, ou ne s'en point éloigner, ou s'en éloigner en ne s'en servant point, et que maintenant cela ne soit point dans les forces de nostre libéral arbitre, mais que Dieu veuille qu'il n'appartienne plus qu'à sa seule grâce et que nous nous approchions de luy, et que nous ne nous en éloignions point : n'aurons-nous pas sujet de
i. Correction de Bossut. P. : [incertitude].
conclure par la différence de la volonté de Dieu à l'égard de la nature innocente et corrompue et par la différence des moyens par lesquels il nous donne de ne nous point éloigner de luy, et que ceux qui persévèrent, persévèrent par l'efficace de sa grâce; et que ceux qui ne persévèrent pas n'ont pas le pouvoir prochain de persévérer, et cependant qu'y a-t-il de plus familier dans la doctrine de S* Augustin, que la différence de ces secours?
N'aurons-nous pas sujet de conclure que Dieu ne veut plus maintenant commettre la persévérance au libéral arbitre des hommes, et qu'ils ne sont plus capables maintenant de se servir d'un secours prochainement suffisant? Cependant c'est ce qu'il établit dans tous ses livres, et particulièrement dans tout celuy De la correction et de la grâce, et presque dans tout celuy Du don de la persévérance. Dont ce trait suffit1 : Car, et afin que nous ne nous éloignions point de Dieu, (il montre que cela ne peut nous estre donné que de Dieu), cela n'est plus en aucune sorte dans les forces du libéral arbitre. Cela
i. Trias, lib. II, c. 3, art. XXIV, [p. i83]. Aug. lib. de dono per-
sever. cap. 7 Si quidem et ut non discedamus à Deo, non ostendit
[Dominica oratio] dandum esse nisi à Deo, cum poscendum ostendit à Deo : qui enim non infertur in tentationem, non discedit à Deo. Non est hoc omnino in viribus liberi arbitrii, quales nunc sunt : fuerat in homine antequam caderet. Quœ tamen libertas voluntatis in illius primœ conditions prœstantia quantum valuerit, apparuit in Angelis, qui Diabolo cum suis cadente, in veritate steterunt, et ad secwitatem perpetuam non cadendi (in qua nunc eos esse certissimi sumus) pervenire meruerunt. Post casum autem hominis non nisi ad gratiam suam Deus voluit pertinere, ut homo accédât ad eum : neque nisi ad gratiam suam voluit pertinere, ut homo non recédât ab eo.
a esté dans V homme avant sa chute, et cette liberté de la volonté a paru dans l'excellence de cette première condition dans les Anges, qui lorsque le Diable est tombé avec les siens, sont demeurez fermes dans la vérité, et ont mérité de parvenir à une assurance éternelle. Mais après la chute de l'homme, Dieu a voulu qu'il n appartint plus qu'à sa grâce que l'homme s'approchast de luy, et qu'il n'appartint plus qu'à sa grâce que l'homme ne se retirast point de luy. Nous voyons assez par là que le premier homme ayant receu un secours prochainement suffisant (ce qui est indubitable dans la doctrine de S' Augustin, et si on en doute, il ne faut que recourir au livre De la correction et de la grâce, qui en est tout rempli), par lequel il pouvoit persévérer et ne pas persévérer, en sorte qu'il estoit laissé à son libéral arbitre d'user de ce pouvoir suivant sa volonté, S1 Augustin nous déclare deux choses, l'une, que le libre arbitre, en Testât qu'il est maintenant, n'a plus cette puissance : l'autre, que Dieu ne veut plus commettre la persévérance à ce libéral arbitre, mais qu'il veut qu'il n'appartienne qu'à sa grâce de s'approcher de Dieu, et qu'il n'appartienne encore qu'à sa grâce de ne point s'éloigner de Dieu. Considérez sur cela s'il y a rien de plus opposé à cette doctrine, que de dire que Dieu donne maintenant aux Justes un secours prochain pour persévérer, et qu'il commet à leur libéral arbitre de ne point s'éloigner de luy. S1 Augustin soutient que le libre arbitre n'est point maintenant capable de ce pouvoir prochain, et ils prétendent
que le libéral arbitre a effectivement ce pouvoir prochain. Sf Augustin dit que Dieu ne veut plus que ce soit avec un tel pouvoir, soumis au libéral arbitre que les hommes ne s'éloignent point de luy ; et ils disent que Dieu donne en effet un tel pouvoir aux hommes pour ne se point éloigner de luy. S1 Augustin dit qu'au lieu que les saints Anges ont mérité la gloire en persévérant par leur libéral arbitre, aidé d'un tel pouvoir, Dieu veut maintenant qu'il n'appartienne plus, sinon à sa grâce, que les hommes ne s'éloignent point de luy ; et ils disent que Dieu donne aux Justes un tel pouvoir pour ne point s'éloigner de luy.
Vous voyez que bien loin que cette doctrine soit la mesme que celle de Sf Augustin, je croy qu'il n'est pas possible d'en fabriquer une qui luy soit plus formellement contraire.
Dieu ne veut pas que ce soit autre chose que sa grâce qui fasse maintenant qu'on ne s'éloigne pas de luy, c'est-à-dire qu'on cesse de le prier ; au lieu qu'il l'avoit laissé au libéral arbitre d'Adam. Dirat-on qu'il y en a aujourd'huy qui persévèrent à prier par ce secours prochain quoy que Dieu veuille que cela ne soit pas ?
Et si le libéral arbitre n'est plus maintenant capable et n'a plus la force de se servir de ce pouvoir prochain comme celuy d'Adam, comment se pourrat-il faire qu'il s'en serve?
Et enfin, joignant ces deux choses ensemble: Si Dieu veut que ce ne soit pas par un tel secours qu'il
ne s'éloigne pas de luy et que le libéral arbitre soit incapable de se servir d'un tel secours, en quel abysme d'absurdité se précipitent ceux qui disent qu'on ne s'éloigne pas de Dieu par ce secours?
Mais rien n'exclurra mieux ce pouvoir prochain que1
Si c'est un principe ferme dans la doctrine de S1 Augustin, que le libéral arbitre n'est plus maintenant capable de se servir d'un secours prochainement suffisant, n'aurons-nous pas sujet de conclure qu'il n'y a rien de plus absurde que de dire que les Justes ont un secours prochainement suffisant pour ne point s'éloigner de Dieu dans la prière ? Et cependant il faut estre bien peu versé dans l'intelligence [de] ces maximes capitales pour l'ignorer.
La raison de cette incapacité qui est maintenant en l'homme d'entrer dans cet équilibre, et d'entrer dans cette indifférence prochaine aux opposites, qui estoient dans Adam, est que le libéral arbitre d'Adam n'estoit attiré par aucune concupiscence. Sa volonté, dit S* Augustin, n'avoit rien dans elle-mesme qui luy resistast de la part de la concupiscence, ce qui n'est contesté par personne : De sorte qu'estant entièrement libre et dégagé, il pouvoit, par ce secours prochainement suffisant, demeurer dans la justice, ou s'en éloigner sans estre ny forcé, ny attiré de part ny d'autre. Mais maintenant, dans la corruption qui a infecté l'ame et le corps, la concupiscence s'estant élevée a rendu l'homme esclave de sa délectation,
i. Une ligne en blanc au manuscrit.
2e série. VIII i5
de sorte qu'estant esclave du péché il ne peut estre délivré de l'esclavage du péché que par une délectation plus puissante qui le rende esclave de la justice.
Aussi cet admirable enseignement de S1 Paul devroit suffire pour nous en instruire, quand il dit que l'homme est ou esclave de la justice et libre du péché; ou libre de la justice, et esclave du péché; c'est-à-dire, ou esclave du péché, ou esclave de la justice ; jamais sans estre esclave ou de l'un, ou de l'autre; et partant jamais libre de l'un et de l'autre.
Il est maintenant esclave de la délectation ; ce qui le délecte davantage l'attire infailliblement : ce qui est un principe si clair, et dans le sens commun et dans S1 Augustin, qu'on ne peut le nier sans renoncer à l'un et à l'autre.
Car qu'y a-t-il de plus clair que cette proposition, que l'on fait toujours ce qui délecte le plus? puisque ce n'est autre chose que de dire que l'on fait toujours ce qui plaist le mieux, c'est-à-dire que l'on veut toujours ce qui plaist, c'est-à-dire qu'on veut toujours ce que l'on veut, et que dans lestât où est aujourd'huy nostre ame réduite, il est inconcevable qu'elle veuille autre chose que ce qu'il luy plaist vouloir, c'est-à-dire ce qui la délecte le plus. Et qu'on ne prétende pas subtiliser en disant que la volonté pour marquer sa puissance choisira quelquefois ce qui luy plaist le moins; car alors il luy plaira davantage de marquer sa puissance que de vouloir le bien qu'elle quitte, de sorte que quand
elle s'efforce de fuir ce qu'il luy plaist, ce n'est que pour faire ce qu'il luy plaist, estant impossible qu'elle veuille autre chose que ce qu'il luy plaist de vouloir.
Et c'est ce qui a fait établir à S4 Augustin cette maxime, pour fondement de la manière dont la volonté agit : Quod amplius delectat, secundum id operemur necesse est1. C'est une nécessité que nous opérions selon ce qui nous délecte davantage. Et c'est de là que naissent tous ces discours2
Voilà de quelle sorte l'homme estant auj oui d'huy esclave de la délectation, il 3[suit] infailliblement celle de la chair ou celle de l'esprit, et il n'est délivré d'une de ces dominations que par l'autre.
Mais on dira peut estre qu'en posant les délectations égales de la part de l'esprit et de la part de la chair, il recouvrera ses premières indifférences et son premier équilibre, et qu'il sera en cet estât aussi libre de choisir les opposez qui le délectent également, qu'Adam estoit libre de s'y porter, quand il ne sentoit aucune délectation.
Mais la réponse est bien facile à cette objection, quoy qu'elle paroisse considérable. Il est bien vray que le libre arbitre en cet estât ne sera entraisné, ny par l'une, ny par l'autre de ces concupiscences, mais il ne s'ensuit pas qu'il soit libre d'aller à l'une
i. Citation tirée de l'Expositio Epistolee ad Galatas, c. 5, n. 49, et qui se trouve également dans la dix-huitième Provinciale, supra T. VII, p. 3o.